LONDRES
Londres est endormi. D'innombrables étoiles Brillent, et de la nuit percent les sombres voiles, Et la lune projette un éclat argenté Sur les multiples toits de la grande cité. Elle repose encore, la capitale immense Qui déborde partout d'audace et de puissance, Et que le monde entier ne peut plus coutenir ; 0 moderne Carthage ! ô maîtresse des ondes ! Que de vices sans nom, que d'ulcères immondes Qui restent dans son sein sans en pouvoir sortir
Voici venir l'instant de contempler la ville, Bientôt elle sera lasse d'être immobile. Plaçons-nous sur ce pont encore inanimé. Et qui de Westminster porte le nom aimé. Que dis-je! le jour vient, enfin Londres s'éveille. Déjà cent mille voix vous remplissent l'oreille, Attendez un instant pour distinguer ses traits. Le soleil cherche à voir cette coquette Mère Qui voudrait opposer un voile à sa lumière, Et va percer bientôt tous ces brouillards épais.
On dirait maintenant le monde des fantômes, Le regard n'aperçoit que colonnes et dômes Que temples et que tours, que monuments épars Et les palais des rois et les palais des arts, Et ces mille vaisseaux, cette force éternelle, Semble au commerce anglais vouloir donner des ailes! Dans le foyer commun, que d'objets confondus ! Portons les yeux enfin sur la famille humaine, Elle est là pour faire ombre à cette grande scène, Et jette dans l'ensemble un intérêt de plus.
Que le soleil toujours ou se couche ou se lève ;
D'un côté, la richesse et les plaisirs sans trêve,
De l'autre le travail et toutes les douleurs.
Des yeux remplis de joie auprès des yeux en pleurs ;
Le grand nombre au profit du plus petit s'épuise.
Quelques-uns seulement que le sort favorise
Font courber et gémir les autres par millions.
Et comme se déroule une longue vipère.
Aux grands jours nous voyons paraître la misère,
Effrayant la cité de ses processions !
— Oh ! que c'est beau ! que c'est beau ! s'écria le capitaine. Qu'on me batte si j'ai jamais entendu de plus belle poésie !
— Pesqu aussi beau que vos vés su le sépent de méh, dit Cherry. Est-ce de la même pésonne qui a fait le paysage ?
— Oui, répondit Isabelle, ses initiales sont au coin.
— R. M. Qui cela peut-être? s'écria Dapper.
— Robert Montgomery, peut-être, dit Isabelle en souriant d'un sourire (in et charmant.
— Non ! Hlschad Makham! s'écria Cherry.
Après cette explication, lui et son ami le hussard furent excessivement vexés d'avoir élevé jusqu'aux nues les œuvres d'un individu qui avait effrayé l'un d'eux à en perdre l'esprit, et qui avait souffleté l'autre.
Ainsi se passa la soirée.
Markham était triste et réservé, et ce fut en vain qu'Isabelle s'efforça de faire rentrer la confiance en son cœur, au moyen de ces mille petites attentions que les amoureux savent si bien comprendre et que les étrangers ne remarquent pas.
Richard était inébranlable dans ses résolutions, qu'il croyait être celles de l'honneur et de la probité, et il regrettait profondément l'explication qu'il avait eue la veille et surtout l'entraînement où l'avait porté sa passion.
A la fin, l'heure du repos arriva.
Richard rentra dans sa chambre, mais non pour dormir, son esprit était encore trop ému des événements de la journée.
La conduite qu'il avait tenue est celle qu'il devait tenir, l'amour qu'il avait pour Isabelle et l'opposition qu'on pouvait prévoir de la part de son père, la persécution avec laquelle le poursuivait le Résurrectionnisle et la mauvaise fortune qui paraissait s'attacher à lui avec tant de persistance; toutes ces pensées, jointes à ses pénibles méditations, éloignaient le sommeil de sa paupière.
La fenêtre de sa chambre à coucher donnait sur le jardin qui était derrière la maison.
Les réflexions qui l'absorbaient furent tout à coup troublées par un bruit étrange venant de ce côté.
Il écouta, mais comme tout était calme, il fut convaincu que son émotion n'avait rien de fondé.
Quelques moments se passèrent et il fut de nouveau alarmé par un bruit semblable à celui d'un volet qu'on détache.
Une certaine inquiétude s'empara de lui et il résolut aussitôt de s'assurer par lui-même si tout était tranquille dans la maison.
Il se jeta à bas de son lit, ouvrit la fenêtre, et regarda.
La nuit était parfaitement noire, et il ne put rien distinguer ; il ne pouvait même pas discerner les contours des arbres, tant l'obscurité était intense.
Markham retint sa respiration pour mieux écouter, et il entendit parler à voix basse, il ne put néanmoins distinguer un mot de ce qu'on disait.
Un murmure continuel et une espèce de sifflement sur la nature duquel il n'y avait pas à se méprendre, le convainquirent que plusieurs personnes causaient sous sa fenêtre.
Quelques instants après, le bruit d'un volet ou d'une porte qu'on ouvre, se lit encore entendre et le murmure cessa.
Ses yeux étaient habitués à l'obscurité, et il pouvait maintenant distinguer trois formes humaines qui se tenaient à la porte de derrière delà maison ; mais il ne pouvait de- V.ner le genre d'occupation auquel se livraient ces personnes.
11 était néanmoins évident que trois hommes n'étaient
pas là dans de bonnes intentions, et il résolut de prendre des mesures immédiates pour déjouer les projets des malfaiteurs.
Il passa vivementses habits, se procura de la lumière, et sortit de sa chambre à moitié habillé et n'avançant qu'avec prudence.
Dans le couloir, il rencontra le Comte qui tenait un pistolet dans chaque main et un coutelas sous son bras.
— Ah ! vous voilà ! — dit le Comte à voix basse — j'allais vous prévenir que des voleurs s'introduisent ici. Vous et moi nous pouvons nous en charger, il n'est pas nécessaire d'appeler Bounce ou Dapper ; prenez ce coutelas et descendons doucement, voici les domestiques.
Le Comte descendit, suivi de Markham et des trois domestiques de la maison.
On entendit du bruit dans l'office qui était situé sur le derrière de la maison et au même niveau que le vestibule.
— Vite à l'ombre, soufflez la lanterne, et gare ! cria une voix enrouée, au moment où le Comte, Richard et les domestiques approchaient de l'office ; ils sont cinq, il n'est pas nécessaire de...
Le Comte se précipita et ouvrit la porte de l'office suivi de près par Markham qui portait la lumière.
Deux des voleurs se précipitèrent dans l'escalier de l£ cuisine et s'échappèrent ; le troisième fut pris commeil essayait de rejoindre ses compagnons.
La lumière éclairait le visage du bandit, qui était réellement horrible avec son expression hideuse mélangée Je rage et de crainte.
Richard frissonna, carie bandit arrêté n'était autre que le Résurrectionniste.
— Misérable! s'écria Markham en retrouvant son sangfroid, la justice va enfin vous atteindre.
— Vous connaissez cet individu! demanda le Comte, surpris de cette observation.
— S'il me connaît ! dit le Résurrectionniste, certainement il me connaît; mais je suppose, monsieur le Comte, que si quelqu'un vous donnait un renseignement utile sur une chose secrète qui vous concerne, vous et votre famille, vous seriez disposé à être généreux.
— De quelle nature est ce renseignement ! Il faut qu'il soit très-important, en effet, pour que tu puisses croire que je vais entrer en arrangement avec un coquin de ton espèce.
— Donnez-moi votre parole que vous me laisserez aller en liberté, et je vous dirai quelque chose qui menace votre tranquillité, votre bonheur, et peut-être aussi l'honneur de votre fille.
— Misérable! s'écria Markham, ne la souillez pas en faisant seulement allusion à elle.
— Maudite soit l'impudence de ce misérable! dit le Comte, mais peut-être a t- il réellement quelque communication importante à me faire. A tout hasard, je vais l'écouter. Allons, coquin, qu'as-tu à me dire? Si ta déclaration vaut la peine d'être entendue, je jure que je ne te molesterai pas et que je ne te laissera faire aucun mal.
— Arrêtez, Comte ! s'écria Markham, ne faites pas de promesses, vous ne savez pas quel misérable...
— Silence, mon cher ami, interrompit le Comte avec autorité ; je veux entendre cet nomme, quel qu'il soit et n'importe ce qu'il doit dire.
— Et vous ferez bien dem'entendre, monsieur, continua le Résurrectionniste ; vous logez un coquin dans votre maison et ce coquin est là devant vous. Il se vante d'être aimé de votre fille, et il espère vous amener à lui permettre de l'épouser.
— Misérable assassin ! s'écria Markham ne pouvant contenir plus longtemps son indignation, ne souillez pas l'innocence même par ces allusions à une femme dont l'âme pure et sans tache...
— Chut! fit le Comte, écoutons patiemment tout ce que cet homme a à dire ; je pourrai bientôt juger s'il me dit la vérité, mais s'il me trompe, je n'aurai aucune pitié.
— Mais, Comte, permettez-moi un mot, moi-même je vous dirai...
— Excusez-moi, Markham, interrompit le gentilhomme italien avec une fermeté pleine de dignité, j'entendrai d'abord cet homme. Continue...
— Le coquin dont je parle est ce Markham, continua le Résurrectionniste; cest lui qui m'a poussé, moi et mes compagnons Cracksman et Buffer, à entrer dans votre maison cette nuit.
— Quelle abominable calomnie ! cria Markham, quand cette accusation inattendue vint frapper ses oreilles.
Le Comte lui-même fût frappé de cette assertion, car il se souvint tout à coup de la conduite embarrassée de Ri-
DU DIABLE 20f>
chard pendant toute la soirée et de son intention si soudainement manifestée de partir le lendemain.
— Continue, dit-il.
— J'ai rencontré cet homme, dit le déterreur de cadavres en désignant Markham, il y a un peu plus de quinze jours, dans les environs, il se promenait avec votre fille, et ce fut par suite d'un certain arrangement pris avec moi qu'il partit pour Londres le lendemain. Oh! je sais bien tout ce qu'il fait.
— Et vous avez voulu me tuer lâchement ! dit Markham, incapable de maîtriser son indignation.
— Silence, Markham! s'écria le Comte avec plus d'autorité encore qu'auparavant.
— Nous avons arrangé le coup pendant qu'il était à Londres, continua le Piésurreclionniste, et ce soir même il m'a dit par-dessus le mur du jardin que tout était prêt.
— Dieu! s'écria le Comte, ceci n'est que trop vrai.
— Oui, monsieur le Comte, il est vrai que je lui ai parlé, et par-dessus le mur du jardin, comme il le dit encore...
— M. Markham, ces interruptions continuelles ne servent absolument à rien ? s'écria le Comte, sur le front duquel perlait une sueur froide, car il se rappelait l'incident du jardin.
— J'ai encore quelque chose à dire, M. le Comte, dit le Résurreclionniste, ce Markham m'a dit que vous aviez toujours beaucoup de vaisselle plate et beaucoup d'argent chez vous, et comme il a perdu dernièrement sa fortune, il n'aurait pas été fâché de saisir l'occasion de rattraper quelque petite chose. Nous étions convenus que nous nous
verrions à Londres pour en causer et nous nous sommes rencontrés à la Taverne du Diable dans Brick Lane, où nous avons arrangé le coup qui vient de manquer. Voilà tout ce que j'ai à dire, si ce n'est que moi et votre ami Markham, nous nous sommes connus à Newgate.
— Newgate!... s'écria le Comte avec un frisson d'horreur.
— Oui, à Newgate ! Il attendait son jugement pour faux et il a attrapé deux ans de prison, voilà tout ; qu'il nie, s'il peut, un mot de ce que je viens de dire.
A peine le Résurrectionniste avait-il prononcé ces mots terribles, qu'un cri perçant se fit entendre dans la direction de l'escalier, puis on entendit le bruit d'une chute sur les dalles du vestibule.
— Isabelle ! Isabelle ! s'écria Markham en se précipitant pour la secourir.
— Arrêtez, monsieur, dit le Comte d'un ton sévère; que personne ne bouge avant mon retour.
En disant ces mots, le Comte avait pris un air digne et si noble qu'il n'échappa pas à Richard, même au milieu des circonstances accablantes qui l'entouraient.
Le Comte prit le flambeau des mains de Markham, et se précipitant au secours de sa fille, qui était étendue sur le marbre, à demi vêtue, il la releva.
A ce moment la Comtesse parut suivie d'une femme de chambre.
Le Comte la rassura sur la tranquillité de la maison, remit Isabelle à ses soins, puis retourna à l'office où sa présence était nécessaire.
— As-lu autre chose à me dire? demanda le Comte au Résurrectionniste.
— Rien, j'en ai dit assez.
Et il regardait Markham d'un air de triomphe.
— Maintenant, monsieur, dit le Comte en se tournant vers Richard, pouvez-vous réfuter la déclaration de cet homme?
— Hélas ! je suis forcé d'admettre que les circonstances les plus extraordinaires qui peuvent faire condamner un innocent, m'ont conduit à Newgate et fait condamner à la prison, mais...
— Assez, n'en dites pas davantage. Que Dieu me pardonne d'avoir fait connaître un pareil homme à ma femme et à ma fille !
Le Comte prononça ces mots d'un ton désespéré.
— Comte Altéroni, accordez-moi un mot d'explication, dit Richard ; jetez seulement les yeux sur ce papier, et vous serez convaincu de mon innocence.
Markham tendit le document signé par Talbot ou plutôt p?r Pocock ; mais le gentilhomme le jeta à terre avec indignation.
— Vous avez avoué avoir été à Newgate, quelle explication pouvez-vous me donner pour laver une semblable tache? Partez, sauvez-vous, ne souillez pas plus longtemps ma maison de votre présence.
Vainement Markham essaya-t-il de se faire entendre, le Comte lui imposa silence avec une dignité de manières si sévère, si majestueuse, qu'il demeura muet.
Jamais le noble Italien n'avait paru plus véritablement
noble qu'en accomplissant ce qu'il considérait comme un devoir impérieux.
Sa grande laiile se développait dans toute sa hauteur, sa tête était relevée, sa poitrine en avant, ses joues animées, ses yeux lançaient des éclairs, et même sous son teint cuivré on voyait circuler son vigoureux sang italien.
— Allez, monsieur, dépêchez-vous de partir ; ne restez pas ici une seule minute de plus... Un homme accusé de faux !... condamné à une peine infamante!... un prisonnier qui a fait son temps, un forçat libéré dans ma maison !... Dieu saint ! je ne puis conserver ma patience quand je songe à l'affront que moi, ma femme et mon innocente fille avons supporté!...
En prononçant ces mots, le Comte poussa Markham hors de l'office et ordonna à ses domestiques de le conduire jusqu'à la porte.
Le sang du jeune homme bouillonna dans ses veines à cet indigne traitement et cependant il n'osa pas se révolter.
Le Résurrectionniste s'en alla en même temps par le jardin derrière la maison.
Gomme Markham tournait l'avenue, il entendit une fenêtre s'ouvrir au troisième étage de la maison du Comte.
C'étaient les voix de Cherry et du Capitaine Dapper, qui l'accablaient d'indignes plaisanteries.
Courbé sous le poids du malheur qui venait de fondre sur lui, accablé par d'injustes soupçons et pliant sous la honte et la dégradation que son innocence ne diminuait en rien, Markham quittait la maison du Comte où il avait passé des
heures si heureuses et où il laissait tout ce qu'il chérissait sur la terre.
Il s'assit sur une pierre, à quelque distance de la maison, vers laquelle il se tournait de temps à autre comme pour dire adieu aux lieux où restait Isabelle.
Il voyait des lumières aller et venir dans toute l'habitation.
Peut-être Isabelle est-elle malade? Il est certain qu'elle a entendu la terrible accusation prononcée par le Résurrectionniste contre moi, et peut-être y croit-elle?
Ainsi pensait Richard.
Aucun langage humain ne peut donner une juste idée de la douleur accablante qu'éprouva le pauvre Markham, lorsqu'il s'assit sur le bord de la route et qu'il réfléchit à tout ce qui venait de se passer.
Honte sur honte! dégradation sur dégradation !
Nouveau Titan, des montagnes roulaient sur sa poitrine pour le terrasser et l'empêcher de se relever ; voilà quelle était maintenant sa destinée !
A la fin, effrayé d'être abandonné, seul avec ses pensées qui semblaient lui conseiller de finir ses malheurs par le suicide, il quitta la froide pierre, jeta un dernier regard sur la maison du comte, puis il s'enfuit en courant comme s'il eût été poursuivi par des chiens affamés.
Et ces chiens ne seraient certes pas plus terribles, plus effrayants, que les pensées qui l'assaillaient sur la route, et desquelles il ne pouvait se débarrasser.
A la fin une espèce de délire s'empara de lui, et il se mit à courir avec fureur, comme si le stigmate de Gain lui eût
brûlé le front d'un fer rouge, et qu'une voix lui eût crié au milieu des éclats du tonnerre:
— Forçat libéré!... forçat libéré !.. .