LA GARANTIE
A sept heures du soir, le lendemain du jour où nous avons vu Greenwood conduire ses nombreuses machinations, le comte Altéroni se rendit à Spring Gardens, et il fut introduit dans un salon meublé avec un grand luxe.
Ce fut Greenwood qui le reçut.
Le comte était cependant le seul de tous les visiteurs du financier qui ne parût pas ébloui par l'apparence de richesse et de luxe qui régnait autour de lui.
Le gentilhomme italien remarqua ces indices d'une grande fortune et les considéra comme la preuve de l'heureuse position de Greenwood dans le monde; mais en dehors de cette considération, il ne parut ni étonné ni frappé d'admiration à la vue des splendeurs et de la somptuosité de l'hôtel.
En effet, la maison de Greenwood avec ses décorations et son ornementation magnifique, ses meubles de prix et son brillant étalage d'argenterie, n'était qu'une chaumière,
comparée au palais que le Comte possédait à Mantoni, capitale du Grand-Duché de Gastelcicala.
Greenwood et le Comte n'avaient échangé que peu de mots quand on vint annoncer que le dîner était servi.
Le repas, quoique préparé pour le maître de la maison et son hôte seulement, était remarquable par sa magnificence.
Tout le luxe que Londres peut procurer était déployé sur la table.
A huit heures et demie, le clerc de l'avoué de Greenwood arriva.
On le fit entrer dans la salle à manger.
II apportait avec lui un acte par lequel Greenwood s'engageait à garantir au comte Altéroni la somme de quinze mille livres que ce dernier avait placée dans ses mains pour être employée dans une entreprise de paquebots à vapeur; Greenwood reconnaissait sa responsabilité envers le Comte de la somme ci-dessus, que la Compagnie réussît ou non, car il avait été primitivement convenu que lui, Greenwood, supporterait tous les risques de l'entreprise, attendu qu'il resterait chargé de sa direction.
Cet acte fut signé par George M. Greenwood, certifié par le clerc de l'avoué, et remis au comte Altéroni.
Le clerc se retira.
Greenwood fit déboucher une bouteille du meilleur bourgogne de sa cave et vida son verre à la santé d'Isabelle.
A peine eut-il achevé de porter ce toast, que Lalleur entra et dit :
— Un courrier porteur de dépêches vient d'arriver de Paris à l'instant et demande à parler à monsieur. Je l'ai fait entrer dans le cabinet.
— Très-bien, s'écria Greenwood, qui prit tout à coup un air effaré, voulez-vous bien m'excuser, Comte, pour quelques minutes.
— Je vais prendre congé de vous, puisque probablement vous êtes pressé, répondit le gentilhomme.
— Au contraire, restez, je vous prie. Je ne serai qu'un instant, s'écria Greenwood ; et il faut que nous vidions une autre bouteille ensemble avant que je vous permette de me quitter.
Le Comte se laissa convaincre et Greenwood gagna son cabinet, sachant bien qu'au lieu d'un courrier de Paris il allait trouver Cracksman.
Il ne se trompait pas.
Tom était très-confortablement assis dans un fauteuil près du feu ; H regardait autour de lui et se demandait, entre autres choses, où le maître de la maison mettait son coffre-fort.
— C'est vous qu'on nomme Cracksman, je crois? dit Greenwood en fermant avec soin la porte derrière lui.
— Oui, monsieur, c'est mon nom jusqu'à ce que j'en aie un meilleur, répondit le coquin.
— Vous êtes peut-être surpris que je vous aie fait venir ici ; mais j'ai besoin que vous me rendiez un service cette nuit même, et pour ce service je vous payerai généreusement.
— Quel genre de service? demanda Cracksman en lançant un regard perçant sur Greenwood.
— Un vol sur la grande route.
— Bien, c'est assez clair; mais dites-moi comment vous me connaissez et comment vous avez pu me dénicher, car qui m'assure que vous ne voulez pas me mettre dans l'embarras.
— Je vais vous répondre naïvement et franchement. Il y a quelques années, quand je vins pour la première fois à Londres, j'étais résolu à faire connaissance avec toutes les classes de la population de la grande ville, hautes et basses, vertueuses et criminelles. En plusieurs occasions je me suis revêtu d'habits d'ouvrier et j'ai visité toutes les maisons suspectes et tous les bouges, entre autres le Puits au Gin de Saffron Hill. C'est là qu'on me fit faire votre connaissance, le propriétaire de l'endroit me vanta votre adresse, votre audace et votre bonheur de dépister la police.
— Dieu me damne! voilà qui est singulier. Une autre personne m'a trouvé ce matin de la même manière et a réclamé comme vous mes petits services, mais ce n'est que pour demain soir ; cependant, je ne parle jamais à l'un de ce que je vais faire pour l'autre : vous ce soir, lui demain ! Après tout, le propriétaire de la baraque est un fou d'avoir tant causé. Comment savait-il que vous n'étiez pas un mouchard déguisé?
— Parce que je lui ai dit que je voulais simplement connaître la vie sous toutes ses faces : j'étais si jeune alors qu'on ne pouvait pas me croire dangereux. J'ai fait de ces petites tournées-là de temps en temps, et il n'y a que quel-
Les deux gentlemen vidèrent encore une bouteille de bourgogne.
Singulière habitude, dira-t-on ; mais c'est ainsi.
Greenwood s'anima et causa avec plus d'entrain et d'esprit que do coutume, et en vérité, le comte pensa que jamais il n'avait trouvé son hôte plus agréable ni aussi causeur.
A onze heures précises on annonça le cabriolet du Comte ; et le gentilhomme partit en emportant la conviction que, dans les circonstances actuelles, Greenwood était le meilleur parti qui pût se présenter pour sa fille.
Aussitôt que le Comte fut sorti, Greenwood sonna pour demander ses pantoufles et sa robe de chambre ; il se rapprocha du feu et ordonna à Lafleur de lui préparer un bol de punch à l'ananas.
Ce breuvage excitant et un excellent cigare de la Havane aidèrent Greenwood à passer le temps de la manière la plus douce et la plus agréable; et c'est ainsi qu'en regardant la pale fumée du cigare qui montait en spirales jusqu'au plafond, il se mit à rêver.
— J'ai commencé ma carrière sans un shilling et à un âge où je n'avais aucune expérience ni du monde, ni de ses vices... Que suis-je maintenant?... Je possède soixante mille livres!... Il y a quelques années je couchais dans les tavernes où je payais huit pence par nuit pour mon lit, je déjeunais pour trois pence et demie, je dînais pour dix pence et jesoupais pour deux. Maintenant, les raretés des quatre parties du monde viennent à chaque repas tenter mon goût et réjouir mon palais. Au commencement de ma
carrière, mes affaires n'étaient que de petites friponneries ; maintenant rien qu'avec mes cartes je gagne plus de mille livres au piquet. Je me souviens d'avoir une fois acheté un habit douze shillings dans Holliwell Street ; aujourd'hui il n'y a pas un tailleur du West End qui ne se trouve heureux de faire crédit à George Greenwood ; mon argent me procure toutes sortes de jouisances et de plaisirs : je puis maintenant donner mille livres à la femme qui, tille d'un pair et femme d'un baron, se jette dans mes bras. Une seule de mes entreprises me rapporte dix fois cette somme. Et Isabelle, la charmante Isabelle, sera ma femme ; elle ne m'apportera pas de dot; c'est vrai, puisque j'ai obtenu d'avance toute la fortune de son père : mais je serai fier de présenter une femme aussi jolie, la fille d'un Comte, ayant une grande lignée d'ancêtres, dans cette sphère fashionable à laquelle je vais désormais appartenir. Je serai membre du Parlement. Lord Tremordyn me fera avoir une baronnie quand il en sera temps ; puis la pairie n'est pas placée tellement haut qu'on ne puisse y atteindre ! Ah! avec une couronne sur mon front et Isabelle à mon côté, je puis conduire mon char à.,.
A ce moment Lafleur entra et tendit une lettre à son maître.
Greenwood l'ouvrit et lut ce qui suit :
« J'ai fait jusqu'à prosent tout ce que vous m'avez ordonné ; » Louisa va partir cette après-midi pour Birmingham, après avoir » reçu une lettre qui lui annonce que sa sœur esta la mort dans » cette ville. J'ai, de plus, trouvé une excuse relativement à la » date du départ du paquebot de Liverpool pour New- York, ce
» qui me permet de rester à Londres sans faire naître les soup- » çons d'Élisa. Je passerai la soirée de demain avec elle. Vous » pouvez compter que vous entrerez à minuit. »
Greenwood comprit parfaitement le contenu de ce billet sans signature, ce qui contribua à augmenter la joie que ses succès répandaient dans son cœur.
Les heures s'écoulaient ; enfin, minuit sonna et tous les domestiques, à l'exception de Lafleur, furent envoyés coucher.
Les cigares, le punch et les douces réflexions dans lesquelles était plongé le financier contribuèrent à lui faire passer le temps assez rapidement.
Une heure sonna, et il ne s'était pas ennuyé une seconde ; il n'était en proie à aucun doute, à aucune anxiété, comme auraient pu l'être d'autres hommes ; il était certain que ses désirs seraient accomplis et il était par conséquent aussi tranquille que si leur réussite eût été un fait accompli.
La pendule sonna deux heures ; un coup léger fut frappé à la porte; Lafleur alla ouvrir et quelques moments après il faisait entrer Gracksman dans la chambre où son maître veillait.
— C'est fait, monsieur, dit le digne coquin, aussitôt que Lafleur eut refermé la porte.
— Et pas de violence, j'espère? fit Greenwood.
— Pas la moindre, nous avons été doux comme des agneaux. Nous avons fait rouler le petit groom dans le fossé qui borde la route : quant au gentleman, je lui ai
seulement donné une petite tape sur la tête avec la crosse de mon pistolet, rien que pour le faire tenir tranquille. Mais j'ai fait cela moi-même pour être bien certain de la délicatesse du coup.
— Vous ne l'avez pas assassiné, au moins ? ditGreenwood avec un mouvement d'horreur.
— N'avez aucune crainte, il n'a été qu'un peu étourdi, vous pouvez m'en croire, mais voici les papiers que nous avons trouvés sur lui : quant à sa bourse, elle ne contenait que quelques livres.
Greenwood prit les papiers, et d'un coup d'oeil il s'assura que l'acte qu'il venait de donner quelques heures auparavant, pour garantir les quinze mille livres placées chez lui par le comte Altéroni, se trouvait entre ses mains.
— Vous êtes sûr, dit-il avec une certaine inquiétude, qu'il n'y a aucun danger à craindre de ce coup?...
— Du danger! je sais par expérience quel genre de coup il faut donner pour casser un membre, pour étourdir ou pour tuer roide. Je veux perdre ma réputation, s'il résulte le moindre mal du coup que j'ai donné ce soir.
— Espérons que vous ne vous trompez pas.
Puis, tirant sa bourse de sa poche, Greenwood compta quarante souverains en ajoutant :
— Cela complète les cinquante guinées promises. Cracksman mit l'argent dans son sac et prit congé de
Greenwood en lui témoignant le désir de conserver sa pratique pour l'avenir.
Aussitôt qu'il fut parti, Greenwood jeta au feu l'acte qu'il venait de se procurer à l'aide d'un crime infâme.
Quand il fut entièrement consumé, il examina les autres papiers.
C'étaient principalement des lettres écrites en chiffres au comte Altéroni et portant le timbre de la poste de Montoni (Castelcicala) ; le reste n'était que des notes sans la moindre importance.
Greenwood, incapable de déchiffrer ces lettres et considérant qu'elles ne devaient traiter que de politique qui ne l'intéressait guère, s'empressa de jeter le paquet tout entier dans le feu.
Puis il alla se coucher et dormit aussi profondément que si sa journée eût été employée à des actes de vertu.
Vers huit heures du matin, il reçut la lettre suivante de Richmond :
« Mon cher M. Greenwood,
» Comme je retournais chez moi hier soir, j'ai été attaqué » tout à coup par trois misérables qui se tenaient cachés dans » un endroit sombre et solitaire de la route... Un de ces co- » quins m'a étourdi d'un coup de crosse de pistolet et a jeté » mon groom dans un fossé : heureusement nous n'avons été » blessés ni l'un ni l'autre. Les voleurs m'ont dépouillé de tout » ce que j'avais sur moi, ma bourse qui contenait environ trente- » quatre souverains et tous mes papiers, parmi lesquels se trour> vait la garantie que j'avais reçue de vous quelques heures au- » paravant ; peut-être pourrez-vous m'en procurer un dupli- » cata. Je ne crois pas qu'il vaille la peine de faire du bruit de
» cette affaire, attendu que, par suite de l'obscurité, il me se- 9 rait littéralement impossible de reconnaître ces misérables. » Votre très-dévoué, » Altérom. »
— Dieu merci ! il n'y arien à craindre de ce côté! s'écria Greenwood après avoir parcouru cette lettre; il n'est pas blessé et il ne cherchera pas à connaître les coupables. Quant à lui rendre une copie de l'acte, je puis prendre tout mon temps pour cela et il n'osera pas me presser comme il l'a fait pour le premier, sans compter qu'il prendra en considération ma bonne intention de lui avoir donné celui qu'il a perdu! Allons!... j'ai obtenu quinze mille livres sans beaucoup de peine. J'ai jeté de la poudre aux yeux de ce comte et je conserve sa confiance. Et cette aimable fille, la belle Isabelle, avec ses grands yeux noirs, ses cheveux plus noirs encore, sa charmante lèvre rose et sa taille de sylphide! Je conduirai à l'autel cette charmante vierge italienne dont les regards seuls me donnent un avant-goût du paradis... Tout me réussit, le succès ne m'abandonne pas : et ce soir... ce soir... je serai vengé et j'aurai triomphé de cette ûère beauté de la villa.