ONE MATINEE BIEN EMPLOYEE
Le lendemain matin, Greenwood était assis dans son cabinet.
Il était en négligé.
Une toque de velours brodé d'or était posée sur sa tête frisée et parfumée ; une riche robe de chambre en brocart était retenue autour de sa taille par une cordelière en filigrane d'or, terminée par deux glands qui tombaient jusqu'à ses pieds; le col de sa chemise était rabattu sur un large ruban noir dont les bouts étaient fixés par une broche en diamants d'une énorme valeur ; à ses doigts étincelaient des pierreries d'un prix non moins considérable, tout cela sentait à plein nez le parvenu nouvellement enrichi, mais...
Sur le bureau, au milieu de lettres de toutes sortes, on voyait une élégante montre française attachée à une longue chaîne d'or, comme si elle eût été jetée là par hasard; une traite de mille guinées presque terminée, plusieurs billets de banque, quelques pièces d'or éparses, étaient sur le pupitre ouvert, et à l'autre bout delà table, dans une grande confusion, étaient de nombreuses cartes de visite, portant
les noms d'éminents capitalistes, de riches marchands, de lords et de membres du Parlement.
Tout cet assemblage, tout ce pêle-mêle de preuves de luxe et de connaissances élevées n'était qu'apparent, et non réel.
C'était une partie du système de Greenwood, un des principes de l'art qu'il déployait pour tromper son monde.
Il ne connaissait pas de capitaliste et seulement quelquesuns des personnages aristocra tiques dont les cartes traînaient sur la table, et sa propre main avait arrangée la montre, la traite de mille livres et les pièces d'or.
Jamais une coquette ne lança mieux un regard, ne prit mieux une attitude, ou ne fut plus sérieusement maniérée que Greenwood.
Ces petits artifices, tout insignifiants qu'ils puissent paraître, produisaient un immense effet sur ceux auxquels il avait affaire et sur ceux qu'il daignait recevoir dans ce cabinet.
Tout ce qu'il faisait était le résultat d'un calcul et avait un but.
Chaque mot qu'il disait ; quelque vite qu'il le prononçât, avait été dûment pesé et mesuré.
Et cependant, à cette époque, l'homme qui portait la connaissance du cœur humain jusqu'aux plus petites susceptibilités n'était pas âgé de plus de vingt-huit ans.
Quels talents inutiles! que d'intelligence et d'activité mal employées !
Greenwood était en train de contempler l'aspect de l'ensemble de son bureau avec satisfaction.
Un sourire de triomphe relevait sa lèvre quand il pensait à la position à laquelle ces petits artifices l'avaient aidé à s'élever.
Il méprisait le monde, il se moquait de la société, et il ne craignait pas la justice ; car il marchait bravement sur la limite où la sécurité cesse et où le danger commence, mais jamais il ne franchissait la démarcation.
Il avait ruiné bien des gens; il s'était enrichi de la dépouille des autres, il avait bâti sa propre fortune sur les ruines des projets et des espérances de ses semblables ; mais il avait si bien pris ses mesures, que la loi ne pouvait jamais l'atteindre, et si par hasard une de ses victimes l'accusait, il avait toujours à offrir une explication plausible de sa conduite.
Lorsqu'une personne venait de lui dire:
— Vos manœuvres ont causé ma ruine et m'ont dépouillé jusqu'au dernier penny de ce que je possédais.
Il répondait:
— Que voulez-vous dire?... Vous oubliez que j'ai bien plus souffert que vous, et que là où vous avez perdu des centaines de livres, moi j'en ai perdu des milliers!... Il est impossible de contrôler les spéculations-, les unes réussissent, les autres échouent; vous pourriez aussi bien blâmer le directeur d'un bureau de loterie parce que le billet qu'il vous a vendu n'a pas gagné le gros lot, que d'essayer de jeter du blâme sur moi.
Et ce langage finissait par satisfaire tout le monde et être trouvé parfaitement juste, excepté par la pauvre victime, qui restait sourde aux raisonnements des autres.
m LA TAVERNE
Greenwood avait commencé ses spéculations et ses intrigues dans la Cité, où il était connu sous le nom de
Aussitôt qu'il eut acquis une fortune considérable, il s'était retiré dans West-End, avait ajouté le nom de Greenwood à tous ses autres noms et avait commencé une nouvelle existence dans une nouvelle sphère.
Il possédait l'immense avantage d'être toujours maître de ses sentiments, de ses passions et de ses inclinations, excepté pourtant en ce qui concernait les femmes. De ce côté, il était tout à fait sensualiste, c'était un voluptueux sans cœur. Il n'épargnait ni la peine ni l'argent pour satisfaire ses désirs, et si, par hasard, il eût couru le risque d'être enveloppé dans quelque procès civil ou criminel, c'eût été à coup sûr dans une entreprise ayant pour but de satisfaire ses insatiables désirs.
Il y a beaucoup d'hommes de cette trempe dans le monde, surtout dans les grandes villes, et plus spécialement encore à Londres que partout ailleurs.
Greenwood ayant complété les arrangements de son bureau, ainsi que nous l'avons décrit, sonna.
Son valet, Français d'origine et ayant nom Lafleur, parut à la porte du cabinet.
Greenwood se jeta alors négligemment dans le fauteuil qui était devant son bureau, et commença à donner des instructions à son valet.
— Lafleur, le comte Altéroni viendra ce matin ; quand il sera ici depuis environ dix minutes, vous m'apporterez cette lettre.
Il tendit au domestique une lettre cachetée qui lui était adressée à lui-même.
— A midi environ, Lord Tremordyn viendra, laissez-le tranquillement avec moi pendant un quart d'heure, puis vous entrerez et vous me direz : « Monsieur, le duc de Portsmouth a envoyé savoir s'il pouvait positivement compter sur monsieur à dîner ce soir. » Vous comprenez?
— Parfaitement, monsieur, répondit Lafleur sans faire aucun mouvement, car c'était un valet trop accompli pour essayer de critiquer les actions de son maître, ne fût-ce que par un regard.
— Allons, très-bien ! continua Greenwood ; Sir Rupert Harborough passera ce matin, vous lui direz que je n'y suis pas.
— Oui, monsieur.
— Lady Gécilia Harborough sera ici à une heure précise, vous la conduirez au salon.
— Oui, monsieur.
— Et tout le temps qu'elle sera ici, je n'y serai pour âme qui vive.
— Non, monsieur.
— A quatre heures, je sortirai dans mon cabriolet ; vous pourrez alors vous rendre à Glapton et vous assurer, aussi indirectement que possible, si mademoiselle Sydney habite encore la villa et si elle mène toujours la même vie retirée et isolée que la dernière fois que vous avez pris des renseignements sur elle.
— Oui, monsieur.
— Tous pourrez aussi aller du côté d'Holloway et cher-
cher à savoir, toujours indirectement, si M. Markham est chez lui ; faites bien attention à tous les détails que vous pourrez recueillir sur son compte. Je vous ai déjà dit que j'ai le plus grand intérêt à savoir tout ce que fait ce jeune homme, jusqu'à ses moindres actions.
— Je ferai tout ce que vous m'ordonnez, monsieur.
— Ce soir, vous vous costumerez pauvrement et vous irez dans une méchante taverne de Saffron Hill, connue sous le nom du Puits au Gin par les voleurs de ce quartier. Vous demanderez un homme qui fréquente cet établissement et qui s'appelle Cracksman, personne ne sait son autre nom. Vous lui direz qui est votre maître et que je désire le voir pour quelque chose de très-particulier. Il faut qu'il soit ici demain soir à neuf heures. Donnez-lui un billet de cinq livres, comme gage de mes bonnes intentions.
— Oui, monsieur.
— Et maintenant, prenez ces reconnaissances et ce billet de cinq cents livres et allez vous-même chez Worms, le prêteur sur gages, dans le Strand, vous retirerez les diamants mentionnés sur ces papiers. Vous aurez le soin de faire cela avant que personne n'arrive.
— Oui, monsieur.
— Si Lord Tremordyn était ici quand vous reviendrez, donnez-moi le paquet que vous aurez enveloppé d'abord dans du papier blanc, en disant : « Avec les compliments du Duc, monsieur. »
— Oui, monsieur.
Ainsi se terminèrent les instructions du matin.
Le valet prit la lettre que Greenwood s'était écrite à luimême, les reconnaissances et le billet de banque, puis, se relira.
Une demi-heure après, il revint avec un petit écrin en maroquin rouge, qui contenait toute une parure de diamants d'au moins douze cents guinées.
Il se retirade nouveau et revint quelques minutes après, mais cette fois pour annoncer le comte Altéroni.
Greenwood reçut le gentilhomme italien avec plus d'affabilité et d'apparente affection qu'il n'avait l'habitude de le faire avec les autres.
— Je suis enchanté de vous apprendre, mon cher Comte, dit-il quand ils se furent assis, que notre entreprise est dans une très-bonne voie. J'ai reçu hier une lettre d'un grand capitaliste de mes amis auquel je m'étais adressé relativement à l'emprunt de deux cent mille livres, qu'il était, corn me je vous l'ai dit, nécessaire de réunir pour lancer notre entreprise comme supplément du capital que vous et moi avons souscrit, et je n'ai aucun doute que je réussirai de ce côté. Il doit venir me faire connaître sa décision ce matin.
— Alors j'espère que la Compagnie va être définitivement formée, dit le Comte.
— Définitivement, répondit Greenwood.
— Et le titre par lequel vous me garantissez l'argent que j'ai versé, quel que soit le résultat définitif de l'affaire?
— Il sera prêt demain soir. Pouvez-vous dîner avec moi demain, afin de terminer cette affaire après dîner?
Mon sollicitor m'enverra ce titre ici par un de ses clercs à huit heures et demie.
— Avec plaisir, répondit le Comte à qui cet arrangement convenait à merveille.
— Il y a un peu de retard, dit Greenwood, mais réellement il n'y a pas de ma faute.
— Vous excuserez mon impatience à ce sujet. Je vous ai probablement pressé plus que je ne devais pour obtenir cette garantie, mais vous savez que j'ai mis tout mon avoir dans cette entreprise.
— Ne me faites pas d'excuses, Comte, vous avez agi comme tout homme prudent doit le faire, et vous verrez que je me conduis moi-même comme un homme qui comprend les affaires.
— Je suis entièrement satisfait, dit le Comte ; je ne vous aurais pas fait l'avance de mes fonds, si je n'avais pas été prévenu par vos bons procédés et votre réputation, car, à moins que les événements ne tournent en ma faveur, dans mon pays, je dois m'attendre à rester toute ma vie loin de Castelcicala, et je puis à peine espérer ce retour de la fortune. Mes opinions ont froissé le Grand-Duc et la vieille noblesse du pays, et maintenant que l'aristocratie y a repris un ascendant qu'il est probable qu'elle gardera, je n'ai rien à espérer. J'aurais volontiers essayé d'obtenir une Constitution pour le peuple de Castelcicala, mais cette seule idée est odieuse à ceux qui sont maintenant à la tête du pouvoir.
— Vous étiez, je crois, partisan du Prince de Castelci-
cala, qui est neveu du Grand-Duc régnant et l'héritier présomptif du trône? demanda Greenwood.
— Vous êtes bien informé ; mais, si le Pape et les Rois de Naples et de Sardaigne soutiennent l'aristocratie de Castelcicala, ce prince sera exclu de cet héritage et un étranger occupera le trône Grand-Ducal. En ce cas, le Prince sera exilé toute sa vie sans avoir même une pension pour le soutenir, tant la vieille aristocratie est irritée contre lui.
— Je crois que Castelcicala est un beau pays ?
— Un pays magifique, étendu, bien cultivé et productif. Il compte deux millions d'habitants; Montoni, la capitale, est une superbe ville de cent mille âmes ; les revenus du Grand-Duc montent à deux cent mille livres par année, et il n'est pas encore content.
— Et où est en ce moment le prince qui a risqué ainsi un trône pour le bonheur de ses compatriotes ? demanda Greenwood.
— C'est encore un secret, répondit le Comte, ses partisans seuls le savent.
— Je ne pousserais certainement pas l'indiscrétion jusqu'à entrer dans ces détails, si je ne m'intéressais à vous que je sais être un de ses amis les plus dévoués.
En ce moment la porte s'ouvrit et Lafleur entra, portant une lettre qu'il tendit à Greenwood, puis il se retira.
— Veuillez m'excuser, dit Greenwood au Comte. Puis ouvrant la lettre, il parut la lire attentivement. Après quelques moments, il reprit la parole.
— Cette lettre, dit-il, est de mon capitaliste : il me
donne à la fois de bonnes et de mauvaises nouvelles. Il fera l'emprunt, mais il ne peut réunir la somme avant trois mois.
— Alors, il y aura encore un retard de trois mois ? s'écria le Comte désappointé.
— Trois mois! qu'est-ce que cela?... moins que rien! répondit Greenwood, vous pouvez lire vous-même la promesse de mon ami.
En disant ces mots, il tendit au Comte la lettre qu'il avait écrite lui-même en contrefaisant son écriture, et à laquelle il avait apposé un faux nom.
Le Comte se leva et parut satisfait.
Il se leva pour partir.
— Demain soir, à sept heures précises, j'aurai le plaisir de venir vous rejoindre; dans quelques jours, vous le savez, je viendrai en ville avec ma famille pour passer quelque temps chez Lord Tremordyn.
— Alors, je serai assez hardi et assez présomptueux, dit Greenwood, pour tâcher de me faire agréer de mademoiselle Isabelle.
— A propos ! s'écria le Comte, j'ai oublié de vous apprendre l'infamie de ce Richard Markham, que j'ai reçu au sein de ma famille et traité comme un fils, comme un frère.
— Son infamie? fit Greenwood avec une surprise qui cette fois n'était pas feinte.
— Oui, l'infamie la plus atroce, lit le Comte; c'est un homme flétri par une condamnation pour faux.
— Impossible! dit Greenwood en éprouvant cette fois l'étonnement exprimé par sa physionomie.
— Ce n'est, hélas ! que trop vrai ; l'avant-dernière nuit il a engagé des voleurs à forcer ma maison, et il s'est vanté à ces mécréants de son intention de séduire ma fllle.
— Oh! non, non, dit Greenwood, vous avez été mal informé.
— Au contraire, je n'ai eu que trop de preuves irrécusables de ce que je vous dis; mais demain soir, je vous donnerai des détails.
— Dieu merci, se dit Greenwood, aussitôt que la porte se fut refermée derrière le gentilhomme italien, j'ai réussi à remettre ce Comte assommant à trois bons mois. On peut faire beaucoup de choses en trois mois, et si je peux m'assurer la fille, tout ira bien. Je pourrai lui servir une pension annuelle de cent cinquante livres et garder le capital. Mais ce reçu qu'il me demande... cette garantie... il me presse pour cela. 11 faut que je lui donne cette sécurité pour lui prouver mon bon vouloir, et puis neutraliser cette concession de ma part de la manière que j'ai déjà arrêtée! Quelle étrange histoire il m'a faite de Richard ! Ce malheureux paraît être victime de la plus étonnante combinaison de circonstances qu'on ait jamais vue, car coupable, il ne peut l'être. Oh! non, c'est impossible !
Les méditations de Greenwood furent interrompues par l'arrivée de Lord Tremordyn.
Ce gentilhomme était un gros homme, petit, trapu et d'une bonne nature. 11 possédait d'immenses terres et exerçait une influence considérable dans son comté, dont il
était lord-lieutenant, et il se vantait de pouvoir envoyer
six membres au Parlement, en dépit du bill de réforme.
Sa femme était alliée à une des familles les plus riches et les plus importantes de l'aristocratie, et c'est ainsi que Lord Tremordyn, sans talent, sans aucune connaissance acquise, sans rien qui pût le recommander, était arrivé à la pairie; mais il avait certains principes politiques dont il avait hérité en même temps que des biens de sa famille, et qu'il n'avait pas d'autres raisons de professer que parce qu'ils étaient ceux de ses ancêtres.
Lord Tremordyn, disons-nous, était un grand homme à la chambre des lords; il y parlait rarement, c'est vrai, mais il votait et disait aux autres comment il fallait voter : voilà en quoi consistait son pouvoir.
Quand il parlait, ses discours n'étaient qu'une suite épouvantable d'absurdités ; mais les secrétaires étaient trèsbons pour lui et ses discours n'étaient pas trop mauvais à la lecture : aussi, quand il les retrouvait imprimés, ne les reconnaissait-il plus.
Lady Tremordyn était un bas-bleu, elle s'entendait quelque peu à la politique et elle soufflait à son mari, à l'occasion, certaines idées qui auraient pu avoir de la valeur, s'il eût su les émettre dans un langage intelligible.
Quant au reste, Lord Tremordyn était un homme trèshospitalier, grandami de la bouteille ; il se croyait un excellent sportsman, parce qu'il avait des chevaux et des chiens et qu'il entretenait un agent occupé à lui tenir un livre de paris de courses ; il va sans dire qu'il y était presque toujours volé.
— Mon cher Lord, s'écria Greenwood en conduisant son noble visiteur jusqu'à une chaise, je suis enchanté de voir Votre Seigneurie si bien portante. Vous avez donc vendu Electric'dy? on me l'a dit hier au Tattersall.
— Oui, j'en ai eu un bon prix ; mais, j'y pense, mon cher Greenwood, il ne faut pas que j'oublie de vous remercier pour le Hoch ' que vous m'avez envoyé, il est délicieux !
— Je suis enchanté d'apprendre que Votre Seigneurie en est contente. Y a-t-il longtemps que vous avez vu Sir Rupert Harborough ?
— Mon sapajou de gendre? Je voudrais bien ne l'avoir jamais vu ! s'écria Sa Seigneurie, il a encore des dettes par-dessus ia tête. Mais je jure solennellement que je ne veux plus rien faire pour lui! pas la valeur d'un sou. Cécilia aussi est en guerre avec sa mère, et quand même elle n'y serait pas, c'est bien la dernière femme sur la terre qui consentirait à leur avancer un shilling.
— C'est bien dommage! bien dommage, fit Grenwood, paraissant se parler à lui-même.
Puis, après une courte pause, il ajouta :
— Vous ne devineriez jamais, mon cher Lord, pourquoi je désirais si particulièrement vous voir ce matin ?
— A propos, dans la partie liée entre Electricity et Galvanisme, nous sommes trois à quatre ; est-ce de cela?
— Non, cela n'était pas tout à fait pour cette raison, dit Greenwood en souriant : mais il y aura, dans quelques se-