VIII. — L'enseignement
La population tchécoslovaque est parmi les plus instruites de l'Europe. Dans les trois pays tchèques, la proportion des illettrés était, en 1910, de 3,3 °o seulement des habitants âgés de plus de 10 ans. Les chiffres beaucoup moins satisfaisants de la Slovaquie (27,5 %) et de la Russie Subcarpathique (60 %) s'expliquent par l'état économiq«e et social plus arriéré et par l'insuffisance de l'organisation
de l'instruction publique en Hongrie ; ils s'amélioreront rapidement grâce à l'effort énergique de la nouvelle administration tchécoslovaque, qui a déjà ouvert en Slovaquie près de 3.000 écoles.
L'enseignement supérieur est donné dans quatre Universités, Prague, (tchèque et allemande), Brno et Bratislava ; deux facultés indépendantes de théologie, protestante à Prague, catholique à Olomouc; quatre écoles polytechniques (Prague et Brno tchèques, Prague et Brno allemandes) ; une école des mines (Piibram), une école des hautes études commerciales (Prague), une école vétérinaire (Brno), une école des hautes études agronomiques (Brno), deux hautes écoles d'agriculture (Tâbor, tchèque, Dëcin (Tetschen)-Liebwerda, allemande), une école supérieure des Beaux-Arts (Prague), et un Conservatoire national de musique (Prague). Les deux Universités de Prague, qui existaient avant 1918, sont seules complètes ; celle de Brno, fondée depuis l'indépendance, a ses cadres fixés, mais ne fonctionne encore qu'en partie, par suite surtout du manque de bâtiments ; quant à Bratislava, il faut du temps pour transformer l'ancienne université magyare, qui disparait peu à peu, en université tchécoslovaque, recruter le personnel nécessaire sans créer ailleurs des vides trop difficiles à combler, ménager la transition des années d'étudiants qui ont reçu toute leur instruction secondaire en magyar aux années qui les auront faites en slovaque, et assurer les enseignements nécessaires dans la période intermédiaire, par exemple, à la Faculté de Droit, à côté de l'étude des lois tchécoslovaques, des cours sur le droit privé hongrois qui pendant une génération ou plus continuera de régir des contrats conclus au temps où il était la loi du pays. Les écoles polytechniques, véritables universités de sciences appliquées, forment des ingénieurs mécaniciens, électriciens et chimistes, des ingénieurs des constructions ci\iles, des ingénieurs des améliorations agricoles et des architectes. A l'école des hautes études commerciales doit être formée plus tard une section consulaire Les établissements d'enseignement supérieur relèvent directement du ministère de l'instruction publique, et jouissent d'une très large autonomie. L'Université tchèque de Prague avait au 1^^ janvier 1921 253 professeurs, docents ou lec-
teurs, et 8.775 étudiants, dont 1.562 femmes ; l'Université allemande, au début de l'année scolaire 1919-20, 167 maîtres de tout titre et 3.700 étudiants; les deux Écoles polytechniques tchèques, 7.400 étudiants, dont les trois quarts à Prague, les deux allemandes 3.200, également partagés entre elles.
L'enseignement secondaire, organisé sur le type allemand qui était adopté dans l'ancienne Autriche, se donne dans des gymnases (latin-grec), des gymnases réaux (latinsciences) et des écoles réaies, les uns et les autres masculins ou féminins, et dans des lycées de filles. En dehors de ces établissements, il existe des écoles de commerce, dont le cours d'études est de deux ans ; des écoles professionnelles industrielles, d'arts décoratifs, ou spéciales pour les divers métiers ; des écoles moyennes forestières et agricoles et une école de viticulture et de culture des arbres fruitiers. On comptait, dans l'année scolaire 1920-21, 307 gymnases, écoles réaies, ou lycées de filles, avec 86.000 élèves, dont 18.000 jeunes filles ; 29 écoles supérieures de commerce, avec 15.000 élèves des deux sexes ; 162 écoles d'agriculture, avec 9.000 élèves ; 78 écoles industrielles, avec 12.500 élèves, et 54 écoles professionnelles commerciales, avec le même nombre d'élèves.
L'enseignement primaire est obligatoire à partir de 6 ans, durant 8 années dans les pays tchèques et 6 en Slovaquie. Les enfants de moins de 6 ans sont reçus dans les écoles maternelles et les asiles, dont il y a en\^ron 1.200. Le nombre total des écoles primaires et primaires supérieures dépasse 3.500, le chiffre de leurs élèves 2 millions. Ces écoles sont ou municipales ou privées. Leurs maîtres sont formés dans 64 écoles normales, qui, en 1920-21, avaient 7.500 élèves, des deux sexes en nombre égal.
L'enseignement populaire par les conférences, les cours et les bibliothèques, après avoir vécu cinquante ans de la seule initiative privée, est désormais organisé et encouragé par la loi. A côté des grandes sociétés qui seules s'en occupaient jusqu'ici ont été créés des comités officiels chargés de veiller à ce qu'il se répande. Chaque département est tenu de fonder une bibliothèque départementale, avec une section circulante. Il existe déjà près de 9.500 bibliothèques
LES INSTITUTIOMS ' G5
publiques ou populaires, avec un total de 3 millions et demi de volumes, les plus importantes ayant 100.000 et 30.000 volumes ; le tiers d'entre elles appartiennent à des sociétés.
Patrie du grand pédagogue Comenius (Komensky), en qui a été portée à sa perfection la doctrine des Frères bohèmes, la Tchécoslovaquie a toujours compté de grands éducateurs. Naguère gênés par le système autrichien, ils sont libres désormais de leur action. De vastes programmes de réformes sont à l'étude, ou en essais. La culture harmonieuse du corps et de l'esprit, le développement chez l'élève du sens de la discipline libre, raisonnée et démocratique, la formation esthétique et morale la plus attentive sont les objets assignés à l'éducation. La Tchécoslovaquie aspire et travaille à réaliser un type d'enseignement national original et complet, qui réponde et à l'état et aux aspirations de son peuple, et où les autres nations puissent trouver des idées à retenir et des modèles dont s'inspirer.
Le problème général de la liberté d'enseignement est encore résolu comme il l'était en Autriche. Au même titre que l'État et les villes, sociétés. Églises et particuhers peuvent fonder des écoles. Si celles-ci ont le programme des établissements officiels, si leur existence matérielle est assurée, et si elles n'emploient que des maîtres pourvus des diplômes exigés pour les mêmes fonctions dans l'enseignement public, elles peuvent recevoir du ministère un privilège qui les égale aux écoles publiques, et faire passer elles-mêmes à leurs élèves les examens prescrits en cours et en fin d'études (y compris la maturité, qui est le baccalauréat) ; sinon, leurs élèves doivent subir des examens dans les écoles publiques. Mais le problème de la liberté ne se pose pas en Tchécoslovaquie seulement dans ses termes généraux ; il y prend, en outre, un aspect particulier, qui est l'aspect national. Les minorités nationales, se réclamant du droit naturel et des garanties des traités, revendiquent le maintien de toutes les écoles dont elles jouissaient jusqu'ici, et la création des nouveaux établissements qu'elles prétendent nécessaires. Comme la question scolaire est la plus irritante peut-être des questions nationales, et, depuis un demi-siècle le terrain d'une lutte passionnée, de nombreux conflit sont déjà surgi à propos de suppressions d'écoles.
Il n'est pas douteux que, sous le régime autrichien et hongrois, les Allemands dans les pays tchèques, les Magyars en Slovaquie aient joui de privilèges parfois exorbitants : au moment où l'indépendance tchécoslovaque a été proclamée, il y avait plus de quarante ans que les Slovaques ne possédaient plus un seul établissement d'enseignement secondaire de leur langue. Si, dans les trois pays tchèques, il y a 173 écoles secondaires tchèques avec 54.000 élèves, et 127 allemandes avec 25.000, la disproportion est .éclatante entre ces chiffres et ceux qui expriment la part des deux nationalités dans la population : pour 35 % de la population (à admettre pour exacte les données du recensement de 1910), les Allemands ont 40 % des écoles secondaires, et près de 50 % du nombre de leurs élèves. Le fait que la bourgeoisie allemande est plus ancienne et relativement plus nombreuse que la tchèque donne de cette disproportion une explication partielle, mais insuffisante, et il est remarquable, en tout cas, que chaque établissement allemand n'ait que 197 élèves, et chaque établissement tchèque 310. La suppression d'un certain nombre d'écoles allemandes et leur transformation en écoles tchèques, ont provoqué de violentes récriminations. Dans l'enseignement supérieur, la coexistence à Prague des deux Universités ne va pas sans difTicuItés. Une opinion assez répandue parmi les Allemands voudrait transporter l'Université allemande en territoire allemand, de préférence à Libérée (Reichenberg). Parmi les Tchèques, deux courants d'idées contraires se manifestent sur cette question : les uns désirent le transfert, pour diminuer en nombre, en force et en ardeur combative l'élément allemand de Prague, et pour donner de l'air à l'Université tchèque ; les autres sont frappés surtout du danger d'une mesure qui, accentuant la séparation des deux nationaUtés, risquerait de donner crédit à la conception allemande d'une Bohême dualiste, formée d'un territoire exclusivement allemand (« territoire allemand fermé ») et d'un territoire tchèque ; car la conséquence logique de cette conception est la division administrative du pays, qui serait le plus grave danger pour l'unité de. la République.