LE NARCOTIQUE
Le service d'Élisa se composait seulement de Louisa et d'une jeune fille de campagne d'environ seize ans.
Elle n'avait plus ni chevaux ni chiens, comme l'y avait obligée Stephens pendant le temps de son déguisement, avant sa condamnation ; elle n'avait conservé aucun domestique mâle, si ce n'est un vieux jardinier qui demeurait dans une maison voisine.
Une fausse lettre avait forcé Louisa à partir pour un long voyage : aussi le principal obstacle aux projets formés contre la tranquillité et l'honneur d'Élisa était donc éloigné.
A dix heures du soir, le jour fixé pour la perpétration du crime, la servante apporta le plateau sur lequel était placé le souper, dans la salle à manger où se trouvaient Élisa et Stephens; après avoir mis le couvert et servi un excellent repas, elle se retira en déposant deux carafons sur la table.
Stephens avait l'air très-calme, si l'on considère le rôle qu'il allait jouer envers une femme dont la vue seule aurait
M suflire pour détourner la main d'un ennemi et attirer la sympathie du scélérat le plus endurci.
Elle avait déjà tant souffert par lui ! et malgré cela elle lui avait pardonné et tendu une main secourable dans son affreuse détresse.
Elle avait le caractère le plus généreux, le plus noble et le plus confiant...
Hélas ! toutes ces considérations n'auraient-elles pas dû toucher cet homme ?
Il avait reçu d'Élisa les cent livres qu'elle lui avait promises ; avec cette somme il aurait pu gagner l'Amérique et conserver encore quelque argent, mais il avait résolu d'y ajouter les deux cents livres que Greenwood lui promettait.
Bien que calme il avait l'air pensif.
— Vous paraissez malheureux ? dit Élisa en voyant l'air soucieux de son convive, assurément vous ne devez pas regretter de voir le jour où vous quitterez un pays qui ne vous offre aucune sécurité .
— Et cependant le pays dont vous parlez est celui qui m'a vu naître, et quand une fois je l'aurai quitté, je ne puis espérer le revoir jamais.
— Oui, il est pénible de dire un adieu éternel à sa patrie, et pourtant on s'attache difficilement à l'esprit égoïste de l'Angleterre. Depuis que j'ai recouvré ma liberté j'ai passé presque tout mon temps à lire, et je suis outrée d'apprendre, par les informations diverses que j'ai recueillies, que l'Angleterre est le seul pays civilisé où l'on meure littéralement de faim ; c'est même un événement si fréquent,
qu'actuellement on ne le remarque plus et qu'il n'excite même plus d'épouvante. Il y a quelque chose de radicalement injuste dans ce système de société où toute la richesse se trouve dans les mains de quelques-uns, quand des milliers de créatures souffrent de la misère.
— Alors vous quitteriez l'Angleterre sans regrets?
— Pour moi, je déteste un pays où la pauvreté et les privations ont pris une telle extension et où quelques-uns seuls regorgent de tout. Souvent je regarde de ma fenêtre cette puissante cité qui s'étend au loin et qui devient chaque jour plus immense, comme si plus tard elle devait envahir toute l'Angleterre. Je la regarde le matin à l'heure où ce nuage éternel s'élève un instant au-dessus de son front, et en remarquant ces mille clochers, ces innombrables toits qui touchent presque aux nues, je me sens oppressée par la pensée de la misère hideuse, du malheur agonisant, de l'effroyable chagrin, qui déciment les enfants de cette vaste Babylone.
— Et croyez-vous les autres grandes villes de l'Europe exemptes de ces maux?
— Certainement, non. Mais si à cette heure une personne mourait de faim à Paris, la population tout entière se soulèverait d'épouvante. Avec toutes nos lois sur les pauvres, il y a plus de misère réelle dans ces îles que dans aucun autre pays de la terre, sans même en excepter les myriades d'êtres vivants qui pullulent sur les rivières de la Chine.
— Ce sujet vous trouble parce que vous le prenez trop à cœur ! buvez un peu, cela vous remettra.
Stephens remplit les deux verres avec du Porto, et presque au même instant il s'écria :
— Comme la lampe éclaire mal ce soir !
Puis, faisant semblant de lever la mèche, il la baissa et la lampe s'éteignit.
— Comme je suis maladroit? s'écria-t-il.
Et pendant qu'Élisa se hâtait de rallumer la lampe, il versa dans un des verres quelques gouttes d'une liqueur contenue dans une petite fiole.
La lampe éclairait de nouveau, et Élisa avait repris sa place.
Stephens lui tendit le fatal verre en disant :
— Puisse la santé et le bonheur vous être conservés, et puisse Dieu récompenser votre générosité envers moi.
Ces mots ne s'arrêtèrent pas dans sa gorge...
— Et vous, puissiez-vous réussir dans un autre climat ! s'écria Élisa du fond du cœur.
Elle avala alors une partie du contenu de son verre.
Les traits de Stephens n'éprouvèrent aucune altération lorsqu'elle but le narcotique; il contemplait sa belle figure avec autant de calme que s'il venait de lui administrer une potion qui dût l'embellir et ajouter à son bonheur et à sa santé.
— Ou mon goût me trompe, dit Élisa en remettant son verre à demi vide sur la table, ou ce vin a quelque saveur que je ne définis pas bien.
— Non, il est excellent.
— Je bois si peu que je ne m'y connais guère. L'eau pure est ma boisson favorite.
-~ On considère comme un mauvais présage de laisser à moitié plein un verre avec lequel on boit à la santé de quelqu'un qui va traverser l'Océan.
— En ce cas, répondit Élisa en souriant, je vais calmer vos craintes superstitieuses,
Et elle vida son verre.
Une demi-heure se passa en conversation : Élisa sentait un irrésistible assoupissement s'emparer d'elle ; elle essayait de lutter, mais en vain, et elle serait tombée endormie si Stephens ne s'était précipité pour la soutenir.
Il sonna la servante.
— Votre maîtresse n'est pas bien, elle s'est plainte toute la soirée et elle est maintenant tout à fait endormie. Je vais vous aider à la porter jusqu'à sa chambre.
Stephens et la servante portèrent la jeune femme dans son boudoir.
L'ayant posée sur son lit, Stephens laissa la servante la déshabiller et descendit rapidement l'escalier ; il ouvrit la porte d'entrée avec précaution et siffla.
Deux hommes sortirent alors de l'obscurité et se glissèrent dans le vestibule.
Stephens les conduisit dans une chambre de derrière et leur donna la clef pour qu'ils pussent s'y enfermer.
Il retourna ensuite dans la salle à manger et attendit tranquillement l'arrivée de Greenwood.
Minuit sonna enfin.
Un coup frappé doucement à la porte avertit Stephens.
Il alla ouvrir à Greenwood.
Ils revinrent ensemble dans la salle à manger.
— Vos désirs ont été exécutés en tous points, Élisa est en votre pouvoir : donnez-moi ma récompense, car je suis pressé de quitter une maison où ma préseuce aura été si funeste.
Et cet homme ne semblait ni effrayé, ni frappé d'horreur à la pensée de la nature infernale du crime pour lequel il demandait sa récompense.
— Vous m'attendrez cinq minutes, dit Greenwood. Et il quitta la chambre.,
A l'expiration de cet intervalle, il revint ; ses yeux avaient une expression de triomphe.
— C'est bien ! vous ne m'avez pas trompé, dit-il d'un ton joyeux ; je viens de la voir endormie d'un profond sommeil, étendue sur son lit, comme une belle statue de la volupté... la lumière de la lampe éclaire sa royale beauté... l'atmosphère de sa chambre est douce, chaude et parfumée... de pareils charmes valent un royaume... Elle est à moi ! elle est à moi !... Voilà votre récompense.
Greenwood tendit un billet de banque à son complice ou plutôt à son instrument, et Stephens partit.
Mais en passant dans le vestibule, il jeta sous le tapis qui couvrait l'escalier une lettre adressée à Élisa Sydney.
Quand Greenwood se vit seul, il commença à marcher à pas précipités dans la salle à manger, afin de réjouir son imagination à l'idée du triomphe auquel il touchait presque.
— Oui, elle est à moi, disait-il*. Elle est à moi... aucun pouvoir sur terre ne peut maintenant me la ravir... Je vais enfin triompher de cette lière et hautaine beauté... Quand
demain elle s'éveillera dans mes bras, elle cherchera son poignard eftilé sous son oreiller, il n'y sera plus... Elle étendra le bras pour sonner, le cordon sera coupé... Alors elle pourra crier, pleurer, prier; s'emporter, je me rirai de sa douleur, ses yeux seront encore plus beaux mouillés de larmes !... Elle sera ma maîtresse, elle qui a refusé d'être ma femme !... Oh! quel triomphe!...
Il s'arrêta, remplit un verre de vin et l'avala d'un trait.
— A ma victoire!... maintenant, aux fruits de mes intrigues!... Mais attendons encore un peu... Est-il réellement vrai qu'Élisa vase trouver dans mes bras... qu'elle est en ce moment en mon pouvoir?... Oui, c'est vrai... trèsvrai, et je ne veux pas tarder plus longtemps...
En disant ces mots, il quitta la salle à manger et traversa le vestibule en se dirigeant vers l'escalier.
Il allait monter au boudoir.
Il posait déjà son pied sur la première marche, quand il fut violemment saisi par derrière et immédiatement bâillonné avec un mouchoir.
En tournant la tête dans un vain effort pour échapper à l'étreinte qui le surprenait, il rencontra la face deCracksraan à la lueur de la lampe suspendue dans la salle à manger.
— Diable ! s'écria le bandit à voix basse et d'un ton étonné, voilà qui est drôle, nous avons travaillé hier pour vous, et aujourd'hui nous travaillons contre vous ! Mais ça ne fait rien, nous devons remplir nos engagements, quels qu'ils soient. Je puis cependant vous dire pour votre propre satisfaction que nous ne voulons pas vous faire de mal, tenez-vous tranquille, et ça ira tout seul.
— Qu'est-ce que cela veut dire, Tora? dit le Résurrectionniste; est-ce que tu connais cet individu?
— C'est celui auquel nous avons eu affaire hier soir, qui nous a envoyé sur la route de Richmond, répondit Cracksman.
— Ah! il a beaucoup d'argent, celui-là, nous pouvons peut-être faire un meilleur marché avec lui qu'avec Stephens.
— Oui, nous en reparlerons ; ainsi donc, viens, j'ai mon plan tout prêt.
Greenwood fit comprendre qu'il désirait parler, mais les deux coquins le firent sortir au plus vite de la maison.
Ils le conduisirent à travers champs jusqu'à une grange déserte, à peu près à un mille delà villa.
Pendant la route, ils causèrent ensemble dans un langage inintelligible pour le captif, qui était toujours bâillonné.
Us semblaient différer d'opinion sur la conduite qu'ils devaient tenir à l'égard de Greenwood ; mais ils finirent par s'entendre.
Quant à Greenwood, il était en proie à diverses sensations ; arrêté dans ses projets au moment où il paraissait sûr du succès, furieux contre Slephens qui l'avait dupé, alarmé et incertain du sort qui l'attendait dans les mains des scélérats au pouvoir desquels il se trouvait, il ne savait à quoi se résoudre ni que penser.
La nuit était sombre, mais au moment où les deux bandits entrèrent dans la grange, la lanterne que tenait Cracksman projeta soudain une éclatante lumière.
Alors on aperçut le visage de Stephens qui se tenait au milieu de la grange.
— C'est fait, dit Cracksman, nous avons pris l'oiseau sans beaucoup de peine, et c'en est un drôle encore.
— Que voulez-vous dire... le connaissez-vous? demanda Stephens.
— Ici pas plus qu'ailleurs nous ne révélons les secrets de notre métier, parce que, si nous les disions, on n'aurait plus aucune confiance en nous, et nous faisons par-ci, parlà, quelque jolie petite affaire pour le compte des riches ; mais voilà votre homme rendu à destination comme ça été convenu.
— Bien, dit Stephens ; attachez-lui les pieds et les mains.
Cracksman et le Résurrectionniste obéirent immédiatement; ils jetèrent Greenwood sur un tas de paille et lui attachèrent les mains et les pieds avec une longue corde.
— Voici votre récompense, dit Stephens aussitôt que cela fut fait. Je n'ai plus besoin de vos services.
Et il leur remit de l'argent; les bandits, après l'avoir compté, lui dirent bonsoir et quittèrent la grange, qui fut alors plongée dans l'obscurité la plus profonde.
— Montague Greenwood, dit Stephens dès qu'il fut seul avec le prisonnier, vos projets sur Élisa Sydney étaient si atroces, même pour un homme qui a erré çà et là dans le monde, que je n'ai pu les laisser s'accomplir. Vous m'avez ébloui par la promesse d'une récompense que la nécessité ne me permettait pas de refuser, vous vous êtes, de plus, assuré ma coopération par des menaces, mais j'étais décidé à m'opposer à vos desseins... à me venger des me-
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naces que vous m'aviez faites, et en même temps à obtenir la récompense que vous m'aviez promise... Tous avez vu comment j'ai réussi. Toute la matinée d'hier j'ai couru dans les repaires d'iniquités, dans les antres du crime... le hasard m'a conduit dans une ignoble taverne où j'ai rencontré ces deux hommes qui ont consenti à exécuter mes ordres. Je vous dis tout ceci pour vous convaincre que pas un instant je n'ai été assez misérable, tout mauvais que je suis, pour tremper dans une infamie aussi grave que celle que vous méditiez... J'ai pris des mesures pour prévenir la femme noble et généreuse que vous vouliez déshonorer, en lui racontant toute l'histoire de cette machination, afin qu'elle puisse se tenir sur ses gardes à l'avenir. Quant à vous, je vais vous laisser ici. Dans quelques heures les gens de la ferme arriveront et vous serez mis en liberté, alors Élisa sera réveillée de sa torpeur et moi je serai loin de toute atteinte.
Stephens cessa de parler, et, prenant une longue corde dans l'un des coins de la grange où il l'avait préalablement cachée, il l'attacha à celle qui liait déjà les mains et les pieds de Greenwood, puis il la fixa fortement à l'une des poutres, afin d'empêcher le captif de se glisser hors de la grange.
Cette précaution prise, Stephens partit.
Il serait impossible de décrire la rage et le désappointement de Greenwood pendant que Stephens lui adressait son discours et qu'il l'attachait avec la corde; néanmoins, durant cette dernière opération, il se tint parfaitement
tranquille, bien couvaincu que tout ce qu'il ferait pour s'é
chapper serait tout à fait inutile.
Il y avait cinq minutes que Stephens venait de quitter la grange, et Greenwood se demandait combien de temps il allait rester dans cette désagréable position, car le malheureux était si fortement bâillonné qu'il pouvait à peine respirer.
En ce moment, des pas frappèrent son oreille, et bientôt la lumière produite par la lanterne de Cracksman lui apparut.
— Monsieur, dit Cracksman, votre ami est parti, nous pouvons donc causer un peu ensemble; il nous était impossible de vous aider tout à l'heure, parce que nous devions nos services à l'homme qui nous avait retenus pour ce soir. Maintenant, il est très-probable que si nous ne vous détachons pas, vous allez rester là un bon bout de temps : ainsi donc, dites ce que vous nous donnerez, si nous coupons vos cordes.
En disant ces mots, Cracksman déliait le mouchoir fixé sur la bouche de Greenwood.
— Je vous donnerai ma bourse, dit le financier tout déconfit, si vous voulez me rendre de suite à la liberté. Elle contient dix ou douze guinées.
— Je vous remercie beaucoup, dit Cracksman sèchement, nous les avons déjà et votre bourse aussi ; nous nous les sommes offertes en traversant les champs. Vous n'ignorez pas que nous commençons toujours par plumer les pigeons dont on nous paye la prise; l'autre jour ne nous avez-vouspas dit que nous pouvions nous emparer de tout ce que nous
DU DIABLE 27ii
trouverions sur le monsieur au cab bleu de ciel ! L'homme à la figure jaune qui nous a loués ce soir nous a dit : « Je vous donne vingt livres, et vous garderez tout ce que vous trouverez sur le gentleman dont vous vous emparerez. »
— Venez demain chez moi, et je vous donnerai vingt autres livres pour me débarrasser de ces liens, dit Greenwood.
— C'est à peine le prix d'un bon cadavre, dit le Résurrectionniste. Mettez-en trente.
— Oui, mettez-en trente, ajouta Cracksman.
— Eh bien ! je vous donnerai trente guinées, seulement ne retardez pas ma délivrance d'une minute. Mes membres sont roidis par le froid et par la pression de ces maudites cordes...
— Allons, va pour trente, dit Cracksman, Tony, tiens un peu cette lanterne pendant que je vais couper les cordes. Ah! pendant que j'y pense, M. Greenwood, je ne passerai pas chez vous pour l'argent, mais vous l'enverrez pour moi au propriétaire du Puits au Gin, où votre domestique est venu me trouver. Tâchez qu'il y soit pour demain au soir, sans cela vous vous en repentirez. Voilà tout." Allons, voilà deux fameuses nuits, Tony; mais du diable si je n'ai pas été surpris quand l'homme à la ligure jaune m'a dit qu'il nous fallait aller à cette villa là-bas, et que j'ai reconnu que c'était la même où je me suis introduit un soir, il y a trois ans, en compagnie de Boiter et de Flairer; après tout, il y a quelque. chose de singulier dans
tout cela ; quand je pense que nous avons opéré ce soir sur le gentleman que nous servions hier.
— Allons, ne cause pas tant, Tom, dit le Résurrectionniste, mais dépêchons-nous et partons.
— Voilà... c'est fait... repartit Cracksman, toutes les cordes sont coupées, vous pouvez vous relever, monsieur. Greenwood se releva du tas de paille sur lequel il était couché, et il étendit ses membres avec autant de plaisir que s'il venait d'éprouver une forte crampe.
Il renouvela sa promesse aux. deux hommes relativement à la récompense qu'il leur devait pour le service qu'ils venaient de lui rendre, et ayant demandé quel était le chemin le plus court pour regagner le West-End, il se mit en route désappointé, humilié, et hésitant entre ses projets de vengeance contre Stephens et ses craintes de rendre publiques ses lâches machinations contre Élisa Sydney.