‹ La taverne du diableChapitre 12 sur 24 · LA MOMIE · texte numérisé non relu

LA MOMIE

Le quartier de Spitalfields et de Bethnal Green était complètement inconnu à Markham.

Cette visite était la première qu'il faisait à cette misérable et populeuse région.

11 était minuit ; les rues étaient presque désertes, et les réverbères, très-espaces les uns des autres, rendaient l'obscurité plus sensible, au lieu de jeter une lumière utile sur ce dédale de carrefours.

L'intention de Richard était d'atteindre au plus vite

Shoreditch; car il savait que vis-à-vis de l'église il pourrait se procurer une voiture pour rentrer chez lui.

En sortant de Brick Lane, il traversa Church Street et entra dans ce hideux labyrinthe de ruelles dangereuses dont nous avons parlé au commencement du chapitre précédent.

Il vit bientôt qu'il s'était trompé de chemin, en se trouvant dans une rue longue, étroite, pas pavée, et çà et là encombrée de tas d'ordures infectes.

Il n'y avait pas un seul réverbère en cet endroit, rien ne pouvait le guider ; la nuit profonde enveloppait tous les alentours dans une obscurité complète.

Une ou deux fois, il crut entendre des pas derrière lui ; alors il s'arrêtait espérant être rejoint par quelqu'un à qui il eût pu demander sa route ; mais, soit que ses oreilles le trompassent, soit que l'individu dont il entendait la marche s'arrêtât en même temps que lui, toujours est-il qu'il ne vit personne.

Il n'y avait aucune lumière dans les maisons qu'il longeait, et pas un son ne troublait le silence de la nuit.

Richard était désorienté, et, à vrai dire, il n'était pas maître d'une certaine crainte.

Il se souvint d'avoir entendu parler de plusieurs personnes disparues précisément dans celte partie de la métropole et aussi de certains crimes découverts dans le quartier même où il se trouvait égaré, et il se prit à souhaiter ardemment d'être dans un endroit moins effrayant et moins âombre.

Il poursuivait sa route en tâtonnant avec les mains les

murailles des habitations ; ici s'enfonçant jusqu'aux genoux dans un ruisseau fangeux, là buttant contre un tas d'ordures, quand soudain un coup violent lui fut asséné sur le derrière de la tête.

Il chancela et s'affaissa contre la porte d'une maison.

Presque au même instant, cette porte s'ouvrit et deux bras puissants poussèrent le jeune homme dans une allée plus basse que la rue de trois ou quatre degrés.

La personne qui l'avait attaquée avec tant de fureur, sauta après lui en fermant violemment la porte.

Tout cela se passa en quelques secondes, et, bien que Markham ne fût pas tout à fait étourdi par le coup qu'il avait reçu, il avait été trop soudainement surpris pour crier.

C'est à cette circonstance qu'il dut probablement la vie : le bandit qui l'avait frappé avait sans doute cru le coup mortel, car au lieu de renouveler l'attaque, il passa sur le corps de Markham et entra dans une chambre qui s'ouvrait au bout du corridor.

La première idée de Markham fut de se lever et de tenter de fuir par la porte d'entrée; mais, avant qu'il eût essayé, le meurtrier avait allumé une chandelle, et la chambre ainsi qu'une partie du couloir, se trouvèrent éclairés.

Richard avait été jeté sur les carreaux humides dont l'allée était pavée, de telle façon que sa tête était tout contre la porte de la chambre.

L'homme qui l'avait assailli posa sa chandelle sous un abat-jour en fer-blanc qui était accroché au mur, et la ré-

flexion produite par le métal projeta une assez forte lumière qui vint frapper les yeux de Markham.

il allait se relever quand l'intérieur de cette pièce lui fut tout à coup dévoilé.

Pendant quelques moments le spectacle qui frappa ses regards le paralysa et l'empêcha de respirer, de parler et de se mouvoir tant il était horrible.

Sur un volet supporté par trois chaises était étendu un cadavre nu et de cette couleur livide et bleuâtre qui annonce le commencement de la décomposition.

Près de ce corps dégoûtant était un large baquet plein d'eau, et au-dessus, c'est-à-dire au plafond, étaient fixés deux larges crochets à chacun desquels pendaient de gros cordages.

Dans un coin de la chambre on voyait de longues perches en fer flexibles, des bêches, des pioches, des leviers, des liasses de cordes, des truelles, des scies, des marteaux, de gros ciseaux et des fausses clefs.

Mais quel fut l'étonnement de Richard quand, reportant ses yeux sur le scélérat qui l'avait précipité dans cet antre d'horreurs, ses regards furent frappés par la sèche et repoussante figure du Résurrectionniste.

Il ferma les yeux, comme s'il eût pu ainsi arrêter sa pensée et conjurer le danger.

— Allons donc ! la Momie, s'écria le brigand, viens tenir la lumière pendant que je vais vider les poches du nouveau sujet.

A peine eut-il prononcé ces mots qu'on entendit un léger coup à la porte d'entrée.

r>U DIABLE 151

— Tonnerre ! s'écria le Résurrectionniste, voici qu'ils viennent déjà pour le corps.

Ces mots ne calmèrent pas l'agitation de Markham, car il supposa que les amis du Résurrectionniste qui frappaient à la porte seraient pi is tentés d'aider que de contre-carrer les projets de ce bandit à l'égard de la vie et de la bourse de l'un de ses semblables.

— Allons, allons ! la Momie, fit Thomme de la résurrection

Et, retournant vivement au couloir, il répéta son appel du bas de l'escalier.

— Ici, la Momie ! enfer! pourquoi ne descends-tu pas?

— Je descends, je descends, répondit du haut de l'escalier une voix de femme enrouée.

Et un moment après parut une espèce de vieille sorcière avec des yeux chassieux et une tête toute ratatinée.

Elle était si chélive, ses yeux tellement creux, sa peau avait si bien l'apparence d'un vieux parchemin, et toute son osseuse personne présentait un aspect si horrible et si repoussant, qu'il était impossible de concevoir un surnom mieux approprié que celui qu'on lui avait donné.

— Viens donc, la Momie, dit le brigand, aide-moi à traîner ce gaillard-là dans la chambre du fond ; il y a du solide dans ses poches, et voilà les autres qui viennent pour le corps.

On entendit frapper un second coup à la porte.

Markham, bien persuadé que toute résistance eût été inutile en ce moment, fut assez maître de lui pour ne pas bouger et laisser ses yeux à demi clos, tandis que le Résur-

rectionniste et la Momie le traînaient dans la chambre à côté.

La Momie donna un tour de clef, tandis que le Résurrectionniste se hâtait d'aller ouvrir la porte et de faire entrer deux hommes dans la première pièce.

L'un d'eux était Gracksman, l'autre un bandit de la même trempe, connu de ses complices sous le nom de Buffer.

— Eh bien ! dit Gracksman d'un ton de mauvaise humeur, ne vous gênez pas!... Laisser à la porte des gens comme nous!... Tu as de la chance que je ne l'aie pas démolie d'un coup de pied ta mauvaise porte.

— C'est que. la vieille Momie était endormie, répondit le Résurrection niste, et j'étais en haut en train de l'éveiller ; du reste, je ne vous attendais que demain soir.

— Nous ne serions pas venus non plus, s'il n'y avait eu trente jaunets à gagner cette nuit.

— Diable ! Alors vous ne venez donc pas pour le corps?

— Non 1 le carabin qui l'a demandé ne l'attend que demain soir; ainsi donc, en ce qui concerne celui-là, nous n'avons rien à faire quant à présent; mais il y a deux autres chirurgiens qui demeurent près de l'hôpital de Middlesex, et nous devons aller les retrouver à une heure et demie derrière Shoreditch Church.

— Comment ! cette nuit ? s'écria l'homme de la résurrection.

— C'est comme je te le dis, dans quelques minutes, avec tous les outils nécessaires, répondit Cracksman.

— C'est du travail pour l'intérieur de l'église, ajouta

Buffer, et comme on dit : il ne faut pas cracher sur trente jaunets, cela fait dix pour chacun de nous ; je veux être damné si je n'aime pas mieux ces affaires de résurrection que les visites à domicile. Qu'en penses-tu, Tom?

— Je dis que c'est surtout quand nous avons besoin de corps et que nous ne savons dans quel cimetière en trouver, que nous tâchons d'en attraper de vivants dans la rue.

— C'était aussi mon idée, s'écria Buffer; te rappelles-tu ce certain jour où il nous en fallait absolument un pour le même carabin qui va venir, que nous avons attendu près de deux heures, et qu'à la fin nous avons mis la main sur un individu qui se promenait en regardant la lune?

— C'est moi qui ai imaginé de lui tenir la tête dans l'eau jusqu'à ce qu'il fût asphyxié ; comme ça le corps ne porte ni blessures ni traces de poison, et il n'entre pas trop d'eau non plus dans l'estomac, parce que les pauvres diables ne peuvent avaler ayant la tête en bas, de sorte qu'ils paraissent être morts tout naturellement.

— Ah! c'est une fameuse idée, dit Buffer, et maintenant que nous avons définitivement adopté ce système, un baquet d'eau sur le plancher, des crochets et des cordes pour soutenir le patient par les pieds, et puis au diable, le voilà pendu la tête en bas. On le prendrait volontiers pour une de ces grosses pièces de viande étalées dans la boutique d'un boucher, si ce n'était les habits.

— Que nous ôtons précieusement; mais dis donc, vieux, dit Cracksman en se tournant vers le RSsurreclionniste, qui était resté silencieux pendant la conversation de ses deux compagnons, à quoi diable penses- lu donc?

*5i LA TAVERNE

— Je pensais que le chirurgien que vous alliez voir a peut-être besoin d'un corps tout particulier.

— Oui, dit Gracksman, celui qu'il lui faut est enterré dans un caveau.

— Très-bien! s'écria le Résurrectionniste, c'est une trop bonne pratique pour le tromper.

Le Résurrectionniste ne douta pas un seul instant que Markharn n'eût été tué par le coup qu'il lui avait asséné avec son bâton ; il n'iii s. ta donc pas à entreprendre l'opération qui lui était proposée par ses deux associés.

Il savait que, quelle que fût la somme contenue dans les poches de Richard, il pouvait compter sur la probité de la Momie, qui, — c'est horrible à dire, — était la propre mère du scélérat : lui ayant donc tout bas donné quelques instructions, il se prépara à accompagner Gracksman et Buffer.

Les trois dignes compagnons se munirent des perches et autres outils mentionnés plus haut.

Le Résurrectionniste tira d'une armoire deux boîtes de six pouces carrés chacune, les confia à ses camarades, prit lui-même l'abat-jour qui était au-dessus de la chandelle, et, tout étant prêt, ils quittèrent tous trois la maison.

Revenons à Markharn.

Après avoir été déposé dans la chambre du fond et dès que la porte se fut refermée derrière les habitants de cette eiiroyable bicoque, il se leva en proie à la plus horrible frayeur, et cette frayeur dura tout le temps qu'il entendit parler les trois misérables.

Aussi lorsqu'ils sortirent, le jeune homme, qui avait suivi

toute leur conversation, fut-il soulagé d'un poids énorme.

Avant de partir pour son expédition, le Késurrectionniste avait dit à l'oreille de la Momie :

— Pendant mon absence, vide les poches du jeune homme que nous avons porté dans l'autre chambre ; il a sur lui quatre ou cinq cents livres : mais prends bien garde ! quand tu auras fini de le fouiller, déshabille-ie et regarde derrière le crâne ; je crois l'avoir endommagé, car mon bâton est retombé assez lourdement et il n'a pas prononcé un seul mot. S'il y a trace de blessure, je l'enterrerai demain dans la cave; sinon, lave le corps proprement et avec soin : j'en ai le placement.

C'est pour obéir à ces instructions que la Momie, ayant pris la chandelle, entra dans la chambre voisine aussitôt que les trois bandits eurent quitté la place.

L'horrible femme n'avait pas peur d'un mort; son mari avait été résurrectionniste et son seul enfant suivait la carrière de son père ; elle était donc familiarisée avec tous les genres de mort, violente ou naturelle, et ne s'en alarmait point.

Le révoltant spectacle d'un corps entré en décomposition ne lui faisait pas plus d'impression que les pâles restes il'une jeune fille charmante descendue prématurément dans la tombe, et que l'on eût arrachée à sa couche silencieuse avant que la main de la destruction n'eût commencé ses ravages.

Cette hideuse vieille considérait les cadavres comme un article de commerce et ses marchandises, tout comme un autre marchand fait des siennes.

La Momie entra dans la chambre en tenant la chandelle d'une main.

Markham s'avança soudain sur elle et la saisit par le poignet.

Elle poussa un grognement de désappointement, mais sans donner aucun signe de frayeur.

— Misérable ! s'écria Richard, Dieu m'a envoyé pour découvrir et dénoncer vos crimes.

— Ne me faites pas de mal, dit la vieille femme, et je ferai tout ce que vous voudrez.

— Répondez-moi, cria Markham, ce cadavre dans la chambre à côté ?

— C'est le corps d'un individu tué par mon fils, répondit la sorcière.

— Et les habits?... où sont-ils?... Peut-être contiennent-ils des papiers qui jetteraient quelque lumière sur le nom et le domicile de la victime ?...

— Suivez-moi, je vais vous les montrer.

La vieille femme tourna sur elle-même et marcha lentement vers l'allée.

Markham la suivit, car il pensait que s'il découvrait qui était la victime, il pourrait faire cesser l'incertitude de sa famille en lui annonçant la fatale nouvelle.

La Momie ouvrit la porte d'une armoire placée sous l'escalier et, avançant la lumière, elle indiqua quelques vêtements pendus à un clou.

— Voilà les habits du mort, dit la vieille femme, prenezles vous-même, si vous les voulez.

A ces mots elle se recula, mais en tenant toujours la lumière de façon à éclairer l'intérieur du cabinet.

Markbara s'avança pour prendre les habits, et en faisant ce mouvement, il posa le pied sur une planche qui se trouvait au-dessous de l'armoire.

Tout à coup une trappe s'ouvrit sous ses pieds, et il tomba dans un trou profond, tandis que la trappe se refermait d'elle-même, et il entendit le rire sec et moqueur de la vieille qui assujettissait la porte au moyen d'une barre de fer.

La Momie s'assit ensuite près du cadavre, dans l'autre chambre, et en se balançant sur un escabeau, elle se mit à murmurer d'une voix chevrotante la chanson suivante :

On porte dans le cimetière Le corps de la jolie enfant, La terre revient à la terre, Ainsi dit le funèbre chant.

Auprès de la fosse béante La mère pleure et se lamente ; Le père est bon chrétien, Et dans cette plaine muette L'écho des alentours répète :

La terre à la terre revient.

Ici la pioche et la bêche, Oh ! quel lit de repos étroit! Creusons, la terre est toute fraîche ; Que le tombeau doit être froid !

Dans la fosse glacée et noire Que ce corps blanc comme l'ivoire

Se place avecpréeaulion, Et que l'astre des nuits qui brille, Apercevant la jeune fille, Puisse encor !a baiser au front.

Rejetons la terre de suite, Enlevons ce cadavre blanc, Comblons la fosse et fuyons' vite :

Le soleil paraît dans l'instant ; Et l'étudiant que l'aurore Aura trouvé veillant encore Nous attend, l'esprit inquiet ; Car, pour disséquer sans murmures Ce beau corps, ces formes si pures, Il tient le scalpel déjà prêt.

Demain, la mère qui succombe Sous le poids d'un malheur si grand, Viendra s'étendre dans la tombe Pour se rapprocher de l'enfant ; Elle la demande et l'appelle, Elle répand la fleur nouvelle Que jadis sa fille aimait tant ; Et cette malheureuse mère Ignore, en fixant cette terre, Que la terre est sans habitant.

Mais laissons la Momie chanter ces lugubres strophes, pour accompagner les trois hommes à l'église de Shoreditch.

LES RÊSURRECTIONNISTES

Le Résurrectionniste, Cracksman et Butter avançaient rapidement vers Shoreditch Church.

Ces hommes marchaient en silence dans l'obscurité delà nuit et sans aucune hésitation, car ils étaient aussi habitués à ce quartier qu'une personne peut l'être aux chambres et aux couloirs de sa propre maison.

Enfin ils arrivèrent au pied du mur surmonté d'une grille qui entoure le cimetière de Shoreditch.

Ils se trouvaient alors dans une rue étroite qui borde le derrière du cimetière.

L'obscurité et la solitude étaient fort propices à leurs desseins.

Depuis quelques instants un homme enveloppé dans un long manteau se promenait de long en large à l'ombre de la muraille.

Cet homme était le chirurgien, qui, dans son amour de la science, avait cette nuit eu recours à l'horrible industrie des voleurs de cadavres.

Cracksman s'avança le premier pour s'assurer que le

chirurgien était arrivé et que les environs jouissaient d'une tranquillité absolue.

Il siffla d'une certaine manière, et ses compagnons vinrent le rejoindre.

— Vous avez les outils nécessaires ? demanda vivemen le chirurgien.

— Oui, tous ceux qu'il nous faut, répondit le Résurrectionniste

— Vous savez que la tombe que vous devez ouvrir se trouve dans l'église ?

— Veuillez nous indiquer l'endroit exact, et nous aurons bientôt le corps

— C'est bien, ma voiture sera ici à trois heures précises ; nous aurons tout le temps, personne ne sort dans ce quartier avant cinq heures, et il fait nuit jusqu'à sept.

Le chirurgien et les trois misérables le mur et pénétrèrent dans la nécropole.

Le Résurreclionniste arrêta le chirurgien et ses deux associés en disant :

— Restez ici pendant que je vais crocheter la porte l'église.

Et il s'avança furtivement vers le temple au milieu des pierres tumulaires.

Le chirurgien et près du mur, et Buffer se jeta à plat-ventre en collant son oreille sur la terre ; il resta dans celte position pendant quelques minutes, puis il fit entendre une espèce de grognement comme s'il répondait à quelque signal qu'il eût seul entendu.

— Nos ciefs ne peuvent ouvrir la porte de côté, dit tout bas Bufler en se tournant vers le chirurgien et Cracksraan.

Puis il se coucha de nouveau à plat-ventre et écouta. Quelques instants après il répondit encore à un signal, et cette fois ce fut en sifflant qu'il transmit sa réponse.

— 11 parait qu'il y a un verrou à la porte et il faut un quart d'heure pour scier le cadenas qui la tient, observa Butler.

11 s'écoula alors près de vingt minutes : les dents du chirurgien claquaient par l'effet du froid intense, et il ne pouvait retenir certains tremblements d'horreur à l'idée de l'opération qui l'amenait en ce lieu.

La correspondance presque muette que ces deux hommes entretenaient, la précision méthodique avec laquelle ils opéraient et l'indifférence qu'ils montraient en accomplissant leur tâche sacrilège, lui causaient une profonde impression ; il grelottait des pieds à la tête, et son dégoût était le même que celui qu'il eût éprouvé s'il eût senti sur sa peau le contact d'un reptile.

— C'est fait, s'écria tout à coup Buffer, marchons.

Le chirurgien et Cracksman le suivirent vers un perron qui conduisait à la porte de l'église, dans une espèce de loge.

Cette porte était ouverte et le Résurrectionniste en avait franchi le seuil.

Aussitôt qu'ils furent tous entrés, la porte fut refermée avec soin.

Nous avons dit que la nuit était froide, mais à l'intérieur île l'église le froid était si vif qu'il pénétrait jusqu'aux os;

le vent murmurait dans cet asile sacré, et chaque pas était répété à travers ses spacieuses travées comme par un écho lointain.

— Maintenant, monsieur, dit l'homme de la résurrection, c'est à vous de nous dire par où nous devons commencer?

Le chirurgien se dirigea vers la table de la communion, et, arrivé au côté nord de la grille qui l'entourait, il s'arrêta court.

— Je dois me trouver, dit-il, à l'endroit même où vous devez travailler, mais vous pouvez facilement vous en assurer, car l'inhumation n'a eu lieu qu'hier matin, et le plâtre doit être encore tout frais.

Le Résurrectionniste se baissa, palpa du doigt les interstices des pierres et y planta son couteau.

— En effet, dit-il après quelques instants, il n'y a qu'un jour ou deux que cette dalle a été scellée ; mais désirezvous, monsieur, que toute trace de notre opération disparaisse ?

— Certainement, je ne voudrais pour rien au monde que la famille de la morte apprit que cette tombe a été violée ; les soupçons tomberaient immédiatement sur moi, car on se souviendrait avec quelles instances je voulais ouvrir le corps et avec quelle énergie on a repoussé ma demande.

— Nous serons obligés d'allumer une chandelle : et c'est là le plus dangereux de toute l'opération.

— On ne peut néanmoins faire autrement, car d'ici à deux ou trois jours on s'apercevra que cette porte a été

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ouverte clandestinement, et on fera des recherches à l'intérieur diî l'église pour s'assurer si le crime a été le résultat d'un vol sacrilège ou d'une profanation de résurrectionnistes. Vous voyez donc combien il importe de cacher toute trace de notre entreprise.

— Bien, bien, monsieur; c'est à vous de commander et à nous d'obéir ; allons ? camarades, à l'œuvre !

En un moment le Résurrectionniste eut allumé une chandelle qu'il plaça sous l'abat-jour qu'il avait apporté ; de celte manière, toute la lueur se projetait sur les dalles.

Il examina alors avec une rapidité prodigieuse les joints de la grosse pierre qu'il fallait d'abord attaquer et qui était encore vierge de toute inscription.

Il remarqua la façon dont le ciment était placé et jusqu'aux endroits où il s'étendait sur les pierres voisines, comme aussi ceux où il en manquait.

Cet examen terminé, il éteignit la lumière et se mit à la besogne avec Cracksman et Buffer.

Les yeux du chirurgien s'habituèrent bientôt à l'obscurité, et il put remarquer la manière de procéder des deux associés.

Ils commencèrent par verser du vinaigre sur le mortier, tout autour de la pierre qu'ils devaient enlever, puis ils tirèrent de leurs poches de longs couteaux à lames trèsminces et très-flexibles, et les introduisant entre les jointures, ils les remuèrent dans tous les sens pour amollir le plâtre, en répandant de temps en temps du vinaigre dessus.

Ceci renouvelé plusieurs fois, ils fixèrent le bout d'un

levier très-mince entre la pierre de la tombe et la pierre adjacente, et le Résurrectionniste manœuvra tout doucement le levier.

De leur côté, à chaque mouvement de l'instrument, Cracksman et Buffer enfonçaient des coins de bois dans l'espace qui s'élargissait de plus en plus, de façon à empêcher la pierre de retomber en cas de rupture du levier.

Peu à peu cette dalle s'éleva à une hauteur suffisante pour permettre qu'on la soutînt à l'aide d'une grosse bûche d'environ trois pieds de longueur.

Pendant que l'opération avançait aussi rapidement que possible, le chirurgien, quoique naturellement il fût doué d'un esprit énergique, ne pouvait maîtriser les sentiments étranges qui assaillaient son esprit.

Il lui sembla voir ses compagnons pour la première fois; celte suite de mouvements symétriques et réguliers, ce silencieux travail que l'obscurité permettait à peine de distinguer, finirent par prendre un caractère si fantastique, qu'il crut avoir sous les yeux le spectacle de trois démons détournant un cadavre pour le porter en enfer.

Il fut tiré de sa pénible rêverie par le Résurrectionniste qui lui dit :

— Venez nous aider un moment à enlever la pierre. Le chirurgien employa toute sa force, et la dalle roula

bientôt sur deux rondins en bois qu'on avait préparés dans ce but.

— Vous êtes bien sûr que c'est ici ? demanda le Résurrectionniste.

— Aussi certain qu'on peut l'être lorsqu'on est resté

une demi- heure devant une lomhe en plein jour, et qu'on peut la reconnaître au milieu de l'obscurité; d'ailleurs, un indice favorable, c'est que le ciment était encore mou.

— On pourrait avoir enterré une autre personne à côté, mais nous verrons bientôt si vous ne vous êtes pas trompé ; le cercueil était-il en bois?

— Oui, en bois d'orme et il est recouvert d'un drap noir. J'ai donné moi-même les ordres pour les funérailles, comme le plus ancien ami de la famille.

Le Résurreclionniste prit alors une longue tige en fer flexible et la plongea dans le caveau.

La pointe pénétra dans le couvercle du cercueil, il la retira, la mit sur sa langue et la suça.

— Oui, dit-il, en faisant claquer ses lèvres, ce cercueil est bien en orme et couvert d'une draperie noire.

— Je pensais bien ne pas me tromper, observa le chirurgien.

• Les déterreurs s'occupèrent alors à tirer le cercueil à l'aide de cordes qu'ils passèrent dessous; c'était là, comparativement, la partie la plus facile de leur tâche, et, en effet, en quelques secondes la bière fut amenée sur les dalles de l'église.

Le Résurrectionniste saisit ensuite un ciseau, et le couvercle soulevé avec soin céda bientôt.

La lumière fut allumée de nouveau et vint frapper le cadavre en plein visage.

— C'est bien la personne en question, dit le chirurgien

en contemplant les traits pâles et livides du corps qui semblait appartenir à une jeune fille de seize ans.

Les résurreclionnistes enlevèrent alors brusquement le cadavre qu'ils roulèrent dans un sac apporté à cet effet et rendirent à la tomb^ son aspect primitif.

Pour cela, le cercueil vide fut redescendu dans le caveau, la dalle scellée, le mortier appliqué de telle sorle qu'il eût été impossible de distinguer si la pierre avait été remuée, et, afin que la couleur du plâtre fût moins claire, on versa une poudre brunâtre sur tous les scellements; enfin, lorsque l'opération fut terminée, on enleva avec une légère brosse la poussière et le plâtre qui pouvaient être restés sur la tombe.

L'horloge sonnait trois heures comme le chirurgien et les résurreclionnistes sortaient de l'église emportant le sac qui contenait le cadavre.

Ils atteignirent le mur derrière le cimetière; là ils déposèrent leur fardeau pendant que Cracksman allait s'assurer si la voiture du chirurgien était arrivée.

Quelques secondes après il revint et dit à voix basse :

— Partons!

Le corps fut soulevé par- dessus la grille et jeté dans la voiture.

Le chirurgien compta dix souverains à chacun des déterreurs, et ayant pris place dans le véhicule à côté du cadavre, il se rendit chez lui au galop du cheval.

Les trois déterreurs reprirent le chemin de la maison du Résurrectionniste, où Cracksman etBuffer déposèrent leurs outils, puis ils rentrèrent tranquillement chez eux.

Resté seul, l'homme de la résurrection saisit la chandelle et se relira dans la chpmbre du fond où il espérait trouver le corps de Richard lavé et dépouillé de ses vêlements.

A sa grande surprise, la chambre était vide.

— Qu'est-ce donc qu'a fait la vieille folle? dit il. Et s'avançant vers l'escalier :

— La Momie, cria-t-il, es-tu éveillée?

Immédiatement la porle du premier étage s'ouvrit et la

vieille femme parul en haut de l'escalier.

— Est-ce toi, Tony? dit-elle.

— Oui, pardieu, c'est moi ! Mais qu'as-tu donc fait du corps du jeune homme?

— Le mort est ressuscité !

— Trêve de plaisanterie! Où est l'argent?... Combien avait-il dans ses poches?... Le crâne était-il fracturé?

— Je te répèle qu'il est revenu à lui, et qu'il s'est précipité sur moi comme un tigre dès que je suis entrée dans la chambre après ton départ.

— Damnation !... quelle folie de ne pas lui avoir enfoncé dans la peau cinq à six pouces d'acier, s'écria le Résurreclionniste en frappant du pied. Ainsi donc, il est parti, lui et son argent?... Parti pour nous dénoncer et nous faire pendre ?

— Ne t'alarme pas ainsi, Tony, dit la vieille en riant, je te garantis qu'il est en sûreté.

— En sûreté, et où cela donc?

— Où d'autres ont été avant lui.

— Dans le puits de la cour? s'écria le Résurrectionniste dans un horrible doute.

— Non pas, mais dans le trou sous l'escalier.

— Malheureuse !... imbécile!... idiote que tu es !... Tu l'as justement mis dans le seul endroit d'où il pouvait se sauver! hurla le Résurrectionniste.

— Se sauver !... murmura sa mère très-alarmée.

— Oui, se sauver ; ne t'ai-je pas dit que le mur de la maison voisine s'était écroulé juste à l'endroit du trou?

— Tu ne m'as jamais dit cela ! je le jure, hurla également la vieille sorcière furieuse à son tour ; tu dis cela pour en rejeter tout le blâme sur moi ; c'est ta faute à toi et non la mienne.

— Ne te mets pas en fureur, la mère, dit le Résurrectionniste en grinçant des dents; tu sais bien que je t'ai parlé de ce mur et que je t'ai dit de ne plus te servir du trou.

— C'est faux ! archifaux !

— C'est vrai, au contraire, et j'ai même ajouté qu'il me faudrait moi-même relever la muraille quelque nuit et avant que personne ne vînt habiter à côlé, car on pourrait se demander ce que nous mettons dans un trou pareil et tout découvrir.

— Mensonge! mensonge! Tu ne m'as jamais rien dit de semblable, persista à dire la vieille femme.

— Que l'enfer te confonde! l'affaire de ce damné Markham nous perdra tous deux.

Le Résurrectionniste avait encore un espoir ; le trou était profond et Markham aurait pu être étourdi par la chute.

Il souleva la trappe et projeta la lumière jusqu'au fond du trou.

11 était vide.

Rendu fou par le désappointement et en proie aux plus vives appréhensions, incertain s'il devait fuir ou rester, le Résurrectionniste traversa l'allée dans un état d'esprit que n'eût même pas envié un criminel conduit au supplice.

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