EL1SA SYDNEY
Les événements que nous venons de raconter nous ont conduits à la fin de 1838.
Un espace de trois années s'était donc écoulé depuis le jugement mémorable qui avait condamné Élisa Sydney à une détention de vingt-quatre mois dans la prison de Newgate, et une année s'était passée depuis sa mise en liberté.
C'est donc en décembre 1838, à peu près à la même époque où se passaient les événements relatés dans le chapitre précédent, que nous retrouvons Élisa installée comme autrefois dans la belle villa de Clapton.
C'était un soir, elle était assise toute seule dans le salon de cette maison et elle lisait au coin d'un bon feu.
Elle avait alors vingt-huit ans, et, quoiqu'elle eût un peu plus de dispositions à l'embonpoint que lorsque nous
l'avons vue pour la première fois, c'était encore une femme charmante et très-séduisanle.
Ce léger embonpoint avait arrondi toutes ses formes et donné à ses charmes une grâce plus voluptueuse et plus entraînante, mais qui était tempérée par la dignité de son haut et noble front et la chaste expression de ses deux yeux bruns.
C'était une de ces belles et charma ntes créatures, une de ces admirables femmes qu'on ne rencontre que dans les froids climats du Nord, comme si la nature se faisait une loi de produire les plus beaux types de notre espèce dans les latitudes les moins favorisées par elle.
Une douce mélancolie était répandue sur toute sa physionomie, on aurait pu la prendre pour de la langueur et cependant elle ajoutait encore à ses charmes, Car il était aisé de voir que son esprit était calme et que cette légère ombre de tristesse était l'effet indélébile des aventures et des malheurs de son passé.
Son esprit était tranquille parce que son cœur était pur et ses intentions droites, parce qu'elle savait s'être innocemment trompée en se prêtant à la fraude pour laquelle elle avait souffert, parce qu'elle possédait des ressources qui assuraient son présent comme son avenir contre les besoins de la vie matérielle, et aussi parce qu'elle vivait dans la solitude et la retraite qu'elle aimait et qui convenait à celle âme qui avait assez connu le monde pour avoir appris à se défier de ses artifices et de ses déceptions.
iNous avons dit qu'il faisait nuit lorsque nous avons retrouvé Élisa au coin de son feu.
Un vent froid soufflait au dehors, une grosse bûche de Noël brûlait dans l'àtre et égayait d'un air de bien-être cette chambre élégante.
Sur la cheminée, la pendule en porcelaine de Sèvres marquait huit heures.
A peine le timbre argentin eut-il cessé de vibrer que Louisa entra précipitamment.
— Oh! madame, dit-elle, qui croyez-vous qui vient d'arriver?
— Je ne sais pas deviner, répondit Élisa en souriant.
— M. Stephens ! s'écria la gouvernante ; il demande avec instance à vous voir. •
— Stephens ! répéta Élisa, c'est impossible!
— C'est lui, en chair et en os, mais pâle comme un spectre et si changé !...
— Stephens?... reprit la jeune femme. Vous vous trompez... vous rêvez... car vous savez bien que d'après sa condamnation, il doit être bien loin, très-loin de l'Angleterre.
— Il est ici dans Londres, à votre porte, dit Louisa, et autant que j'ai pu voir avec la lumière que je portais en allant lui ouvrir, il est couvert de haillons en lambeaux !
— Et il désire me voir?... dit Élisa en réfléchissant.
— Oui, madame.
Ici il y eut un silence de quelques minutes.
— Je le recevrai ! s'écria Élisa d'une voix décidée et après réflexion. Il est peut-être dans le besoin, dans la dé-
tresse, et je ne dois pas oublier qu'il a proclamé mon innocence devant le tribunal d'Old Bailey.
Louisa quitta la chambre, et, une minute après, le condamné Stephens était en présence d'Élisa.
Changé!... en effet il avait bien changé!
Ses yeux étaient ternes et creux, ses joues pâles et amaigries, ses cheveux avaient blanchi, et toute sa personne était épuisée de fatigue ; de plus il était couvert de haillons, de véritables haillons.
— Mon Dieu ! s'écria Élisa, dans quel état revenez-vous dans votre patrie !
— Le ciel seul peut savoir quels sacrifices j'ai faits et quelles misères j'ai endurées pour revenir, dit Stephens d'une voix creuse.
— Vous êtes donc gracié alors ?
— Oh! non! On ne pardonne pas les crimes comme celui que j'ai commis. Je me suis évadé !
— Évadé!... répéta Élisa. Et ne craignez-vous point d'être repris ?
— Je cours ce risque, répliqua Stephens avec amertume; mais donnez- moi quelque nourriture, j'ai faim !...
Et en disant ces mots, le malheureux se laissa tomber sur un siège.
Élisa tout émue, appela sa servante, lui donna des ordres et fit apporter quelques aliments au malheureux.
Louisa rentra bientôt après avec un plateau chargé de différents mets qu'elle posa sur la table, puis elle se retira.
Stephens se précipita sur la nourriture placée devant
21 i LA TAVERNE
lui, et les yeux d'Élisa se mouillèrent de larmes lorsqu'elle songea que ce malheureux avait autrefois commandé dans cette même maison où maintenant il était réduit à implorer un morceau de pain comme une faveur et une aumône. Le condamné termina son repas.
— Je n'avais rien mangé, dit-il, depuis hier après-midi. A ce moment j'ai acheté un petit pain avec mon dernier sou. La nuit dernière, j'ai dormi sous un hangar près des docks, une grosse pierre m'a servi d'oreiller. Aujourd'hui j'ai erré dans les coins les plus reculés de Londres, ne sachant où aller et craignant d'être reconnu... Craindre d'être reconnu ! ajouta-t-il avec une étrange intonation de voix. Cela serait peut-être difficile.
Puis abaissant la voix jusqu'au murmure, il continua d'un accent touchant:
— Ne me trouvez-vous pas changé, bien changé?
— Vous avez sans doute beaucoup souffert? dit Élisa en essuyant ses larmes, car elle oubliait en ce moment le mal que cet homme lui avait fait, et ne voyait plus que la misère du pauvre être qui se trouvait devant elle.
— Vous pleurez, Élisa! s'écria Stephens, vous pleurez sur moi qui n'en suis pas digne !
— Oubliez le passé. J'aime mieux me souvenir des bontés que vous avez eues pour moi que du mal que vous m'avez fait.
— Excellente femme! s'écria le forçat profondément ému... Oh! vous ne savez pas ce que j'ai enduré, quels dangers j'ai courus... quelle dures misères j'ai souffertes, quelles privations j'ai supportées !... Obligé de servir
DU DIABLK 248
comme matelot sur le vaisseau qui me ramenait en Angleterre... en butte à la tyrannie et à la brutalité d'un capitaine toujours ivre... exposé aux intempéries du temps, aucune langue ne saurait exprimer ce que j'ai eu à souffrir. Mais je ne veux pas vous fatiguer de mes plaintes. Ditesmoi plutôt ce que vous avez fait vous-même,
— Mon histoire n'est pas longue, répondit Élisa, les deux années de Newgate se sont écoulées, Dieu sait comment! mais enfin elles sont passées! De cela je n'ai rien de plus à dire, si ce n'est qu'une personne puissante a fait des démarches pour obtenir la remise de ma peine, mais ce fut en vain! Le Secrétaire d'État a assuré au comte de Warrington qu'il ne pouvait pas modifier le jugement trèsdoux que la Couravait rendu contre moi. Il yaunecirconstance que je dois aussi mentionner; tous les mois, quand les règlements de la prison permettaient d'entrer aux amis des condamnés, une dame venait me voir, et, bien qu'elle soit la maîtresse du comte de Warrington, je serais heureuse de l'appeler ma sœur.
— Oh ! quelle joie pour moi d'apprendre que vous n'étiez pas sans amis! s'écria Stephens.
— Le comte de Warrington me fit assurer de son pardon par cette dame et de son intention de me faire du bien en souvenir de ma mère; mais, qui aurait jamais pu prévoir la noble, la généreuse conduite de ce gentilhomme envers moi !... Aussitôt que le jour de ma libération fut arrivé, madame Arlington vint dans la voiture même du comte et me reçut à la porte de la prison ; la voiture partit, et lorsque je revins de mes premières émotions de la joie d'avoir
quitté cette horrible maison, je m'aperçus que nous avar cions dans Hackney Road. Je regardai madame Arlingtor avec surprise; elle sourit et ne voulut pas satisfaire ma curiosité; à la fin, nous arrivâmes en vue de cette villa ; mon étonnement était au comble, et madame Arlington souriait toujours. Quelques minutes après, la voiture entrait dans la cour et s'arrêtait à la porte de cette maison. Madame Arlington semblait jouir de ma surprise, et cependant des larmes coulaient de ses yeux. Ah ! l'admirable créature!... C'étaient des larmes de joie et de reconnaissance qu'elle versait en exécutant la tâche dont le comte l'avait chargée. La porte d'entrée s'ouvrit, Louisa accourut et vint me recevoir; madame Arlington me prit par la main et me conduisit dans la salle à manger; l'ameublement avait été tout à fait renouvelé ; elle me montra la maison entière ; toutes les pièces avaient subi le même changement; enfin, je me sentis épuisée de plaisir, d'espoir et d'inquiétude, et je me laissai tomber sur ce canapé.
— Ma chère Ëlisa, dit madame Arlington, tout ce que vous voyez ici est à vous, la maison elle-même est votre propriété, le comte de Warrington l'a achetée pour vous et M. Packenham, son notaire, vous apportera demain vos titres légalisés.
Je me trouvai mal par excès de bonheur et de reconnaissance.
— Que c'est noble ! que c'est beau ! s'écria Stephens. Je savais que le comte de Warrington avait acheté cette propriété, car je l'avais déjà hypothéquée pour à peu près sa valeur avant la fatale époque où mes espérances furent
détruites. Mon frère, qui habitait Liverpool, a quitté l'Angleterre six mois après mon départ et est venu s'établir dans la Nouvelle-Galles du Sud; il m'a dit que la personne qui m'avait avancé de l'argent sur cette propriété en avait disposé en faveur du Comte. Mon père voulait s'établir à Sydney et obtenir que je le servisse comme domestique: alors j'eusse été libre; mais, hélas ! à peine avait- il mis le pied dans l'île qu'il fut pris d'une fièvre qui le conduisit au tombeau.
— Un malheur n'arrive jamais seul, dit Élisa. Après une pause, elle ajouta :
— Pas plus que le bonheur, et si j'ai été cruellement affligée, j'ai éprouvé, d'un autre côté, de bien vives joies. Pour terminer mon récit, je dois vous dire que le jour suivant, M. Packenham vint, comme me l'avait annoncé madame Arlington, et me remit les titres de propriété. Je désirais qu'il les gardât en nantissement des bons soins qu'il avait pour moi, mais il m'apprit alors que le comte de Warrington m'avait assuré une rente de quatre cents livres. Une telle générosité me comblait. Je demandai à aller me jeter aux pieds de cet excellent homme, mais M. Packenham me dit que Sa Seigneurie se refusait à m'accorder une entrevue; en un mot, il me fit comprendre que je ne pourrais jamais remercier en face mon bienfaiteur et qu'une lettre lui exprimant mes sentiments ne serait pas mieux accueillie. Le bon notaire tranquillisa cependant mon esprit sur un point : le Comte n'avait point d'aversion, il ne conservait même aucune animosité contre
moi, mais il ne pouvait supporter la vue de l'enfant de celle
qu'il avait lui-même si follement aimée.
— Ainsi vous êtes heureuse ! Vous avez de bons amis, et moi je suis déporté! dit Stephens d'un accent ému. Oh ! que ne donnerais-je pas pour pouvoir revenir sur le passé ! Que bénie soit cependant cette étrange curiosité qui m'a conduit ici ce soir ; qu'elle soit bénie, dis-je, puisqu'elle m'a procuré le bonheur inattendu d'apprendre que du moins vous êtes heureuse!... Figurez-vous mon étonnement quand, en approchant de la villa, j'ai demandé à un paysan : « Qui demeure maintenant dans cette maison ? » Et qu'il m'a répondu : « Mademoiselle Sydney. » J'étais certain d'avoir bien entendu, et cela m'a préparé au récit que vous venez de me faire de la générosité du comte de Warrington.
— Sans lui, que serais-je en ce moment? dit Élisa ; il a' été plus qu'un ami pour moi, il a été bon comme un père ou un frère, et cet ange, madame Arlington, qui venait me voir en prison, qui répandait des consolations dans mon âme et me soutenait par des espérances qui ont été réalisées au delà... ah! quelle profonde dette de reconnaissance j'ai contractée envers elle ! Elle ne m'a point caché sa véritable position vis-à-vis du comte de Warrington, elle m'a raconté ses chagrins et j'ai appris que George Montague a été le premier qui l'ai fait sortir du chemin de la vertu.
— Montague ! s'écria Stephens, qu'est devenu cet homme? Il est habile, artificieux, il a de l'imagination et il pourrait peut-être me rendre service s'il le voulait.
=— Il a pris, m'a-t-on dit, le nom de Greenwood, et
habite une maison splendide dans Spring-Gardens, j'ai su cela par madame Arlington, il va quelques jours. Elle m'a appris aussi que Montague avait fait courir le bruit, parmi ses connaissances, que la mort d'un parent éloigné l'avait mis en possession d'une somme considérable et qu'il était obligé de porter le nom de Greenwood, parce que c'était une des conditions du testament.
— Montague s'est élevé, tandis que moi je roule dans la poussière ; ses intrigues et ses machinations l'ont enrichi, et l'histoire de la mort d'un parent riche a été sans doute inventée pour expliquer la source de la fortune qu'il a amassée depuis quatre ou cinq ans. Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu?
— Il est venu ici quelques jours après ma sortie de prison, dit Élisa en rougissant, mais je n'ai pas voulu le recevoir, j'aime la solitude et je préfère vivre retirée.
— Et ma visite a dérangé désagréablement vos habitudes, observa Stephens.
— J'aurais désiré vous voir dans un état plus prospère; quant à vous personnellement, répondit Élisa, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, j'aime mieux me souvenir des bienfaits que j'ai reçus de vous, que des misères qui ont été le résultat de votre criminelle tentative. Si, avec mes faibles moyens, je puis faire quelque chose pour vous... parlez... quels sont vos projets?...
— Je voudrais me rendre en Amérique où je pourrais obtenir une position honnête avec mon expérience et ma connaissance des affaires. A mesure que je prolonge mon séjour en Angleterre, le danger devient plus grand pour ma
sûreté; car, si j'étais découvert, on m'enverrait de nouveau dans ce pays lointain, où mes compatriotes endurent des misères inconcevables et qui alors seraient encore plus terribles pour moi.
— Je vous aiderai, dit Élisa ; M. Packenham, qui est aussi mon banquier, a chez lui cent livres qui m'appartiennent, demain je lui demanderai cette somme et si elle peut vous être de quelque utilité pour l'accomplissement de vos projets...
— Ah ! Élisa, comment vous exprimerai-je ma reconnaissance? interrompit Stephens, dont la joie animait les traits et faisait briller le regard.
— Ne me remerciez pas, dit Élisa, je suis heureuse quand je puis seulement effacer un souci du front d'un de mes semblables ; pour vos premiers besoins, prenez ceci, — et elle lui tendit sa bourse, — demain soir, je vous attendrai, et alors je vous donnerai les moyens d'aller chercher fortune dans une autre partie du monde.
Stephens pleura en recevant la bourse de la main de cette noble femme.
Il partit alors, le cœur bien plus léger que lorsque, une heure auparavant, il avait humblement et timidement frappé à la porte de la villa.