DIANA ET ELISA
Le lendemain matin, madame Arlington était en train de déjeuner dans une charmante petite salle du splendide hôtel que le comte Warrington avait fait arranger pour elle.
Il était à peu près onze heures.
L'enchanteresse portait un délicieux déshabillé ; ses pieds reposaient sur une ottomane, près du feu, et sa belle taille était enfoncée dans un moelleux fauteuil.
Son attention était tour à tour partagée entre le Morning Herald et son chocolat.
Elle prolongeait invariablement son repas du matin aussi longtemps que possible, tout simplement parce que cela servait à lui faire passer le temps jusqu'à l'heure de sa toilette.
Des visites remplissaient l'intervalle jusqu'à trois ou quatre heures.
A ce moment, une voiture venait la prendre pour la conduire soit au Park, soit faire des emplettes, selon que le temps était beau ou vilain; cela l'occupait jusqu'à six ou sept heures, puis elle faisait une autre toilette pour dîner; dans la soirée, un tête-à-tête avec le comte de Warrington, qui quelquefois arrivait d'assez bonne heure pour dîner et la mener à l'Opéra ou à quelque concert ; elle se couchait à minuit, et souvent plus tard encore.
Telle était l'existence de l'enchanteresse.
Le comte de Warrington se conduisait très-largement avec elle: le premier jour de chaque mois, il lui envoyait un bon de deux cents guinées sur son banquier, il fournissait sa cave d'excellents vins, il lui faisait souvent de splendides présents : l'ameublement de sa maison avait coûté quinze cents livres et tous les mémoires avaient été payés en son nom ; elle n'était pas extravagante comme le sont
généralement les femmes de sa condition : donc, loin de
faire des dettes, elle mettait de l'argent de côté.
Nous ne dirons pas que le Comte l'aimait positivement d'amour ; ses premières passions dans la vie avaient eu si peu de bonheur qu'on pouvait dire qu'avec elles avaient été enterrées ses aspirations et ses espérances.
Il ne pouvait donc plus aimer, mais il avait de l'amitié pour madame Arlington, et il avait toutes raisons de croire qu'elle lui était fidèle.
Ses manières et sa conversation le charmaient ; il avait reconnu que c'était une femme toute naturelle, qui ne dissimulait pas et qui, au contraire, cherchait tous les moyens de lui plaire ; elle n'excitait jamais sa jalousie et n'affectait aucun caprice, aucune passion, pour s'assurer son indépendance ou pour prouver l'empire qu'elle avait sur lui ; dans sa société, il oubliait les tracas de la vie politique dans laquelle il était très-lancé, et tous ces mille ennuis réels ou imaginaires auxquels chacun — hélas ! est sujet en ce bas monde, dans toutes les conditions.
Diana lui était fidèle ; c'était une femme naturellement sage.
Elle voyait dans le comte de Warrington un bienfaiteur ; et bien qu'elle ne l'aimât pas plus passionnément que luimême ne l'aimait, elle éprouvait pour lui la même tendre amitié qu'il éprouvait pour elle.
Sa vanité se trouvait flattée d'avoir su captiver et con~ server un homme beau et aimable, que sa richesse et son haut rang dans le monde rendaient très-désirable pour toutes les femmes dans la situation de Diana.
De plus elle trouvait en lui un compagnon agréable, bon et indulgent: aussi leur liaison était-elle assise sur des bases que rien ne semblait devoir menacer ni même affaiblir.
Us ne parlaient jamais d'amour ; le Comte n'était jamais ni aux genoux ni aux pieds de sa maîtresse ; jamais, non plus, il ne la fatiguait par des protestations de constance et de fidélité.
Elle agissait avec lui d'après les mêmes principes.
11 y avait entre eux un échange continuel d'amitié et de bons sentiments ; mais pas un atome de fade et insipide sentimentalité.
Le Comte savait qu'il pouvait avoir entière confiance en Diana : il la consultait en toute occasion, soit sur les affaires politiques, soit sur l'emploi de ses capitaux, et elle le conseillait toujours sagement et dans ses propres intérêts.
11 en arriva à avoir en elle une confiance sans bornes.
C'est d'après cette habitude que nous avons vu Diana exécuter toutes les bonnes intentions du Comte à l'égard d'Élisa.
Comme nous l'avons dit, madame Arlington était à déjeuner, quand un domestique entra et l'informa que mademoiselle Sydney demandait à la voir.
Diana ordonna aussitôt de faire entrer Élisa.
— Pardonnez-moi cette visite si matinale, ma chère amie, dit Élisa en serrant affectueusement les mains de Diana, qui se tendaient vers elle.
— J'y suis toujours pour vous, Élisa, répondit l'enchanteresse ; mais comme vous êtes pâle! Allons... Asseyez-
vous ici... près de moi, et dites-moi ce que je puis faire pour vous.
— Ma chère amie, j'ai un secret à vous révéler et une nouvelle infamie à vous apprendre.
— Vous me faites peur, Élisa ! vous- serait-il arrivé quelque malheur?
— Non, Dieu merci ! le repentir d'un homme m'a sauvé de la honte ; mais lisez ceci et vous saurez tout.
Élisa tendit à madame Arlington la lettre que Stephens avait jetée sous le tapis de l'escalier le soir précédent.
Diana parcourut cette lettre avec attention, la rougeur de l'indignation animait ses traits à mesure qu'elle prenait connaissance du complot ourdi par Greenwood.
— Rien ne m'étonne de ce misérable! s'écria Diana quand elle eut terminé sa lecture.
— Pardonnez-moi, très-chère amie, dit Élisa, pardonnez-moi si je vous ai caché un des secrets de ma vie ce
George Montague..... je l'ai aimé!...
— Vous ! s'écria madame Arlington surprise.
— Oui, Diana, j'ai aimé cet homme avant l'événement fatal qui m'a conduite en prison. Mais il a agi comme un malhonnête homme, il a voulu se prévaloir de mon affection, et j'ai dû refouler en moi tous mes sentiments pour lui.
— Oui, vous avez bien fait, vous avez bien fait de triompher d'une passion qui serait devenue fatale à votre bonheur, car il n'aurait jamais tenu ses promesses et vous aurait déshonorée, ajouta madame Arlington en baissant la
— Hélas! vous avez raison, j'étais sur la pente d'un abîme. J'ai échappé au danger, mais Montague ou Greenwood, peu importe comment il se nomme, me poursuit avec l'intention de consommer mon déshonneur.
— Les crimes de cet homme sont sans nombre et sa persistance ne se lasse jamais, dit Diana.
— Quel moyen adopter, demanda Élisa, pour échapper à ses machinations? Comment me mettre à l'abri de ses poursuites ? Concevez-vous ma frayeur en m'éveillant ce matin... je me souviens qu'hier soir j'avais été mise au lit malgré moi... je n'avais aucun souvenir de ce qui s'était passé depuis le souper... je trouvai le cordon de ma sonnette coupé et une arme que je tiens habituellement sous mon oreiller avait disparu ! Je fus effrayée... je tremblais, quoiqu'il fît grand jour et que le calme et le silence régnassent autour de moi. A la fin, j'appelai ma domestique. Elle entra en m'apportant une lettre qu'elle venait de trouver sous le tapis de l'escalier ; c'est celle que vous avez lue tout à l'heure; elle m'explique tout. Dites-moi, Diana, dites-moi comment je puis éviter les poursuites et les intrigues de cet homme.
— Hélas ! ma bonne amie, répondit madame Arlington après quelques minutes de réflexion, je ne vois pas d'autre moyen que de quitter Londres.
— Et, si je quitte Londres, je quitterai l'Angleterre, dit Élisa; mais je ne puis rien faire sans le consentement de celui auquel je dois tant.
— Vous voulez parler du comte de Warrington, observa Diana, j'admire le sentiment de gratitude qui vous inspire.
Le comte fera tout ce qui lui sera possible pour assurer votre bonheur. Vous allez passer la journée avec moi, Élisa ; ici au moins vous êtes en sûreté, et je vais écrire au Comte pour le prier de venir me voir sans retard.
— Sa Seigneurie sera peut-être contrariée?...
— Ne craignez rien, Élisa, je verrai le Comte dans une autre pièce ; mais que cette obstination à ne pas vous voir ne vous chagrine pas : vous savez les motifs de cette conduite... le souvenir de votre mère...
— Je sais bien qu'il ne peut avoir d'antipathie personnelle contre moi, interrompit Élisa, autrement aurait-il tant fait pour s'attirer ma reconnaissance ?
Madame Arlington envoya sa lettre au comte de Warrington, puis elle s'habilla en toute hâte pour le recevoir.
Au bout d'une heure le Comte arriva.
Madame Arlington et lui se tinrent enfermés pendant assez longtemps.
Il était quatre heures lorsque le gentilhomme partit; alors seulement Diana retourna dans la chambre où elle avait laissé Élisa.
— Le comte de Warrington, dit l'enchanteresse, dont les traits respiraient la joie, a écouté avec attention le récit que je lui ai fait de la nouvelle infamie de George Moatague Greenwood. Sa Seigneurie et moi (car Sa Seigneurie m'a fait l'honneur de me consulter) nous avons discuté les meilleurs moyens d'assurer votre tranquillité, et nous avons décidé que vous feriez bien de quitter l'Angleterre pendant quelque temps. La persévérance de cet homme hardi et méchant appuyée par sa richesse, pourrait réussir à vous per-
dre, quand bien même vous resteriez innocente et ne participeriez en rien à son crime. Le comte a pensé que l'Italie est le pays qui vous conviendrait le mieux, et d'abord parce qu'il possède une charmante villa dans le Duché de Castelcicala, ensuite...
— Comme Sa Seigneurie est bonne ! s'écria Élisa en faisant couler des larmes de reconnaissance.
— Il y a quelques années, dans une tournée que le Comte fit sur le continent, il a passé deux ans dans la capitale du Grand-Duché de Castelcicala ; il a été tellement charmé de cette ville, qu'il y a acheté une petite propriété située dans l'un des faubourgs, avec l'idée de passer de temps en temps un été sous le beau ciel d'Italie. La réalisation de ce projet a été contrariée par d'autres occupations et de nouveaux intérêts, et depuis longtemps la villa n'est pas«habitée, si ce n'est par un vieux concierge et sa femme. La maison est située sur les bords de la rivière qui arrose Monloni et elle domine les plus délicieux paysages. Cette villa sera votre résidence aussi longtemps que vous le voudrez ; le comte donnera des ordres à son banquier pour que vous touchiez régulièrement votre revenu à Montoni. Sa Seigneurie m'a, de plus, priée de vous avancer les fonds nécessaires pour le voyage.
— Oh ! ma chère amie, comment pourrai-je jamais vous prouver ma reconnaissance ?...
— Pas un mot... pas un mot... interrompit madame Arlington, qui, en jouant, fermait avec sa main la bouche d'Élisa. Le Comte croit remplir un devoir envers la mémoire de son oncle en prenant soin de vous, qui êtes la pe-
tite-fille de cet oscle ; et, pour ma part, Élisa, c'est un véritable bonheur que de vous rendre service. Mais j'ai encore bien des choses à vous dire. Le Comte est parti pour Richmond, où il est allé trouver un certain comte Altéroni, noble exilé du Duché de Castelcicala, qu'il a connu, à ce qu'il paraît, en Italie. Il veut obtenir pour vous des lettres d'introduction auprès de quelques-unes des meilleures familles de Montoni, afin que vous ne manquiez pas de société.
— J'ai l'intention de vivre si retirée, dit Élisa, que cet excès de bonté était à peine nécessaire.
— Le Comte n'en poursuivra pas moins son projet, et peut-être ces lettres vous deviendront-elles plus utiles, qui sait?... s'écria madame Arlington ; mais je vous préviens que vous ne me quitterez plus jusqu'au moment de votre départ d'Angleterre. Dans trois ou quatre jours les préparatifs de votre voyage seront terminés ; pendant ce temps vous resterez ici, le Comte lui-même me l'a bien recommandé, pourvu, ajouta madame Arlington, que ma maison et ma société vous soient agréables.
— Oh ! comment pouvez- vous en douter? s'écria Élisa en embrassant Diana avec ardeur. Il y a à peine quelques heures que je disais combien je serais si heureuse de vous nommer ma sœur...
— Ne rougiriez-vous pas de m'appeler votre sœur? demanda madame Arlington d'un ton sérieux.
— Rougir de vous appeler ma sœur ! s'écria Élisa comme si elle repoussait cette idée avec indignation. Oh! non, ja-
mais... jamais!... vous êtes un noble cœur, et je vous aime, je vous vénère...
— Alors nous serons sœurs par le cœur à défaut du sang, dit Diana en rendant à Élisa ses caresses, notre affection sera peut-être plus sincère que celle qui existe entre bien des enfants nés des mêmes parents.
Madame Arlington appela son domestique pour l'avertir qu'elle n'était à la maison pour personne, excepté pour le comte de Wanïngton.
La promenade au Park, le théâtre, tout fut sacrifié ce jour-là au plaisir d'être avec Élisa.
Élisa envoya un mot à la villa pour annoncer son intention de rester quelques jours chez madame Arlington, et, dans la soirée, Louisa, qui venait d'arriver du voyage que lui avait fait entreprendre la fausse nouvelle inventée par Stephens, vint apporter des vêtements pour sa maîtresse qui lui donna les ordres nécessaires pour son départ.