DÉSAGRÉABLE RENCONTRE
Vers le milieu du mois d'octobre de cette même année 1838, Richard reçut l'invitation de venir passer quelques jours chez le Comte Altéroni.
Il accueillit avec plaisir l'idée de se déplacer et ne perdit pas de temps pour se rendre à Richmond.
Le Comte le reçut on ne peut plus cordialement, la Comtesse exprima le regret qu'il eût attendu une invitation pour les honorer de sa visite, et Isabelle sourit et
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— J'étais fort désireux de vous voir, dit le Comte après dîner et avant que les dames ne se fussent retirées, quand ce ne serait que pour rire avec nous de la peur que vous avez faite à ce pauvre Bounce la dernière fois que vous êtes venu ici. Isabelle craignait un duel entre vous etle Capitaine Dapper, mais nous n'avons jamais su l'origine de votre querelle.
— Non, non, il n'est pas vrai de dire que j'ai craint un duel, dit Isabelle ; car tout capable que soit M. Markham de se battre, j'étais parfaitement convaincue que ce ne serait pas le Capitaine Dapper qui se risquerait à troubler la paix.
— Notre querelle était une simple plaisanterie et je suis fâché qu'elle soit venue jusqu'à vos oreilies, dit Markham.
— C'est une plaisanterie qui commença la guerre de Troie, s'écria le Comte; mais ces plaisanteries sont souvent fort intéressantes.
— La vérité, dit Richard, est que j'ai entendu le Capitaine tenir à son camarade certains propos sur mon compte. Le ciel sait pourquoi Sir Cherry Bounce s'est sauvé, et je me suis trouvé dans la nécessité de donner une leçon assez sévère au jeune officier, pour lui apprendre à être plus réservé à l'avenir.
Isabelle se mit à rire et Markham se sentit le plus heureux des hommes en acquérant ainsi la preuve que la belle Italienne ne s'intéressait nullement au militaire.
— Je me garderai bien d'inviter ces messieurs à revenir ici de sitôt, observa le Comte. J'avais cru qu'ils nous
auraient aidé à passer le temps d'une manière agréable, mais l'un était si fou et l'autre si ridicule, que j'ai été vraiment bien aise d'en être débarrassé. Et puis j'ai maintenant de grandes occupations.
— Le Comte va entreprendre une grande spéculation avec le concours d'une compagnie anglaise, dit la Comtesse. Vous savez que nous autres étrangers, nous sommes frappés de la facilité avec laquelle on peut réaliser d'énormes fortunes dans votre pays.
— L'Italie a perdu tout son commerce, ajouta le Comte avec un soupir. Pauvre Italie !
— Avec toute la déférence due à votre expérience, dit Markham, je vous conseillerai de prendre bien garde de ne pas vous laisser séduire par des cerveaux brûlés et des aventuriers.
— Oh ! la personne qui m'a proposé cette affaire est un homme dont la probité et l'honneur sont parfaitement connus. La 'politique actuelle de l'Italie pourrait bien me tenir en exil jusqu'à la fin de mes jours, et je suis désireux de faire valoir mes capitaux pour augmenter la fortune do ma fille.
— Vous savez, cher père, dit Isabelle, dont les yeux se remplirent de larmes, que je sais me contenter de peu, de fort peu, même.
— Je vous ai dit, je crois, que j'avais perdu une partie considérable de ma fortune dans les fatales spéculations d'un aventurier, observa Richard, et je dois avouer que je regarde d'un œil défiant tout projet qui tend à changer des réalités en éventualités; vous avez, Comte, tout ce qu'il
faut pour être heureux, même en exil ; pourquoi aspirer à une immense richesse?
La jeune fille jeta un regard de reconnaissance sur Markham, qui, du même coup, s'éleva considérablement dans l'esprit de la Comtesse.
Les deux femmes s'opposaient de tout leur pouvoir aux idées de spéculation du comte et elles étaient enchantées de trouver dans Richard un avocat habile pour soutenir leur opinion.
— Je considère, continua le Comte, qu'un homme est tenu d'augmenter, autant qu'il est en son pouvoir, la fortune qu'il doit laisser à ses enfants, et, comme mes terres de Castelcicala sont confisquées et que je ne puis compter que sur une certaine somme d'argent comptant, je suis déterminé à en placer la plus grande partie dans une affairé qui doit donner d'immenses résultats.
— Et quel est la nature de cette entreprise? demanda Markham.
— C'est une ligne de bateaux à vapeur entre Londres et .Montoni, la capitale du Grand-Duché de Castelcicala; une semblable entreprise accaparerait tout le commerce actuel de Livourne à Civita-Vecchia, et Montoni deviendrait le plus grand port de l'Italie.
— Ce projet paraît certainement raisonnable, observa Richard, et, guidé par votre expérience, il n'est pas douteux que votre attente ne se réalise. Je préfère vous voir risquer de l'argent dans une entreprise de ce genre, que dans une de ces affaires extravagantes qui n'ont pour recommandation <|ue leur originalité.
Le Comte sourit d'un air de triomphe et de satisfaction, heureux qu'il était d'avoir convaincu son jeune ami.
Le lendemain, le Comte Altéroni se rendit à Londres et ne revint qu'à l'heure du dîner.
Après le repas, quand Richard et lui se trouvèrent seuls devant une bouteille de vieux bordeaux, le Comte dit d'un air demi-mystérieux et confidentiel:
— J'ai rompu la glace ce matin ; j'ai fait le premier pas. J'ai confié les fonds nécessaires a M. Greenwood, c'est le nom du capitaliste avec lequel je dois opérer, et il va immédiatement s'occuper de fonder l'entreprise. Cependant je ne dirai rien de ceci à la Comtesse ni à Isabelle avant que quelques jours ne se soient écoulés ; car, en affaires, les femmes ont toujours des appréhensions qui vous donnent ce que les Français appellent une peur du diable.
Richard ne fit aucune observation ; le mal — si mal il y avait — était fait, et il ne voulait pas faire partager au Comte ses inquiétudes qui, en définitive, auraient pu n'être pas fondées.
La conversation sur ce sujet en resta donc là pour le moment, et les deux gentilshommes allèrent rejoindre les dames au salon.
Plusieurs semaines s'étaient écoulées et Markham était encore à Richmond.
Sa liaison avec la famille du Comte dégénéra bientôt en une intimité qu'il voyait grandir avec un véritable plaisir: le Comte le traitait comme un proche parent, presque comme un fils ; la Comtesse était de plus en plus enchantée
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de lui, parce qu'il causait avec elle de la littérature et de l'histoire allemande.
Lorsque les parents étaient dans de semblables conditions, comment la fille se serait-elle montrée plus ré-
servée
Isabelle était naturellement franche et confiante, et elle apprit bientôt à considérer Markham comme faisant en quelque sorte partie de sa famille.
Toutes les fois qu'il témoignait l'intention de retourner chez lui et exprimait ses craintes d'avoir usé trop indiscrètement de l'hospitalité de ses hôtes, Isabelle avait toujours quelque bonne raison toute prête pour lui faire différer son départ, lorsque ses parents avaient épuisé leurs sollicitations pour qu'il prolongeât sa visite.
Markham n'avait, en réalité, rien qui pût l'attirer ailleurs, il était donc amené à rester dans une maison où il recevait tant démarques de bonté et où il était retenu chaque jour par de nouveaux charmes et de nouveaux liens !
Vers le milieu du mois de décembre, Markham se promenait sur la grande roule voisine de la propriété du Comte.
11 remarqua un individu à mine repoussante qui les suivait à peu de distance.
Il supposa d';tb3rd que cet homme suivait la même direction que lui ; il tourna donc avec Isabelle dans un autre sentier, et, à sa grande surprise, il vit que l'étranger continuait à les suivre.
Cet homme, aux cheveux en désordre, à la barbe longue,
aux vêtements négligés et sales, à l'expression sinistre,
le remplit d'une crainte indéfinissable même pour lui.
Il se souvint de son rêve, et un frisson parcourut tout son corps.
Déterminé à s'assurer des motifs qui poussaient cet individu à le suivre avec obstination, il reconduisit Isabelle ];ar un chemin détourné jusqu'à la maison, et revint sur ses pas pour rencontrer la personne qui persistait à le poursuivre ainsi.
L'homme s'avança vers lui d'un air déterminé et brutal, tout en gardant néanmoins les yeux baissés vers la terre, des yeux enfoncés sous des orbites saillants et sous un front bas et velu.
— Holà ! mon beau monsieur ! s'écria-t-il quand il se trouva à quelques pas de Richard, est-ce que vous auriez oublié un ancien camarade?
— Quji ! Anthony, c'est vous? dit Markham, qui pâlit dès qu'il eut reconnu un de ses co-détenusdeNewgate.
C'était le Résurreclionnisle.
— Oui, c'est moi, le pauvre Tony Tidkins. Mais permettez-moi de vous faire une ou deux questions. Qu'est-ce que vous faites maintenant, et quelle est cette jeune fille avec qui vous vous promeniez tout à l'heure?
— Et de quel droit m'interrogez-vous aussi insolemment ? s'écria Markham en examinant le grossier personnage avec indignation et dégoût.
— Oh ! si vous ne voulez pas me répondre, j'aurai bientôt fait de m'assurer par moi-môme... répliqua froidement
le brutal individu, qui pas une fois ne regarda Markham en face.
En prononçant ces derniers mots, il avança de quelques pas comme s'il cherchait l'habitation du comte.
— Misérable, quelle est votre intention1/ dit Richard en se précipitant sur lui et l'arrêtant par le bras. Vous ne savez pas que celte maison est sacrée, que c'est la résidence de la probité, de l'innocence et de l'honneur ; que si vous aviez seulement la pensée de dire ce que vous êtes et qui vous êtes, vous seriez chassé comme vous le méritez !
— Ah ! je suis fait à cela sur cette terre chrétienne, sur cette terre de bibles et de missionnaires, dit le Résurreetionniste avec amertume; puis, reprenant sa voix rude, il ajouta : Mais, à tout hasard, je puis demander l'aumône et un morceau de pain à cette maison et profiter de ce moment pour dire que le beau monsieur qui se promenait tout à l'heure avec la jeune miss a été mon compagnon à Newgate. C'est là une communication qui tendrait joliment à conserver à cette famille son innocence, son honneur, sa probité, et tout ce qui s'ensuit.
En disant ces mots, il se dirigea de nouveau vers la maison du comte.
— 0 honte! s'écria Markham, cet homme va me déshonorer et me perdre!
Et une seconde fois, il arrêta le brigand.
— Eh bien ! quoi? un homme ne peut-il pas suivre librement le chemin qui lui convient?
— Vous n'êtes pas assez lâche pour me trahir? vous ne voudriez pas détruire à jamais mon bonheur? dit Richard.
qui revoyait maintenant en réalité tous les détails de son
rêve.
— Et pourquoi aurais-je des égards pour vous, qui me recevez et me traitez comme un chien?...
— En vérité, je n'ai pas voulu...
— Oh! gardez vos excuses pour un autre, interrompit cyniquement le Résurrection niste.
— Mon Dieu !... que voulez-vous de moi?... Que puis-je faire pour vous? s'écria Richard, incertain de ce qu'il allait faire et en proie aux plus pénibles appréhensions ; car il se voyait déjà banni du toit hospitalier du Comte, séparé d'Isabelle sans la moindre chance de rapprochement, et il s'entendait déjà reprocher de s'être introduit dans une famille pure et sans tache.
Cette seule pensée l'emportait sur toutes les autres, et il était prêt à tous les sacrifices pour éviter un pareil malheur.
— J'obtiendrai de votre frayeur ce que je n'aurai pas obtenu de votre générosité, s'écria le Résurrectionniste ; mais que m'importe le moyen, pourvu que j'arrive à mon but?
— Que voulez-vous? demanda Richard vivement, faites vos conditions; mais marchons, car on pourrait nous voir des fenêtres.
— Et qu'est-ce que cela me fait? repartit le misérable; je suppose que ma réputation ne souffrira pas parce que je cause avec un ancien compagnon de malheurs, ajouta-til d'un ton railleur.
Il y avait quelque chose de révoltant dans les discours.
et l'attitude de cet homme ; son visage cadavéreux, ses favoris noirs, ses sourcils touffus, ses regards en dessous, son affreux surnom, tout contribuait à en faire un être hideux et dégoûtant.
Se mettre en contact avec un pareil scélérat, c'était plonger sa main dans ces eaux croupissantes qui engendrent d'immondes animaux.
Mais les railieries féroces de ce monstre étaient intolérables.
Richard était à la torture.
— Je vais vous dire ce qu'il en est, dit le Résurrectionniste, qui probablement reconnut qu'il l'avait amené au degré de souplesse nécessaire à ses projets. Si vous êtes gentil avec moi, je ferai de mon côté tout mon possible pour vous être agréable. Éloignons-nous de cette maison, nous pourrons causer plus librement.
Richard suivit le scélérat jusqu'à ce qu'ils eussent perdu de vue la villa du Comte.
— Vous devinez sans doute ce qu'il me faut? dit le brigand, en regardant Markham en face pour la première fois.
— De l'argent, je suppose ?..
— Oui, de l'argent, et beaucoup : je sais que vous étiez sur le point de recueillir une grande fortune quand je vous ai vu à Newgate, et je suppose qu'il vous en reste encore.
— J'ai été presque entièrement ruiné, pendant mon emprisonnement, par les malheureuses spéculai ions dans lesquelles mon tuteur s'était engagé.
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— Je ne serai pas trop dur avec vous, je sais que vous possédez une belle maison et de belles terres à l'entour.
— Quelques arpents seulement, j'en prends le ciel à témoin.
— Prenez le ciel à témoin tant qu'il vous plaira, mais je vous préviens que cela ne fera pas mon affaire : tâchons d'abréger celte discussion, et veuillez donc me comprendre une bonne fois. Je suis complètement à sec, je n'ai pas la moindre besogne pour le moment, et l'on ne me fait aucune commande de cadavres ; en un mot, mes affaires ne vont pas.
— Tout ce que je vous ai dit sur la perte de ma fortune est vrai, et je n'ai pas maintenant beaucoup plus de deux cents livres de revenu par an.
— Eh bien ! je serai généreux et je vous laisserai tranquille à bon marché, vous me donnerez d'abord...
— D'abord! interrompit Markham qui laissa paraître le trouble qui l'agitait ; si j'entre en arrangement avec vous, ce sera à la condition expresse que vous me laisserez en paix à l'avenir.
— Je ne demande pas mieux, dit le Résurrectionniste, auquel les promesses ne coûtaient rien et qui savait que rien ne l'engageait ; donnez-moi cinq cents livres, et jamais plus vous ne me reverrez.
— Cinq cents livres! s'écria Richard, je n'ai pas cette somme.
— Je n'accepterai pas un sou de moins, fit le Résurrectionniste d'un air déterminé.
— Il m'est impossible de vous satisfaire; car, je vous le
répète, je n'ai pas cette somme; je ne sais même pas où me la procurer : mais pourquoi me persécutez-vous ainsi? Quel mal vous ai-je fait?... Pourquoi voulez-vous me ruiner et me perdre? Pourquoi m'ôter l'espoir de refaire ma position dans le monde?... Dites-moi de quel droit, en vertu de quelle loi vous voulez m'extorquer bassement cinq cents livres ?
Il serait impossible de peindre l'expression du visage du bandit en entendant ces paroles ; il ne savait pas s'il devait éclater de rire ou accabler d'imprécations son ancien camarade de Newgate, de sorte que pour ne rien perdre il fit ces deux choses à la fois.
Son rire féroce et ironique assourdit les oreilles de Markham, en même temps qu'un torrent d'injures et de blasphèmes le faisait trembler.
— Vous voulez savoir en vertu de quelle loi et de quel droit je vous demande de l'argent? s'écria le misérable, quand il eut fini de rire et de blasphémer; eh bien ! je vais vous le dire : ma devise est celle du monde entier : la raison du plus fort ! mon droit est aussi celui qui est universellement pratiqué : c'est le droit de celui qui prend ce qu'on n'ose pas lui refuser ! Maintenant, que vous m'ayez compris ou non, écoutez ma résolution.
— Parlez ! dit Richard froidement, et dites-moi tout.
— Vous m'avez laissé découvrir que vous faisiez la cour à la jeune fille avec laquelle vous étiez tout à l'heure ; moi, je vous demande cinq cents livres pour le secret qui nous est commun; or, si vous ne tenez pas à ce que la demoi-
selle connaisse vos aventures d'Old Bailey, vous feriez mieux de céder tout de suite.
— Je vous affirme positivement que je n'ai pas cet argent, dit Richard.
— Eh bien ! trouvez-le.
— Mais comment?
— Empruntez au père, à la mère, à l'oncle, ou à la tante de la jeune tille.
— Jamais, c'est impossible.
— Rien n'est impossible ! vous dites qu'il vous reste quelques arpents de terre, je crois que vous avez davantage; mais enfin sur ces quelques arpents vous pouvez emprunter la somme que je vous demande.
— Et diminuer d'autant mon mince revenu.
— Oui ou non, répondez sans perdre de temps. Vous savez bien que ce sacrifice est nécessaire si la fille en vaut la peine.
— Au nom du ciel ! ne me parlez pas de cette jeune personne, n'en parlez pas de celte manière, s'écria Markham, car lorsque les lèvres de ce misérable prononçaient un mol ayant rapport à Isabelle, Richard croyait voir un serpent hideux déposer son venin sur une fleur brillante et pure.
— Enfin voulez-vous me donner de l'argent ?
— Je vous donnerai deux cents livres, je n'ai pas davantage ; je ne pourrais du reste emprunter plus sur ma propriété.
— Gela m'est impossible, les cinq cents livres ou rien.
— D'ailleurs, il faut quelques jours pour se procurer
cette somme, observa Richard qui cédait graduellement.
— Eli bien donnez-moi toujours ce que vous avez sur vous, et indiquez-moi le jour et le lieu où je pourrai recevoir le reste.
Markham tira son porte-monnaie qui contenait dix-sept souverains ; il en garda deux et lendit les quinze autres au Résurfectionoiste qui les empocha avec un mouvement de joie sauvage.
— Voilà le commencement d'une affaire, dit-il, et cela fait supposer que vous ne vous ferez pas tirer l'oreille pour le reste. Où et quand ?
— Dans quinze jours je vous reverrai dans l'endroit que vous m'indiquerez vous-même à Londres.
— Va pour une quinzaine ! connaissez-vous la Taverne du Diable, dans Brick Lane ?
— Qu'est-ce que c'est? demanda Richard étonné par ce singulier nom.
— C'est une taverne, tout le monde vous l'indiquera. Donc, dans quinze jours, à partir d'aujourd'hui ; je compte vous y trouver vers huit heures du soir. Si je ne suis pas exact, vous m'attendrez quelques minutes, et si je ne venais pas ce soir-là, ce serait pour le lendemain ; souvenezvous que tout dépend de la manière dont vous exécuterez le contrat...
— Je n'y manquerai pas, répondit Richard avec un serrement de cœur que ceux qui ne se sont jamais trouvés dans cette situation ne pourront comprendre, et vous, de votre côté, vous ne manquerez pas à vos promesses.
— Muet comme un poisson, ditleRésurrectionniste; si,
plus tard, je vous rencontre, je ne vous connais pas, c'est
entendu! Adieu!
En disant ces mots, le bandit reprit sa course du côté de Londres.
Markham le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'angle formé par la route.
Alors seulement il respira librement.
M. GREENWOOD
Environ dix jours après ces événements, vers six heures du soir, un riche cabriolet s'arrêtait à la porte d'une maison deSpringGardens.
Le groom sauta en bas.
Ce jeune potentat du marchepied, pas plus gras qu'une canne, s'empara du marteau et frappa sans interruption pendant près d'une minute.
Un domestique en livrée vint ouvrir la porte, et un gentleman fort élégamment mis, âgé peut-être de vingt-cinq à ving-huitans, descendit de la voiture.
Le propriétaire du cabriolet, qui était également celui de ia maison, se précipita dans son cabinet, \ prit son livre
DU DIABLE m
de comptes, et y écrivit une traite de mille livres sur son banquier, puis il la mit sous enveloppe et la fit porter immédiatement, par un de ses nombreux laquais, chez Lord Tremordyn.
11 venait de perdre cette somme dans un pari contre Sa Seigneurie, et comme c'était une dette d'honneur, il ne pouvait se mettre à table ni seulement retirer ses bottes — qui, vu leur exiguïté, devaient le faire horriblement souffrir — avant de l'avoir acquittée.
Dès qu'il eut fini cette opération, un autre laquais entra et dit :
— S'il plaît à monsieur, madame Mangles attend en bas et désire voir monsieur, à qui elle veut absolument dire quelques mots.
— Ah! encore!... s'écria le gentleman avec une indignation qui aurait persuadé à un étranger qu'il était l'homme le plus persécuté de la terre; comment!... voilà à peine un an que je suis le débiteur de son mari, et elle est sur mon dos du matin au soir.
— Elle dit que son mari est gardé à vue dans une taverne près de la prison pour dettes, en attendant son retour.
— Tant pis pour lui.
— Mais c'est un homme honnête et très-travailleur.
— Il ne devrait pas faire de dettes alors.
— Et il a cinq enfants.
— C'est ridicule, ma parole d'honneur, ces gens-là ne sont bons qu'à faire des enfants.
— Et si vous vouliez lui payer seulement le quart de ce que, vous lui devez, il pourrait sortir ce soir.
— Je ne lui donnerai pas six pence avant le mois de janvier.
— Sa femme dit que sans cela il sera ruiné.
— Eh bien! qu'il soit ruiné, cela m'importe peu; congédiez-la et envoyez-moi Lafleur.
Et l'homme du monde qui ne voulait pas retarder d'une minute le payement d'une dette d'honneur, ne pensa plus à ce qu'il devait à son fournisseur depuis plus d'une année, et qu'il aurait pu payer sur-le-champ sans se gêner en rien ; car cet élégant personnage était très-riche, il avait gagné sa fortune dans la Cité, Dieu saitcomment? et il habitait le West End.
— Lafleur ! dit l'homme à la mode au laquais français qui venait d'entrer, vous ferez le compte de John demain matin.
— C'est bien, monsieur.
— Il a eu l'impertinence de me parler d'un créancier pendant que je m'habillais pour dîner.
— Vraiment, monsieur?... s'écria le valet qui partageait l'horreur de son maître pour les créanciers; c'est bien, monsieur, je le renverrai demain.
— Très-bien, Lafleur! Et maintenant à ma toilette. Est-il déjà arrivé du monde ?
— L Honorable Arthur Chichester et Sir Rupert Harborough sont dans le salon.
— Ah! très-bien, fit le dandy qui s'appelait M. Greenwood.
Après avoir parcouru sans attention trois ou quatre lettres qu'il trouva sur la table, il entra dans son cabinet de toi-
lette, où il se lava les m:iins dans une "cuvette d'argent, tandis que la femme du tapissier retournait auprès de son mari pour lui annoncer que leur dernière ressource leur échappait et qu'il fallait aller en prison.
Donc, pendant que l'on conduisait le pauvre homme à la maison d'arrêt de Whitecross, Greenwood se dirigeait vers son élégant salon pour recevoir les hôtes qu'il avait invités à dîner.
— Mon cher Sir Rupert, je suis enchanté de vous voir ; Ch'chester, comment allez-vous? où avez-vous donc été courir pendant ces derniers six mois? A peine avais -je eu le temps de faire votre connaissance, que vous êtes partis tous les deux et je n'ai plus entendu parler de vous jusqu'à ce matin.
— Sur mon honneur ! je sais à peine ce que nous n'avons pas fait, répondit le Baron; nous sommes allés à Paris, à Bruxelles, en Allemagne, goûter les plaisirs du continent.
— Et nous avons fait notre chemin dans les bonnes grâces des Parisiennes comme dans la bourse de leurs maris, observa le souriant Ghichester.
— Ah ! ah ! Ot Greenwood en riant, je m'en rapporte à vous pour ne pas mourir de faim dans un pays d'abondance.
— Et nous voici de retour en Angleterre tout prêts pour de nouveaux ébats ; vous voyez qu'il est utile de s'absenter de temps en temps ; il y a deux ans que je suis parti pour Paris, après une condamnation pour dettes, et me voilà revenu avec une réputation toute neuve.
— A propos, Rupert, j'ai perdu cette après-midi au Tattersall raille livres contre votre beau-père.
— Comment, le vieux Lord fait aussi des folies ? s'écria le Baron.
— Oui, de temps en temps ; vous n'êtes pas dans de trèsbons termes avec lui, n'est-ce pas ? Quand je lui ai demandé de vos nouvelles, il y a un mois, il m'a paru vouloir éluder la question.
— Le fait est que le vieux Lord et la vieille Lady Tremordyn prétendent que je néglige leur fille, parce que je ne veux pas et ne peux pas rester éternellement attaché aux jupons de ma femme. Je n'avais pas besoin de l'épouser, c'est vrai, mais Lady Tremordyn n'a rien négligé pour en venir à ses fins, et le vieux Lord a si bien fait les choses que l'affaire s'est conclue.
Le Baron évita de dire à ses amis qu'il avait stipulé une somme de vingt mille livres avant d'épouser la belle jeune fille qu'il avait séduite, et dont le pathétique appel fait par elle à sa mère en cette occasion nous a déjà été révélé, grâce aux bons offices des employés de la poste.
— Savez- vous ce qu'est devenue votre ancienne passion, Diana Arlington ? demanda Greenwood au Baron.
— N'avez-vous pas été aussi un peu affolé d'elle? dit Sir Rupert en riant ; lorsque vous vous appeliez simplement George Montague, au lieu de Montague Greenwood...
— Oh ! j'ai pris ce nom de Greenwood parce qu'un de mes parents de ce nom m'a laissé une fortune considérable.
— Bien, bien, c'est là une excellente histoire pour le monde, mais dont il faut faire grâce à vos amis, mon cher,
dit froidement le Baron ; mais nous parlions de l'enchanteresse, je suppose qu'elle est toujours protégée par le comte de Warrington?
— Je crois que oui, répliqua Greenwood.
— Eh bien ! je dois convenir, continua le Baron, que j'ai toujours aimé Diana et que nous vivrions encore ensemble sans cette infernale affaire Markham.
— Ah! Richard Markham ! fit vivement Greenwood, j'ai souvent entendu parler de ce jeune homme ; mais je ne l'ai jamais vu.
— Chichester et moi avons été obligés de le sacrifier à notre propre salut, observa Harborough.
— Ah ! c'est dommage, c'est vraiment dommage ! dit Greenwood en tisonnant le feu avec violence.
— Je me demande ce qu'il est devenu, ce pauvre Markham ? dit Chichester.
— Je crois avoir entendu dire qu'il avait perdu la plus grande partie de sa fortune dans de malheureuses spéculations, mais je n'ai jamais su quel genre de spéculations, ajouta Greenwood.
— Et où en est votre affaire de paquebots, dont vous parliez ce matin ? demanda Harborough.
— J'ai en vue un certain comte italien, et je vais tâcher de m'en servir. C'est un émigré du Grand-Duché de Caslelcicala; il a été compromis dans quelque complot politique avec le Prince Alberto, neveu du Grand-Duc, qui lui-même a été obligé de s'enfuir ; que ce soit ainsi ou autrement, peu m'importe, j'ai fait la connaissance de ce comte Altéroni, et, dans le cours de la conversation, il m'a fait observer
■IÏ3 LA TAVERNE
qu'on pourrait gagner une fortune en établissant une ligne de paquebots entre Londres et Montoni, qui est la capitale de Castelcicala ; il a même ajouté qu'il risquerait volontiers ses propres capitaux dans cette entreprise : « Oh ! quelle étrange chose ! » me suis-je écrié, « j'avais moi-même la même idée! » Le Comte parut enchanté, et il m'a déjà fait des avances considérables.
En ce moment, on annonça que le dîner était servi, et les trois amis se rendirent à la salle à manger.
Le repas consistait en raretés de la saison aussi bien qu'en primeurs ; les vins étaient de choix, et en fit honneur à tout : l'esprit et la gaieté coulaient aussi librement et aussi brillamment que le xérès et îe porto, auxquels se joignaient les meilleurs crus de la France.
Le Baron fut plus aimable que jamais ; Ghichester raconta des anecdotes d'ébats nocturnes, de policemen, de rixes et de juges ; Greenwood développa ses projets sur l'affaire des paquebots.
— J'aurais aimé vous voir diriger cette affaire, dit Greenwood quand il eut fini d'expliquer son plan ; mais j'ai appris que ce Markham est un des amis du Comte, et s'il voyait figurer votre nom dans cette affaire, il nous la ferait manquer, et j'aurais alors le Comte sur le dos pour quinze mille livres qu'il a déjà versées entre mes mains.
— Si nous écrivions une lettre anonyme au comte, pour l'informer que ce Markham a été condamné à Old Bailey ? proposa Chichester.
— Non, non ! reprit vivement Greenwood, vous avez déjà assez sacrifié ce jeune homme.
— Et i|iie craignez-vous donc pour lui? fit Chichester ; vous disiez, il n'y a qu'un instant, que vous ne l'aviez jamais vu.
— Oui, c'est vrai, et je le répète, dit Greenwood. Puis d'un ton fort furieux il ajouta :
— Et je vous prierai (ous deux de vous souvenir, messieurs, que si vous désirez coopérer à quelques-unes de ces spéculations que je sais si bien mener, à ce que vous dites, il vous faudra laisser M. Markham tranquille, car j'ai des raisons particulières pour lui rendre service plutôt que le désobliger.
— Je ne m'opposerai nullementà vos bonnes intentions, dit le Baron.
— Et comme il est impossible que vous entriez dans celte affaire des paquebots, je vous mettrai dans une autre entreprise que je monte et qui concerne certain banquier, continua Greenwood. Pour vous dire la vérité, c'est un banquier qui, depuis quelque temps, était dans le plus grand embarras, et si son père ne lui avait pas avancé quelque chose comme cinquante mille livres, il serait certainement coulé à l'heure qu'il est. Le Trésor a été mis au fait de sa position d'une manière ou d'une autre, il n'a jamais su comment, et on a refusé une soumission qu'il avait faite pour un certain emprunt. Je ne sais pas exactement ce que c'était. Aujourd'hui, sa position est plus désespérée que jamais ; mais lui et moi allons combiner une affaire magnifique dans laquelle je vous ferai participer tous les deux.
Nous n'avons pas besoin de rappeler au lecteur que le
m LA TAVERNE
banquier dont il est ici question était celui qui avait écrit une des lettres lues par les commis du Cabinet noir.
La conversation entre les trois personnages suivait son cours, lorsqu'un valet entra et dit en présentant à son maître une carte sur un plateau d'argent:
— Monsieur, la personne dont voici la carte demande à être reçue, si cela ne dérange pas monsieur.
— Le Comte Altéroni? Qui diable a pu l'amener à Londres à cette heure de la soirée? s'écria Greenwood. John ! faites entrer dans mon cabinet, il y a un bon feu, et si, malgré le feu, leComte a encore froid, nous le réchaufferons tout à l'heure avec un verre ou deux de Bourgogne.
Le domestique se retira, et, quelques instants après , Greenwood alla retrouver le comte dans cette pièce élégante qu'il appelait son cabinet.
— Mon cher monsieur, excusez-moi si je viens si tard, dit le Comte; mais une petite affaire m'appelait en ville aujourd'hui... à quelques pas d'ici, de sorte que j'ai pensé...
— Pas d'excuses, je vous prie, mon cher Comte, interrompit Greenwood, je désirais moi-même vous voir tout particulièrement pour une chose qui se rapporte à notre entreprise...
— Vraiment?... dit le Comte ; qu'est-ce que cela peutêtre? expliquez-vous, je vous prie.
— Permettez-moi d'abord de vous demander si ces dames sont au fait de l'opération dans laquelle vous vous êtes embarqué?
— Oui, je les ai mises au courant ce matin,
— Et l'approuvent-elles?
— Oui, elles approuvent tout ce que je pense être bon, et désapprouvent tout ce que je crois mauvais.
— El savent-elles que je suis le chef de l'entreprise?
— Elles savent tout, elles ont de vous la même opinion que j'en ai moi-même, et il serait étrange qu'elles ne l'eussent pas. Nous vous avons rencontré chez LordTremordyn, et ce gentilhomme nous a dit de vous tout le bien possible ; mais quel rapport y a-t-il entre ces questions et ce que vous aviez à me dire?
— Je ne sais pas si je dois m'expliquer à présent et si je dois commencer par vous, répondit Greenwood avec embarras; après tout, je désire que vous me connaissiez mieux, et que vous ayez quelque raison de me remercier des petits services que je pourrai vous rendre en vous faisant tripler votre capital.
Le Comte parut contrarié, et Greenwood continua :
— J'ai eu bien souvent l'honneur de voir madame la Comtesse et son adorable fille, l'été dernier, chez Lord Tremordyn, et personne ne peut voir la signora Isabelle sans être frappé de ses grâces, de son esprit et de son intelligence. Me rendre agréable à miss Isabelle serait mon plus grand bonheur sur terre. Pardonnez-moi ma présomption; mais...
Greenwood cessa de parler et regarda le Comte pour s'assurer de l'effet que ses paroles venaient de produire.
Le loyal Italien ne reçut pas mal cette proposition ; il considérait ses affaires de Castelcicala comme si désespérées qu'il était tenu d'assurer le mieux qu'il pouvait le sort de sa fille dans un pays libre, éclairé et hospitalier.
Greenwood avait bon ton ; il voyait la meilleure société; il était estimé par un pair du royaume qui s'était formé une excellente opinion sur son compte par l'exactitude avec laquelle il payait ses dettes de jeu, et il était évidemment très-riche; ses manières étaient élégantes, son -goût recherché, en un mot, il pouvait passer pour un excellent parti pour la fille du comte; n'étant pas lui-même trèsversé dans les choses du cœur, le Comte n'avait pas remarqué l'attachement qui existait entre Isabelle et Markham, et il n'eut pas un instant l'idée que sa fille pût manifester de la répugnance pour Greenwood.
— Je ne mets pas en doute, dit-il après un long silence, qu'Isabelle ne soit flattée de votre bonne opinion sur son compte, et je lui ferai part, sans aucun délai, de la façon dont vous vous êtes exprimé.
— Mon cher Comte, interrompit vivement Greenwood, au nom du ciel, ne parlez pas à votre fille de notre conversation, sa délicatesse pourrait s'en offenser ; mais procurez-moi plutôt l'occasion de me faire mieux connaître d'elle.
— Je vous comprends ; venez passer une semaine ou deux avec nous à Richmond, nous n'avons personne pour le moment à la maison, car M. Markham est retourné chez lui depuis quelques jours.
— Je suis bien occupé, commença Greenwood, et je pourrais à peine m'absenter une semaine pour vos intérêts et les miens.
— C'est vrai ! interrompit le Comte. Je viendrai avec ces dames au commencement de l'année passer quelque
temps en ville. Nous avons reçu une invitation très-pressante de Lord Tremordyn, et j'en profiterai. Greenwood exprima sa gratitude au comte pour la fa- | veur qu'il voulait bien lui faire, et quelques minutes après le Comte se retira plus convaincu que jamais de l'honorabilité, de la richesse et de la capacité commerciale de Greenwood.
— Eh bien ! dit ce dernier en rejoignant ses amis, je n'ai pas perdu la dernière heure de la journée; j'ai nonseulement demandé la main de la charmante fille du Comte, mais je lui ai aussi persuadé de venir passer quelques jours chez votre beau-père, Lord Tremordyn, ajouta-t-il en s'adressant à Rupert.
— Et quel profit pensez-vous retirer de ce dernier arrangement? demanda le Baron.
— J'aurai ainsi amené la famille du Comte dans une maison où Markham ne viendra certainement pas, quand même le comte l'engagerait à l'y venir voir, parce que il a, sans contredit, entendu parler de votre mariage avecLady Cecilia Huntingfield, et il craindrait de vous rencontrer chez Lord Tremordyn.
— Et pourquoi êtes-voussi désireux de séparer le Comte de Markham, puisque ni Chichester ni moi ne pouvons faire partie de la société des paquebots ?
— Parce que moi-même je ne pourrais pas rendre visite au Comte, pour des raisons toutes personnelles, si je courais la chance de rencontrer Richard Markham dans son salon.
m LA TAVERNE
Greenwood changea immédiatement le cours de la conversation et fit circuler la bouteille.
Markham n'oublia pas son rendez-vous avec leRésurrectionniste.
Ayant obtenu de son notaire la somme nécessaire, il résolut d'en faire le sacrifice pour se rendre favorable un scélérat qui avait le pouvoir de le frapper dans ce qu'il avait de plus cher au monde.
Nous le retrouvons donc le soir convenu, cherchant son chemin à travers ce dédale de rues étroites et de sombres lanes { qui entourent l'église de Spitalfields.
Il n'y a pas probablement pas dans tout Londres, pas même dans Saint Gilles, pas même dans le quartier de la Monnaie, un assemblage de misères et de vices pareil à
1 . Lane, petite ruelle qui longe généralement le derrière des maisons d'une rue plus importante ; chaque rue de Londres est doublée de son lane, ce qui constitue ce mélange incessant de richesse et de misère qui caractérise la métropole de l'Angleterre.
DU DIABLE m
celui que l'on voit du côté de Spitalûelds et de Bethnal Green.
Entre l'église de Shoreditch et "Wentworlh Street, règne avec fureur une espèce de peste morale, de misères hideuses, et d'infamies de toutes sortes.
Des rues entières qui ne sont que des égouts de crimes et de vices ; des lanes à moitié noyés dans des mares d'eau croupissante, de sombres cours encombrées de tas d'ordures qui répandent une odeur infecte, constituent le vaste quartier dont nous parlons.
Le chemin de fer de l'Est passe entre Spitalfields et Bethnal Green.
De la portière du wagon, le voyageur peut jeter un regard sur la misère et la malpropreté de celte partie de la métropole. 11 peut entrevoir cette misère jusque dans l'intérieur de ces bouges ; il peut deviner les secrets, les vices et la dépravation de leurs habitants.
Au milieu de l'été, les fenêtres sont toujours ouvertes, de sorte que cette pauvreté hideuse peut être facilement observée du sommet des arches sur lesquelles passe la voie ferrée.
Dans ces chambres on aperçoit des femmes à peine vêtues ; quelques-unes lavent les rares haillons qu'elles possèdent ; d'autres repassent le linge d'une voisine plus à l'aise, d'autres aussi préparent leurs maigres repas; le plus grand nombre crie, jure et se querelle.
Aux croisées, des hommes sans travail, les cheveux en désordre, la barbe inculte, couverts de vêtements troués, flânent toute la journée en fumant.
m LA TAVERNE
De beaucoup de ces fenêtres pendent des haillons que le soleil doit sécher : aux portes grouillent des enfants mal peignés, malpropres, sans souliers.
C'est une riche pépinière de voleurs et de vagabonds.
Dans cette partie de la capitale, la police ne s'occupe guère de l'encombrement des rues ; les boutiques ambulantes y sont, par conséquent, très-nombreuses ; des marchands de poissons crus ou frits, des débitants d'huîtres, de sucreries, de légumes, de fruits, d'imprimés, de crevettes, d'escargots, de peignes, de pommes de terre cuites, de lait, de fromage, de harengs saurs, stationnent continuellement dans les rues et vendent aux habitants leurs marchandises qui forment leur principale nourriture.
Les taverniers et les prêteurs sur gages font ainsi d'excellentes affaires en spéculant sur ta détresse des misérables qui peuplent ce côté de Londres.
Toutes les rues, toutes les cours de Saffron Hill sont saines et tranquilles comparées à celles de Bethnal-Green et de Spilalfields.
Il existe des ruelles et des passages entre Shoreditch et Gliurch Street, tout près du chemin de fer, à l'est de Brick Lane, qu'une personne prudente ne traverserait pas en plein jour avec une chaîne d'or à son gilet.
Un passage sinueux conduit des environs de Church Street à Hackney Road ; il se compose de plusieurs rues ignobles habitées par les plus pauvres parmi les plus pauvres, les plus sales parmi les plus sales et les plus dépravés parmi les plus dépravés.
Nous défions n'importe quelle ville de la surface du globe
de produire un quartier égal en vices, en malpropreté, en misère.
La Taverne du Diable était une taverne de bas étage située dans Brick Lane, à peu de dislance de l'endroit où le chemin de fer traverse la rue.
Le parloir de la Taverne du Diable était aussi sale, aussi repoussant que possible ; le gaz avait formé de grands ronds noirs au plafond ; autour des tables s'asseyaient sur des escabeaux incomplets des gens de mauvaise mine qui consommaient principalement du tabac et des liqueurs fortes; l'atmosphère était chargée d'une fumée acre et épaisse.
Markham se trouvait honteux d'avoir pénétré dans cet antre au milieu de pareils consommateurs ; mais il se consolait en pensant que ces gens ne le connaissaient pas et ne savaient pas ce qu'il venait faire en ce lieu, et comme personne ne lit attention à lui, il alla s'asseoir dans le coin le plus reculé de la salle et secoua bientôt l'espèce de gêne qu'il avait éprouvée en entrant.
Après s'être assuré par un coup d'œil rapide que le Résurrectionnisle n'était pas là, Richard demanda un verre de gin, une carafe d'eau, et se décida à attendre patiemment l'entrée de l'avide coquin.
Il arriva par degrés à certaines réflexions qui ne s'étaient jamais présentées à son esprit : il allait acheter le silence d'un misérable qui avait osé le menacer de lui faire perdre l'estime d'une famille à laquelle il tenait tant.
Nous avons dit ailleurs que Markham était un jeune homme d'honneur, animé des sentiments les plus loyaux
Jf32 LA TAVERNE
et les plus scrupuleux. Il ne pouvait pas se dissimuler plus longtemps qu'il éprouvait un attachement profond pour la signora Isabelle, et il se flattait aussi qu'elle ne le voyait pas sans plaisir.
Sa passion d'un moment pour madame Arlington s'était éteinte avec la réflexion, et il comprenait maintenant toute la différence qui existe entre une flamme éphémère, produite seulement par la beauté physique et qui n'est soutenue par aucune considération morale, et l'affection chaste, pure et sacrée qu'il éprouvait pour Isabelle.
Depuis sa sortie de prison, il ne s'était jamais informé de Diana et encore moins avait-il cherché à la voir ; il ne savait pas où elle était ni ce qui lui était advenu, et son cœur avait perdu toute inclination pour elle.
Il se demandait maintenant s'il était honorable de cacher plus longtemps les malheurs de sa vie à celle dont il voulait conserver la pure affection, dont il n'aurait pas voulu perdre la confiance ni sacrifier la paix intérieure à sa passion et à son intérêt.
Il n'avait pas encore répondu à ces questions qu'il se posait à lui-même, quand il fut tiré de ses rêveries parle son d'une voix venant de l'autre bout de la chambre et qu'il lui sembla reconnaître.
Regardant dans cette direction, il reconnut bientôt Talbot, le vulgaire et pacifique compagnon de Harborough et de Ghichester.
Mais comme il était changé ! Cet homme autrefois si charitable semblait à présent demander la charité aux autres; son chapeau, qui avait été primitivement un castor
de grand prix, était si râpe, qu'il n'eût certes pas été acheté dans une vente à l'encan, quand même elle eût été poussée par le fameux George Rob'ms lui-même; son habit était troué aux coudes, et ses chaussures éculées et percées. De plus, comme il ne possédait pas un seul penny, il s'en rapportait à la générosité des habitués de la Taverne du Diable pour obtenir un peu d'eau-de-vie et de nourriture.
Au moment même où sa voix vibra à l'oreille de Markliam, il portait à ses lèvres un gobelet qu'un boucher venait de demander pour lui.
— Eh bien ! .M. Pocock ? — c'était le véritable nom de Talbot. — comment le monde se conduit-il avec vous, maintenant? demanda le boucher.
— Bien mal ! bien mal ! M. Griskin, répondit Pocock ; il y aura trois ans en janvier que j'ignore en me levant le matin où je me coucherai le soir ; c'est la pure vérité.
— Je suis bien peiné d'apprendre que vos affaires sont en si mauvais état ; quant à moi, je commence à m* arrondir ; j'ai fait banqueroute il y a deux mois à peine.
— Singulière et honnête façon de réussir en affaires, pensa Markham.
— Mais le propriétaire a saisi toutes mes marchandises, ajouta le boucher d'un air triomphant, de sorte qu'elles n'ont pas passé par les mains du syndic quand il est venu pour en prendre possession.
— Tiens, tiens, je suppose alors que votre faillite vous a remis sur pied , dit Pocock ; il n'y a rien de tel qu'une faillite de temps en temps pour faire la fortune d'un uomme.
— Certes, je me suis fait des amis de tous mes créanciers ; aussi ai-je obtenu mon concordat le jour même où j'ai passé mon deuxième interrogatoire, et je suis tranquille comme un bienheureux ; mais qu'est-ce donc qui vous empêche de faire votre chemin, à vous, mon pauvre vieux ?
— C'est, dit Pocock en buvant, que je me suis trouvé, il y a deux ou trois ans, en mauvaise compagnie, et je ne crains pas de dire par quels tours infernaux j'ai aidé à faire mettre dedans un gentil et honnête garçon.
— Je suppose que c'était avec des gens de haute volée.
— Oui, c'est la vérité; j'étais sorti de mon élément, de ma sphère, comme on dit; quand un homme sort de sa condition sans pouvoir se maintenir dans la nouvelle, il est flambé et rôti tout d'un coup. Je me suis trouvé en rapport avec un baron et un faiseur d'embarras qu'on appelait Ciiichester ou Winchester, et qui, après tout, n'est que le fils du vieux Chichesler, le prêteur sur gages, qui demeure au bout de celle rue. Ils firent de moi leur instrument; j'étais nourri et dorloté aux frais de l'association, et quand la mèche fut éventée, on me mil de côté comme le cerceau d'un collégien l'aligné de jouer; je tombai dans la détresse, el quoique j'aie rencontré souvent le baron et Chichesler se pavanant dans leur équipage avec des chevaux magnifiques et des grooms en brillante livrée, ils ne m'ont jamais dit : — « Talbol ou Pocock, voilà, mon vieux, de quoi vous aider à narguer la misère. »
— Vilains garnements ! s'écria le boucher; mais de quelle nature était donc l'affaire dont vous parlez?
— Voici en quoi elle consistait et je vais vous avouer mes peccadilles; mais je n'hésite pas à dire que j'ai été poussé au crime par ces misérables. Mon nom, comme vous le savez, est Bill Pocock, qu'ils m'ont fait laisser pour prendre celui de Talbot. J'ai été élevé dans la gravure et je gagnais assez dans cette partie jusqu'à la mort de ma femme ; le chagrin me rendit ivrogne et je me mis à boire; alors tout alla mal : un jour je rencontrai Chichester, il me prêta quelque argent et commença alors à me dire comment on pourrait faire une immense fortune sans beaucoup de peine, sans beaucoup de dépenses et sans courir aucun risque.
— Jusqu'à présent je ne vois pas où est le mal, dit le bouclier.
— J'étais à bout... j'étais désespéré par la mort de ma femme, et pour dire vrai je voulais encore mener une vie oisive. Je m'étais habitué à passer mon temps dans les tavernes et je ne pouvais plus me servir de mon burin, de sorte que je mordis à la proposition de Chichester, et il me présenta au Baron.
— Voulez-vous un autre verre, Pocock, interrompit le bouclier en faisant signe de l'œil aux autres habitués qui écoutaient tous ce récit avec la plus grande attention, mais certes avec moins d'intérêt encore que Markham qui se tenait dans un coin sans être vu de Talbot.
— Son plan était certainement très-ingénieux, continua Pocock, et méritait le succès. Il consistait simplement à
43o LA TAVERNE
fabriquer des bank-notes ni plus ni moins, c'est moi qui devais graver les planches et j'entrepris la besogne. Je ne crains rien ; si quelqu'un ici me dénonce, peut-être serais-je mieux en prison qu'en liberté ; mais ce qui me brise le cœur, ce que je me reprocherai tant que je vivrai, c'est ce pauvre jeune homme qu'ils ont sacrifié à la justice, aussi facilement, Griskin, que vous avalez cegrog.
— Et qu'était ce jeune homme? demanda le boucher.
— C'est un nommé Markham ; vous devez vous rappeler son affaire ; il y a à peu près trois ans maintenant qu'il a été jugé et condamné à deux années de prison.
— Je ne peux pas dire que je m'en souvienne !
— Markham était aussi innocent que l'enfant qui vient de naître, ajouta Pocock avec componction.
— - Je ne sais vraiment pas d'où vous viennent vos scrupules, observa le boucher; il valait mieux laisser pendre un autre individu que d'être pris vous-même.
— Ce fut un fatal événement, dit Pocock en remuant solennellement la tête, et rien depuis ne m'a réussi ; mais ce qui me vexe autant que le reste, c'est de penser à la conduite de ces deux gredins, Chichester et le Baron ; ils ont fait semblant de ne pas me reconnaître quand je les ai arrêtés un jour dans Régent Street et que j'ai voulu leur emprunter quelques livres ; le Baron s'est retourné et a dit à son compagnon: « Qui diable est cet individu? » Chichester mit son lorgnon, et, me fixant pendant quelques minutes : «. Mon brave homme, dit-il, nous ne donnons jamais aux gens à moins qu'ils ne nous montrent un certificat de bonne conduite. »
— Peut-être est-ce parce que vous n'étiez pas très-bien rais? dit le boucher.
— Non, en effet, je n'étais pas aussi proprement vêtu qu'aujourd'hui.
— Ah ! diable, alors ce n'est pas étonnant qu'ils vous aient regardé avec dédain, car à voir votre accoutrement, on ne vous soupçonnera pas d'aller au lever de la reine.
— Pas de plaisanteries, s'écria Pocock ; je vous ai dit mon histoire, et si vous la trouvez intéressante et que vous soyez porté à me rendre service, vous pouvez me faire donner une côtelette ou un beefsteak, car je ne serais pas fâché de manger un peu.
— De tout mon cœur, dit le boucher, qui, dans son genre, n'était pas un méchant homme, et qui, ayant réalisé une somme assez considérable dans sa dernière banqueroute, était disposé à la générosité. Dick ! cria-t-il en s'adressant au garçon, courez jusqu'à ma boutique et demandez un beau beefsteak, faites-le griller, et tâchez de nous avoir des pommes de terre.
Le garçon disparut pour exécuter ces ordres, et la conversation fut reprise.
Pocock raconta tous les détails que le lecteur connaît déjà, et Markham, qui avait arrêté son plan de conduite, se détermina à le laisser continuer jusqu'au moment où il jugerait convenable de révéler sa présence.
Il resta dans un coin, se cachant la tête dans les mains et affectant de prendre un intérêt énorme à la lecture
du Morning Àdvertiser, qu'il tenait à l'envers sous ses
yeux.
Dès le moment où Pocock avait commencé à parler de choses qui l'intéressaient, Richard avait prêté une vive attention, et à mesure que le narrateur avançait dans son récit, il découvrait des moyens de prouver son innocence : il avait l'air radieux, son pouls battait avec force, on eût pu entendre les pulsations de son cœur; il avait maudit cet ignoble lieu en y entrant, et maintenant il en aurait volontiers baisé le plancher couvert de boue et de poussière.
Les heures s'étaient succédé ; l'horloge avait frappé onze heures et le Résurrectionniste n'avait pas paru : le boucher et Pocock soupaient, et Markham allait accoster ce dernier, quand la porte s'ouvrit tout à coup avec violence et deux personnes enveloppées dans des manteaux, munies d'énormes bâtons, et fumant des cigares, se précipitèrent dans le parloir de la Taverne du Diable.
— Quel fameux coup ! s'écria l'un en se jetant sur une chaise et riant de tout son cœur ; mais aussi nous sommes en sûreté ici, et les policemen nous ont perdus de vue avant que nous ayons atteint la porte.
— Sur mon honneur ! observa l'autre, je ne puis dire que je goûte ce genre de plaisanterie ; il est vraiment ridicule de casser les réverbères de ce côté de la ville. Mais, mon Dieu ! où m'avez-vous donc amené ? Je ne supposais pas qu'il y eût de pareilles rues à Londres.
— Je vous ai dit que vous feriez bien de venir avec moi jusque chez mon père, dit le premier interlocuteur ; le vieux était tout à fait enchanté à l'idée du souper avec un Baron,
et vous avez vu comme il s'est adouci avec moi quand il a eu absorbé son troisième verre de punch.
La dernière partie de celte conversation avait lieu à voix basse, et les deux messieurs éclatèrent encore de rire, sans doute parce qu'ils avaient réussi à mener à bonne fin l'affaire qui les avait amenés ce soir-là dans ce quartier.
Au milieu de ce second éclat de rire, Pocock se leva de sa chaise et s'avança lentement vers les nouveaux venus :
— Eh bien ! messieurs, s'écria-t-il, c'est bien de l'honneur que vous nous faites, à nous autres pauvres diables de Spilalfields ! Vous n'avez pas besoin de me regarder d'un air si étonné... comment allez-vous, M. Chichester? Vous avez été voir le vieux à l'enseigne des Armes de Lombardie 4 , — Aux Trois-Boules, — hein ? il y a deux chances pour une que les objets qui entrent là-dedans n'en sortiront plus jamais, hein?...
Le boucher partit d'un gros éclat de rire qui trouva de l'écho chez plusieurs des habitués.
— Qui diable êtes-vous donc? s'écria Chichester en recouvrant sa présence d'esprit plutôt que le Baron, car tous deux étaient étourdis de cette rencontre inattendue.
— Sur mon honneur ! cet homme se trompe, murmura Harborough.
— Je ne me trompe pas du tout, dit Talbot, vous êtes les deux individus dont je parlais tout à l'heure ; messieurs, ajouta-t-il en s'adressant aux diverses personnes de