‹ La TchécoslovaquieChapitre 18 sur 29 · III. — L'agriculture · texte numérisé non relu

III. — L'agriculture

L'agriculture des pays tchèques est savante et intensive. Ses rendements élevés la placent pour certaines récoltes au tout premier rang de l'Europe et du monde. La Slovaquie, qui forme les deux cinquièmes de la superficie agricole utilisable de la République, est en retard dans ce domaine comme dans tous les autres, par l'effet du régime auquel elle a été soumise ; mais, comme sa richesse naturelle est très grande, comme la conquête de l'indépendance a ouvert pour elle une ère nouvelle, comme ses progrès se marquent déjà et promettent d'être extrêmement rapides, il n'est pas douteux que, grâce à son apport, on verra bientôt s'élever les chiffres des rendements agricoles de la République, qui aujourd'hui sont, par son fait, inférieurs de 15 % à ceux des pays tchèques. Si, de toute l'Europe d'avant-

guerre sauf la Turquie et le Luxembourg, du Canada et des États-Unis, on forme une liste qui, avec la Tchécoslo- V aquie, comprend 23 noms, et qu'on y range les États d'après la moyenne quinquennale des récoltes entre 1909 et 1913^ la Tchécoslovaquie, qui s'y inscrit treizième pour la superficie, dixième pour la population et onzième pour l'étendue du territoire agricole, y vient quatorzième pour la production totale du blé, neuvième pour celle de l'avoine, huitième pour les pommes de terre, septième pour l'orge, cinquième pour le seigle, quatrième pour le sucre brut ; et si, au lieu de considérer le cliifîre total de la récolte, on prend la production par tête d'habitant, son classement devient encore bien plus favorable. Pour l'élevage, elle est moins bien placée, quinzième pour les ovins, dixième pour les bovins et neuvième pour les porcins. Son rendement à l'hectare en blé n'est dépassé que par celui des États Scandinaves, des Pays-Bas et de la Belgique, de la Suisse, puis de l'Angleterre et de l'Allemagne d'avant-guerre ; mais, pour ces deux grands États, c'est le fait de la Slovaquie, et les pays tchèques seuls prennent le pas sur eux.

La terre utiUsable est exploitée à fond. Dans l'ensemble de la République, 4 % seulement de la superficie restent improductifs (en Allemagne 10, en France 13, en Grande- Bretagne 15, mais ces cliifîres comprennent partout les terrains bâtis) ; c'est surtout en Slovaquie et en Ruthénie que des améliorations agricoles pourront augmenter l'étendue cultivable. 45 % de la superficie productive sont de la terre arable, 18 % des prés et en pâturages, 33 % des forêts (en France, les chiffres correspondants sont 50, 19 et 18 ; la Grande-Bretagne n'a que 4 % de forêts et l'Allemagne 26). Le quart de la terre arable est consacré au blé et à l'orge, cultures intensives (30 % en France, 25 % en Angleterre, 15 % en Allemagne), un peu plus du septième aux fourrages, type de culture extensive (l'Allemagne a le même chiffre, la France moitié plus, et l'Angleterre un peu plus du double). La Slovaquie fournit certains produits dont l'agri-; culture tchèque manquait presque entièrement, ou tout au moins de manière sensible, le tabac, dont on récolte environ 60.000 quintaux, le maïs, qui facilite l'élevage, et les vignes, plus étendues que celles de la vallée de l'Elbe (qui sont

surtout un amusant paradoxe), que celles aussi, plus abondantes et plus chaudes, de la Hannà ensoleillée, les vignes dont certains vins, naguère vendus sous des noms hongrois, ont parfois, au voisinage du fameux Tokaj, pris quelque chose de son feu ; c'est grâce à la Slovaquie que la production viticole annuelle de la République atteint 600.000 hectolitres, dont la valeur actuelle se chiffre par centaines de millions.

Au moment où s'est effondrée l'Autriche-Hongrie, le cinquième de la terre en Tchécoslovaquie appartenait à la grande propriété de plus de 100 hectares ; pour la seule Slovaquie, ce chiffre s'élevait même à 28 %, et c'est l'une des principales causes de l'émigration qui a dépeuplé et appauvri cette région. De ce cinquième même, près des deux tiers étaient groupés en immenses domaines de plus de 1.000 hectares ; et, pour les seuls pays tchèques, cette catégorie s'élevait aux quatre cinquièmes. La réforme foncière devait donc être l'un des premiers soins delà République démocratique. Elle a été réalisée dans une série de lois, qui sont actuellement en cours d'application. Les grandes propriétés sont expropriées contre indemnité jusqu'à concurrence de 150 hectares de champs, jardins et prés, ou 250 hectares de toutes terres, pâturages et forêts comprises : des exceptions peuvent être faites pour des raisons d'utilité générale et en petit nombre. Les terres expropriées sont avant tout destinées à constituer des propriétés aux anciens journaliers agricoles ou à arrondir celles des très petits propriétaires. Un crédit agricole spécial permet à ces acquéreurs sans fortune l'achat des terres expropriées. En attendant qu'ils puissent les acheter, ils peuvent, à titre transitoire, les louer à court terme : 200.000 hectares environ ont été ainsi loués en 1920. L'expropriation doit porter au total sur 1.200.000 ou 1.300.000 hectares de terres cultivées, qui forment les quatre cinquièmes de la surface cultivée des grandes propriétés.

L'instruction générale et professionnelle des paysans tchèques et leur forte organisation coopérative empêcheront que la diminution de la grande propriété ne soit accompagnée d'un recul des méthodes de culture et des rendements. La coopération agricole, qui comprend actuellement 10.000 so-

ciétés avec un million de membres, représente une puissante force d'éducation, de progrès et d'assistance mutuelle. La Slovaquie, tenue à l'écart de ce mouvement jusqu'à la Révolution de 1918, y est franchement entrée depuis deux ans, et compte déjà un millier de coopératives. Des conseils agricoles provinciaux en Bohème et en Moravie, une Union centrale des agriculteurs de toute la République dirigent et concentrent les efforts. Ces organisations professionnelles donnent un grand poids à l'action du parti politique agrarien. Récemment des divergences ont semblé se manifester entre les moyens ou les grands propriétaires et les petits, les uns de tendance plus conservatrice, les autres démocrates jusqu'à incliner vers le socialisme. Le développement de la réforme agraire ne manquera pas d'exercer une grande influence sur la vie et l'équilibre du parti.

L'agriculture tchécoslovaque a donné naissance à une industrie agricole très forte, qui fait en partie sa puissance. Sur la culture de la betterave, très répandue dans les grandes plaines, sauf celle de la Slovaquie orientale, s'est greffée une industrie sucrière qui, avant la guerre, constituant les quatre cinquièmes de l'industrie sucrière austro-hongroise, fournissait 15 % environ de la production mondiale du sucre de betterave, et 7 % de ^a production canne et betterave additionnée : 1.158.000 tonnes de sucre brut en année moyenne de 1909 à 1918, 700.000 en 1918/9, 535.000 en 1919 /20, 650.000 en 1920 /l. La culture du houblon, — où la Tchécoslovaquie vient au premier rang du monde pour la qualité comme pour la quantité produite par rapport à la surface, et au quatrième pour la quantité absolue — et celle de l'orge ont donné l'essor à la brasserie dont les bières (production des pays tchèques, 1910/11 : 13 millions d'hectolitres ; 1919/20, 6.300.000) ont porté au loin la renommée de la Bohême, et à la malterie, qui exporte en temps normal pour des dizaines et des centaines de millions de couronnes. De la betterave, des grains et de la pomme de terre tchécoslovaques, on tirait, en moyenne annuelle, de 1909 à 1913, 1.260.000 hectolitres d'alcool, ce qui faisait de la Tchécoslovaquie le premier pays pour la production par tête d'habitant. Une abondante et excellente récolte fruitière alimente beaucoup de fabriques de conserves. L'exploi-

tation forestière, qui faisait vivre jusqu'ici de nombreuses scieries, des fabriques de meubles et quelques usines de produits chimiques, est peut-être la plus riche d'avenir des industries agricoles, avec ses immenses forêts, presque également formées de conifères et d'arbres à feuilles, son abondance de pins, de hêtres, de chênes, et sa forte proportion (un quart ou un tiers du total) de massifs qui restent à aménager régulièrement.

Parmi les 73 établissements sucriers de la République (dont certains ont plusieurs usines), les plus importants sont Velké Surany (Nagysurâny) et Sered en Slovaquie, la Société sucrière bohème à Prague, l'Union des sucreries moraves à Olomouc, Ûsti (Aussig), Krâsné Brezno (Schonpriesen), Nestomice, Schœller & C*', la société sucrière de Hodonîn (Goding) et la sucrerie d'Opava. Les brasseries les plus célèbres sont les deux grandes brasseries de Plzen, les plus importantes, avec elles, celles de Smlchov (Prague), de Budëjovice et de Moravskâ Ostrava. Les distilleries étaient en 1919 /20 au nombre de 1098, dont 486 en Slovaquie et Russie subcarpathique ; en Moravie méridionale et en Slovaquie, elles distillent non seulement la betterave et la pomme de terre, mais les fruits ; les 58 raffineries d'alcool étaient pour la plupart jointes à une distillerie. L'industrie du bois (plus de 3.000 scieries, dont 610 à vapeur et 140 électriques) prend un grand essor notamment en Slovaquie ; elle voit se former de nombreuses sociétés nouvelles, avec des participations étrangères, surtout américaines ; 48 fabriques de meubles et de nombreuses tonnelleries s'y rattachent, ainsi que des fabriques renommées d'instruments à cordes et à vent, dans les Monts Métalliques.

L'ensemble de la production agricole était, en 1919, inférieur de 40 % à la moyenne quinquennale 1909-1913. Mais cette diminution, qui est la conséquence de la guerre, ne peut être que temporaire, et la mise en valeur méthodique des nouvelles richesses du pays, surtout en Slovaquie, amènera rapidement la République à dépasser le rang qu'avant la guerre, confondues dans la raison sociale Autriche- Hongrie, ses provinces occupaient dans la vie économique du monde.

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