‹ La taverne du diableChapitre 4 sur 24 · LEÇON INTERROMPUE · texte numérisé non relu

LEÇON INTERROMPUE

Dès que le jugement de Markham fut prononcé, Harborjough et Chichester dirent un froid adieu à Talbot et quittèrent ensemble Old Bailey.

Ils suivirent la rue d'Old Bailey, tournèrent Newgate Street et continuèrent par Bulcher Hall Lane leur course vers le triste Square Bartholomée, car c'est là que Chichester occupait alors un logement plus que modeste.

Ce logement consistait en deux chambres, petites et mal meublées, situées au second étage.

Quand les deux associés y arrivèrent, il était plus de cinq heures car le jugement avait duré toute la journée, et le dîner — dîner assez maigre — était servi d'une façon qui n'était rien moins que luxueuse.

Le Baron et le fashionable Chichester se mirent à table en silence et partagèrent le repas sans grand appétit.

Leurs esprits étaient abattus; ils n'étaient pas si dépravés qu'ils pussent considérer sans en éprouver quelques remords le détestable rôle qu'ils avaient joué envers

Ifarkham ; leurs propres affaires étaient de plus dans un déplorable état.

Une espèce de servante très-malpropre enleva les restes du diner, et ces messieurs allumèrent un cigare.

— Pendant quelques minutes ils fumèrent en silence; enfin, le Baron frappa du pied:

— Mon Dieu ! s'écria-t-il, Chichester, n'y a-l-il rien à faire ?

— Je ne sais réellement pas, répondit celui-ci : vous avez entendu comme j'ai été arrangé aujourd'hui sur le banc des témoins ; après cette avanie je n'oserai pas me montrer dans le West End pendant des semaines ni des mois, quand même les officiers des shérifs n'auraient pas l'œil sur moi.

— Eh bien ! il faut cependant que nous fassions quelque chose; me voilà obligé de jouer à cache-cache absolument comme vous. Tous mes chevaux sont vendus, mes meubles saisis, mes voitures parties, mon argenterie engagée, et pas une guinée, il ne me reste pas une guinée!

— Que diriez-vous d'un tour à la campagne? demanda Chichester après un silence. Il fait trop chaud à Londres pour nous deux, pour le moment, du moins; je suis sérieusement surpris que nous n'ayons pas été arrêtés pour ces malheureux billets en sortant du tribunal. Mais, comme je le disais, un tour dans la campagne ne nous fera que du bien : ce n'est pas encore l'époque des bains, nous pourrions cependant faire une visite à Balh, à Hastings et à Gheltenham.

— Et qu'y ferions-nous?

— Mais, nous pourrions y ramasser quelques jaunets.

— Vous savez, Ghichester, que je ne sais pas me servir des cartes ni des dés comme vous.

— Alors apprenez comme je l'ai fait...

— Et qui m'enseignera?...

— Moi donc! Pourriez-vous prendre un meilleur maître qu'Arthur Ghichester ?

— Mais ce sera bien long pour moi d'arriver à comprendre toutes ces manœuvres, je n'en aurai jamais la patience.

— Quelle folie, Harborough, allons... que dites-vous donc là ? Trois jours de pratique, et cela ira tout seul.

— Mais de l'argent, l'argent nécessaire pour agir, s'écria le baron impatienté, j'en suis littéralement à ma dernière guinée.

— Oh! quant à cela, je m'engage à me faire donner demain par mon père un billet de vingt livres, et avec ce secours nous pourrons parfaitement nous mettre en route.

— Si vous pouvez compter là-dessus, nous mettrons votre projet à exécution ; alors ne perdons pas de temps, et donnez moi au plus tôt ma première leçon.

— Voilà ce qui s'appelle parler, s'écria Chichester en se levant pour fermer les rideaux, tandis que le Baron allumait les deux chandelles qui ornaient le dessus de la cheminée.

Chichester ferma la porte au verrou et lira de son pupitre les divers ustensiles à l'usage des joueurs: des paquets de cartes, des cornets et des dés.

Puis, s'étant remis à sa place, il prit deux dés et un cornet en disant :

— Maintenant, mon cher ami, soyez un bon écolier et apprenez bien votre leçon, vous aurez bientôt une récompense.

— Je suis tout attention.

— Je vais d'abord vous montrer comment on s'assure, et comme vous connaissez assez bien les jeux de hasard, je n'ai pas grand'chose à vous dire là-dessus... Il y a deux manière de s'assurer : la première est de tenir un des dés entre l'index et le doigt du milieu, contre le bord du cornet, de manière à ce qu'un doigt couvre le dessusdu dé, comme cela, vous voyez...

— Je comprends, dit le Baron regardant avec attention les procédés de son compagnon qui, par une série d'adroites et prestes manipulations du cornet, illustrait ses descriptions orales.

A peine eut-il terminé la première partie de la première leçon, qu'on entendit des pas dans l'escalier, et immédiatement des coups redoublés retentirent sur la porte avec plus de violence que de courtoisie.

Le Baron et Chichester pâlirent.

— On ne peut nous avoir découverts ici, murmura l'un d'eux d'une vo'ik tremblante !

— Qu'allons-nous faire, grand Dieu !

— Il faut ouvrir, advienne que pourra !

Chichester entre-bâilla la porte; et deux hommes de mauvaise mine qui avaient tout l'air de recors, entrèrent sans hésitation.

— M. Arthur Chichester? demanda l'un.

— Ce n'est pas ici qu'il demeure, nous ne le connaissons pas; je m'appelle Davis; demandez à la propriétaire si cela n'est pas ! s'écria Chichester précipitamment et d'une façon qui ne servit qu'à convaincre le recors qu'il ne se trompait pas.

— Allons, venez ! pas de plaisanteries, dit le premier des arrivants; je vous connais assez : je me nomme Garnel et je suis sûr que vous êtes Chichester. Voici une contrainte par corps pour quatre cent quarante-sept livres qui vous concerne ; je ne suppose pas que vous puissiez payer, aussi feriez-vous bien de nous suivre paisiblement.

— Où cela? demanda Chichester, qui comprit que toute dissimulation de sa part ne servirait à rien.

— Où?... mais à Whitecross, parbleu ! Où diable voulezvous aller?

— Ne pourrais-je pas passer la nuit dans quelque taverne ?

— Non pas, ceci est un ordre d'exécution, et pour une somme importante. Je ne pourrai vous accorder cette faveur.

— Eh bien ! va pour Whitecross, dit Chichester.

Et, ayant échangé quelques mots à voix basse avec le Baron, il quitta la maison avec les deux gardes du commerce.

Il tombait une pluie froide pendant que Chichester était conduit à la prison pour dettes.

Il grelottait d'énervement plutôt que de froid réel, il se sentait la poitrine oppressée.

Les gardes du commerce cherchaient à le consoler en lui faisant observer qu'il était heureux pour lui d'avoir été arrêté si près de la prison par un temps semblable.

Enfin ils arrivèrent à la maison d'arrêt.

Il était alors neuf heures, et ce bâtiment, vu ainsi à la lumière vacillante d'un bec de gaz posé à la porte de la demeure du directeur, présentait un sombre et désolant aspect.

Le prisonnier fut introduit dans un étroit vestibule, où un vieux porte-clefs à culottes courtes et à longues guêtres lui mit dans la main un petit pain et le confia à la garde d'un second porte-clefs qui le conduisit, à travers plusieurs couloirs, à l'escalier communiquant au bureau où l'on inscrivait les noms des prisonniers entrants.

Le geôlier tira un cordon qui agita une sonnette au premier étage.

— Qui sonne? demanda une voix en haut de l'escalier.

— Un débiteur du shérif, Arthur Chichester L. S., répondit le gardien d'une voix forte.

Chichester apprit ainsi qu'il était incarcéré comme prisonnier du shérif en exécution d'un arrêt de la Cour des Requêtes, et que les lettres L. S. signifiaient: London Side (côté de Londres), ce qui voulait dire qu'il avait été arrêté à Londres même, et non pas dans une autre partie du comté de Middlesex.

Ayant monté quelques marches de pierre, Chichester fut reçu au bureau des entrées par un employé du lieu Cet employé était lui-même un prisonnier, mais il était

considéré comme un homme de confiance et avait été choisi parle directeur lui-même.

La salle des entrées était une chambre basse et longue, avec des fenêtres garnies de barreaux ; il y avait deux cheminées, mais une seule contenait du feu.

Cette chambre était d'une propreté remarquable; le plancher, les bancs et la table étaient cirés et frottés.

La conversation suivante s'engagea entre l'employé et le prisonnier :

— Votre nom ?

— Arthur Chichester.

— Avez- vous votre pain?

— Oui.

— Posez-le sur cette toilette ; voulez-vous qu'on mette des draps à votre lit ce soir?

— Certainement.

— Alors ce sera un shilling la première nuit et seulement six pence les nuits suivantes, pendant tout le temps que vous resterez ici. Vous pouvez, de plus, rester levé jusqu'à minuit. Ceux qui n'ont pas le moyen de payer les draps sont obligés de se coucher à dix heures moins un quart. Vous voyez que nous savons ne pas confondre les gens comme il faut avec la canaille.

— Et combien de temps me sera-t-il permis de rester debout dans cette salle ?

— Cela dépend ; voulez-vous vivre à ma table? je prends six pence pour le thé, la même chose pour le déjeuner, un shilling pour le dîner et quatre pence pour le souper.

— Alors, je serais heureux de vivre à votre table.

— En ce cas, écrivez au directeur que vous êtes certain de pouvoir arranger vos affaires dans le courant de la semaine, et j'aurai soin qu'il ait votre billet demain de bonne heure.

— Mais je suis sûr de ne pouvoir rien terminer du tout en une semaine.

— Comme il vous plaira, mais vous ne pouvez rester ici sans faire cette déclaration.

— Oh ! alors, je vais la libeller de suite, veuillez me donner une feuille de papier.

— Yoici ; un penny, s'il vous plaît.

Chichester paya le papier, écrivit la lettre et la tendit à l'emplové; puis il regarda dans la chambre et aperçut trois ou quatre personnes d'apparence convenable qui se chauffaient devant le feu, tandis que quinze ou seize individus à l'aspect misérable et vêtus comme des gens de la plus basse classe étaient assis sur des bancs autour de la chambre à une grande distance du foyer.

L'employé voyant que le nouveau venu lui jetait un regard interrogateur :

— Ces messieurs, dit-il, qui se trouvent près du feu, sont débiteurs du shérif et mangent à ma table ; les autres sont débiteurs de la cour des requêtes, et, comme ils ne possèdent pas un seul shilling pour leur consolation, je ne puis leur permettre de se mêler aux autres.

— Combien croyez-vous qu'il entre de prisonniers dans le cours d'une année?

— Environ trois mille trois cents. Tous les débiteurs reçoivent la même quantité de pain et de viande par se-

maine : cette prison coûte à la Cité près de neuf mille livres

par an .

— Neuf mille livres dépensées chaque année pour séparer des gens de leurs familles ! s'écria Chichester, cette somme payerait les dettes de la plupart de ceux que l'on amène ici.

— Vous avez, pardieu, bien raison ; la moitié des prisonniers sont en général de pauvres diables arrachés à leur travail et dont l'absence, ils le savent, peut laisser mourir de faim et de misère leurs femmes et leurs enfants. Tenez ! cet homme qui se tient dans ce coin avec un petit paquet enveloppé dans un mouchoir, est seulement arrêté pour huit pence ; eh bien ! les frais montent à trois shillings et six pence.

— De sorte qu'il est détenu pour quatre shillings et deux pence.

— Exactement S l'homme placé près de lui est arrêté pour trois pence qu'il doit à son marchand de chandelles ; les frais se montent à cinq shillings ; mais l'affaire de ce pauvre diable qui se lamente là-bas, au fond de la salle, est la pire de toutes : il paraît que le malheureux avait un compte chez le boulanger, pour lequel il payait un shilling par semaine; il travaillait beaucoup et gagnait dix-huit shillings dans sa semaine, de sorte que tous les samedis au soir il donnait à sa femme l'argent nécessaire pour payer le boulanger: mais la femme aimait à boire, et elle dépensait les shillings en gin, si bien que le boulanger se décida à faire des sommations par l'intermédiaire de la cour des requêtes; la femme les reçut et se garda bien de

les montrer à son mari ; la semaine suivante survint un jugement obtenu; la femme en cacha également la copie, espérant, d'une manière ou d'une autre, pouvoir éteindre la dette et les frais, et tout arranger sans prévenir son mari ; mais elle ne put y parvenir, et il fut arrêté pour quatre shillings en principal et six de frais.

— C'est bien cruel, en vérité, observa Chichester, pour qui tous ces détails étaient parfaitement nouveaux.

— Oui, certes, mais cela n'est rien auprès de ce que j'ai entendu raconter ici: les prêteurs à la petite semaine, les boulangers et les huissiers ont soin de tenir la maison toujours pleine.

En ce moment neuf heures trois quarts sonnèrent, et les malheureux qui ne pouvaient payer leurs draps furent conduits au dortoir.

Chichester et ceux qui prenaient pension à la table de l'employé restèrent jusqu'à minuit à fumer des cigareset à boire de la bière.

Chichester fut ensuite introduit dans une grande chambre contenant une douzaine de lits en fer; un misérable drap, une couvertured'écurie, une paillasse à peine remplie et un oreiller en paille composaient toute la literie des couchettes fournies par la corporation de la Cité de Londres.

Le matin, Chichester s'éveilla de bonne heure et se leva les os brisés par la dureté du lit ; il fit sa toilette dans une espèce de lavoir commun, et pour jouir de ce luxe il lui fallut encore payer deux pence pour une serviette, un penny pour l'usage du savon et un autre penny pour le prêt du rasoir et de la trousse.

Puis on servit le déjeuner, composé de café et de rôties exemptes de beurre.

Ceux qui mangeaient à la pension de l'intendant commencèrent à se jeter avec avidité sur ces provisions; ceux qui désiraient un œuf ou une petite tranche de jambon, payèrent deux pence de supplément.

La conversation ne roulait que sur les affaires de la prison; il semblait qu'une fois que les détenus y avaient mis les pieds, toutes leurs pensées se retirassent du monde d'où ils avaient été enlevés, et lorsqu'on apporta le journal du matin, par une étrange sympathie, l'attention générale fut d'abord attirée sur la liste des faillites, ce qui procura à tous le plaisir de voir les noms de ceux qui devaient paraître devant la Cour des insolvables.

A neuf heures cinq minutes, un violent coup de sonnette appela l'intendant à ia porte ; c'était le signal d'avertissement du porte-clefs qui venait pour conduire les prisonniers nouveaux aux départements respectifs auxquels ils appartenaient.

Ils étaient classés en débiteurs du comté de Middlesex, débiteurs du shérif de Londres, débiteurs des deux shérifs, débiteurs de la cour des requêtes du comté de Middlesex.

Ghiciiester fut conduit dans Poultry Ward, les directeurs n'ayant pas accédé à la demande formulée dans sa lettre.

On voit d'après ce que nous venons de dire que la prison de Whitecross diffère essentiellement de celle du Banc de la Reine. '

DU DIABLE i9

Si une personne ne peut pas réunir quatre ou cinq livres pour passer de la garde des shérifs à celle des juges par un aete d'habeas corpus, il faut qu'elle reste à Whitecross, tandis que les débiteurs plus riches jouissent de tout le luxe et de tous les privilèges en usage à la prison du Banc de la Reine.

Le système de l'emprisonnement pour dettes est en luimême impolitique, illogique et absurdement cruel; il ruine Thonnète homme et détruit le peu de sentiments honnêtes qui restent chez celui dont la probité chancelle*.

Il résulte de ce système d'incarcération la ridicule doctrine que, si quelqu'un ne peut parvenir à payer ses dettes quand il jouit en pleine liberté de l'exercice de son travail, de ses connaissances, de son talent, il deviendra capable de les solder lorsque, enfermé entre quatre murs, il ne pourra précisément plus utiliser aucune des facultés de son intelligence !

C'est le sublime dans l'absurde!

Le Poultry Ward était une longue chambre basse et sombre avec sept ou huit fenêtres à barreaux de chaque côté, de la sciure de bois sur le plancher et une douzaine de petites tables arrangées comme celles d'un café tout' le long des murs.

Cette chambre était remplie de débiteurs de toutes sortes, depuis le gentleman aux habits riches, mais usés, jusqu'au pauvre diable en haillons.

Ici, un prisonnier relevait le compte de ses dettes ; là, un vieillard amaigri écrivait une lettre sur laquelle coulaient des larmes amères ; à une autre table, un jeune homme.

espèce de garçon de ferme, déjeunait avec du pain et du fromage qu'il arrosait de porter; tout près, un monsieur à cheveux gris semblait attendre un déjeuner problématique; dans un coin, un pauvre misérable lisait un journal ; dans un autre, un détenu parcourait une liasse de lettres; plusieurs préparaient leur déjeuner devant le feu du poêle; d'autres se promenaient de long en large, riant et causant de quelques farces exécutées dans les dortoirs la nuit précédente.

L'intendant de Poultry Ward venait justement de finir son déjeuner quand le porte-clefs introduisit Chichester.

— Eh bien ! M. Thaynes, dit l'intendant, enchanté de voir un nouveau prisonnier, je désespérais de voir arriver quelqu'un ici ce matin. Asseyez-vous, monsieur, je vous prie.

Cette invitation était adressée à Chichester, qui s'assit effectivement.

L'intendant, après avoir échangé quelques observations avec le porte-clefs, sortit un livre du tiroir de sa table, et, s'adressant à Chichester d'un ton presque mystérieux :

— Voici, dit-il, les usages et les règlements : tout nouveau détenu est tenu de payer une bienvenue d'une livre six pence ; c'est un fonds qui sert à payer les gardiens et les domestiques, à acheter du charbon et à entretenir confortablement la maison.

— Je trouve la chose parfaitement juste, dit Chichester. Et il paya.

— Je suppose que vous vivrez à ma table? demanda l'intendant. Ce sont les mêmes prix qu'en haut.

— Certainement, répondit Chichester; mais avez-vous ici quelque personne de haute volée ?

— Non, pas pour le moment, Lord William Priggins est resté deux jours avec nous, mais il est parti pour la prison du Banc de la Reine hier matin.

— Quel est ce personnage qui se promène là-bas dans cette petite cour? demanda Chichester en regardant par la fenêtre à travers laquelle on apercevait un grand jeune homme maigre, portant des moustaches noires, une robe de chambre en castor toute fripée, une calotte en velours graisseux et un pantalon tombant très-bas, vu qu'il n'était soutenu par aucune bretelle.

— Ah! c'est le Comte Pichantoff, un célèbre Russe qui a été proprement étrillé il y a quelques semaines dans un enfer de West End ; il est ici pour sa note à l'hôtel.

— Et quel est ce respectable monsieur à tête chauve, habillé de noir?

— C'est un prêtre, le Révérend Henri Sharpere ; c'est un très-bon orateur, dit-on, et c'est l'homme du monde qui sait le mieux s'assurer les dés.

— Et ce jeune homme pâle qui ne paraît pas avoir vingt ans ?

— Il n'a que vingt et un ans et un mois ; il a été arrêté le jour même de sa majorité, pour une acceptation en blanc qu'il avait donnée pendant sa minorité pour une somme de trois mille livres et pour laquelle il n'en a jamais reçu plus de cent.

— Et ce vieux monsieur de bonne mine qui est assis à la table en face ?

— C'est un prisonnier de la Chancellerie condamné par défaut. Il parait qu'un jour en se promenant, il aperçut une immense affiche annonçant la vente immédiate par ordonnance de la Chancellerie d'une propriété consistant en treize maisons, du côté de Finsbury 1 . Mon bonhomme n'avail pas une guinée en poche, ni même le moyen de s'en procurer une ; néanmoins il se rendit à la vente avec aplomb, monta à la chambre des commissaires-priseurs et donna des ordres pour le marché. Il y avait bon nombre d'acheteurs, mais cela lui importait peu, il surenchérissait toujours, et à la fin la propriété lui fut adjugée au prix de quatre mille trois cents livres. Pour les ventes faites par ordre de la Chancellerie, on ne dépose pas d'argent ; cela peut vous paraître bizarre, mais c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Le monsieur s'en fut enchanté de son marché ; la première chose qu'il s'empressa de faire fut d'aller toucher tous les arrérages de loyers qu'il put recevoir des locataires et de faire saisir ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas payer; il jouait ainsi un tour assez drôle ; il requit le ministère de tous les huissiers de Finsbury et se fit payer tout ce qui était dû jusqu'au dernier liard. Les notaires employés pour la vente de la propriété dressèrent des actes de transfert et établirent le titre du nouveau propriétaire : mais l'honnête acquéreur ne pensait pas à payer, A la fin, la Chancellerie, fatiguée de ces ater-

1. Finsbury, l'un des cinq bourgs qui composent la ville de Londres, avec la Cité proprement dite, la cité de Westminster et la cité de Greemvich.

moiements et de ne recevoir aucun à-compte, s'empara de sa personne et le fit coffrer ici.

L'intendant du Poultry Ward fit ainsi connaître au nouveau prisonnier les principaux pensionnaires de son département, et, à côté de quelques cas d'im probité flagrante et de coupables extravagances, il lui montra beaucoup de malheurs réels.

Jamais cimetière ne vit plus de vraies douleurs, jamais chambre mortuaire n'assista à des angoisses plus poignantes que celles qu'éprouvaient plusieurs hôtes de cette triste prison !

Si le prisonnier est bon père, il pense à ses enfants absents, et il déplore la froide cruauté des règlements qui ne permettent aux enfants de visiter leur père enfermé que deux fois par semaine : le mercredi et le dimanche, et seulement trois heures chaque fois.

Si c'est un bon mari qui possède une femme tendre et aimante, il redoute l'heure fatale où tous les étrangers doivent quitter ces murs.

La misère et la maigreur, une misère palpable, une maigreur effrayante, tels sont les caractères principaux de la prison de Whitecross.

Chichester sortit dans une large cour attenante au Poultry Ward, désignée sous le nom engageant mais illusoire de : Parc.

A midi, on laissa entrer dans la maison d'arrêt les porteurs de bière de toutes les tavernes des environs : alors commença la débauche du jour ; les bancs du parc furent

bientôt envahis par une nuée de visiteurs qui buvaient, fumaient, riaient et juraient.

Bien des malheureux qui ne se vantaient pas d'une grande force d'esprit, mais qui étaient en réalité bien disposés, s'occupèrent, suivant leurs propres expressions, à tuer le chagrin.

Dans le cours de la journée, Chichester écrivit une lettre pleine de repentir à son père, le prêteur sur gages, il se lamentait sur ses folies passées et promettait de se bien conduire à l'avenir.

Le post-scriptum certifiait que la prison ne valait pas grand'chose quand on avait beaucoup d'argent, mais qu'elle était mille fois pire quand on avait les poches vides.

Cette précieuse lettre réussit à amener le vieux gentleman, c'est ainsi que Chichester appelait son père, à délier les cordons de sa bourse et à envoyer quelques livres pour les besoins immédiats du détenu.

Chichester fut donc en état de vivre à la table de l'intendant, de fumer ses cigares et de boire son aie, à la grande satisfaction de son cœur.

En conséquence, Chichester devait bientôt devenir l'étoile du département où il était consigné.

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