‹ La taverne du diableChapitre 17 sur 24 · I . Vin du Rhin · texte numérisé non relu

I . Vin du Rhin

maines, un représentant à nommer pour Rottenborough : je le sais positivement.

— Oui, j'ai appris cela, observa Sa Seigneurie.

— Quant à présent, la chose est parfaitement secrète.

— Oui, profondément secrète, elle n'est connue que par les amis du membre, par moi et mes amis, vous et vos amis, ajouta le nobleman sans savoir ce qu'il disait et sans aucune intention d'ironie.

— Il y aura une réunion en février, un peu après la réunion des chambres, continua Greenwood, j'allais dire à Votre Seigneurie que je serais heureux de me présenter comme candidat.

— Vous, Greenwood ! vous êtes donc un homme politique ?

— Pas aussi profond ni aussi expérimenté que Votre Seigneurie ; mais je me flatte qu'aidé par les conseils de Votre Seigneurie...

— Lady Tremordyn n'y consentira jamais.

— Et avec l'approbation de Lady Tremordyn ?

— Elle ne la donnera pas. Elle voudra un homme de rang, de famille, et excusez- moi, Greenwood, quoique vous soyez assez riche pour un lord, bien élevé, habile, intelligent, mais avec tout cela, que diantre ! nous ne savons pas qui vous êtes.

— D'une excellente famille, mon cher Lord, s'écria Greenwood, et, bien que loin d'être égale à la vôtre, qui, je le sais, est la plus ancienne de l'Angleterre...

— Et d'Ecosse et d'Irlande aussi.

— Et d'Ecosse et d'Irlande et même d'Europe.

— Non, ça ne se peut pas, Greenwood, cela ne se peut pas, interrompit le nobleraan, je ferai n'importe quoi pour vous obliger, mais...

En ce moment Lafîeur entra.

— S'il vous plait, monsieur, dit le domestique français, le duc de Portsmouth a envoyé savoir s'il pouvait positivement compter sur monsieur pour dîner ce soir ?

— Mes compliments à sa Grâce, Lafleur, dit Greenwood affectant de méditer sur ce message ; j'aurai l'honneur de me rendre chez Sa Grâce à l'heure accoutumée.

— Très-bien, monsieur.

Et Lafleur partit.

— Après tout, reprit Lord Tremordyn, qui n'avait pas perdu un seul mot de ce message et de cette réponse, je crois que je puis essayer d'arranger l'affaire de Rottenborough pour vous. Vous avez de belles connaissances et elles font souvent plus de bien qu'une haute parenté : ainsi nous pouvons considérer la chose comme faite.

— Je suis profondément obligé à Votre Seigneurie, dit Greenwood avec le calme d'un homme qui n'avait jamais douté d'en arriver à ses fins. Vous le verrez, j'imiterai dans la chambre basse l'admirable conduite de Votre Seigneurie dans la chambre haute aussi bien que je le pourrai.

— Vous appuierez toujours, bien entendu, les mesures que je soutiendrai, et vous ferez de l'opposition quand j'en ferai.

— Oh ! cela coule de source ! Que deviendrait la société, où en serions-nous, grand Dieu ! si les communes n'obéis-

saient pas aux grands propriétaires qui nous font nommer.

— Ah ! oui, dit le nobleman en branlant la tête ; mais réellement, Greenwood, je ne vous savais pas aussi profond politique.

— Votre Seigneurie me fait beaucoup d'honneur, je sais ce que vaut la bonne opinion de Votre Seigneurie, dit Greenwood d'un ton humble et soumis. Puis, après un moment, il ajouta : — A propos, j'ai appris, que notre ami commun, le comte Altéroni, son aimable femme et sa charmante fille, doivent passer les premières semaines de l'année avec Votre Seigneurie et LadyTremordyn.

— Oui, nous tâcherons de nous amuser ; la fille du Comte doit choisir un mari parmi les jeunes nobles ou rejetons des grandes familles qu'elle rencontrera cet hiver à Londres.

— Ne savez-vous pas, milord, dit Greenwood en baissant la voix, que le comte Altéroni déteste le monde, n'êlesvous pas averti que ces dames n'ont accepté votre invitation qu'avec la certitude qu'elles jouiraient seulement de la société de Votre Seigneurie, de celle de Lady Tremordyn et de quelques amis ?

— C'est heureux que vous m'ayez dit cela, s'écria le nobleman, nous ne rirons pas du tout.

— Le Comte daigne m'honorer de sa confiance et de sa sincère amitié, dit Greenwood.

— Vous serez bien reçu en toute occasion ; vous n'avez pas besoin d'attendre d'invitation, je vous en fais une générale de vive voix.

— Que de remerciements ne dois-je pas à Votre Seigneurie !

Après avoir encore causé pendant quelque temps, le gentilhomme prit congé de Greenwood, plus enchanté de lui que jamais.

Aussitôt qu'il fut seul. Greenwood se laissa tomber sur un fauteuil et sourit complaisamment.

— Gagné sur toute la ligne ! se dit-il à lui-même. Je serai membre du Parlement, — la belle Italienne n'aura aucune chance de captiver quelque riche individu titré qui pourrait en devenir amoureux et l'emporter sur moi ; — j'aide plus obtenu une invitation générale pour la maison de Lord Tremordyn ! J'aurai donc souvent l'occasion de faire ma cour à cette beauté italienne.

Le valet français entra.

— Lady Cecilia Harborough est dans le salon, monsieur. Greenwood jeta l'écrin qui contenait les diamants dans

la poche de sa robe de chambre et se rendit à la pièce où cette dame l'attendait.

Lady Cecilia Harborough avait à peu près vingt-deux ans ; elle était fort belle et avait les cheveux châtains, les yeux bleus et les traits réguliers ; elle était admirablement faite, au point d'être un véritable modèle de grâce et de perfection.

Élevée au milieu des plaisirs et des élégances de l'aristocratie, elle n'avait pas ces principes solides qui forment la base de la vertu.

Si elle était restée fidèle à son mari; c'est parce qu'elle n'avait pas été fortement tentée, et si elle ne s'était pas en-

core lancée dans quelque intrigue, c'était tout simplement parce qu'elle n'avait pas encore rencontré une personne qui lui plût.

Ses passions étaient vives, et son tempérament sensuel ; c'est ainsi qu'elle était devenue une proie facile pour Harborough, et quand elle vit qu'à la suite de cet amour elle allait devenir mère, elle ne se repentit de sa conduite qu'à cause de la honte qu'elle en ressentait et non parce qu'elle avait dévié du sentier de la vertu.

Sa faute fut cachée par un prompt mariage avec son séducteur, une promenade sur le continent et la mort de l'enfant à sa naissance, de sorte qu'il n'y eut aucun scandale attaché au nom de Gecilia Harborough.

Greenwood ne l'avait pas fait attendre longtemps. Cecilia se leva, et, se précipitant à sa rencontre, elle dit:

— Oh! M. Greenwood, qu'allez-vous penser de moi, après la démarche imprudente que je fais en venant seule ici ?

— Je penserai seulement, madame, dit Greenwood en lui approchant un fauteuil, que vous me faites un honneur dont j'apprécie la portée.

— Mais pourquoi avoir insisté sur celte visite? Pourquoi n'êtes-vous pas venu vous-même chez moi? demanda-t-elle.

— Votre Seigneurie désire me consulter sur des affaires d'intérêt, et tout capitaliste reçoit des visites et n'en fait pas, quand elles n'ont pour but que les affaires.

— Je vous remercie pour cette excuse que vous donnez

à ma conduite. Je m'imaginais être coupable d'une grande imprudence et vous me rassurez.

Et un sourire se joua sur les belles lèvres de la patricienne.

— En quoi puis-je vous rendre service? vous voyez que je vous évite la peine de commencer un sujet désagréable.

— Bien, M. Greenwood, dit Cecilia avec une familiarité facile que nous montrons toujours à ceux qui sont les confidents de nos embarras pécuniaires, vous connaissez la déplorable position de Sir Rupert ; eh bien ! cette situation est en même temps la mienne. Nous sommes littéralement incapables de payer les dépenses de la semaine et les gages des domestiques. Je suis mal avec ma mère ; et mon père ne veut pas même m'avancer cinq livres.

— Votre Seigneurie sait bien que sir Rupert n'offre aucune garantie, et s'il en avait, c'est à peine si je consentirais à lui prêter de l'argent, car je sais que Votre Seigneurie profite rarement des fonds qu'il possède.

— Oh! cela est vrai, M. Greenwood, s'écria Cecilia; le croiriez-vous? jusqu'à mes diamants qui m'ont été enlevés... Sir Rupert s'en est défait.

— En un mot, il les a mis en gage.

— Oui, mais c'est si affreux à avouer, quand on pense qu'on suppose généralement que les pauvres seuls ont recours à de tels moyens, et que nous autres, gens du monde élégant, nous ne savons pas ce qu'on veut dire par prêteur sur gages. Oh ! que de faussetés! Quelle erreur!

— Oui, en vérité, dit Greenwood, les bijoux des grandes

dames de Londres ont tous été dans les mains du prêteur

qui a les vôtres.

Cecilia regarda Greenwood avec une profonde surprise, puis une idée subite lui traversa l'esprit, et elle ajouta :

— Mais Sir Rupert vous a donc parlé de tout ceci ?

— Oui.

— Savez-vous, continua Cecilia, que j'ai perdu les reconnaissances où les reçus? je ne sais pas comment vous appelez ces papiers que le prêteur a donnés lorsque Harborough a envoyé les diamants par un homme de confiance.

— Ces reconnaissances, Sir Rupert me les a repassées, je lui ai prêté hier cent livres dessus.

— Oh ! l'ingrat ! combien il est indigne de la moindre affection! s'écria Cecilia ; il savait dans quel besoin, dans quelle détresse je me trouvais, et il ne m'a pas seulement offert une guinée !

— En êtes-vous réduite à cette extrémité ? demanda Greenwood en se rapprochant de sa belle visiteuse.

— Pourquoi vous cacherais-je quelque chose, quand je viens vous consulter sur mes embarras ? dit Cecilia en laissant couler ses larmes. Je suis déshonorée ! Je ne puis paraître à la cour, ni dans aucune grande réunion sans mes bijoux. Je dois à la vieille Lady iMarlborough deux cent livres qu'elle m'a prêtées. Elle m'a écrit hier pour la sixième fois, en me demandant son argent. Elle me dit dans sa lettre qu'elle considère ma conduite comme peu digne d'une femme bien née. Si je ne la paye pas aujourd'hui, je serai perdue, bafouée, hors d'état de reparaître dans le monde.

— Vous feriez donc tous les sacrifices pour vous sortir de ces embarras? demanda Greenwood.

— Oh ! n'importe quel sacrifice ! Pour avoir huit cents ou mille livres, afin de dégager mes diamants et payer mes dettes les plus pressantes, Lady Marlborough, par exemple, je ferais n'importe quoi !

— Vous feriez tous les sacrifices ? Vous feriez n'importe quoi, madame? répéta Greenwood en s'échauffant. Cela veut beaucoup dire, et un fat impertinent comme moi, par exemple, pourrait prendre vos paroles à la lettre et être bien présomptueux dans ses demandes.

— Mon Dieu ! M. Greenwood, que voulez-vous dire ? s'écria Cecilia en rougissant, ma situation est si désespérée; je n'ai aucune garantie à offrir pour l'instant et je demande de l'argent. Il m'en faut. Dites-moi de m'aller jeter dans la Tamise dans un an jour pour jour, mais que j'aie de l'argent aujourd'hui, et je souscrirai à cet engagement. Si je pouvais me vendre au diable, comme Faust ! Je suis vraiment si malheureuse !...

— Puisque vous voilà dans le pays du roman et que vous parlez d'impossibilités, dit Greenwood, supposez un autre cas, supposez qu'un homme se jette à vos pieds, qu'il vous avoue son amour, vous demande le vôtre en retour, et vous offre sa fortune comme une preuve de la sincérité de son cœur.

— On ne trouve plus aujourd'hui de ces amants au cœur généreux, reprit Cecilia ; mais je vais répondre à votre question. Je suis portée à penser que je ne me montrerais

pas trop cruelle au tendre amant qui se présenterait d'une

façon si romanesque.

Greenwood prit la main de Cecilia, tomba à ses pieds et lui présenta l'écrin de maroquin rouge qui contenait les diamants.

— Ciel ! s'écria-t-elle, croyant que ce n'était là qu'une simple plaisanterie, que voulez-vous dire, M. Greenwood ? Assurément vous ne supposeriez pas le cas où vous seriez vous-même le principal acteur ?

— Permettez -moi de déposer mon cœur et ma fortune à vos pieds. Vous ne pouvez refuser maintenant, vous avez accepté, ce sont vos propres paroles qui m'ont rendu si hardi, si présomptueux!

— Ah ! M. Greenwood! s'écria la belle patricienne abandonnant sa main gauche à ce hardi admirateur, et prenant l'écrin de l'autre. Vous m'avez tendu un piège et je suis tombée dans vos filets.

— Vous ne devez pas hésiter, vous ne devez avoir aucun remords à retirer votre affection à un homme qui vous néglige pour la donner à un homme qui ne s'occupera chaque jour que de votre bonheur.

— Dieu merci ! vous ne voudriez pas que je quittasse mon mari! Oh ! je ne supporterais pas le scandale d'un enlèvement. Non, jamais! jamais !

— Je ne vous conseillerai jamais une semblable folie, dit Greenwood étonné lui-même de la facilité avec laquelle il remportait cette victoire ; il nous faut conserver les apparences dans le monde ; mais quand nous nous trouverons ensemble, oh! alors, nous pourrons être l'un à l'autre

comme si nous étions seuls au monde, comme si nous pouvions goûter toutes les joies et les douceurs de l'amour, sans crainte et sans danger.

— Oui, je serai à vous ainsi, je vous appartiendrai ! murmura Cecilia ; mais souvenez -vous que vous devez m'être fidèle , et que vous n'oublierez jamais le sacrifice que je fais et les risques que je cours en répondant à votre affection. Mais par-dessus tout, ne pensez pas mal de moi, ne me méprisez pas, j'ai besoin qu'on m'aime. Vous sympathisez à mes malheurs, vous comprenez ma détresse, vous m'offrez des consolations. Oh! oui, c'est vous que je dois aimer et vous m'aimerez aussi, n'est-ce pas ?

— Toujours ! répondit Greenwood.

Et il enlaça de ses bras la faible, mais charmante femme.

Une heure s'était écoulée.

Cecilia était partie plus riche d'argent, mais plus pauvre d'honneur, et Greenwood avait regagné son cabinet, l'éclat du triomphe au front et le sourire de la satisfaction sur les lèvres.

Lafleur entra.

— Tandis que monsieur était occupé, dit le valet, Sir Rupert Harborough est venu; il était pressé de vous voir. Je lui ai assuré que vous étiez sorti. Il a dit qu'il reviendrait dans une heure.

— Alors vous le recevrez.

Le valet s'inclina et sortit.

Greenwood se mit à écrire plusieurs lettres ayant rapport aux différentes affaires dont il s'occupait.

Il ne fut interrompu dans cette correspondance que par l'arrivée d'Harborough.

Avec quelle assurance, avec quel aplomb, le libertin reçut l'homme dont il avait attiré la femme dans un piège infâme !

— Vous excuserez mon instance à vous voir aujourd'hui, dit Rupert, qui vit au costume de Greenwood que celui-ci n'était pas sorti de la journée, mais je suis dans de tels embarras, que je ne sais réellement pas de quel côté me retourner.

— J'étais particulièrement occupé quand vous êtes venu tantôt, dit Greenwood, et vous savez que les domestiques répondent toujours en ces occasions: « Monsieur est sorti. »

— Le diable emporte les cérémonies ! s'écria Rupert. Voyez si vous pouvez faire quelque chose pour moi ; Lord Tremordyn m'a littéralement refusé etLady Tremordynest aussi avare que son mari, sans compter qu'elle s'est disputée avec Gecilia, ces jours derniers, et il n'y a rien à attendre de ce côté.

— Je ne puis réellement rien faire de plus pour vous dans ce moment, observa Greenwood ; dans peu de temps, je pourrai vous intéresser dans une bonne affaire, comme je vous l'ai dit il y a quelques jours, mais aujourd'hui... '

— Allons, Greenwood, interrompit le Baron, ne me trompez pas, je vous ferai une reconnaissance et je vous

rembourserai après la mort du vieux Lord, car il est certain qu'il me laissera quelque chose d'important.

— Oui, mais il peut le passer sur la tête de votre femme, de telle façon que vous ne puissiez rien y toucher.

— Supposez que Gecilia se joigne à moi pour la garantie.

— Ce serait encore insuffisant ; Lord Tremordyn peut laisser à Sa Seigneurie l'usufruit, sa vie durant, sans qu'elle puisse toucher au capital.

— Alors, que diable puis-je faire? s'écria le Baron ; indiquez-moi un moyen, un plan, faites ce que vous voudrez, mais ne me refusez pas votre secours.

Greenwood réfléchit pendant quelques minutes, mais cette fois sans affectation.

Il fut frappé de l'idée qu'en prenant certains arrangements il pourrait tenir le Baron en son pouvoir et en même temps lui prêter de l'argent à un intérêt énorme.

— Vous le voyez, dit-il, vous n'avez pas la moindre garantie à m'offrir.

— Pas la moindre, je n'en connais aucune, si vous ne voulez pas de ma reconnaissance.

— Le seul moyen que je trouve pour le moment est celui-ci, dit Greenwood ; obtenez de Lord Tremordyn son acceptation pour une lettre de change de quinze cents livres à trois mois, et je vous prêterai sans retard mille livres dessus.

— Une acceptation de Lord Tremordyn î Êtes-vous fou, Greenwood?

— Non, je suis parfaitement sain d'esprit et on ne peut

plus sérieux : vous pouvez être bien sûr que je n'irai pas chez lui pour lui demander si c'est bien son acceptation, pas plus que je ne mettrai la lettre de change en circulation. Elle restera dans mon portefeuille jusqu'à l'échéance, et alors, si vous ne pouvez pas la payer...

— Eh bien, alors?... dit le Baron timidement et comme s'il respirait avec difficulté.

— Eh bien ! vous la feriez renouveler, voilà tout, reprit Greenwood.

— Je vous comprends, je vous comprends, ça sera fait. Quand vous reverrai-je?

— Je ne sortirai pas avant une heure.

— Alors je reviendrai cette après-midi.

Et le baron partit pour imiter la signature de Lord Tremordyn sur une lettre de change de quinze cents livres.

— Je vais le tenir enchaîné, se dit Greenwood quand il fut seul. Ce billet sera continuellement suspendu sur sa tête ; s'il découvre mon intrigue avec sa femme, il n'osera pas en ouvrir la bouche, et quand je serai fatigué de cet amour, quand je ne tiendrai plus à la belle Cecilia, j'obtiendrai l'entier payement de la somme, avec les intérêts de Lord Tremordyn lui-même; car Sa Seigneurie ne voudra pas laisser ruiner et déshonorer son gendre pour quinze ou seize cents livres.

La porte s'ouvrit encore et Lafleur de nouveau.

— Monsieur, dit-il , une personne qui ne veut pas donner son nom sollicite de vous un moment d'entretien.

— Quel genre d'homme est-ce ?

— Très-pâle et très-maigre, de taille moyenne, bien mis, il peut avoir quarante ans.

— Je ne sais pas qui ça peut être, faites monter. Lafleur sortit et revint annoncer Stephens. Greenwood le considéra pendant quelques instants,

comme s'il essayait de se rappeler à qui appartenait cette tète pâle et fatiguée; car, bien que Stephens eût gagné beaucoup en changeant d'habits, grâce à l'argent d'Élisa, il conservait sur son visage la trace de grandes souffrances de corps et d'esprit.

— Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il avec un pâle sourire.

— Stephens!... Est-ce possible?... s'écria Greenwood profondément surpris.

— Oui, c'est moi ; il n'est pas étonnant que vous ne m'ayez pas reconnu tout de suite. Si je n'étais pas si changé, je n'oserais pas ainsi me risquer en plein jour.

— Ah! je comprends, vous vous êtes évadé?

— Je me suis échappé du lieu de déportation, cela est vrai, et sans un ange descendu du ciel, je serais mort de faim la nuit dernière. Cet être généreux qui m'a secouru, c'est Élisa Sydney.

— Élisa Sydney ! s'écria Greenwood ; elle vous a reçu avec bonté ?

— Elle m'a nourri et donné de l'argent pour me vêtir et me loger; de plus, elle m'a promis de me fournir les moyens de passer en Amérique, je dois retourner chez elle ce soir et recevoir la somme nécessaire.

— Et elle vous a dit que je demeurais ici ? demanda Greenwood.

— Oui, je pensais que vous pourriez m'aider à me refaire une position dans le Nouveau-Monde ; je n'aurai en arrivant là que peu d'argent et pas d'amis, peut-être pourrez-vous me procurer des lettres de recommandation pour quelques négociants de New-York.

— Je puis vous être utile, dit Greenwood en pensant à un plan qui venait d'éclore dans son esprit et qui n'était vieux que de cinq minutes. Oui, je le crois... mais ne vaudrait-il pas mieux pour vous d'emporter quelques centaines de livres dans votre poche? Comment pourrez -vous commencer les affaires aux États-Unis sans un capital quelconque?...

— Indiquez-moi un moyen de me procurer ces quelques cents livres, et je n'oublierai jamais ce service.

— Et peut-être ne serez-vous pas trop difficile sur la manière de vous le procurer? demanda Greenwood en examinant le forçat d'une singulière façon.

— Ma situation est trop désespérée pour me permettre de m'arrêter à des bagatelles, répondit Stephens sans trembler sous un regard qui semblait lire dans son âme.

— Nous nous comprenons. J'ai de l'argent et vous en avez besoin ; vous êtes un forçat en rupture de ban et en mon pouvoir... Je puis vous sauver et vous servir... ou vous ruiner et vous écraser pour toujours.

— Dans tous les cas vous parlez franchement, observa Stephens avec amertume. Essayez d'abord des promesses ;

si elles ne réussissent pas, il sera toujours temps d'employer les menaces.

— Je voulais seulement vous faire comprendre votre véritable position vis-à-vis de moi, dit Greenwood doucement.

— Maintenant je ne comprends que trop, vous voulez obtenir de moi quelque service d'une nature particulière... N'importe ce que cela puisse être... en un mot, j'accepte le marché.

— La chose concerne Élisa Sydney.

— Élisa !... s'écria Stephens avec crainte.

— Oui, je l'aime et elle me hait : il faut donc que je satisfasse deux passions à la fois : ma vengeance et mes désirs.

— Impossible ! ce ne sera jamais moi qui ferai réussir ces projets.

— Très-bien !

Greenwood se dirigea vers la sonnette.

— Qu'allez- vous faire? demanda Stephens alarmé.

— Ordonner à mon domestique de livrer un forçat à la justice.

— Misérable ! oseriez-vous ?

— Oui, parfaitement.

Greenwood mit la main à la sonnette.

— Oh ! non, non, cela ne peut pas être !... Parlez... je ferai ce que vous m'ordonnerez.

Greenwood retourna à sa place.

— Je veux posséder Élisa Sydney, et vous serez mon

instrument, dit-il avec son indifférence ordinaire. Vous devez retourner chez elle ce soir...

— Oui, mais je veux un compère...

— Silence, ce soir je suis engagé et demain soir aussi... Après-demain je serai libre... Vous trouverez quelque prétexte pour retarder votre départ, et vous ferez en sorte de passer la soirée d'après-demain avec Élisa Sydney... Pouvez-vous me le promettre?...

— Oui, certainement, mais je vous en prie...

— Assez !.. Vous trouverez le moyen d'éloigner la fidèle Louisa et vous m'ouvrirez la porte de la villa à minuit, le soir en question.

— Vous n'en viendrez jamais à vos fins, dit Stephens avec chaleur. Si vous parvenez à vous introduire dans sa chambre, elle se tuera ou vous tuera plutôt que de se soumettre à vos désirs !

— Il faut qu'elle dorme... qu'elle dorme profondément, dit Greenwood en baissant la voix et en regardant Stephens d'une manière significative.

— Mon Dieu! quelle atrocité!... fit Stephens dont les traits exprimaient l'horreur.

— Peut-être préférez-vous la déportation et les misères de l'île de Norfolk, dit Greenwood en raillant.

— Non, plutôt la mort ! fit Stephens en se frappant le front avec la main.

Greenwood s'approcha de lui et lui dit quelques mots à l'oreille.

Stephens écoutait en silence, et lorsque le financier eut fini, il lui donna son assentiment en inclinant la tête.

— Vous comprenez comment il faudra agir? dit Greenwood à haute voix.

— Parfaitement.

Puis Stephens partit.

A peine avait-il quitté la maison que Rupert Harborough revint.

Le Baron était d'une pâleur mortelle et tremblait violemment.

Greenwood affecla de ne pas remarquer son émotion, et il reçut la lettre de change que le Baron lui présentait, avec indifférence, comme s'il concluait une transaction parfaitement légitime.

Ayant lu le titre il tendit une plume au Baron, afin que celui y mît son endos.

Le Baron signa la fausse lettre de change avec une résolution désespérée.

Greenwood enferma la lettre de change dans son pupitre et fit un bon de mille livres sur son banquier, puis il le tendit au Baron.

Ainsi se termina cette négociation.

Quand le Baron fut parti, M. Greenwood sonna son valet Lafleur, et lui dit :

— Vous n'avez pas à vous occuper de prendre des renseignements sur mademoiselle Sydney de Clapton ; — il n'y a rien de changé aux ordres que je vous ai donnés relativement à M. Markham , — ayez soin de ne pas manquer de faire venir ici demain soir à neuf heures le nommé Gracksman.

Greenwood ayant ainsi terminé ses affaires du matin,

prit place devant un délicieux luncheon servi avec toute l'élégance possible, puis il alla s'habiller pour faire ensuite sa promenade au parc.

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