LIBERATION
Deux ans se sont écoulés depuis les jugements d'ûld Bailey.
On était au commencement de décembre 1837.
La matinée était sèche, belle et brillante, la terre était aussi dure que l'asphalte, l'air pur et froid, il gelait.
De très-bonne heure, un gros homme âgé, bien enveloppé dans un bon paletot et un cache-nez en tricot qui lui montait jusqu'aux yeux, se promenait de long en large dans Giltspur Street Compter.
Il paraissait partager son attention entre la porte d'entrée de la prison et l'horloge du Saint-Sépulcre.
A dix heures moins un quart, le même jour, une voiture
particulière, sans armoiries, avec deux domestiques dont les splendides livrées étaient cachées par de longues houpelandes de gros drap, s'arrêtèrent à la porte de la maison habitée par le directeur de Newgate.
A l'intérieur de la voiture se tenait une femme enveloppée dans les fourrures les plus rares ; la beauté de son visage était encore rehaussée par le sourire de contentement qui l'illuminait.
Au moment où l'horloge du Saint-Sépulcre sonnait dix heures, les portes de Newgate et de la prison du Compter s'ouvrirent simultanément et pour le même objet.
Du Compter sortit Richard Markham.
La porte de Newgate donna la liberté à Élisa Sydney.
Ils étaient délivrés le même jour ; la durée de "leur emprisonnement et la date de leurs jugements étant les mêmes.
Au. moment où Richard mettait le pied dans la rue, il fularpêté par le fidèle Whittingham qui l'accueillit comme s'il eût été son fils, et il le regardait en effet comme son enfant.
Élisa monta dans la voiture qui l'attendait à la porte de Newgate et se jeta dans les bras de madame Arlington.
La voiture partit aussitôt avec rapidité dans la direction du no: d ouest.
— M. Monroë vous attend à la maison, dit Whittingham à son jeune maître, quand son premier mouvement de joie fut passé ; il a été très- souffrant ces derniers temps, et il avait peur que cet heureux événement ne lui fit une trop vive impression.
— Dépêchons-nous, mon excellent ami, répondit Mar-
kham ; je brûle du désir de revoir les lieux où s'est passée ma jeunesse.
Whillingham fit signe à un cab, et son maître et lui roulèrent bientôt sur le chemin d'Holloway.
Deux années d'emprisonnement avaient bien changé Richard.
La beauté régulière et intelligente de ses traits lui restait encore, mais la joyeuse expression de gaieté si naturelle, à la jeunesse avait fui pour toujours son visage; elle était remplacée par une mélancolie calme qui annonçait que de bonne heure il avait appris ce que c'était que le malheur.
Son âme était brisée, son cœur ulcéré ; mais sa droiture native demeurait intacte, et même lorsque la grille de sa prison se fut refermée derrière lui, il ne pouvait chasser de son esprit l'idée qu'on lisait sur sa figure qu'il était un détenu libéré
Le cab s'arrêta à Markham Place.
Richard jeta un regard de satisfaction vers le coteau où se dressaient les deux arbres, lieu de rendez vous choisi par les deux frères qui s'étaient séparés déjà depuis plus de six ans.
Des larmes coulèrent de ses yeux et le rayon de joie qui avait éclairé son front fit place à un nuage de sombre mélancolie.
Il pensait à ce qu'il était lorsqu'il avait dit adieu à son frère et à ce qu'il était à l'heure présente.
Alors, tout était joie et bonheur sous ses pas; maintenant, il lui semblait que la ilétrissure de Gain était imprimée sur son front.
Il descendit de voiture et entra dans la bibliothèque où M. Monroë l'attendait.
Son tuteur et lui se trouvaient donc enfin réunis sans témoins.
M. Monroë était bien changé depuis que Richard ne l'avait vu.
Son corps courbé penchait en avant, ses traits étaient hagards, ses yeux creux et son front couvert de rides.
Il regardait furtivement autour de lui quand le jeune homme entra, et au lieu de se montrer empressé, il se laissa tomber sur une chaise en cachant sa tête dans ses mains; des larmes coulaient à travers ses doigts et sa poitrine était soulevée convulsivement par la violence de ses sanglots.
— Au nom du ciel ! qui vous trouble ainsi ? demanda Richard.
— Mon enfant ! vous voilà revenu enfin ! s'écria le vieillard, à peine capable d'articuler un mot dans l'amertume de son chagrin, et ce jour tant redouté est enfin arrivé.
— Tant redouté! répéta Markham avec un étonnement réel ; j'aurais pensé, mon cher monsieur Monroë, ajoutat-il froidement, que vous, qui étiez convaincu de mon innocence, vous m'eussiez reçu avec un sourire plus joyeux.
— Mon cher, mon très-cher enfant ! Dieu sait si je suis joyeux de vous revoir en liberté, et le Tout-Puissant peut aussi attester ma sincère conviction de votre innocence... Croyez-moi, j'irais dans le feu et dans l'eau pour vous servir; je quitterais volontiers cette vie misérable et inutile si
vous en aviez besoin ; mais je ne puis... je ne puis supporter votre présence ..
Et le pauvre vieillard semblait être à l'agonie en parlant ainsi.
— Je présume, dit Richard en se penchant vers lui afin de lui parler dans l'oreille, bien qu'il n'y eût là personne pour écouter ; je présume que vous méprisez l'homme qui a été convaincu d'un crime; ce sentiment est naturel, monsieur, mais une telle marque d'aversion n'est pas moins faite pour blesser une personne qui ne vous a jamais fait de mal.
— Non, non, Richard, je n'ai jamais eu à me plaindre de vos procédés à mon égard, et c'est ce qui fait que je tremble tant maintenant; mais écoutez-moi... Je prends Dieu à témoin que je vous aime comme mon propre fils, et que je suis incapable d'avoir les sentiments que vous me piêiiez tout à l'heure.
— Mais pour Dieu ! s'écria Markham avec impatience, qu'est-ce que tout cela signifie? Êles-vous malade?... Est-il arrivé ici quelque nouveau malheur?... S'il en est ainsi, nous nous occuperons de mes affaires dans un autre moment... quand il vous plaira...
En disant ces mots, Markham éloignait doucement les mains du vieillard de son visage et les prenait dans les siennes.
C'est seulement alors qu'il fut frappé du changement survenu dans les traits de son tuteur, et sans prévoir l'effet que ses paroles pouvaient produire :
— Cher monsieur ! s'écria-t-il, vous avez sans doute été très-malade ?
— Malade! répondit le vieillard avec amertume, quand l'esprit souffre, le corps est affecté, et c'est précisément ce qui m'est arrivé. Si vous avez beaucoup souffert, Richard, pendant ces deux dernières années, ma douleur à moi n'a pas été moindre ; mais nous avons tous les deux la même consolation, la conviction de notre innocence !
— Vous parlez par énigmes, dit Markham ; que signifient ces mots : innocence et culpabilité, prononcés par vous qui n'avez jamais fait le moindre tort à personne.
L'expression du visage du vieillard devint si étrange au moment où Richard articulait ces derniers mots, que le jeune homme en fut étonné et terrifié.
11 commença à éprouver une crainte vague; il se trouvait dans un état d'anxiété pénible, et cependant il redoutait d'adresser de nouvelles questions à M. Monroë.
— Richard ! s'écria tout à coup le vieillard en regardant alors fixement son pupille, Richard ! j'ai une terrible communication à vous faire...
— Une terrible communication à me faire!... répéta Richard,. est-elle relative à mon frère?... S'il en était ainsi, ne me tenez pas plus longtemps en suspens... ne me cachez rien... je puis tout supporter, excepté le doute!
— Je n'ai jamais entendu parler de votre frère, répondit M. Monroë, et j'ignore s'il est mort ou vivant.
— Que Dieu soit loué! puisque vous n'avez aucune révélation terrible à me faire à l'égard de mon frère ! s'écria Markham.
Dl' DIABLE 73
Richard avait toujours eu et conservait encore le pressentiment que le rendez-vous entre les deux arbres aurait lieu ainsi qu'ils en étaient convenus, et cet espoir l'avait soutenu pendant son affreuse incarcération.
— Je ne veux pas vous tenir en suspens plus longtemps, Richard, dit son tuteur, il vaut mieux décharger mon cœur tout d'un coup. Apprenez donc mon secret. Vous êtes ruiné.
— Ruiné !... s'écria Piichard en se levant.
Ruiné ! ce mot n'exprime pas un seul malheur comme d'autres afflictions, telles que la maladie, la pauvreté, l'emprisonnement, il comprend toutes les misères réunies.
— Ruiné!... répéta-t-il.
Puis s'accrochant à un brin de paille assez immoral :
— Ah ! oui... ruiné de réputation, sans doute, ajoutat-il, mais riche encore de tout ce que le monde estime pardessus tout. Ma fortune vous a été confiée au décès de mon père, je n'étais pas majeur quand j'ai été condamné, et conséquemmeiil la loi n'a pu y toucher lorsqu'ellea détruit à jamais ma réputation...
— Non, non; ruiné, vous dis-je !... votre fortune tout entière est perdue, repartit Monroë avec solennité, de malheureuses spéculations tentées par moi dans votre intérêt, ont englouti le magnifique patrimoine que votre père m'avait confié.
Markham, à ces paroles, se laissa tomber sur un fauteuil, et il pensa un instant que toutes les fibres de son cœur allaient se briser.
Un poids énorme oppressait son cerveau et sa poitrine ; il élait en proie à un profond désespoir.
De même que celui qui regarde dans l'obscurité de la nuit ne distingue d'abord qu'une immensité immobile et compacte, de même il envisageait maintenant son avenir, et il était frappé d'épouvante.
La seule consolation qui eût pu lui rester et lui faire oublier une partie de ses douleurs, — l'espérance de revoir son frère, — était envolée, et mendiant sur la surface de la terre, il ne lui restait même pas un nom sans tache pour l'aider dans sa carrière.
Tout espoir était mort en lui...
Un long silence suivit la révélation de M. Monroë.
Markham se leva enfin précipitamment de son fauteuil, s'approcha de son tuteur, et lui dit d'une voix creuse :
— Dites-moi, comment tout cela est arrivé, que j'apprenne au moins de vous-même les circonstances qui ont amené cette calamité?
— Cela ne sera pas long, dit Monroë, et mon récit vous convaincra que je suis plus à plaindre qu'à blâmer. Bien longtemps avant votre condamnation, j'avais entrepris une série de spéculations avec mes propres capitaux ; toutes tournèrent malheureusement. L'année 1832 fut fatale à beaucoup de vieilles maisons, et la mienne fut menacée d'une ruine complète ; dans un mauvais moment j'écoutai le conseil d'un certain M. Allen, négociant, qui avait perdu beaucoup d'argent en Amérique, et, sur ses avis, j'employai une petite partie de votre fortune en vue de refaire la mienne et d'augmenter la vôtre en même temps. Allen agissait comme mon représentant dans ces nouvelles spéculations; d'abord nous réussîmes au delà de nos désirs ; je
sortis moi-même de mes embarras et je doublai la somme que j'avais empruntée à votre fortune. Au commencement de 183G, M. Allen entendit parler d'un individu qui désirait emprunter une somme considérable pour faire valoir un brevet d'invention qu'on représentait comme une véritable mine d'or. Allen et moi nous nous consultâmes pour savoir si nous devions ; ous embarquer dans cette entreprise, mais en fort peu de temps nous fûmes éblouis par les avantages que devait produire cette nouvelle spéculation. A cette époque, c'était un peu après votre condamnation, j'étais malade et obligé de garder le lit. Allen ûl donc cette affaire pour moi, et, chose extraordinaire, je n'ai pas vu une seule fois l'individu auquel j'ai prêté une somme si considérable, car je me décidai à avancer la somme demandée par cette personne et pour me la procurer j'eus largement recours à votre fortune. Ah ! Richard, si cette spéculation eût réussi, je serais redevenu riche et votre avoir eût été doublé. Mais, hélas ! l'individu auquel j'avais fait une avance aussi considérable et dont la garantie m'avait paru tout exceptionnelle, me trompa d'une façon odieuse. Cependant, la loi ne pouvait l'atteindre, car il avait décidé Allen à s'associer avec lui pour cette entreprise et à faire figurer son propre nom dans la raison sociale. Désespéré par ces pertes terribles, je me jetai alors dans les spéculalions les plus hasardeuses avec le reste de votre fortune ; j'étais sur cette pente rapide où le joueur glisse sans pouvoir s'arrêter, et je ne m'arrêtai en effet que lorsque la ruine fut complète, ruine totale pour moi, relative pour
— Relative seulement! se hâta de dire Richard, donl les traits s'illuminèrent à ces mots ; reste-t-il quelque chose du naufrage ? Parlez, et si vous me répondez affirmativement, si vous m'assurez seulement qu'il me reste un petit avoir, si léger qu'il soit, je vous pardonnerai tout.
— Cette maison et le revenu qui y est attaché sont intacts ; je n'aurais pu et n'aurais jamais voulu toucher à votre patrimoine.
Markham se trouva soulagé par cette déclaration, et il serra la main de son tuteur avec la même reconnaissance que s'il lui eût remis sa fortune tout entière.
— Dieu merci ! je ne suis pas complètement ruiné! s'écria Markham ; je puis encore m'enfermer dans la retraite, je puis gravir chaque jour ce coteau, dernier témoin de notre affection fraternelle, et je puis y attendre le retour de mon frère. Mon cher monsieur, il est inutile de revenir sur le passé; les reproches, si j'étais tenté de vous en faire, ne remédieraient à rien, et les regrets ne serviraient pas davantage. Cette propriété me procurera un revenu modeste, mais suffisant pour mes hesoins ; deux cents livres par année sont assurément une position bien précaire, comparées à l'héritage que m'avait laissé mon père, mais je suis encore heureux que les moyens de vivre obscurément me restent ; mais vous, M. Monroë, de quoi vivezvous?
— Je m'occupe de recueillir les débris de mon naufrage, et ma fille Ellen gagne quelque chose avec son aiguille.
— Vous et votre fille vous viendrez demain ici, et nous partagerons mon revenu, interrompit le généreux jeune
homme, qui ne voyait plus en Monroë l'auteur de sa ruine, mais bien un vieillard courbé sous le poids de profondes afflictions.
Monroë pleura à cette noble conduite de son pupille et refusa d'accepter cette généreuse hospitalité.
Markham pria, supplia, menaça même, le vieillard fut inflexible.
— Vous ne m'avez pas dit, demanda tout à coup Markham, ce qu'est devenu votre ami M. Allen ?
— C'était un homme loyal et honorable ; la ruine dans laquelle il m'avait, quoique bien innocemment, entraîné, lui porta un coup funeste, et il mourut trois mois après.
— Et qu'est devenu le misérable dont les fourberies ont tué un homme et ruiné deux autres.
— Je ne sais, répondit M. Monroë ; je ne l'ai jamais vu moi-même, et lui n'a jamais su que c'était moi le véritable prêteur. Certaines raisons commerciales, trop longues à vous expliquer maintenant, m'avaient fait mettre en avant M. Allen comme le prêteur véritable, et ce dernier a conduit l'affaire comme principal intéressé, et non pas comme mon agent : il n'y a jamais eu aucune communication directe entre moi et ce George Montague.
— George Montague [...répéta Richard.
— Oui, c'est le nom de l'intrigant qui nousa dépouillés.
— George Montague i... reprit encore Richard en se promenant à grands pas dans la chambre, pourquoi ce nom revient-il toujours frapper mon oreille?... pourquoi est-il toujours accompagné d'expressions de haine et de blâme?...
pourquoi suis-je au nombre des victimes de ce misérable?... Étrange enchaînement de circonstances !
— Connaîtriez-vous ce Montagne?... Ce nom paraît vous causer une singulière impression, dit M. Monroë.
— Je ne le connais pas plus que vous, je ne l'ai jamais vu, reprit Markliam, mais j'ai beaucoup entendu parler de lui et toujours en mal. Assurément, la justice arrêtera quelque jour ce misérable, qui spolie constamment la société et s'enrichit aux dépens du bonheur de ses semblables.
Markham et son tuteur continuèrent encore à causer sur différents sujets, et lorsque le premier eut en partie réussi à tranquilliser l'esprit de M. Monroë, le vieillard sortit.