‹ La taverne du diableChapitre 13 sur 24 · I N UTILE H F CHERCHE · texte numérisé non relu

I N UTILE H F CHERCHE

Quand Richard avait été précipité dans le gouffre par la perfide Momie, il était tombé la tète contre une pierre et était resté sans mouvement.

11 s'écoula ainsi plus d'une demi heure, lorsqu'un courant d'air lui frappa le visage et le fit revenir à lui.

Il se réveilla dans une horrible situation.

Il avait, pendant cette nuit, traversé assez d'événements pour troubler l'esprit le plus ferme.

Les secrets de cette maison maudite dans le souterrain de laquelle il était maintenant, les mysières atroces révélés par les déterreurs avant leur départ pour leur expédition au cimetière de Shoreditch Cburch, le cadavre glacé d'un

infortuné cruellement assassiné, tous ces instruments d'une horrible mort rangés symétriquement dans la chambre au baquet, tout cela avait frappé son imagination et l'avait amené à un degré de surexcitation voisin du délire.

11 comprit que s'il ne parvenait à s'échapper, il allait se briser la tête contre le mur ou devenir fou.

Il ferma ses poings et se frappa la tête dans un accès de désespoir, puis il essaya de raisonner avec lui-même et de faire face au danger.

Mais il lui fut impossible de rester calme et de maîtriser ses émotions.

— Mon Dieu ! s'écria- t-il, qu'ai-je donc fait pour être si malheureux?... Quel crime ai-je donc commis pour être ainsi torturé?... Ne t'ai-je pas servi, Seigneur, en paroles et en actions, du mieux que j'ai pu!... Est-ce que je ne vénère pas, est-ce que je n'adore pas ta sainte Providence?... Pourquoi permettre que je meure si tôt et d'un trépas si horrible?... n'y a-t-il pas sur terre une place pour un vermisseau comme moi?...N'ai-jepas été assez éprouvé, ô mon Dieu! et t'ai-je jamais renié au milieu de mes plus cruelles angoisses?... Me suis-je jamais révolté contre ta volonté quand des fourbes m'ont perdu dans l'opinion du monde?... Entends-moi, Seigneur, entends-moi, ne me laisse pas périr si misérablement, ne m'abandonne pas en cet instant suprême !

Telle fut la prière fervente que Markham adressa au ciel dans l'angoisse et le désespoir de son âme.

Il étendit les bras ; mais, à sa grande surprise, ses mains

DU DIABLE 17-i

jointes dans l'ardeur de la prière rencontrèrent une ouverture pratiquée dans la muraille.

Un rayon d'espoir parvint jusqu'à son cœur, et, après quelques recherches, il découvrit un passage assez large pour y passer le corps et s'écria :

— Seigneur! je te rends grâces! tu as exaucé ma prière. Pardonne-moi mes reproches! pardonne-moi d*avoir douté un instant de ton appui.

A tout hasard, il se détermina à passer à travers l'ouverture, n'importe où elle dût le conduire, et il sentit un secret pressentiment intérieur qui le poussait à agir ainsi.

Il se glissa donc dans l'ouverture, et se trouva bientôt sur un terrain mou et humide.

L'obscurité était complète, il tâtonnait à l'aide de ses mains, et s'avançait avec précaution en s'arrêlant à chaque pas.

Bientôt son pied rencontra une marche, et à sa grande joie il reconnut alors qu'il était au bas d'un escalier de pierre.

Il monta et arriva à une porte qui céda sous la pression de sa main.

il continua lentement son chemin à travers une longue allée, et un moment après il atteignit une autre porte qui fermait au loquet.

Il ouvrit et se trouva dans la rue.

Refermant avec soin la porte sur lui, il se sauva avec autant de vitesse que s'il eût été poursuivi par des assassins.

11 courut, courut, sans s'occuper des flaques d'eau

stagnante, des tas de boue épaisse sur lesquels il passait, indifférent aux contusions qu'il se faisait aux angles des maisons, aux détours des rues, aux coins des bornes, et sans avoir conscience du danger qu'il courait en traversant aussi rapidement ces carrefours au pavé inégal au milieu des ténèbres épaisses.

11 courait, la tête en délire et le cœur plein de joie, car après avoir échappé au péril, il lui apparaissait mille fois plus effrayant que lorsqu'il était encore suspendu sur sa tête.

Il se trouvait heureux, trois fois heureux, d'avoir la vie sauve et d'avoir recouvré sa liberté ; et il commença à envisager ce qu'il avait vu pendant celte nuit fatale comme une accumulation d'horreurs qui n'étaient possibles qu'en rêve.

Il courait au milieu de ces ruelles infectes où régnait une atmosphère nauséabonde; mais eût-il gravi un labyrinthe semé de roses au milieu des plus délicieux parfums, il n'eût pas éprouvé unejoie plus vive, plusardente, plus furieuse!...

Celte joie tenait de la folie, de la frénésie... il allait... il allait... toujours... couvert de boue, traversant de noires flaques d'eau, sans s'occuper du chemin qu'il suivait, pourvu que la rapiditî de la course ('éloignât de cette maison maudite qui avait failli lui servir de tombeau.

Il courut ainsi pendant une heure.

A la fin, épuisé, il s'arrêta et s'assit sur le pas d'une porte au-dessus de laquelle se balançait un réverbère.

Il rassembla ses idées du mieux qu'il put et commença à chercher où sa course écheveiée avait pu le conduire, mais

rien ne lui fournit les moyens de s'assurer de l'endroit où il se trouvait.

Il supposait vaguement qu'il devait avoir atteint la partie ouest de la métropole, mais il lui était impossible d'en préciseï exactement l'endroit.

Tandis qu'il perdait ainsi son temps à essayer de démêler Técheveau topographique qui s'embarrassait dans son imagination, il entendit des pas dans la rue.

A la lueur du réverbère, il reconnut bientôt un policeman marchant doucement et à pas égaux le long du trottoir.

— Youlez-vous avoir la complaisance de m'indiquer où je suis? demanda Richard en abordant l'agent; j'ai perdu mon chemin et je suis complètement désorienté.

— Vous êtes au milieu de Wapping, dans Radcliff Highway, répondit l'homme de police.

— Au milieu de Wapping! répéta Richard d'un ton de surprise et de désappointement.

Et, en effet, il se trouvait au centre de cet autre immense assemblage de rues dangereuses, de ruelles impraticables, d'allées fangeuses où fourmille une population toujours prête à dépouiller le matelot insouciant et prodigue, au milieu de gens qui afferment le déchargement des bateaux à charbon et obligent ceux qu'ils emploient à accepter la moitié de leurs gages en bière falsifiée ou en gin malfaisant, et de pauvres porteurs de houille qui passent leur existence entre des travaux pénibles et une ivresse mortelle.

C'est dans ce voisinage que se trouvait à présent Richard.

Le ciel seul peut dire par combien de rues il avait passé,

quels chemins tortueux il avait suivis depuis une heure que durait sa fuite précipitée; ses pieds avaient certainement franchi plusieurs lieues depuis son invasion du repaire des assassins jusqu'au moment où il était tombé sur les marches de cette maison.

Il était tout mouillé et couvert de boue ; il grelottait de froid, mais il comprenait qu'il avait un grand devoir à remplir envers la société, un devoir impérieux qu'il ne pouvait, qu'il ne devait pas négliger.

Il pensait que la Providence avait cette nuit-là même favorisé sa fuite pour lui permettre de dévoiler le repaire de crimes dans lequel il avait passé des heures si pleines d'angoisses.

Il n'y avait pas un moment à perdre; les trois brigands, ne prévoyant aucun danger suspendu sur leurs têtes, étaient tranquillement allés à Shoreditch exercer le côté le moins horrible de leur exécrable profession, et, en se hâtant, peut-être pourrait-on les trouver encore dans le temple.

Le policeman allait s'éloigner.

— Où est le poste de police? demanda tout à coup Markham ; j'ai des révélations de la plus haute importance à communiquer à vos chefs, que je puis mettre sur la trace de trois scélérats, de trois démons déguisés en hommes.

— Et où avez-vous connu ces bandits? interrogea le policeman.

— Ce serait trop long à vous conter maintenant, répondit Richard ; cela nous ferait perdre un temps précieux, et les coquins pourraient s'échapper dans l'intervalle, ajouta-

l- il avec une exclamation telle que le policeman crut avoir affaire h un fou.

— Eh bien ! venez avec moi, et vous pourrez dire tout ce que vous savez à l'inspecteur.

.Markham se leva pour accompagner l'agent, et ils se rendirent au poste le plus voisin.

Là, Richard fut introduit auprès du chef de poste.

— J'ai échappé cette nuit, raconta le jeune homme, aux plus terribles dangers... Je marchais tranquillement dans les environs de Shoreditch Church, quand je fus renversé et transporté dans une maison où le meurtre, le meurtre — entendez-vous? ajouta Markham, de plus en plus ému, — paraît être organisé sur une grande échelle. En ce moment il y a encore un cadavre suspendu dans une chambre de ce repaire, le cadavre de quelque infortuné assassiné de la plus terrible manière. Je pourrais vous dire comment ces scélérats tirent parti de leurs victimes, comment ils tombent à l'improviste sur les gens inoffensifs qui passent la nuit devant leur porte, comment ils les attirent dans cet abattoir humain, et comment ils leur ùtent la vie; je pourrais vous raconter des horreurs qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête ; mais ce serait perdre un temps inutile, car il est peut-être encore possible de mettre la main sur les misérables dont les crimes m'ont été providentiellement révélés cette nuit.

— Et où pourrons-nous arrêter ces misérables? demanda l'inspecteur en scrutant des pieds à la tète Richard donl l'agitation croissait sans cesse.

— Ils sont actuellement à Shoreditch Church, répondit

le jeune homme, en train d'exhumer un cadavre pour un chirurgien qui leur avait donné rendez-vous à une heure et demie derrière le cimetière.

— Et il est maintenant trois heures, on peut donc présumer qu'ils ont terminé leur opération; vous feriez bien mieux de vous asseoir près du feu, et quand il fera jour, on vous reconduira chez vos parents.

— M'asseoir ici tranquillement quand je réclame l'assistance de la loi, s'écria Markham, c'est impossible ! Si vous refusez de me seconder pour mettre au jour tout un système effroyable d'assassinats...

— Mon cher monsieur, interrompit l'inspecteur, remettez-vous un peu et chassez de votre cerveau de semblables images; voyons, soyez raisonnable, nous sommes ici dans Londres, et il est impossible que les horreurs que vous nous avez décrites se passent dans une ville aussi populeuse.

— Je vous dis que chacune de mes paroles est une vérité! s'écria Markham.

— Et comment avez-vous pu échapper d'un endroit pareil ?

— Le bandit qui m'avait attaqué, m'avait cru mort sur le coup, mais je n'étais qu'étourdi et...

— Tout à l'heure il y avait trois assassins, maintenant il n'y en a plus qu'un, il est fou à lier, murmura un policeman à l'oreille de son voisin.

— Puis je fus plongé dans un trou profond, continua Markham, et je me suis échappé par une ouverture miraculeusement faite au mur qui s'était écroulé en partie et qui

m'a conduit dans l'escalier de la maison voisine d'où j'ai sauté dans la rue.

Les policemen échangèrent un sourire de doute, et l'inspecteur lui-même eut toutes les peines du monde à garder son sérieux.

— Et maintenant voulez-vous venir avec moi à Shoreditch Church pour arrêter les brigands? demanda Richard.

— Nous ferons mieux d'attendre jusqu'à demain ; je vous prie, asseyez-vous et restez calme; vous êtes trempé et couvert de boue, vous venez assurément de très-loin.

— Ah ! maintenant, je comprends la cause de votre hésitation, dit le jeune homme; vous ne me croyez pas, vous vous imaginez que je suis le jouet d'une hallucination quelconque; je vous conjure de ne pas arrêter l'œuvre de la justice pour ce motif spécieux ; l'histoire est étrange, incroyable, c'est vrai, et j'avoue moi-même que si on me l'avait racontée ainsi, j'hésiterais à y ajouter foi. Oui, sans doute, mon aspect est singulier, mes manières sont celles d'un insensé, ma voix est troublée ; mais je vous jure, par Dieu qui nous entend, que je possède toute ma raison ; j'ai enduré cette nuit assez d'angoisses pour affaiblir l'esprit le plus fort, et il n'y a rien d'étonnant à mon agitation actuelle.

— Pouvez-vous nous conduire à la maison où vous prétendez avoir été témoin de pareils forfaits? demanda l'inspecteur touché par T insistance avec laquelle Markham déclarait la vérité.

— Non, hélas ! je ne le puis, répondit-il, j'ai perdu mon

chemin au milieu de ces rues qui me sont inconnues ; la nuit était profonde, je ne pourrais donc pas vous montrer le repaire en question ; mais, je le répète, les assassins ont quitté la maison un peu avant une heure pour aller com • mettre un sacrilège dans l'église de Shoreditch ; vous dites qu'il est trois heures ; peut-être leur besogne de résurrection n'est-elle pas terminée, et vous pourriez les arrêter pour ainsi dire en flagrant délit.

— Et si nous reconnaissons qu'on n'est pas entré à Shoreditch Ghurch, dit l'inspecteur, alors vous admettrez...

— J'admettrai tout ce que vous voudrez, s'écria Markham ; que je suis un aliéné, que je vous ai indignement trompés, enfin, que je suis un imposteur ou un fou !

Le ton dont furent prononcées ces dernières paroles inspirèrent de la confiance au chef du poste, qui donna ordre à quatre constables d'accompagner Markham à Shoreditch.

La petite bande se rendit en conséquence au cimetière avec toute la célérité possible ; mais néanmoins, malgré la rapidité de la marche, l'horloge sonnait quatre heures quand on arriva à destination.

Ils escaladèrent vivement la grille qui entoure le cimetière et se rendirent à la porte même par laquelle les résurrectionnistes étaient sortis depuis une heure.

Un des agents poussa la porte qui céda immédiatement, et au même instant son pied heurta quelque chose.

Il se baissa pour ramasser l'objet qui venait de tomber, c'étaient le cadenas et la tige du verrou qu'on avait sciés.

Les poiieemen et Markham entrèrent dans l'église et les

premiers commencèrent une stricte perquisition au moyen de lanternes sourdes.

— (I est évidenjt que monsieur a raison, dit l'un des agents, et que tout ce qu'il a dit est vrai ; seulement les oiseaux sont envolés, c'est clair.

— Ils ont dû faire leur besogne bien habilement, car ils n'ont pas laissé de traces, dit un autre.

— J'ai entendu raconter, observa Richard, que les résurrectionnistes sont si experts dans leur travail, que l'œil le plus exercé ne peut découvrir l'endroit où ils ont opéré.

— C'est vrai ; mais si nous ne trouvons pas la tombe qu'ils ont violée, nous en avons vu assez pour nous convaincre que vous aviez raison dans tout ce que vous avez dit.

— Et comme en fin de compte nous ne savons plus où trouver les delerreurs, ajouta un autre, nous ferions bien de retourner de suite au poste pour informer le chef que la porte de l'église a été forcée.

— Je vais vous accompagner, fit Markham ; car lorsqu'il fera jour, je pourrai peut-être vous conduire dans les environs de la rue, sinon dans la rue elle-même où est situé l'antre que ces brigands habitent ou au moins qu'ils fréquentent habituellement.

De retour au poste, l'inspecteur reçut le rapport verbal des agents et s'excusa auprès de Markham de son incrédulité.

— Vous admettrez cependant, ajouta ce fonctionnaire, que votre récit contenait tant d'invraisemblances, que

vous nous pardonnerez d'avoir douté un instant de votre

bon sens.

— Vous avez dû croire, sans aucun doute, que je m'étais évadé d'une maison de fous? demanda Markham.

— A vrai dire, cela a été ma première pensée, répondit 1 inspecteur; vous étiez dans un état d'agitation qui permettait cette hypothèse ; mais cela me rappelle que vous êtes mouillé et couvert de boue ; veuillez passer dans ma chambre particulière, vous y trouverez tout ce qu'il vous faut pour vous changer et vous nettoyer à votre aise.

Le jour commença à poindre vers sept heures.

En ce moment on aurait pu voir Richard accompagné par un constable en tenue bourgeoise, et suivi à distance par d'autres officiers de police, parcourant toutes les rues et toutes les ruelles dans le voisinage de Brid-Cage-Walk.

Le soleil se leva sur ce labyrinthe de carrefours étroits et misérables, et illumina ces repaires de la misère et du crime tout aussi bien que le palais des rois et les riches hôtels des autres quartiers de Londres.

Mais on chercha vainement la maison où Markham avait passé de si cruels moments; la maison semblait n'avoir existé qu'en rêve.

Il n'y eut pas une seule rue dans laquelle Richard se souvint d'avoir passé, il n'y eut même pas une maison sur laquelle il pût émettre un soupçon, quoique peut-être les agents et lui eussent parcouru plusieurs fois la vraie rue et heurté la porte même qui faisait l'objet de leurs recherches.

Après une perquisition de quatre heures restée complètement infructueuse, les ccnstables se retirèrent; mais il fut convenu entre eux et Markham que le secret le plus absolu serait gardé sur toute cette affaire, afin que l'indiscrétion ne pût faire déjouer les mesures que l'on prendrait ultérieurement pour découvrir le repaire des bandits.

Richard avait résolu de ne pas perdre de temps pour révéler au Comte Altéroni les aventures qui, pendant deux ans, avaient fait de lui l'hôte de Giltspur Street Compter.

. Et cependant il lui paraissait bien dur de risquer la destruction des doux rêves qu'il s'était plu à former relativement à Isabelle ; il était cruel de repousser de ses lèvres la seule coupe de douceur à laquelle il eût goûté depuis longtemps.

Il ne savait pas de quelle manière le Comte recevrait une pareille confidence; sans doute elle devrait l'alarmer, caria société, — pensait Richard, — est trop portée a juger sur les apparences; si cependant, le comte s'élevait noblement

et généreusement au-dessus des préjugés du monde et ajoutait foi aux déclarations de Markham corroborées par la preuve signée de Talbol, c'est-à-dire de Pocock, il gagnerait beaucoup par cet aveu honorable.

Mais si le contraire devait avoir lieu, et que le Comte repoussât Richard, le jeune homme sentait en lui-même qu'il aurait rempli un triste devoir et mis au jour par son propre aveu cette partie de son existence qui, s'il ne la confessait pas, pourrait quelque jour et par un hasard quelconque se faire connaître d'elle-même.

— Je me sens heureux, se disait Markham en se levant le lendemain de sa course dans Bird-Cage-Walk, je me sens heureux même au moment de consommer un sacrifice qui peut anéantir le plus beau de mes rêves. Le Seigneur a dit que les jours de notre vie seraient marqués parle chagrin, et ils le sont, je puis en témoigner: mais les afflictions auxquelles nous sommes sujets sont accompagnées de bienfaisantes compensations ; il nous est accordé des sources de joie morales, qui sont des fruits et des fleurs pour l'âme, et notre propre intérêt aussi bien, que notre gratitude devraient nous porter à considérer avec attention ces devoirs que nous nous devons les uns aux autres, par reconnaissance des bontés que le Tout-Puissant répand sur nous.

Ainsi raisonnait Richard dans sa loyauté.

Ce soir-là il arriva chez le Comte quelques minutes avant le dîner.

Il fut gracieusement accueilli par la Comtesse et les yeux i

d'Isabelle exprimaient la douce satisfaction qu'elle éprouvait à le revoir.

Quand Markham s'assit avec le Comte après le dîner, il était déterminé à entamer l'explication qu'il avait résolu de donner.

Il allait précisément commencer quand le Comte lui dit :

— A propos, je viens vous informer que j'ai reçu ce matin même une lettre de M. Greenwood qui m'assure que notre affaire se présente admirablement bien.

— Je suis enchanté de l'apprendre, repartit Richard, mais le principal objet de ma visite...

— Était sans doute de parler de l'affaire des paquebots, interrompit le Comte ; si vous voulez en être, il n'est pas trop tard, qu'en pensez-vous? Je vais vous confier un secret, car vous savez que je vous regarde comme l'ami delà famille, et puis je sais que vous aimez et respectez Isabelle comme une sœur.

— Qu'avez-vous dit, Comte? balbutia Markham.

— J'allais vous dire que M. Greenwood, qui est immensément riche, s'est épris d'Isabelle.

— En vérité?

— Oui, et je lui ai donné quelques encouragements.

— Comment ! sans vous être assuré de la réciprocité de mademoiselle Isabelle? s'écria Markham.

— A quoi bon, mon cher Richard, une fille respectueuse doit-elle avoir d'autres volontés et d'autres inclinations que celles que lui permettent ses parents ?

— Ceci n'est pas un principe anglais, dit Markham, du moment qu'il s'agit des choses du cœur.

— Non; mais c'est un principe italien, s'écria le Comte fièrement, et je ne mets pas en doute qu'Isabelle ne reconnaisse en cette occasion comme dans d'autres l'autorité paternelle.

En disant ces mots, le Comte se leva et conduisit Markham au salon.

11 ôta ainsi à ce dernier l'occasion d'entamer la confession qu'il avait projetée.

Richard se trouvait malheureux et abattu, il voyait que le Comte était disposé à favoriser Greenwood, et il sentait combien Isabelle lui était chère, combien était profondément enraciné son amour pour la belle Italienne.

Un malheur n'arrive jamais seul.

Richard était destiné à recevoir un coup foudroyant, quoique frappé innocemment, au moment où il parut dans le salon.

La Comtesse s'entretenait avec Isabelle des personnes de la famille.

— Que nous ne troublions pas votre conversation, dit le Comte en s'asseyant près de la Comtesse.

— Nous parlions seulement du chevalier Guilderslein, dont les journaux d'hier annonçaient la mort, fit observer la Comtesse ; je disais que je me souvenais de la joie que j'avais éprouvée en apprenant, il y a quelques années, que le Chevalier n'était pas allié à notre famille, comme il prétendait toujours l'être.

— Et pourquoi cela ? demanda le Comte.

— - Parce qu'en Autriche le père du Chevalier avait été condamné à la peine de mort pour avoir fabriqué de la

fausse monnaie, ou plutôt sur la simple accusation d'en avoir fait, répondit la Comtesse, et bien que son innocence ait été découverte et proclamée quelques années après sa mort, je n'aurais pas voulu avoir parmi mes ancêtres une personne reconnue coupable d'un crime, quoique innocente.

— C'est aussi mon avis, dit le Comte, je serais trèscontrarié de compter dans ma famille quelqu'un qui ait été seulement l'objet d'un soupçon.

— Je ne puis être d'accord avec vous, observa à son tour Isabelle ; il n'y a aucun déshonneur, ce me semble, à être la victime d'une fausse accusation; au contraire, une telle personne mériterait des sympathies, et...

— Ciel! M. Markham, s'écria la Comtesse, êtes-vous souffrant ? Bella, ma chère, sonnez, qu'on apporte des sels pour M. Richard..'.

— Ce n'est rien, je vous assure, balbutia Markham qui devint pâle comme la mort; mademaiselle Isabelle, ne vous donnez pas la peine... Ce n'est qu'une faiblesse... elle est passée maintenant...

Eu disant ces mots, Markham gagna la chambre qui lui était réservée lorsqu'il venait rendre visite au Comte.

Il était en ce moment en proie aux plus horribles tortures que l'on puisse concevoir ; il se jeta sur son lit et sedébattit comme si un reptile l'eût enroulé dans ses anneaux ; on aurait dit que les yeux allaient lui sortir de la tête, ses dents étaient fortement serrées, il s'arrachait les cheveux, se meurtrissait de coups, etde sourds gémissements s'exhalaient de sa poitrine.

Le dernier mot du Comte avait été dit.

Celui qui briguait l'honneur d'aspirer à l'alliance de la famille Altéroni devait ressembler à la femme de César, c'est-à-dire n'avoir pas même été soupçonné ni accusé d'un seul crime, quand bien même son innocence aurait été plus tard manifestement et solennellement reconnue.

Telles étaient les dispositions du Comte, mises en avant par hasard et au moment où Richard ne s'y attendait pas.

Ce dernier ne pouvait donc dès lors que trop prévoir la réception qui l'attendait s'il révélait ses malheurs à un homme aussi scrupuleux et aussi puritain.

— Ah ! j'étais fou d'avoir cru un seul instant qu'Isabelle pût devenir ma femme, pensa Markham en lui-même dès qu'il fut un peu calmé; c'était de la folie, de la suprême folie, une folie inconcevable et absurde de croire que mes espérances pouvaient jamais se réaliser!... Tout ce qui me reste à faire à présent, c'est de m'abandonner à mon malheureux destin, de ne plus essayer de lutter contre la fatalité qui s'acharne sur moi, de quitter au plus vite cette maison et de rentrer chez moi, d'où aucune tentative, aucun songe creux ne me fera désormais sortir. Je voudrais pouvoir partir d'ici ce soir même; mais pour sauver les apparences, il faut que j'attende au moins jusqu'à demain matin ; il faut que je m'applique à garder une contenance indifférente et à conserver une confiance apparente; pour quelques heures, il faut que je consente à jouer le rôle d'un hypocrite, et demain je serai délivré de cette triste nécessité. Il faudra que je dise adieu, adieu pour toujours, à

Isabelle ; il n'est plus nécessaire d'avouer toutes mes souffrances passées, puisque demain je quitterai, pour n'y jamais revenir, celte maison hospitalière.

D'abondantes larmes soulagèrent l'infortuné jeunehomme, et il redescendit au salon très-pâle, mais parfaitement calme comme de coutume.

Isabelle le regardait de temps en temps avec une anxiété visible, et, malgré ses efforts pour paraître joyeux et à l'aise, il était embarrassé, froid et réservé.

Isabelle parut très-peinée de ce changement dans sa conduite; elle essaya de le railler spirituellement pour savoir si ses manières étaient feintes ou bien s'il les subissait malgré lui, mais elle ne reçut que des réponses froides et laconiques qui causèrent tant de chagrin à cette pauvre enfant qu'elle put à peine retenir ses larmes.

Markham sentait qu'en homme d'honneur, il ne pouvait aspirer plus longtemps h la main d'Isabelle, après l'opinion émise accidentellement devant lui par le Comte et la Gomfesse ; en conséquence, il n'essayait plus de se rendre agréable et évitait tout ce qui aurait pu témoigner de son amour.

Cherchant à paraître seulement poli, il tomba dans l'excès contraire et devint froid et réservé.

Le Comte et la Comtesse s'imaginèrent qu'il souffrait et ils n'éprouvèrent donc aucune peine de sa conduite; mais la pauvre Isabelle, qui lui était profondément attachée, mit cette conduite sur le compte de l'indifférence, et elle fut confirmée dans cette idée quand Markham parla de son intention de retourner chez lui le lendemain.

— Retourner chez vous! et pourquoi? dit le Comte; vous ne voyez personne, tandis qu'ici vous avez de la société, tout ennuyeuse qu'elle puisse être.

— Je n'ai jamais été plus heureux que pendant le temps que j'ai passé chez vous, répondit Richard.

— Non, restez avec nous dix ou quinze jours; vers ce moment-là nous irons aussi à Londres, car nous avons promis à Lord et à Lady Tremordyn de passer quelques semaines chez eux.

— Lord Tremordyn!... s'écria Richard.

— Oui, est-ce que vous le connaissez?

— Seulement de nom; mais, dit Markham, sa fille n'at-elîe pas épousé Sir Rupert Harborough ?

Et il tremblait en prononçant ce nom maudit.

— Lui-même. Sir Rupert la traite fort mal, il la néglige chaque jour davantage, et passe des mois entiers hors de chez lui. Il a de plus dépensé toute la fortune qu'elle lui a apportée et il paraît qu'il est couvert de dettes.

— Pauvre Cécilia ! fit Isabelle.. , elle est bien à plaindre.

— Mais revenons à votre résolution soudaine de nous quitter demain.

— Résolution prise bien subitement; — ajouta Isabelle, en aff clant de regarder attentivement un livre de gravures placé en face d'elle sur la table, pendant que son charmant visage se couvrait d'une vive rougeur.

— Ma résolution est soudaine, mais des circonstances dont je ne suis pas maître et qu'il serait inutile de vous communiquer, me forcent souvent à prendre des résolu-

tions subites et à les exécuter de même. Soyez assuré cependant que le souvenir de vos bontés me sera toujours bien cher.

— Vous parlez comme si nous ne devions jamais nous revoir !

— En ce monde, nous ne pouvons guère disposer des événements selon le désir qui nous anime, il faut vouloir ce que Dieu veut !

— Mais il y a des circonstances où nous semblons avoir notre libre arbitre et la faculté de suivre notre bon plaisir, dit Isabelle sans lever les yeux, et demeurer à un endroit ou aller à un autre, me paraît être une de ces actions qui ne dépendent que de notre propre volonté.

A ce moment un domestique entra.

Il venait dire au Comte que le secrétaire intime de l'enyoyé du Grand-Duc de Castelcicala désirait lui parler.

— Oh ! cela m'intéresse, s'écria la Comtesse.

Et sur un signe d'approbation de son mari elle l'accompagna dans sa chambre où l'attendait l'envoyé de Son Altesse.

Markham resta seul avec Isabelle C'était ce qu'il avait redouté pendant toute la soirée. Il se sentit cruellement embarrassé en sa présence, et tous deux gardèrent un pénible silence.

La jeune fille prit enfin la parole.

— Il paraît que vous avez résolu de nous quitter, M. Markham? dit-elle sans lever les yeux sur lui et d'un ton qu'elle cherchait à rendre aussi froid et aussi indifférent que possible.

— Je sens que je suis resté déjà trop longtemps, répondit Richard après avoir hésité sur la réponse qu'il devait faire.

— Voulez-vous dire que nous ayons manqué de prévenances à votre égard, M. Markham ?

— Dieu m'en garde ! mademoiselle ; au nom du ciel ! n'ayez point de semblables idées ?

— Nous vous avons reçu, M. Markham, aussi bien que nos faibles moyens nous le permettaient, et vous nous quittez avec une brusquerie qui justifie nos craintes, vous ne vous trouvez pas bien dans notre maison ?

— Comment puis-je vous convaincre de l'injustice de ce soupçon? vous ne voudriez pas de gaieté de cœur, me blesser, mademoiselle, par une appréciation sans fondement. Non, telle n'est pas la cause de mon départ ; mon propre bonheur, mon honneur même, tout me commande de fuir un lieu où je vais laisser derrière moi tant d'heureux souvenirs et de tranquilles félicités. Je ne puis m'expliquer davantage en ce moment, jamais peut-être vous ne connaîtrez le vrai motif... Mais pardonnez-moi, mademoiselle, je divague... je ne sais ce que je dis.

— Remettez-vous, M. Markham, je vous en prie, dit Isabelle qui leva enfin les yeux qu'elle avait constamment tenus fixés sur son livre, et en regardant le jeune homme en face.

— Me remettre, Isabelle!... mademoiselle, veux-je dire, c'est impossible ! Oh ! si vous saviez tout, vous auriez pitié de moi !.. Mais je ne saurais vous révéler ce que je désire... un mot tombé de la bouche de votre père a

chassé démon cœur toute espérance!... Voilà que je divague encore... Au nom du ciel ! ne faites pas attention à mes paroles, je suis fou !..

— Qu'a donc dit mon père, qui puisse être la cause de votre éloignemenl? demanda timidement Isabelle.

— Oh! rien... il n'a rien dit avec préméditation, il ignorait certainement le mal qu'il pouvait me faire.

— Et je ne suis pas digne de votre confiance en cette occasion ? Ne puis-je connaître la nature du préjudice, du tort que vous a causé mon père sans le vouloir ?

— Oh ! pourquoi répéter des mots qui nous amèneraient inévitablement à une révélation qu'il est maintenant inutile de vous faire?... votre père et votre mère ont tous deux la même opinion qui détruit tout mon espoir. Mais vous ne sauriez comprendre la cause de mon chagrin, de mon anxiété, de mes tourments !..

— Et pourquoi ne pas me confier vos chagrins? je pourrais au moins m'y associer comme une amie.

— Comme une amie ! Hélas! Isabelle, il est maintenant inutile pour moi de déplorer la perte des chimères que je m'étais créées, et qui se sont si promptement et si cruellement évanouies! Vous ne savez pas vous-même quel avenir vous est réservé, ni quels sont les projets que votre père a formés pour vous !

— Connaissez-vous ces projets? demanda la jeune fille avec émotion, car le cœur de cette charmante enfant se débattait comme l'alouette dans le filet de l'oiseleur.

— Ne me faites pas de questions, Isabelle! laissez-moi parler de ce qui me concerne, — il est si doux d'être

plaint par vous ! Ma vie jusqu'ici n'a été qu'une suite de misères. A ma majorité, j'ai trouvé mon bien dissipé par celui auquel il avait été confié, et, depuis, d'autres événements ont donné un aspect nouveau et pénible aux lieux chéris où mon enfance s'était écoulée. Quels rêves d'avenir j'avais faits, alors que je n'étais encore qu'un enfant !... Quels désirs, quelles émotions, quelles ambitieuses aspirations avaient vu le jour dans ce lieu !... Deux années s'étaient écoulées quand j'y revins. Je pensai alors aux sentiments qui, autrefois, avaient fait battre mon cœur, et je les opposais à ceux qui les avaient contrariés. Je pensai combien le cours de ma vie avait été différent de celui que je m'étais tracé, et combien vains et futiles étaient les efforts que j'avais voulu opposer aux événements et à la force des circonstances. Je m'éveillai, comme au sortir d'un long rêve, j'ouvris les yeux sur le chemin que j'avais encore à parcourir et je le jugeai par celui que j'avais déjà laissé derrière moi; je vis l'inutilité de la vit; d'un homme en général et la vanité des occupations dans lesquelles il perd son énergie ; alors je restai convaincu que je n'étais qu'un instrument dans les mains d'un autre et que le point où j'étais arrivé n'était pas celui où je tendais, mais bien celui qu'avait voulu le Tout-Puissant. Voilà où j'en suis venu, Isabelle. J'avais formé un projet, un rêve élyséen qui eût réjoui comme une bénédiction le reste de mes jours... Voyez!... Comme mes premières aspirations, de même que mes premiers désirs, cette dernière espérance est tout à coup détruite.

— Comment savez-vous qu'elle est détruite? demanda Isabelle en baissant les yeux.

— Oh! je suis indigne de vous, Isabelle, oui, bien indigne, et cependant c'est à votre main que j'aspirais. Vous étiez l'étoile qui devait illuminer le reste de mon existence. Oh! je puis pleurer, Isabelle! je puis pleurer, quand je vois ce que j'aurais pu être et ce que je. suis...

— Vous dites que vous aspiriez à ma main? murmura la jeune Italienne en baissant les yeux et en rougissant; vous me faisiez cet honneur?

— Taisez-vous, Isabelle, taisez-vous ! Je n'ose plus entendre ces paroles d'espoir tomber de vos lèvres, mais je vous aime !... je vous aime !... Dieu seul sait combien je vous aime!...

— Et moi, puis-je vous cacher ce que je ressens pour vous, Richard ? dit Isabelle en se rapprochant de lui et en mettant délicatement sa belle main dans la sienne.

— Elle m'aime!... elle m'aime aussi!... s'écria Markham avec une joie sauvage mêlée d'appréhensions.

Et, cédant à une impulsion qu'aucun mortel dans ces circonstances n'aurait pu dompter, il la prit dans ses bras.

Il sentit son souffle embaumé sur sa joue, ses cheveux se mêler aux siens et il s'écria :

— Vous m'aimez !

— Oui ! murmura une douce voix à son oreille.

Et il appuya ses lèvres sur la main d'Isabelle comme pour ratifier l'engagement de leurs deux cœurs. Tout à coup il se souvint que le comte Altéroni avait

déclaré que celui qui aurait été seulement soupçonné d'un crime ne pourrait jamais entrer dans sa famille.

Les sentiments élevés, l'honneur et la droiture que possédait Markham, lui firent comprendre qu'il n'avait pas le droit de s'emparer de l'affection d'une douce et confiante créature dont le père ne voudrait jamais consentir à leur union.

Son cerveau déjà surexcité s'échauffa jusqu'à la folie.

Il se recula tout à coup de celle qui venait de lui prouver son attachement.

Il murmura quelques mots incohérents qu'elle ne comprit pas, et, se précipitant hors du salon, il s'enfuit dans le jardin qui se trouvait derrière la maison, et se mit à marcher de long en large dans une allée qui longeait le mur de la propriété du côté de la grande route.

Peu à peu, il se calma et ralentit son pas; il tomba alors dans une profonde méditation sur ce qui venait de se passer.

Il était aimé d'Isabelle, c'est vrai; mais jamais il ne pourrait aspirer à sa main, jamais il ne lui serait permis de la conduire à l'autel où leur commun attachement serait ratifié et où son bonheur serait confirmé.

Une barrière insurmontable semblait s'opposer à ses désirs, et il voyait qu'il n'avait plus d'autre alternative que d'exécuter sa première résolution et de quitter cette maison dès le lendemain matin.

C'est du moins ainsi qu'il raisonnait en ce moment.

La lune brillait dans l'immensité du ciel, qui était parsemé d'étoiles.

Markham allait tourner pour la vingtième fois l'allée la plus éloignée de la maison, lorsque les rayons de la lune lui permirent d'apercevoir une tête humaine qui avait les yeux fixés sur lui par-dessus le mur.

— Chut !... fut le premier mot. J'ai une question à vous faire et une autre chose à vous dire, et cette dernière chose dépend de la première.

— Misérable assassin ! s'écria Richard, rien désormais ne m'empêchera de vous livrer à la justice.

— Fou ! répondit doucement le Résurrectionniste, qui peut m'attraper dans l'obscurité et en pleine campagne?

— Vraiment ! s'écria Markham frappant du pied avec colère, mais Dieu avancera pour vous le jour du châtiment.

• — Allons, pas de bêtises, mon garçon, dit le Résurrectionniste avec un sourire diabolique ; répondez-moi, voulez-vous m'allonger cent cinquante livres, sinon je vous ferai voir, malgré vous...

— J'aimerais mieux prendre dans ma main le serpent le plus venimeux que d'écouter plus longtemps un coquin tel que vous !

— Alors, gare les suites !

La lune brillait en plein sur la tête cadavéreuse du Résurrectionniste et y laissait paraître une expression d'horrible rage, tandis qu'il disait ces mots.

Cette ignoble tête disparut alors tout à coup derrière le mur.

— A qui parlez-vous donc, Markham? s'écria le Comte, qui s'avançait dans l'avenue.

— A qui je parlais?... répéta Richard confus et alarmé.

— Oui, j'ai entendu une voix qui répondait à la vôtre.

— C'était un homme qui passait sur la route.

— J'ai vu que vous n'étiez plus au salon quand j'y suis rentré ; Bella m'a dit qu'elle pensait que vous étiez un peu souffrant et que vous étiez allé prendre l'air au jardin et me voici. Les nouvelles que j'ai reçues de Castelcicala par le secrétaire de l'ambassadeur sont peu favorables à mon désir de retourner bientôt dans ma patrie. Vous voyez donc que j'ai bien fait d'engager mon capital dans ce pays et de m'y créer un intérêt... Mais ne parlons pas d'affaires en ce moment, car il y a du monde là-haut et il nous faut aller le rejoindre. Qui croyez-vous qui vient d'arriver?

— M. Armstrong et d'autres amis?... ditMarkham.

— Non, Armstrong est sur le Continent ; non, c'est Sir Cherry et le Capitaine Dapper ; je ne tiens pas trop à leur société, cependant ma maison leur sera toujours ouverte, en raison des services que m'a rendus leur défunt parent.

Markham accompagna le Comte au salon, où le capitaine s'était assis tout près d'Isabelle et où Cherry essayait d'amuser la Comtesse par le récit de leur voyage de Londres à Richmond.

Tous deux s'inclinèrent poliment et rougirent quand Richard entra.

— Comme je vous le disais, continua Cherry, un des taits s'est hompu au bas de la côte et les chevaux se sont empotés ; Smilax hulait comme un sourd, mais hien n'a pu ahéler la voitu jusqu'à ce qu'elle houlât dans un fossé ; alô Dapper hugit comme un bœuf et moi...

— Et Cherry commença à crier; qu'on me batte! s'il

ne criait pas de toutes ses forces! s'écria le galant hussard en caressant sa moustache. Il criait si fort qu'un paysan qui passait par là lui demanda en riant si sa mère savait qu'il était sorti. Cherry avait si peur qu'il lui assura qu'il avait ohtenu sa permission pour entreprendre le voyage. Je n'ai jamais tant ri de ma vie !

— Oh ! Dapp, c'est bien mal de dihe que je pleukais, c'est pâ too kuël ; alos on a hetihé la ouâtuhe du fossé et on a hacomodé le tait.

— Vous êtes le héros d'une aventure terrible! dit le Comte.

— J'ai l'intention de la mettre en vers, qu'on me batte si je n'ai pas cette intention ! s'écria le jeune officier, et peut-être la signora me permettra- t-elle de les écrire sur son album ?

— Oh ! il faut que je les lise d'abord, dit Isabelle en riant. Mais puisque vous parlez de mon album, je vais vous montrer les nouvelles œuvres que j'y ai ajoutées.

— Voici un admirable paysage ! observa le Capitaine en tournant les pages de l'album que la belle Italienne lui avait abandonné; l'eau qui bouillonne sous la roue du moulin est tout à fait naturelle ; qu'on mebatteetquejeneconnaisse plus le sourire d'une jolie femme, si ces arbres ne semblent pas sortir du papier !

— Snpêbe !... s'écria Cherry, la hivièhe coule littéhale* ment su le papié, les vaches et les moutons paissent dans les pés vêts. Dites-moi donc, je vous pie, quel est Câktiste qui a fait cela.

— C'est un secret, dit Isabelle et maintenant lisez ces vers .

— Lis-les toi-même, Bella, dit le Comte. Personne ne peut dire aussi bien que toi.

Se rendant au désir qui lui était exprimé, Isabelle lut les stances suivantes, d'une voix qui leur donnait un charme étrange et que rien ne peut exprimer :

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