‹ La taverne du diableChapitre 22 sur 24 · ACCUSATIONS ET EXPLICATIONS · texte numérisé non relu

ACCUSATIONS ET EXPLICATIONS

Il était sept heures du soir : le comte Altéroni buvait son bordeaux à petites gorgées; la Comtesse lisait un nouveau roman allemand, et Isabelle était assise triste et pensive, en apparence occupée à une broderie, mais en réalité plongée dans ses pénibles réflexions.

Cette charmante fille avait l'air languissant et chagrin, et de temps à autre une larme coulait de ses grands yeux noirs.

La délicate teinte rose qui colorait ordinairement ses joues avait disparu, et ses lèvres autrefois si vermeilles ne souriaient plus.

— Isabelle, mon amour, tu es pensive ce soir; quelle sotte fille tu es d'opposer ainsi ta petite volonté tyrannique à mes désirs qui n'ont pour but que ton bonheur, comme si je ne savais pas bien mieux que toi ce qui est bien et ce qui ne l'est pas.

— Je pense, mon père, répondit Isabelle avec un profond soupir, que je n'oppose aucune volonté tyrannique aux ordres de Votre Seigneurie,

— Les ordres de Ma Seigneurie ! répéta le Comte avec une certaine mauvaise humeur, n'ai-je pas ordonné qu'on oubliât ici notre rang et notre ancienne position? Quant à des ordres, Bella, ajouta le gentilhomme d'un ton plus doux, j'ai seulement exprimé le désir que tu donnes à M. Greenwood une occasion de te prouver son affection désintéressée et de s'assurer ton estime, surtout pendant que nous serons chez nos amis Lord et Lady Tremordyn.

— Mon cher père, répondit la jeune fille, je vous ai promis que si M. Greenwood parvenait à mériter mon affection, il ne demanderait pas en vain ma main.

— C'est là une sorte de compromis que jenecomprends pas... As-tu quelque secret motif d'aversion contre lui?

— Je n'ai pas d'aversion, mais à coup sûr je n'ai pas d'amour, répondit Isabelle avec fermeté ; mon cher père, vous ne voudriez pas me voir mariée à quelqu'un que je n'aimerais pas !

— Oh! quant à l'amour, dit le Comte, qui évitait de répondre directement, le temps vient à bout de ces objections que les jeunes personnes trouvent si facilement lorsqu'elles ne veulent pas accéder aux désirs de leurs parents.

— Mon père, je n'ai aucun pouvoir contre votre volonté, s'écria Isabelle qui retenait ses larmes avec peine.

— Tu me braves, Isabelle, qu'est-ce à dire ? demanda le Comte en vidant précipitamment son verre. Cet homme est en tous points digne de toi, riche, comme il faut, trèsbien de sa personne; quant à son rang, il est vrai qu'il

n'a pas de titre, mais qu'avons-nous besoin de titres et de rang, exilés que nous sommes de notre patrie?

— Oh ! mon cher père ! s'écria Isabelle en essuyant ses yeux, n'ayez pas si mauvaise opinion de moi que de supposer que je soupire après les honneurs et un rang ; qu'on me donne le titre qu'on me donnait quand nous étions à Caslelcicala, ou qu'on m'appelle tout simplement mademoiselle, cela m'est complètement indifférent. La pompe et le bannissement, l'orgueil et l'exil ne peuvent aller ensemble.

— Voilà qui est parlé comme doit le faire ma chère fille, s'écria le Comte; nos chagrins sont adoucis par la philosophie et la fermeté avec lesquelles toi et ta chère mère supportez notre changement de fortune. Hélas ! je ne vois que peu de chance d'une réaction en notre faveur. Oh! chère patrie, ne te reverrai-je plus? ne consentiras-tu pas un jour à reconnaître ceux qui t'aiment réellement !

Un profond silence suivit.

La mère et la fille ne voulaient pas troubler les méditations du Comte, et lui-même se leva et marcha à grands pas dans la chambre.

— C'est ce désespoir qui s'empare de moi quand je considère mon avenir, continua le Comte, qui me fait désirer de te voir promptement établie, ma chère Isabelle... et puis-je souhaiter autre chose que ton bien ?

— Oh ! je le sais, je le sais, mon cher père, s'écria la bonne fille; et c'est cette conviction qui me rend malheureuse quand je vois combien je suis peu disposées vous obéir en cette circonstance; mais ne vous chagrinez pas,

cher père, et ne vous fâchez pas contre moi... Je serai aussi polie que je le pourrai avec M. Greenwood, et si... et si...

La belle Italienne n'en put dire davantage, son cœur débordait; et, se jetant dans les bras de sa mère, elle se mit à pleurer.

Le Comte, qui avait une grande affection pour sa fille, était profondément ému ; il s'était flatté que la répugnance d'Isabelle contre M. Greenwood n'était pas aussi fortement enracinée et qu'elle n'était que le résultat des craintes d'une jeune fille qui ne se sentait pas d'amour pour son fiancé; mais il était loin de soupçonner qu'elle nourrissait pour un autre une passion sincère et ardente qu'elle aurait vainement essayé de combattre.

— Bella, mon enfant, s'écria-t-il, ne te laisses pas aller agrin, tu ne penses pas que je te i

l'or, pour de l'or seul?... non... jamais.

sole-toi, tu ne seras jamais traînée à l'autel comme une

victime!

— Mon très-cher père, s'écria Isabelle en se tournant vers le Comte et en l'embrassant avec tendresse, Dieu, qui voit dans ma pensée, sait que je ferais tous les sacrifices pour vous plaire et pour accomplir le moindre de vos désirs. Croyez-moi, je sais trop ce que je dois à mes parents, je suis trop pénétrée de reconnaissance, pour ne pas être toujours prête à vous obéir.

— Je n'exigerai jamais de sacrifices, chère fille, remetstoi et sèche tes larmes.

A ce moment, un double coup frappé à la porte résonna

dans toute la maison, et h peine Isabelle eut-elle recouvré un peu de calme qu'on annonça Greenwood.

— Excusez, mesdames, une visite à une heure aussi avancée, dit le financier en entrant la figure rayonnante du plus affable sourire, j'avais une ou deux affaires a régler dans les environs, et je ne pouvais passer sans m'arrêter quelques minutes dans une maison si pleine d'attractions pour moi.

Ces derniers mots s'adressaient surtout à Isabelle, qui ne répondit au compliment que par une froide salutation.

— Comte, dit Greenwood en se tournant vers le gentilhomme, je ne vous ai pas vu depuis que vous avez été attaqué sur la route, mais j'ai été enchanté d'apprendre que vous n'aviez reçu aucune blessure sérieuse.

— xMon seul regret, c'est de n'avoir pas tiré sur le coquin qui m'a arrêté, répondit le Comte. Avez-vousun autre acte pour remplacer celui qui m'a été volé en cette occasion?

— J'ai donné des ordres à mon notaire , répondit Greenwood, et dans quelques jours...

— Avec vous, Greenwood, c'est toujours dans quelques jours, interrompit le Comte avec intention ; il ne faut pas un jour pour enregistrer cet acte, maintenant que votre notaire en a un double, et cela eût été une marque de bonne volonté de votre part.

— Ne me blâmez pas! s'écria le financier en riant de façon à montrer ses dents, dont il était très-fier. Je crois que pour un homme qui a tant d'affaires sur les bras et les

intérêts de tant de gens à surveiller, je suis aussi exact à mes rendez-vous que n'importe qui.

— Je ne parle pas d'exactitude à des rendez -vous, mais je veux parler de votre négligence dans une affaire qui, pour vous, est fort peu de chose, mais qui, pour moi, est de la plus grande importance.

— Oh ! cher Comte, nous réparerons cette petite erreur demain ou après-demain. Je voudrais que tout le monde fût aussi ponctuel que je le suis. C'est cette exactitude qui a été l'origine de ma fortune. Ce n'est pas pour parler de moi, mesdames, je hais l'égoïsme, mais en vérité, ajoutat— Il avec un nouveau sourire, quand on est attaqué, vous savez?...

A ce moment un domestique entra et tendit une lettre à la Comtesse qui l'ouvrit immédiatement, regarda la signature et s'écria involontairement :

— De Richard Markham !

— Richard Markham ! répéta Greenwood, je pensais que ce jeune homme avait cessé de vous voir et de correspondre avec vous ?

— Je l'ai dit et cela sera ! s'écria le Comte. Ma chère amie, il faut renvoyer cette lettre sans la lire.

— Mais j'ai déjà commencé, dit la Comtesse sans quitter le papier des yeux, et...

— Alors n'en lisez pas davantage, dit le Comte avec colère.

— Pardonnez-moi, je la lirai jusqu'au bout, et vous aussi.

— Que veut dire ceci? ai-je donc perdu toute autorité chez moi? Madame, je vous ordonne...

— La voilà... j'ai fini, et je vous supplie de la lire vousmême ; ce qu'elle contient est important et n'a pas le moindre rapport avec ce qui s'est passé. M. Markham a évité tout ce qui pouvait ressembler à une excuse ou à une explication.

Le Comte prit la lettre de fort mauvaise grâce et pria Greenwood de l'excuser, puis il commença à lire.

Il n'avait encore parcouru que quelques lignes, qu'il lança sur Greenwood un regard méfiant que celui-ci aperçut, et continua la lecture de la lettre avec empressement.

Lorsqu'il l'eut finie, il la plia et sembla un instant absorbé dans ses pensées.

Greenwood devina qu'il était question de lui, et il se tint prêt à une explication ; il s'attendait à un orage-

La Comtesse était pâle et embarrassée, et les yeux d'Isabelle erraient tour à tour du Comte à la Comtesse.

Le Comte se tourna tout à coup vers Greenwood, et, d'une voix qui montrait combien il avait de peine à contenir son irritation, il lui dit :

— Veuillez, je vous prie, monsieur, me dire combien il y a de temps que vous n'avez rencontré un certain George Montague?

Greenwood ne fut pas pris au dépourvu. C'était une question à laquelle il s'attendait toujours, et, par conséquent, il avait une réponse toute prête.

Il reprit donc son sourire de satisfaction et répondit ;

— Oh ! mon cher Comte, puisque vous me faites cette question, je vois que vous êtes au courant et que vous savez que mon nom était autrefois Montague. Je suppose aussi que quelqu'un vous a fait cette communication dans l'intention de me nuire dans votre esprit ; mais je puis vous assurer que je n'ai pas changé mon nom dans un but coupable ; je l'ai fait à la prière d'une dame qui, ii y a quelque temps, m'a légué une fortune considérable à cette seule condition !

— Et vous pouvez sans doute aussi expliquer la nature de vos rapports avec un certain Allen ? demanda le Comte frappé de l'assurance avec laquelle Greenwood soutenait une accusation que le gentilhomme pensait devoir le confondre.

— Mais, cher Comte, répliqua le financier qui ne trahissait pas le moindre embarras, je puisexpliquercela comme toutes les actions de ma vie ; j'ai été trompé moi-même, j'ai été dupé, j'ai été compromis dans une entreprise qui a englouti ma fortune aussi bien que celle de ceux qui spéculaient avec moi. J'ai souffert comme les autres. J'ai cependant été à même de reconstruire ma fortune au moyen de la donation qui m'a été faite et par d'heureuses spéculations. Tous les gens qui font des affaires sont exposés à des pertes ; le plus prudent peut se tromper et s'y trouver pris ; pourquoi serais-je plus blâmé qu'un autre?

— J'admets qu'une entreprise puisse manquer, dit le Comte, mais l'auteur de celte lettre m'a donné en plusieurs occasions assez de détails pour me faire comprendre le système de fraude que vous mettez en œuvre pour extorquer

de l'argent au public ; et bien qu'il ne m'ait jamais nommé personne, si ce n'est dans sa lettre d'aujourd'hui, je pourrais...

— Tout homme a des ennemis, dit Greenwood avec calme. Je ne puis espérer n'en point a\oir; ils peuvent avancer ce qu'ils veulent; les hommes justes et impartiaux n'écoutent jamais qu'une des parties. Mais peut-être l'auteur de cette lettre...

— C'est M. Markham dont je vous ai souvent parlé et sur le compte duquel vous me questionniez fréquemment; je n'ai jamais pu concevoir, continua le Comte, pourquoi vous vouliez toujours fouiller dans ses affaires, surtout lorsque après lui avoir parlé de vous sous le nom de Greenwood, je vis qu'il ne paraissait pas vous connaître; maintenant, je comprends très-bien pourquoi vous vouliez savoir quelque chose sur le compte d'un homme que vous avez ruiné !

— Que j'ai ruiné! s'écria Greenwood qui s'échauffait pour la première fois depuis le commencement de ce dialogue et qui semblait parler >ans feinte ; il doit y avoir en tout ceci quelque méprise ; je n'ai jamais rien eu à démêler avec lui qui ait pu causer sa ruine ou établir sa fortune.

— Vous avez pris, à ce qu'il paraît, grand soin d'empêcher ce dernier cas, dit le Comte ; mais probablement la lettre de M. Markham vous expliquera ce que vous avez oublié.

Le comte Altéroni tendit la lettre à Greenwood, qui la parcourut avec anxiété.

Le Comte, la Comtesse et Isabelle l'examinaient pendant qu'il la lisait.

Habile en duplicité comme il l'était, versé dans toutes les fourberies, il ne put cependant cacher son émotion.

Il y avait dans cette lettre quelque chose qui fit pâlir son visage et frissonner tout son corps dans une angoisse extrême.

— C'est en effet fort singulier ! murmura-t-il en tournant et retournant la lettre. Qui aurait pu supposer qu'Allen n'était qu'un agent?... Qui aurait pu prévoir où ce coup allait frapper?... Étrange et fatale combinaison de circonstances !

— L'auteur de cette lettre est-il véridique dans ses déclarations? demanda le Comte impérieusement.

— Ce que vous apprend M. Markham, relativement aux pertes éprouvées par cet Allen, est exact, répondit Greenwood visiblement accablé sous le coup de fortes émotions. Mais je prends Dieu à témoin que, jusqu'à ce moment, j'ignorais que M. Monroë ou M. Markham fussent le moins du monde mêlés à cette affaire, et je proteste, aussi solennellement, que j'aurais donné des monceaux d'or plutôt que de faire tort à l'un d'eux !

— Vous admettez alors que vous trompiez les gens qui, à cette époque, vous confiaient leurs fonds ? dit le Comte.

— Je n'admets rien de semblable, repartit le financier en recouvrant toute sa présence d'esprit : je n'admets rien d'aussi bas que ce que votre insinuation implique.

— Alors, pourquoi étiez-vous si ému en parcourant la lettre de M. Markham?

— Comte, je n'étais pas préparé à cette explication et je ne m'attendais pas à être interrogé sur mes sentiments intimes. Il est vrai que j'étais agité et que je suis encore profondément affligé de penser que mon manque de jugement a pu amener la ruine de ceux à qui je voulais du bien; mais j'ai souffert autant qu'eux, j'ai perdu autant d'argent qu'ils ont pu en perdre, continua Greenwood qui revenait encore au système de raisonnements spécieux qui avait abusé tant de gens sur son caractère réel : et, bien que je n'aie rien fait dont le monde puisse me blâmer, je puis me faire des reproches à moi-même, lorsque je vois que des gens auxquels je m'intéressais ont souffert de mes spéculations.

Le Comte fut ébranlé par cette honorable profession de foi de la part d'un homme qu'il considérait quelques minutes auparavant comme un aventurier égoïste et insensible à toute émotion ou à tout sentiment humain.

Greenwood continua :

— Quand j'entrepris cette déplorable spéculation, je n'avais pas l'expérience de toutes les roueries commerciales ou financières que j'ai acquises aujourd'hui. Je perdis tout ce que j'avais et je me trouvai face à face avec la misère.

La voix de Greenwood lui manqua, bien qu'il fût en train de dérouler un tissu de mensonges.

— Mais à force de bonheur, de travail et d'application aux affaires, je réparai mes pertes. Maintenant, répondez-

moi franchement, Comte : y a-t-il quelque chose de déshonorant dans ma carrière?... jugez -vous un homme d'après un seul témoin?... Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son... Si toutes les personnes entendaient et voyaient les affaires de la même manière, les tribunaux n'auraient pas de raison d'être. Est-ce que le plaignant et le défenseur voient leur cause sous le même aspect? si cela était, pourquoi iraient-ils devant la justice?... Vous pouvez laisser M. Monroë et M. Markham conserver leur manière devoir, mais vous me permettrez aussi de garder la mienne.

. — M. Greenwood, dit le Comte, je crains d'avoir été trop sévère, peut-être même plus, dans mes observations, vous me pardonnerez.

— Mon cher Comte, plus un mot de tout ceci ! s'écria le financier, riant de la triomphante victoire qu'il venait de remporter sur le noble Italien.

A ce moment un domestique entra et avertit le comte Altéroni que le comte de Warrington était dans le salon et demandait une entrevue pour laquelle Sa Seigneurie ne le retiendrait pas plus de dix minutes.

Le comte Altéroni pria Greenwood de ne pas partir avant son retour, s'excusa de cette absence et descendit au salon, où le comte de Warrington l'attendait.

— Votre Seigneurie, dit le comte de Warrington, me pardonnera, je l'espère, de venir à pareille heure.

— Le comte de Warrington est toujours le bienvenu, interrompit Altéroni, et si je ne puis le recevoir aussi grandement en Angleterre que j'aurais été fier de le faire eu

Italie, ce n'est pas à ma bonne volonté, mais à ma situation actuelle qu'il faut s'en prendre.

— Milord, je vous supplie de ne faire aucune allusion à votre différence de position, différence que je regrette pour Votre Seigneurie et non pour moi. Pardonnez-moi sans façon, car je viens vous demander une faveur.

— Dites en quoi mes pauvres services peuvent être agréables à Votre Seigneurie, et je m'engage d'avance à satisfaire tous vos désirs.

— Milord, je m'intéresse vivement à une de mes cousines nommée Élisa Sydney. Cette jeune fille a aimé un homme indigne d'elle, un misérable dont la vie n'a été qu'une longue suite d'infamies, qui s'est enrichi aux dépens de gens imprudents et trop confiants. Le scélérat sans cœur dont je parle, et dont le crime ne m'a été raconté qu'aujourd'hui , a essayé de déshonorer mademoiselle Sydney de la manière la plus lâche. Il avait payé un homme pour lui administrer un narcotique, mais la Providence a touché le cœur de cet homme et fait manquer ce plan infernal.

— Une pareille conduite peut-elle rester impunie dans un pays qui a des lois? demanda Altéroni.

— Ah ! milord, répliqua le Comte, cet homme possède une grande fortune et conséquemment une grande influence, car en Angleterre l'argent donne le pouvoir. De plus, pour le mettre en jugement, il faudrait des preuves évidentes, et on ne les a pas. Alors ce serait exposer inutilement une femme à la honte! C'est cet homme abominable qui poursuit ma cousine, et qui la poursuivra jusqu'à la mort. Et

je connais une autre femme qui peut aussi raconter une histoire semblable sur le compte de ce George Montague Greenwood.

— Gomment! s'écria Altéroni... ai-je bien entendu?... mes oreilles ne me trompent-elles pas?... quel nom avezvous donné au misérable qui a voulu endormir une femme pour assouvir son infâme passion.

— George Montague Greenwood, répéta le Comte.

— Oh!... Dieu! s'écria l'Italien en se laissant tomber sur un fauteuil et en se couvrant le visage de ses mains, je vous remercie d'être intervenu avant qu'il fût trop tard pour m'em pêcher de sacrifier ma fille !

— Pardonnez-moi, Milord, s'écria le Comte, si j'ai réveillé en vous des souvenirs pénibles ou si j'ai produit des impressions...

— Votre Seigneurie vient de me rendre un immense service en m'ouvrant les yeux sur les infamies d'un homme dont les adroits sophismes couvrent ses crimes d'une apparence si trompeuse que la vue en est éblouie !

En disant ces mots, le comte Altéroni serrait les mains du noble Anglais avec une vive reconnaissance.

— Une autre fois, Milord, je vous expliquerai la cause de mon émotion ; vous verrez quel misérable consommé est ce Greenwood... Mais dites-moi en quoi je puis aider Votre Seigneurie.

— J'allais vous dire, Milord, continua le comte de Warrington, que mademoiselle Sydney, alarmée avec raison des persécutions de cet homme, qui n'épargne ni crime, ni argent pour satisfaire ses projets, s'est déter-

minée à faire un voyage sur le continent. Votre Seigneurie sait que je possède une humble villa dans un faubourg de Montoni...

— Une résidence magnifique, au contraire, dit le comte italien et où, ajouta-t-il avec un soupir, dans des temps plus heureux j'ai reçu votre aimable hospitalité.

— Oui, Votre Seigneurie m'a en effet honoré de sa présence dans cette retraite, dit le Comte en s'inclinant. C'est dans cette villa que je veux installer ma cousine, aOn qu'elle soit en sûreté contre ce Greenwood. Le but de ma visite est de solliciter Votre Seigneurie de vouloir bien accorder à mademoiselle Sydney des lettres d'introduction auprès de quelques familles de Montoni au milieu desquelles elle pourra trouver une société agréable.

— Avec infiniment de plaisir, répondit Altéroni. Quand mademoiselle Sydney se propose-t-elle de quitter l'Angleterre ?

— Après-demain, Milord.

— Demain soir Votre Seigneurie recevra les lettres qu'elle me demande pour mademoiselle Sydney. Elles seront, bien entendu, ouvertes selon les règles de l'étiquette et les prescriptions des douanes du continent, mais Votre Seigneurie prendra soin qu'on ne les ouvre point en Angleterre.

— Je vous comprends, Milord ; l'incognito que Votre Seigneurie désire garder ne sera troublé par aucune indiscrétion, ni de moi, ni de ceux à qui je m'intéresse.

Le comte de Warrington prit congé.

Aussitôt qu'il fut parti, Altéroni sonna et dit avec résolution et colère au domestique qui se présenta :

— Priez M. Greenwood de venir me trouver dans ce salon.

Une minute après, le financier fut introduit dans le salon où le Comte marchait à pas précipités.

— M. Greenwood, dit le noble Italien, je pense que vous vous rappelez quel était le sujet de notre conversation quand j'ai été interrompu par la visite du comte de Warrington.

— Parfaitement, répondit le financier, qui vit que quelque nouveau danger se présentait, je me souviens que vous m'avez accablé d'une foule d'accusations auxquelles je crois avoir répondu d'une manière satisfaisante, puisque vous daigniez me présenter des excuses pour la sévérité de votre langage.

— Alors , monsieur, continua le Comte, retenant à grand'peine son indignation pendant que Greenwood parlait, si vous êtes aussi honorable et réellement aussi calomnié que vous le prétendez, si vous déplorez vraiment la ruine de ceux que vos spéculations ont dépouillés, ayez la bonté de me rendre l'argent que je vous ai confié ; je serai alors porté à penser de vous ce que vous en pensez vousmême; à vrai dire, je suis fatigué des hasards des spéculations, et j'aimerais mieux me retirer tout à fait de l'entreprise.

— En vérité, mon cher Comte, dit Greenwood, cette demande est si insolite, si peu en rapport avec les usages commerciaux, que...

— Dans celte circonstance, il ne s'agit pas d'affaires, monsieur, interrompit le Comte avec hauteur, mais seulement d'honneur.

— Honneur et affaires pour moi sont synonymes, dit le financier avec un sourire.

— Tant mieux ! s'écria le Comte ; je vois que nous serons bientôt d'accord... Le tout se résume en peu de mots: rendez-moi la somme que je vous ai remise.

— Ces choses-là ne se l'ont pas avec autant de précipitation, mon cher Comte, dit Greenwood en jouant avec une magnifique chaîne d'or qui ondulait sur son gilet.

— De deux choses l'une : ou vous avez disposé de mon argent, ou il est encore entre vos mains, dit le Comte; si vous l'avez gardé, donnez-moi un bon sur votre banquier; si vous l'avez placé à intérêts, donnez-moi des garanties.

— Je dois vous faire observer que votre manière d'agir est on ne peut plus blessante pour moi, dit Greenwood ; celte affaire demande de mûres réflexions... De plus, je n'ai pas de fonds en ce moment.

— Alors comment auriez-vous pu mener l'entreprise dans laquelle j'ai engagé mes capitaux? demanda le Comte.

— Vous devez savoir, répliqua le financier, que des capitalisles comme moi placent leurs fonds à leur plus grand avantage et font usage de billets et de papier négociable de différentes façons : ainsi, je pourrais faire construire une douzaine de bateaux à vapeur en quelques mois et les payer sans toucher le moins du monde à mon capital.

— Je vous comprends, monsieur, dit le Comte, et, afin de ne pas vous gêner, je suis prêt à recevoir les garanties dont vous me parlez, payables à de courtes échéances, au lieu d'espèces.

— Oh bien ! cela change la question, fit Greenwood, apparemment frappé d'une idée subite; je connais un des plus riches banquiers de Londres ; mis en rapport immédiat avec lui, auriez-vous quelque répugnance à ce qu'il gardât votre capital en mon lieu et place pendant une période de six mois ?

— Quel est ce banquier? demanda le Comte.

— James Tomlinson, répondit le financier.

— Je connais très-bien ce nom, votre proposition estelle sérieuse ?

— Venez demain chez moi à midi, et nous irons ensemble chez M. Tomlinson... en une heure j'aurai arrangé toute cette affaire avec lui.

— - Je compte sur votre parole, M. Greenwood, répondit le Comte.

Le financier partit.

DU DÏABLE 311

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