LE P, È V E
Trois semaines s'écoulèrent de la manière la plus agréable, et Richard exprimait fréquemment à Armstrong sa reconnaissance pour le plaisir qu'il lui avait procuré.
Plus il voyait la fille du Comte Altéroni, plus il était amené à admirer les qualités de son esprit et les charmes de sa personne ; mais il éprouva un certain regret quand il s'aperçut que le Capitaine Dapper lui adressait ses hommages, car il s'intéressait trop sincèrement à cette charmante jeune fille pour ne pas déplorer de la voir se donner à un tel fat.
Il ne s'aperçut pourtant pas qu'Isahelle encourageait le Capitaine : au contraire, il avait souvent remarqué errer sur ses lèvres un sourire de dédain quand son admirateur disait quelque absurdité ou prenait les petits airs affectés qu'il aimait tant. ^
Dapper était toujours respectueux et convenable avec la belle Italienne et ne se permettait aucune familiarité ; Markham en tira la conséquence qu'il n'avait pas encore déclaré ses sentiments ; en effet, s'il eût été son prétendu accepté, la vérité se lut montrée dans quelque petit détail
ou autrement : de plus, comme Isabelle se conduisait avec le capitaine exactement comme avec les autres hôtes de son père, Richard n'eut aucune raison de supposer la réciprocité de celte passion.
Markham se trouva souvent seul avec laSignora pendant son séjour dans la maison de son père. Il vit bientôt qu'elle préférait une conversation sérieuse au babil frivole de Cherry et de Dapper, et il se surprit souvent à soutenir une longue dissertation sur la musique, la poésie, la peinture et la littérature italienne, tandis que les autres s'amusaient dans la salle de billard ou dans le fumoir : mais Isabelle n'était pas pour cela un bas-bleu ; elle était pleine de vivacité et d'esprit, et sa conversation devenait brillante et agréable, même lorsqu'elle touchait a des sujets sérieux.
Peu de jours après l'arrivée de Richard, c'était déjà lui qui tournait les pages de la musique d'Isabelle, car le Capitaine Dapper ne s'y prenait jamais assez à temps ; c'était à lui qu'elle donnait son bras pour se promener dans le parc et dans les jardins après le déjeuner, car le Capitaine la quittait à chaque instant pour jouer quelque tour à Cherry, et, soit par hasard, soit préméditation, Richard et Isabelle se trouvaient invariablement l'un près de l'autre pendant les repas.
Tel était l'état des choses à l'expiration des trois semaines qu'avait duré la visite qui ne devait pas dépasser dix jours lorsque Armstrong avait décidé Markham à l'accompagner.
Plus d'une fois Dapper avait cru voir un rival dans Markham ; il se décida à la fin à communiquer ses son$-
Di DIABLE çons à son ami, résolution qu'il exécuta fie la manière
suivante :
— Cherry, mon cher ami, dit-il un matin en emmenant son ami avec lui dans le jardin et en marchant à pas précipités, Cherry, mon cher ami, j'ai quelque chose qui me tourmente, que je sois pendu ! et je veux vous le confier.
— FéhUoblement, Smilax ? que peut-il y avof? demanda le jeune homme en devenant très -pâle; est-ce bien téhible? pace que, s'il en est ainsi, je fekai mieux Rappelé le Comte, et il appolehait son fusil.
— Que je devienne idiot si vous n'êtes pas fou avec votre Comte et son fusil Écoutez-moi : j'aime Isabelle, et je me suis rendu agréable à...
— Su mon âme, je ne m'en suis jamais apeeu.
— Je le pense bien ; que je sois damné, si je n'ai pas tenu mon amour strictement caché ! Quoi qu'il en soit, j'aime celte jeune fille, et que je sois pendu si je ne l'obtiens pas ! C'est mieux, elle sera madame Smilax Dapper aussi vrai que je suis au monde, et j'espère qu'elle sera aussi la mère d'un régiment de petits Smilax ; alors, Cherry, vous resterez avec nous un mois ou six semaines ; vous ferez sauter les petits sur vos genoux, oui, vous ferez cela, et tout ira bien.
— Oh ! tes-bien ! s'écria Cherry en faisant une légère grimace à l'agréable perspective de faire sauter les petits Dapper sur ses genoux.
— Je crois ne pas être présomptueux en aspirant à la main d'Isabelle ? Mon père est pair, mon oncle est pair, j'ai trois mille livres sterling de rente... sans compter les
espérances. Que je sois pendu si je suis un homme dont on
doive faire fi !.. .
— Qu'est-ce qui pense à faihe fi de vous?
— Je ne sais pas ; je ne suis pas non plus un gaillard de trop mauvaise mine ; vous n'êtes pas laid, Cherry, non, c'est-à-dire que vous n'êtes pas particulièrement laid, bien que vous clignotiez continuellement des yeux et que vous oyez un nez de singe, mais moi, je suis mieux taillé...
— Vous voyez bien que je ne vous contedis pas.
— Eh bien ! alors, puisque vous en convenez, continua le Capitaine, comment dois-je traiter un individu qui veut me couper l'herbe sous le pied.
— Povoquez-\e au sabe ou au pistolet... Mais qui est-ce donc ?
— C'est ce Markham qui a été amené ici par cet odieux démocrate, ce séditieux, ce scélérat d'Armstrong, qui toute la journée cause musique et poésie avec elle, Dieu sait de quoi il lui parle encore ? Cependant je ne puis approuver votre plan ; vous savez que le sabre et le pistolet sont tous deux dangereux, et, et...
— Et puis quoi ?
— Vous êtes fou, Cherry, je pensais que vous aviez trouvé quelque moyen pour m'assurer la victoire?
— Eh bien ! supposons que nous enlevons la tille pour le moment, nous la conduisons à Hochesté...
— Que le diable enlève vous et Rochester, mon régiment est en garnison à Chatam.
— A Cantobé/iy, alors?
— Oui, c'est cela, que je suis aveugle !.. Mais si je pou-
vais me débarrasser seulement de ce Markham d'une manière ou d'une autre, je préférerais cela... l'individu...
Le Capitaine s'arrêta court, car en ce moment il arrivait avec son compagnon à l'angle d'un bosquet, et ils rencontrèrent Richard.
— Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi qui palais, s'écria Cherry.
Et ayant murmuré ces quelques mots, il joua très-vivement des jambes et laissa son ami se tirer de là comme il pourrait.
— Qui donc se permettait de telles libertés sur mon compte ? demanda Richard en avançant vers le Capitaine.
— J'ai fait certainement quelques observations, répondit Dapper qui devint très-pâle, et je n'hésite pas, monsieur...
— Comment, monsieur?
— Monsieur! je sens très-bien... Que je sois plutôt pendu si... battu même...
— Oui, monsieur, je vous battrai, reprit froidement Markham, et cela vous apprendra à ne pas parler légèrement d'une personne qui vous est étrangère.
En disant ces mots, il saisit le Capitaine au collet et lui administra deux soufilets.
Dapper eût voulu se défendre, mais la chose était faite avant qu'il eût pu se tirer des mains de son agresseur, et il rentra à la maison en murmurant des menaces de vengeance.
Dans l'après-dînée du même jour, Markham prit congé de ses nouveaux amis.
En rentrant chez lui, il trouva sa maison plus triste et
plus vide que jamais ; il sentit qu'il était seul au monde, et son cœur se déchira au souvenir de ses torts passés.
Si nous pouvions lire dans les arrêts du destin et nous souvenir que toute feuille qui tombe, toute fleur qui meurt n'est que l'emblème de la vie de l'homme, combien d'égoïsmes, de dissipations, de passions vicieuses, seraient écartées ; la terre deviendrait la première épreuve du ciel, avec des erreurs, avec des imperfections, il est vrai, mais susceptible encore de correction et de changement avant de paraître sous les yeux du juge tout-puissant.
Le printemps était revenu et Mai fournissait ses fleurs à la terre et couvrait les arbres de feuilles.
Un soir, Richard était assis dans sa bibliothèque, et il lisait ; la nuit le trouva étudiant encore avec ardeur, et le matin parut qu'il ne s'était pas couché.
Il se rendit dans sa chambre avec l'intention de se mettre au lit ; mais, malgré cette nuit d'insomnie, il ne se sentait aucune envie de dormir.
Il s'avança vers la fenêtre, en tira les rideaux et regarda au dehors.
La demi-obscurité qui régnait encore semblait comme un voile jeté entre le paysage et ses yeux ; mais peu à peu l'obscurité céda à la lumière grise de l'aube.
Markham, fortement impressionné, sans pouvoir se rendre un compte exact de ses sensations, regardait dans la direction des deux arbres du coteau et il pensait à son frère.
Il se demandait pour la millième fois si le rendez-vous
aurait lieu et pourquoi Eugène ne venait pas revoir la maison où il élait né !...
Tel était le cours de ses pensées, quand ses yeux furent tout à coup frappés par une ombre qui semblait se mouvoir entre les deux arbres.
Une crainte superstitieuse s'empara de son esprit.
Dans le premier moment de sa surprise, il s'imagina que l'apparition de son frère avait été provoquée par une hallucination ; mais bientôt il se mit à rire de sa folie et d'avoir pu croire un instant qu'il pût y avoir rien d-'exiraordinaire à ce que quelqu'un passât entre les deux arbres à cette heure matinale.
L'ombre élait toujours là.
C'était un être humain, et comme le jour devenait de plus en plus clair, il lui fut facile de reconnaître que c'était un homme.
C'était, à la vérité, le moment où les ouvriers se rendent à leurs travaux ; mais pourquoi un paysan s'arrêlerait-il sur ce coteau qu'il n'avait pu atteindre qu'en s'éloignant de sa route ?
Markham eut d'abord envie de courir jusque-là, mais il fut honteux de paraître céder à la crainte superstitieuse sous l'influence de laquelle il se trouvait ; puis la disparition de l'ombre qui causait son anxiété, le confirma dans sa résolution de rester dans sa chambre.
Il ferma donc les rideaux et se mil au lit, où il ne tarda pas à s'endormir profondément.
Markham fut alors plongé dans le monde éthéré des rêves.
Il se vit d'abord marchant aux côtés d'Isabelle, sous de frais ombrages où les oiseaux chantaient joyeusement, et il lui sembla qu'il régnait entre lui et sa belle compagne un doux accord qui lui permettait de s'abandonner aux plus tendres et aux plus délicieuses espérances.
Il pressait sa main et elle répondait à ce témoignage d'affection et d'amour.
Tout à coup cette scène fut brusquement interrompue.
Des profondeurs du fourré sortit un misérable en haillons, d'un aspect révoltant ; il avait les cheveux en désordre, de grosses lèvres gercées, des yeux féroces et une expression diabolique répandue sur toute sa personne.
Isabelle poussa un cri.
Le misérable s'avança, prit la main de Richard, puis, poussant un horrible éclat de rire, il évoqua les souvenirs de leur ancienne amitié...
L'amitié de Newgate !
Richard s'imagina qu'il faisait des efforts désespérés pour se débarrasser de cette vigoureuse étreinte.
Ces efforts le réveillèrent.
Il ouvrit les yeux ; mais l'horreur qu'il avait ressentie dans son rêve se continua, car une figure appartenant à un homme était penchée sur lui.
Ce n'était pas cependant celte tête hideuse et mal conformée de la vision, mais un visage qui, malgré sa pâleur étrange, était réellement beau et dont les traits semblaient lui être familiers.
— 'Eugène ! ... mon frère Eugène ! ... mon cher Eugène ! . . s'écria Richard.
Et il étendit les bras pour embrasser son frère.
Mais à peine eut-il ouvert les yeux, que la figure disparut instantanément.
Richard resta alors quelques moments dans son lit privé de mouvement et essayant de s'assurer s'il était réellement bien éveillé ou s'il était encore sous l'impression d'un rêve.
Une impulsion soudaine le fit sortir de sa léthargie ; il se jeta hors de son lit et se précipita vers la porte en appelant son frère à haute voix.
La porte était fermée et rien n'indiquait dans la chambre qu'il y fût entré quelqu'un.
Il passa une robe de chambre, descendit à la hâte, et trouva toutes les portes fermées et verrouillées comme à l'ordinaire.
Il ouvrit la porte d'entrée et regarda dehors, il ne vit personne.
Dérouté et effrayé, il rentra dans sa chambre, et une fois encore il se remit au lit; il réussit à se rendormir au milieu de toutes les conjectures relatives à l'événement qui -.enail de se passer, et quand il s'éveilla, deux heures après, il fut bien forcé de croire que tout cela n'était qu'un songe.
Il s'habilla et se dirigea de nouveau vers le coteau.
En arrivant, il jeta les yeux sur le nom et la date gravés sur l'arbre de son frère.
Mais quelle fut sa surprise, son étonnement, sa joie, quand il vit une nouvelle inscription au-dessous de lu première, évidemment tracée par la même main et encore
fi.
toute fraîche et verte comme si elle eût été gravée depuis quelques heures seulement.
Il lut ces mots: