L EXECUTION
Depuis son transfert d'Old Bailey à la cellule des condamnés à mort, après son jugement, Boiter gardait un silence absolu.
Selon les règlements de la prison, deux gardiens se tenaient constamment près de lui ; mais il ne parut jamais tenté d"entrer en conversation avec eux.
Le chapelain venait souvent voir le condamné ; mais Boiter n'apportait aucune attention aux religieuses consolations et aux vives exhortations du révérend.
L'assassin mangeait avec appétit et jouissait d'une excellente santé.
Il était vigoureux, d'une constitution robuste, et il était probable qu'il serait arrivé à un âge très-avancé si son existence eût suivi son cours naturel.
Le jour, il se tenait les bras croisés, méditant sans doute sur sa position présente ; il se repentait à peine de tous les crimes qu'il avait commis, mais il tremblait à l'idée de l'autre vie !
Une nuit, il fit un rêve affreux.
Jl s'imagina que le moment de son exécution était arrivé, et qu'il était debout sur la trappe de l'échafaud...
Soudain la planche s'abaissa sous ses pieds et il tomba.
11 sentit alors son sang- monter à son cerveau avec la fureur d'un torrent et avec la chaleur du plomb fondu...
Ses yeux sortaient de leurs orbites et ses oreilles bourdonnaient ainsi que le bruit de l'Océan pendant la tempête d'une nuit d'hiver...
Cette sensation dura deux minutes, espace de temps bien insignifiant pour ceux qui ne souffrent pas, mais qui semble un siècle lorsqu'on est en proie à une horrible angoisse.
Puis il sembla qu'il était mort.
Son esprit quittait son corps en même temps que cessait le dernier battement de son cœur, et soudain il fut enlevé avec une effrayante rapidité sur les ailes d'un ouragan...
Il se sentit enveloppé d'épaisses ténèbres et pourtant il croyait se voir plongé dans un gouffre sans fin...
De tous côtés il était environné de monstres hideux... de serpents gigantesques... de chauves-souris formidables... de toutes sortes d'énormes reptiles venimeux...
Enfin il atteignit le fond du gouffre et la faculté de voir lui fut tout à coup rendue...
Au même instant il se sentit entouré par un cercle de flammes, un horrible serpent l'enlaçait dans ses nœuds.. %
Il se trouvait au milieu d'un lac de feu sans bornes, et aussi loin que son œil pouvait s'étendre, il apercevait des myriades de fantômes subissant le même châtiment que
lui, nageant comme lui dans les flammes inextinguibles, et enlacés comme lui par de hideux reptiles...
Il ne pouvait plus définir sa propre forme pas plus que celle de tous les esprits qu'il avait autour de lui... et cependant il les voyait distincts et palpables... ils n'avaient ni têtes, ni membres... et cependant ce n'était pas des troncs sans formes...
Tous étaient nus, la couleur de leur chair était blanche, et cependant ils ne se consumaient pas au milieu de ce vaste océan de feu...
Quelques moments après, la scène changea de nouveau et les ténèbres reparurent...
Le meurtrier s'imagina qu'en proie à une agitation fébrile, il marchait à tâtons au bord d'une rivière dont le courant était tiède et épais comme du sang...
Le bord était humide, glissant, couvert de saules et de grandes herbes noires, parmi lesquelles d'énormes -crocodiles étaient groupés avec des reptiles plus dégoûtants encore...
C'était dans ce lieu effroyable, au milieu de l'obscurité la plus profonde, que l'esprit du meurtrier devait chercher son chemin.
11 s'accrochait convulsivement aux branches du rivage pour ne pas tomber au milieu de cet horrible courant...
Un serpent colossal sortit du fourré et s'enroula autour de son cou et de ses bras.
Au même instant un crocodile d'une taille gigantesque sortit de celte rivière de sang et le saisit avec ses larges nicâchoires par le milieu du corps comme un roseau...
Il poussa alors un cri terrible et s'éveilla.
Ce rêve lui fit une profonde impression. Il crut avoir éprouvé un avant-goût de l'enfer, de cet enfer avec toutes ses horreurs, dans lequel il allait être à jamais plongé, sans espoir... sans fin... éternellement !...
Et cependant, par un étrange et absurde endurcissement, il ne recherchait pas les consolations de l'homme de Dieu, il ne murmurait aucune prière, ne donnait aucun signe apparent de repentir, mais continuait à garder cette morne impassibilité dont nous avons parlé.
Mais après ce rêve il renonça à se coucher sur son lit le soir ; il avait peur de dormir, car dès que ses yeux s'appesantissaient, les visions de l'enfer, variées à l'infini, se représentaient à son esprit.
Il ne pensait jamais à ses enfants, et une fois le prêtre lui ayant demandé s'il ne désirait pas les voir, il remua la tête avec impatience.
La mort !... toujours la mort !..„
Il tremblait à cette idée, et cependant il n'essaya jamais d'échapper à sa présence par la conversation ou la lecture.
Il restait là inerte, réfléchissant à son heure suprême et à ce qui l'attendait au delà, jusqu'à ce que son imagination évoquât toutes les fantasmagories de démons, de spectres et d'horreurs que l'esprit humain peut concevoir.
Une autre fois, le vendredi avant le jour de son exécution, il rêva le ciel au moment où la trappe fléchissait sous ses pieds.
Il se vit entouré d'une brillante lumière comme il n'en avait jamais vu sur la terre...
L'atmosphère entière était illuminée comme avec une poussière d'or par les rayons d'un splendide soleil...
Le soleil, la lune et les étoiles lui paraissaient d'une dimension colossale, comme d'immenses globes d'un métal en fusion...
Il s'imagina qu'il s'envolait dans les airs par un mouvement doux et égal...
Une agréable chaleur régnait dans l'espace et des odeurs suaves charmaient ses sens...
Il s'éleva ainsi jusqu'à ce qu'enfin il eût dépassé les astres du firmament et qu'il ne les aperçût plus que de loin... très-loin sous ses pieds...
Bientôt les sons délicieux d'une musique sacrée accompagnés de voix chantant en chœur les louanges du Très- Haut vinrent charmer son oreille...
Son âme était enivrée par ces promesses d'espérance et d'amour, et, levant les yeux, il aperçut les splendides palais du ciel dominant de vastes et imposantes montagnes de nuages.
Il atteignit un chemin lumineux au milieu de ces nuages...
Cette avenue conduisait aux portes du paradis...
Il allait pénétrer dans ce radieux et glorieux sentier, lorsqu'un changement soudain s'opéra dans son rêve.
En un instant, il se sentit violemment précipité au milieu d'une obscurité croissante, mais à travers laquelle le
soleil, la lune et les étoiles lui semblaient d'un rouge hideux et livide...
- Il descendait... il descendait toujours... il fut enfin jeté sur la rive glissante de cette rivière sanglante dont les bords étaient encombrés de hideux reptiles, et dont les eaux tièdes recouvraient à moitié d'énormes crocodiles...
Ainsi s'écoulait l'existence de l'assassin : en terribles méditations le jour; la nuit, en d'effroyables rêves.
Une fois l'idée lui vint de se suicider pour éviter l'ignominie de l'échafaud.
Ce n'était pas la honte qu'il envisageait ; mais il redoutait la douleur dont il avait éprouvé la sensation dans ses rêves, sans compter que la mort paraît beaucoup moins terrible quand on se la donne soi-même.
Surveillé avec un soin extrême, le seul moyen qu'il eût pu employer pour en venir à cette fin eût été de se frapper violemment la tête contre le mur ; mais il réfléchit qu'il ne réussirait peut-être pas à se tuer du premier coup, et il abandonna son projet de suicide.
Le dernier dimanche qui devait se lever pour lui, il assista au service de ia chapelle.
Un sermon y fut prêché, selon la coutume.
Le temple sacré était rempli d'élégantes dames, toutes femmes, filles ou amies des autorités de la Cité.
Le ministre exhorta le condamné au repentir en lui assurant qu'il n'était pas encore trop lard pour reconnaître ses erreurs et sauver son âme, et que Dieu pouvait lui pardonner dans sa miséricorde infinie.
Dans l'après-midi les enfants du condamné lui furent
amenés ; il n'avait pas demandé a les voir, mais les juges avaient cru convenable de les réunir en ce moment suprême.
Les pauvres innocents étaient revêtus des habits de la maison d'asile.
Harry comprit que son père devait être pendu le lendemain matin, et son chagrin fendait l'âme.
La petite fille ne comprenait pas pourquoi son père se trouvait dans un endroit si lugubre, ni l'horrible destinée qui lui était réservée, mais elle avait un vague pressentiment de malheur et de danger, et elle versait des larmes abondantes.
Le meurtrier les embrassa et les exhorta h être d'honnêtes enfants; mais il n'agit ainsi que par respect humain et parce qu'il était honteux de paraître aussi insensible et aussi endurci qu'il l'était en effet, en présence du directeur de la prison, des shérifs et des dames admises à la faveur de le voir dans son cachot.
Le matin du second lundi après le jugement commençait à poindre.
Dès quatre heures, la grande estrade noire où se trouve la fatale trappe fut tirée de son hangar dans Press Yard et placée en face de la porte de Newgale.
Un charpentier et son aide eurent bientôt assujetti les deux poutres perpendiculaires et la traverse horizontale qui forment le gibet.
Un (lot pressé de peuple était déjà rassemblé pour être témoin de ces lugubres apprêts, et depuis ce moment jusqu'à huit heures, la foule ne cessa de grossir et de débou-
cher de toutes les directions vers l'endroit où devait avoir
lieu le funèbre spectacle.
Avant le point du jour, on aperçut une lumière vacillante à travers la petite fenêlre grillée, située au-dessus de la porte de la prison.
Il y avait quelque chose de sinistre dans cette lumière tremblotante, tranchant sur le brouillard d'une froide matinée de décembre, et projetant ses lueurs incertaines sur les poutres noires de la potence qui s'élevait au-dessus de la multitude déjà épaisse et qui augmentait de minute en minute.
Vers huit heures la foule était devenue si compacte qu'elle se mouvait et ondulait comme un océan en fureur.
Quels types que ceux qui s'entassaient autour du gibet î
Chaque bouge hideux, chaque trou révoltant, chaque asile du vice crapuleux, chaque antre de débauche ignoble avait vomi sa sinistre population.
Des femmes avec de jeunes enfants dans les bras, des voleurs de tous les âges, des tilles, des scélérats de toutes sortes étaient réunis au pied de l'échafaud en cette matinée fatale.
Parmi cette multitude régnaient la joie, le rire, la gaieté; des gros mots, des plaisanteries obscènes s'entre-choquaient dans cette foule immense, et déjà à cette heure matinale les figures de la majorité des spectateurs étaient illuminées par la boisson.
Ecoutez ces éclats de rire : ils émanent d'un groupe réuni autour d'un voleur qui n'a pas plus de douze ans
et qui raconte comment la veille il a dévalisé une vieille dame.
Quels sont ces gémissements accompagnés de blasphèmes et d'imprécations?
Deux femmes se battent ; elles se mettent en pièces, et leurs maris viennent les soutenir.
Un peu plus loin, un paysan à l'air naïf s'aperçoit que sa bourse et son mouchoir ont disparu ; en un instant son chapeau est enfoncé sur ses yeux et lui-même se sent conspué, poussé, culbuté de la manière la plus brutale.
Près de l'échafaud, la conversation suivante s'engage :
— Je me demande ce que l'homme qui va être pendu tout à l'heure, fait en ce moment?
— Il est maintenant sept heures et demie, il reçoit les sacrements.
— Si j'étais à sa place, j'enverrais le vieux ministre au diable et rouler au milieu des shérifs.
— Oui, et moi aussi. Pour ma part j'aurais voulu mener une vie comme Jack Sheppard ou Dick Turpin, quand bien même j'aurais dû finir par la potence.
— Il y a quelque chose de noble, de grand, de délicieux dans la vie d'un voleur de grand chemin, et puis, enfin, quelle admiration de la part de la foule; quels applaudissements lorsqu'on paraît sur la trappe !
— Oui, oui, si ce Boiter s'était contenté de rester un habile filou ou n'avait assassiné que ceux qui lui résistaient, je l'aurais acclamé de grand cœur; mais tuer sa
femme!... il y a là quelque chose de lâche et je vais le huer!...
— Et moi aussi.
— Huit heures moins un quart! les minutes de ce pauvre diable sont maintenant comptées.
— Je me demande ce qu'il peut faire ?
— Il doit profondément réfléchir.
— Et c'est le pire de la chose.
— Oh ! non ! ne croyez pas cela, vous pouvez être certain qu'il n'est pas à moitié aussi à plaindre que nous le pensons ; un homme s'habitue à l'idée de mourir comme à toute antre chose... mais quel est donc ce bruit?
— C'est sans doute quelque fou qui chante une complainte sur le prisonnier en imitant les convulsions du supplicié.
— Oh ! mon Dieu, comme on rit!
— Huit heures moins cinq minutes! nous n'attendrons pas longtemps maintenant.
A ce moment la cloche du Saint-Sépulcre commença à tinter le glas funèbre.
C'était celte même cloche dont les sons affreux avaient résonné aux oreilles de l'assassin pendant son séjour dans le caveau de la vieille maison.
Les rires, les plaisanteries, les chants et les rixes cessèrent subitement, étions les yeux se fixèrent sur l'échafaud.
Partout régnait une curiosité haletante.
Soudain une forme humaine se détacha sur la porte; le bourreau monta vivement les marches et atteignit la plateforme.
H était suivi par le chapelain de service, revêtu de sa
robe noire ; celui-ci marchait d'un pas lent et mesuré et récitait le service des morts, tandis que la cloche du Saint- Sépulcre continuait ses tintements lugubres et solennels.
Le criminel venait ensuite.
Ses coudes étaient liés à ses côtés et ses poignets attachés ensemble, à l'aide d'un lien très-mince; il était vêtu d'habits fort décents qu'il devait à la générosité de Cracksman et portait sur la tête un bonnet de coton blanc.
Au moment où il parut sur l'échafaud un immense cri s'éleva du sein de la foule assemblée pour assister à son châtiment.
11 jeta un regard anxieux autour de lui.
Le large espace qui se trouve devant la partie nord de Newgate était littéralement pavé de têtes humaines, et cette mer agitée s'étendait de même dans OldBailey et dans Giltspur Street aussi loin qu'on pouvait voir.
Les maisons qui font face à la prison étaient pour ainsi dire vivantes depuis les marches de la porte jusqu'aux toits et aux faîtes des cheminées.
Il semblait que le condamné fût debout sur un rocher au milieu d'un océan de peuple.
Dix mille regards étaient fixés sur lui.
Tout était animation et intérêt, comme si quelque grand spectacle national allait se dérouler à cette heure.
— Chapeaux bas!... chapeaux bas!... fut le cri unanime.
La multitude avait résolu de ne rien perdre de ce drame palpitant, car pour elle le bon marché du spectacle en augmentait encore le plaisir.
Tandis que l'exécuteur était occupé à fixer la corde au-
tour du cou du condamné, le chapelain entonna cette partie du service des morts qui commence ainsi :
« L'homme qui est né d'une femme n'a que peu de temps à vivre, ce temps est plein de misères ; il croît et est moissonné comme une fleur, il passe comme une ombre et jamais ne s'arrête. »
L'exécuteur ayant attaché la corde et rabattu le bonnet sur la face du condamné, disparut de l'échafaud et descendit sous la plate-forme pour tirer le verrou qui soutenait la bascule.
Le prêtre continua :
« Au milieu de la vie, nous sommes près de la mort. De qui devons-nous attendre du secours, si ce n'est de toi, ô Seigneur miséricordieux ! »
Ici la bascule joua.
Une terrible convulsion s'empara de tout le corps du condamné, et pendant une minute ses mains s'agitèrent crispées.
Pendant ces soixante secondes les horreurs de ses rêves s'étaient-elles réalisées ?
« Et il sentit alors son sang monter à son cerveau avec la fureur d'un torrent et la chaleur du plomb fondu ; ses yeux sortaient de leurs orbites et ses oreilles bourdonnaient ainsi que le bruit de l'Océan pendant la tempête d'une nuit d'hiver. »
Mais bientôt le mouvement convulsif des mains cessa, et le corps du meurtrier demeura suspendu dans l'espace, inerte et sans vie.
La foule resta jusqu'à neuf heures, c'est-à-dire jusqu'à
ce que le cadavre eût été enlevé, et alors seulement cette multitude immense commença à se disperser.
Les tavernes des environs firent ce jour-là de magnifiques recettes ; il faut bien que tout le monde vive.
Ce qui tue l'un engraisse l'autre.