LE LU DE DOULEUR
Le jour même où Élisa vint trouver son amie, Richard s'éveilla comme d'un long rêve.
Il ouvrit les yeux et regarda vaguement autour de lui.
Il était dans son lit et Whittingham était assis à ses côtés.
— Que le Seigneur soit loué! s'écria le fidèle serviteur, qui, croyant qu'il était nécessaire de citer un passage de l'Écriture à l'occasion du rétablissement de son maître, débita d'un ton solennel le premier qui se présenta à son esprit.
— Combien de temps ai-jeété malade? demanda notre héros d'une voix affaiblie.
— Vous êtes resté quatre grands jours sans connaissance, master Richard, répondit Whittingham, et ma plus grande crainte était que vous ne la reprissiez jamais. J'ai passé mes jours et mes nuits auprès de votre lit, M. Richard, et je puis dire, sans faire tort à la vérité, que je n'ai pas quitté mes vêtements depuis qu'on vous a rapporté à la maison.
— En vérité, Whittingham, je vous dois beaucoup, mon cher ami, dit Richard en pressant la main du vieux domestique ; mais ai-je été réellerfnt si mal ?
— Si mal ! s'écria Whittingham, pendant ces quatre jours, vous n'avez pas ouvert les yeux, excepté dans le délire ; mais vous avez été en proie à des rêves affreux et vous vous êtes plaint continuellement. Je suis sûr que vous ne savez pas seulement comment vous êtes rentré ici ?
— Pas le moins du monde, Whittingham ; tout ce que je sais, c'est que j'ai couru sur la route de Richmond une partie de là nuit et que j'étais à moitié fou.
— Et vous êtes probablement tombé épuisé de fatigue, car deux charretiers vous ont ramassé et porté dans le cot-
tage le plus rapproché. Les gens ont trouvé une de vos caries dans votre poche et ont envoyé prévenir ici. Alors je suis allé vous chercher, et vous ai ramené.
— Et j'ai été malade quatre jours ! fit Markham.
— Oui, mais vous ne savez pas encore ce qui s'est passé pendant ce temps-là, dit le vieux sommelier en secouant la tête.
— Dites-moi tout, Whittingham, faites-moi connaître ce qui est advenu pendant ma maladie?
— Je vais vous répéter mot pour mot tout ce qui s'est passé, fit Whittingham en se préparant à compter sur ses doigts le nombre de faits qu'il allait raconter. Voyons: d'abord, oui, c'est cela... la vieille truie a mis bas, et d'un; puis un vent de tous les diables a renversé toutes les cheminées, et de deux ; troisièmement, la jeune fille qui nous apporte du cresson a commis une faute et a pris un amoureux. J'ai dit à sa mère de ne plus l'envoyer ici parce que nous ne voulions pas encourager l'immoralité ; puis le pauvre Halliday n'a pas voulu payer la taxe pour les pavés, parce que, — dit-il, — il n'y a pas de pavés du tout devant sa porte ; je lui ai donné une couple de guinées, et de quatre ; et en dernier lieu un gentleman avec un domestique en livrée (mais ce n'est pas ce coquin de Yorksminsler ou Winchester, ou n'imporle quoi) est venu en voiture et a laissé votre porte manteau sans dire un seul mot ; et de...
— Mon porte-manteau ! s'écria Richard, dont les traits s'animèrent tout à coup d'un rayon d'espoir. L'avez-vous défait?
— Non, pas encore ; je n'ai pas eu le temps.
— Apporlez-Ie ici tout de suite , posez-le sur deux chaises et ouvrez-le vite ! vite... Whittingham... allez... je suis pressé de m'assurer s'il n'y a pas quelque papier, quelque lettre, quelque...
Pendant que Markham prononçait ces paroles avec une certaine impatience, le sommelier tira le porte-manteau de dessous le lit où il l'avait déposé et le plaça près de son maître.
Il fut promptement ouvert et examiné avec soin ; les habits et le linge étaient intacts.
Richard suivait des yeux cette opération avec une curiosité pénible ; mais il n'y avait ni lettre ni billet.
Un souvenir lui survint tout à coup à l'esprit.
Le papier signé par Talbot à la Taverne du Diable était-il parmi ses papiers ?
Il se souvenait bien de l'avoir remis au Comte, mais il ne pouvait se rappeler ce qu'il était devenu ensuite.
Bientôt il put se convaincre qu'il ne lui avait pas été renvoyé ; il fut d'abord très-chagriné de cette circonstance, mais un moment après il y trouva un motif de contentement, car il espérait qu'il pourrait être lu par le Comte et sa famille lorsqu'ils seraient revenus des émotions de cette nuit fatale.
Mais comment se laver du soupçon élevé par le Résurrectionniste, relativement à l'effraction ?
C'était la tâche la plus pénible, mais cependant la plus nécessaire !
Markham retomba sur son oreiller; il était enfoncé dans
ses pensées, quand on frappa un léger coup à la porte de sa chambre.
Whiltingham ouvrit et Monroë entra.
Le vieillard représentait la douleur et la misère ; on devinait la faim à ses joues creuses ; ses yeux caves et vitreux, son cou, ses bras et ses mains n'étaient que des os recouverts de peau ; malgré l'extrême propreté de sa personne, la trame de ses habits se faisait jour.
Markham ne l'avait pas vu depuis plusieurs mois : oubliant alors sa propre maladie et ses inquiétudes, il se sentit ému à la vue de l'altération qui s'était imprimée sur la personne du vieillard.
Pendant cet intervalle, M. Monroë, de son côté, n'était pas moins étonné de trouver Markham sur un lit de douleur.
— Mon cher monsieur, dit Markham, vous êtes malade, vous souffrez, et vous ne venez pas à moi pour...
— Vous avez deviné mon secret, Richard! s'écria le vieillard avec amertume. Eh bien ! je ne vous cacherai pas la vérité plus longtemps... Oui, ma pauvre fille et moi nous mourons peu à peu...
— Mon Dieu ! et vous avez été trop fier pour venir à moi ! Avec quel bonheur je vous eusse offert la moitié de ce que je possède !
— Comment aurais-je pu venir à vous, Richard, moi qui vous ai ruiné?
— Non pas vous, dit Markham. Vous avez été victime d'un scélérat et vous avez tout perdu en voulant bien faire.
— Dieu sait si vous dites vrai ! s'écria le vieillard atten-
dri. Mais dites-moi, qu'avez-vous?... Depuis combien de
temps êtes-vous sur ce lit?
— Un jour ou deux seulement, ce n'est rien ! Je suis bien maintenant, ou du moins beaucoup mieux. Parlons de vous... de vos affaires.
— Mon sort, Richard, est un triste sort ; du pinacle de la fortune et de la prospérité, j'ai été précipité dans le plus profond abîme du désespoir et de la misère ! Mais ce n'est pas pour moi que je souffre ! Je suis maintenant endurci à toutes les privations... mais ma fille, la pauvre Ellen ! C'est pour elle que je suis venu ce matin vous demander de quoi acheter un peu de pain !
— Ciel ! M. Monroë ! en êtes-vous réduit à cette triste extrémité racontée en si peu de mots?
— C'est vrai, nous avons faim ! répondit Monroë en se laissant tomber sur une chaise et en soupirant avec amertume.
Whittingham alla à la fenêtre pour essuyer ses larmes.
— Ah ! je suis aise que vous soyez venu à moi, dit Markham, je vous aiderai de tout mon pouvoir. Je ne veux pas que vous manquiez de rien. Oh! ce misérable Montagne ! que de cœurs il a brisés, que de cœurs il brisera encore!
— Il est cause de ma profonde misère, observa Monroë; mais je ne suis pas seul à maudire son nom, d'autres ont été, d'autres seront encore victimes de cet homme. J'ai appris par hasard qu'il avait changé de nom et qu'il continue dans West End la même vie qu'il menait dans la Cité.
— Il a changé de nom! s'écria Markham, et comment s'appelle-t-il aujourd'hui '(
— Greenwood. ,
— Greenwood ! George Montague et Greenwood, c'est le même personnage ! fit Richard, se souvenant tout à coup que c'était le nom de l'individu auquel le Comte avait confié ses capitaux. Ah! vous parliez de nouvelles victimes!... j'en connais une dont la ruine est peut-être consommée à l'heure qu'il est... Vite... vite... Whittingham, ce qu'il faut pour écrire... je vais le prévenir, bien que peut-être il soit déjà trop tard !
Tandis que Whittingham arrangeait le buvard sur le lit, Markham réfléchissait aux meilleurs moyens de faire connaître au comte Altéroni le caractère véritable de l'homme auquel il avait confié sa fortune et qu'il croyait digne de la main de sa fille.
Les lettres anonymes sont lâches et ne pouvaient convenir au caractère de Richard; il hésitait à envoyer un mot signé de lui, de peur qu'on ne le jetât au feu en apercevant la signature et qu'ainsi son but fût manqué ; aller voir le Comte était impossible ; envoyer Monroë lui était désagréable ; cependant il était indispensable de lui faire parvenir cet avis.
Une idée lui traversa l'esprit, il allait écrire à la Comtesse et se fier à la curiosité naturelle de la femme pour assurer la lecture de sa lettre.-
En conséquence il écrivit les lignes suivantes :
m LA TAVERNE
« Madame la Comtesse,
» Bien que calomnié devant le comte Altéroni sans qu'il » m'ait été permis de m'expliquer ; bien que perdu dans son » opinion sansavoir eu la liberté de me justifier, croyez que je » m'intéresse toujours du fond du cœur au bien-être de votre >> famille.
» Permettez-moi, comme preuve de mon assertion, de vous » informer que M. Greenwood, auquel le comte Altéroni a » confié ses capitaux, est un misérable aventurier.
» Je vous ai dit en plusieurs occasions que j'avais été dé- » pouillé de toute ma fortune avant ma majorité: or, mon tu- » leur, M. Monroë, employait un certain M. Allen pour spéculer » en son nom. Ce M. Aliéna été volé sans pitié par un misérable » du nom de Montagne, qui lui a enlevé non-seulement ce qu'il » possédait, mais encore tous les capitaux que lui avaient remis » ses amis.
» Ces détails que je vous avais cachés, madame, je crois de- » voir vous les faire connaître.
»> Ce George Monlague n'est autre que Greenwood !
» Je suis, madame, votre obéissant et respectueux serviteur,