UNE AUDIENCE
Richard fut reconduit à Newgate dans un état d'esprit facile à imaginer, mais impossible à décrire.
Les juges retournèrent à leurs habitations dans de splendides voitures ; l'avocat poursuivant, ce zélé et enthousiaste défenseur de la morale sociale, rentra vite chez lui pour recevoir quelques amis ; les divers gens de justice employés à la cour se retirèrent aussi pour préparer en dernier ressort les différents procès qui devaient être jugés le lendemain.
Richard avait serré la main de M. Monroë et celle de Whittingham.
Il ne lui serait pas permis de les voir pendant trois mois !
Ces deux honnêtes natures croyaient encore à son innocence, quoique douze hommes eussent déclaré qu'il était coupable !
Le matin suivant vint le jugement d'Élisa Sydney, de Robert Stephens et de Hugh Mac Ghizzle.
Comme le jour précédent la salle était comble ; la tribune était remplie des femmes et des filles des aldermen. Il y avait beaucoup d'avocats, et des sténographes occupaient le banc réservé à la presse.
Cette affaire avait produit une énorme sensation, nonseulement à cause de l'importance de la somme dont il s'agissait, mais aussi à cause de la fraude remarquable pratiquée par une des plus charmantes femmes du monde.
Élisa était vêtue très-simplement, mais avec goût : un chapeau de paille avec des rubans noirs encadrait sa pâle mais charmante figure ; il y avait une douce mélancolie dans ses yeux et ses lèvres d'un rouge humide étaient légèrement entr'ouvertes, comme si elle éprouvait quelque difficulté à respirer.
Comme nous l'avons dit, c'était une femme d'un esprit fort, et elle essayait de contenir ses émotions.
Elle ne daigna pas jeter un regard sur ses coaccusés, et pas une fois, pendant l'audience, ses yeux ne se tournèrent de leur côté.
Stephens paraissait souffrir moralement. Son visage était d'une pâleur et d'une altération cadavéreuses.
Mac Ghizzle, lui, conservait un air de mauvaise humeur approchant d'une brutale indifférence.
Le comte de Warrington était présent.
Quand on demanda aux accusés comment ils désiraient plaider, Stephens et Mac Chizzle répondirent : — Non coupables.
Ëlisa répondit : — Coupable, d'une voix ferme et claire.
Gomme la totalité des faits de ce procès est connue, nous n'avons pas besoin d'entrer dans de nouveaux détails.
11 suffit de dire que, lorsque les jurés eurent rendu un verdict de culpabilité contre les deux hommes, le comte de Warrington se leva et avec un sentiment de grande dignité il intercéda avec la cour en faveur d'Élisa.
Élisa elle-même fut tout à fait vaincue par cette générosité inattendue et fondit en larmes.
Le premier juré se leva à son tour et fit observer que, bien que l'accusée eût retiré sa cause de leurs mains en plaidant: Coupable, le jury, d'une voix unanime, la recommandait à l'indulgence de la cour.
Le juge dit alors :
.— ■ Robert Stephens, vous vous êtes rendu coupable du crime le plus grave qu'on puisse commettre dans un pays commerçant et dans une société civilisée. Vous vous êtes, de plus, prévalu de votre influence sur une femme jeune et confiante, influence obtenue par une suite de bonnes actions envers sa mère, son frère, qui ne sont plus, et envers ellemême, pour faire d'elle l'instrument de vos coupables desseins. La cour ne peut passer sur votre cause sans vous infliger la peine la plus forte réservée par la loi. La décision
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de la cour estque vous serez transporté au delà des mers jusqu'à la fin de vos jours ! ,
Le coupable chancela et s'appuya sur le banc pour ne pas tomber.
Une pause suivit, après laquelle il se remit et dit :
— Milords, je reconnais la justice de ce jugement, mais permettez-moi de vous faire observer que l'accusée Êlisa Sydney est innocente de toute complicité. Quelques heures seulement avant notre arrivée chez le comte de Wanïngton pour signer l'abandon de la somme et recevoir les bons de la Banque, elle ignorait complètement mon projet. Même à ce moment, quand je lui dévoilai mes desseins, elle hésita sur le parti qu'elle devait prendre, et je fus obligé de mettre en jeu tous les arguments et tous les sophismes que je pus appeler à mon aide, afin de l'aveugler quant à la nature réelle de l'affaire. Milords, je fais ces quelques observations pour lui rendre justice. Je n'ai maintenant plus rien à gagner ou à perdre en faisant cet appel en sa faveur à votre. indulgence.
Stephens tomba épuisé sur une chaise qu'on avait apportée pour Élisa.
La jeune femme elle-même fondit en larmes à cette preuve d'un reste de générosité de la part d'un homme qui l'avai' placée dans une si cruelle position.
Le juge continua :
— llugh Mac Ghizzle, on vous a reconnu coupable d'avoir aidé et appuyé au dernier moment l'exécution d'un crime presque impardonnable. Vous avez tiré avantage d'une profession qui investit celui qui l'exerce d'une espèce
de respectabilité et qui lui fournit des occasions de commettre, s'il y est enclin, des abus de confiance sans nombre. Comme culpabilité, vous êtes d'un degré au-dessous de Stephens. Donc la cour vous condamne à quinze anoées de déportation au delà des mers.
H y eut encore un silence qui ne fut point interrompu, même par celui que la loi venait de frapper, et, au milieu de l'attention générale, le juge reprit la parole:
— Élisa Sydney, votre rôle dans cette malheureuse affaire a été plutôt celui d'un instrument que celui d'un agent actif. Vous aviez pourtant atteint , lorsque vous avez commencé de porter lés habits d'homme , l'âge où la raison devait vous guider, ce qui aurait dû vous amener à réfléchir qu'aucune supercherie ne peut jamais cacher de bonnes intentions. Votre empressement à avouer votre faute, les témoignages de vos coaccusés en votre faveur, la bienveillante recommandation du jury et l'intercession même du poursuivant sont appréciés par la cour. Cependant une punition sévère doit être prononcée contre vous, car si nous devions admettre l'excuse qu'une personne entre vingt et trente ans n'est pas responsable de ses actions, la justice n'atteindrait que rarement les coupables et le crime trouverait presque toujours des excuses. La cour vous condamne à un emprisonnement de deux ans dans la prison de Newgate.
Élisa s'attendait à la déportation, elle avait habitué son esprit à l'idée d'un bannissement d'au moins sept ans.
L'avis du juge qu'une punition sévère devait être prononcée contre elle, l'avait confirmée dans cette pensée,
aussi la conclusion de ce fonctionnaire l'avait-elle surprise.
Elle chancela et allait tomber, mais elle se sentit Soudain soutenue dans les bras d'une femme qui la conduisit à un banc en lui adressant de bonnes et consolantes paroles.
Élisa leva les yeux sur le visage de celte amie inattendue et, à son grand étonnement, elle rencontra le doux et sympathique regard de Diana Arîington.
— Xe vous alarmez pas, miss Sydney, murmura l'enchanteresse, le comte de Warrington fera plus pour vous que vous ne pouvez prévoir. 11 usera de son influence auprès du premier ministre et obtiendra un adoucissement à votre peine.
— Oh ! qu'il a été bon d'intercéder en ma faveur, murmura Élisa, et moi qui suis si indigne de commisération !
— Ne dites pas cela, nous avons pris des informations et nous avons appris comment vous avez été trompée. Nous avons vu* votre fidèle Louisa etelle nousen a dit assez pour nous convaincre que vous êtes plus à plaindre qu'à blâmer. Une chose que j'ai aussi à vous apprendre et qui vous fera plaisir, c'est que j'ai pris Louisa à mon service.
— Mille fois merci ! madame, dit Élisa; la pensée de ne pas savoir ce qu'elle allait devenir m'a rendue bien malheureuse: c'est, en effet, une grande consolation pour moi, mais j'ai vu Louisa hier, pourquoi m'a-t-elle caché vos bontés?
— Nous lui avions recommandé de garder le silence le plus absolu, répondit Diana ; nous voulions voir comment vous agiriez jusqu'à la fin de cette déplorable affaire avant de vous faire savoir que des amis s'occupaient de vous.
— Et comment ai-je pu mériter tant de généreuses sympathies?
— Le Comte a beaucoup aimé votre mère et se repent de sa négligence envers ses enfants, dont le bien-être eût été cher à son oncle, dit Diana sérieusement, et pour moimôme, ajouta-t-elle en rougissant, tout ce qui intéresse le Comte m'intéresse.
— Croyez-moi, observa Élisa, je n'oublierai jamais vos bontés, mais je ne serai jamais en position de vous les rendre ; je vais être longtemps enfermée dans une terrible prison, et Dieu seul sait si j'y survivrai ; mais jusqu'au jour de ma mort je prierai pour vous et pour le noble gentilhomme qui me pardonne, me plaint et me console.
— Oui, oui, dit madame Àrlington, émue jusqu'aux larmes, mais ne croyez pas que votre emprisonnement se passera sans que vous soyez consolée par les visites de vos amis ; je viendrai vous voir aussi souvent que le permettront les règlements de la prison, et je vous renouvelle la promesse que le Comte m'a autorisée à vous faire relativement à son intercession en votre faveur auprès du secrétaire d'État.
Élisa témoigna encore sa gratitude à Diana, puis elles se séparèrent.
La première fut conduite à Newgate et la seconde regagna l'humble voiture qu'elle avait louée pour se faire conduire à Old-Bailey.
Aussitôt que le procès de Stephens, de Mac Chizzle et d'Élisa Sydney fut terminé, William Boiter fut amené pour être jugé pour le meurtre de sa femme.
Le scélérat, ainsi que les journaux l'avaient appelé, con-
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servait une altitude morne et endurcie, et il déclara dune manière féroce et brutale avoir l'intention de plaider sa nonculpabilité.
Le seul trait intéressant de cette cause fut l'interrogatoire de son (ils comme témoin à charge.
Le pauvre enfant semblait comprendre l'horreur de la position de son père, car il fit sa déposition avec une extrême répugnance.
Il y eut cependant des preuves suffisamment circonstanciées pour amener le jury à déclarer l'accusé coupable sans hésitation.
Le juge se couvrit et prononça alors contre l'assassin la terrible sentence.
Après s'être étendu sur l'énormité du crime du condamné et l'avoir engagé à employer le peu de temps qui lui restait à vivre à faire sa paix avec le ciel, il condamna William Boiter « à être reconduit au lieu d'où il venait et de là à l'endroit désigné pour l'exécution, où il devait être pendu par le col jusqu'à ce que mort s'ensuivît. »
— Que Dieu, ajouta solennellement le juge, que Dieu ait pitié de votre âme !
Il y a quelques années, parmi les scélérats de la pire espèce, régnait en Angleterre une coutume qui avait pour but d'offenser le juge ; on appelait cela : « haranguer * la cour, » quand le coupable avait entendu prononcer son jugement.
Cette misérable et vaine bravade, résultat d'un cynisme et d'une affectation d'indifférence que le plus endurci ne se 1. Haranguer est ici le mot poli.
s nt certainement pas, fut remise en mémoire en cette occasion par Boiter.
Regardant fixement le juge, l'assassin commença le chapelet de ses invectives par une horrible apostrophe mêlée d'imprécations et d'épithètes de la nature la plus révoltante.
Un frémissement parcourut l'assemblée à cette dégoûlante comédie de la part d'un homme déjà sur le bord de la tombe.
Les agents intervinrent promptement pour mettre fin à celte triste scène, et le prisonnier, après une résistance désespérée, fut reconduit à Newgate, où on l'enferma dans la cellule des condamnés à mort.
Pendant que ces événements se passaient à Old Court, deux autres affaires étaient vidées à New Court devant le Recorder.
La première était celle de Thomas Armstrong, qui fut assez heureux pour être acquitté, George Montague, le principal témoin h charge, n'ayant pas paru.
L'autre était celle de Crankey Jem et du Résurrectionniste.
Il est inutile de rentrer dans les détails de cette affaire ; qu'il suffise de dire que le premier fut convaincu d'être l'auteur d'un vol audacieux sur le témoignage du second qui le dénonçait.
Crankey Jem fut condamné à la déportation pour la vie, parce qu'il y avait récidive, et le Résurrectionniste fut reconduit à Newgate pour être mis en liberté après la session.
En quelques jours, toutes les affaires avaient été jugées et Richard fut conduit à la prison de Giltspur Street.
Là, il revêtit le costume des prisonniers et fut obligé de se soumettre à un régime un peu dur pour ceux qui ont toujours été habitués à une nourriture délicate.
Le gruau qui constituait son principal aliment ne convenait pas à son estomac; le peu de soupe maigre qu'on lui donnait était loin de satisfaire son appétit ; le pain était bon, mais distribué en quantité insuffisante, et la viande semblait offerte uniquement pour tenter ou provoquer la faim des prisonniers.
Le Résurrectionniste fut mis en liberté.
Stephens, Mac Ghizzle et Jem furent dirigés sur le bagne de Woolwich, en attendant le départ d'un vaisseau pour la Nouvelle-Galles du Sud.
Élisa Sydney resta à Newgate ; Boiter l'assassin resta aussi, mais fort peu de temps, dans la cellule des condamnés à mort de celte épouvantable prison.