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IV. — L'industrie

Un classement des industries tchiécoslovaques d'après l'importance du personnel qu'elles occupent met l'industrie textile en tête, avec plus d'un demi-million d'ouvriers et employés, au second rang la métallurgie, avec environ les deux tiers de ce chiffre ; des industries verrières et céramiques vivent 150.000 ou 175.000 personnes, et des industries du cuir environ 100.000. Cependant la métallurgie tchécoslovaque, grâce à la perfection de certaines de ses installations ou de certains de ses produits, est plus renommée encore que l'industrie textile et joue sans doute un plus grand rôle dans la vie économique de la République ; et si le verre de Bohême a donné au pays une célébrité universelle, le gant de Bohême, un des produits les plus remarquables de l'habileté et du goût tchèques, fait bien aussi le tour du monde , mais sous l'étiquette allemande ou anglaise.

L'industrie cotonnière travaille avec en chiffres ronds 3 millions et demi de broches, soit les trois quarts de celles de l'ancienne Autriche-Hongrie, et plus du double de celles de la Belgique ou de la Suisse, et 130.000 métiers mécaniques (neuf dixièmes de l'ancien total) à quoi s'ajoutent de 20 à 30.000 métiers à main. Elle compte 86 filatures, 620 tissages mécaniques et 200 tricotages. A plein, elle consomme 46.500 balles par mois, soit 190.000 tonnes de coton par an. Ses deux centres principaux sont le Nord de la Bohême (régions de Libérée et de Nâchod) et la Slovaquie, où la poUtique d'encouragement à l'industrie suivie par le gouvernement hongrois a fait naître des usines qui sont parmi les plus importantes de la République. Un grand nombre des entreprises textiles tchécoslovaques appartenaient à des sociétés de Vienne ou de Budapest, qui, pour s'adapter aux nouvelles conditions politiques et se conformer à la loi sur la nationalisation des entreprises votée par le Parlement de Prague, se transforment peu à peu en sociétés tchécoslovaques. Les usines de Kosmonosy (Cosmanos), près de Mladâ Boleslav

celles de Smrzovka (Môrchenstern) et de Tanvald, au voisinage de Libérée, celles que possède la Société Hernych, surtout à Usti nad Orlici et à Jihlava, sont parmi les plus importants dans les pays tchèques ; en Slovaquie, la fabrique de Ruzomberok (Rôzsahegy, Rosenberg) rivalise avec elles, et en dépasse la plupart par ses dimensions et la perfectionde ses installations.

L'industrie lainière tchécoslovaque a 92 % des métiers de l'ancienne Autriche et les deux tiers de ses broches, avec 71 filatures de laine lavée, 10 de laine peignée et 280 tissages. A plein, elle consomme 310.000 tonnes de laine lavée, dont le troupeau indigène ne fournissait avant la guerre que le dixième, et en 1919 qu'un peu moins du vingtième. Brno, l'Est de la Bohème avec la Silésie, et le Nord-Ouest de la Slovaquie sont ses trois grands centres de production. Aux premiers rangs se placent les fabriques de drap et de tapis de Libérée et environs (usines Liebig et Ginzkey), les Lainages réunis et la Société d'industrie lainière de Brno, les fabriques de drap d'Opava et de Krnov (Jâgerndorf), et en Slovaquie Zilina, Râjec et Caca, étabhssements liés d'une étroite communauté d'intérêts. La plus grande fabrique de fez du monde se trouve dans le Sud-Ouest de la Bohême, à Strakonice, dans les usines de la Société anonyme des fabriques de bonnets turcs.

L'industrie linière de l'ancienne monarchie est presque tout entière (97 %) sur le territoire tchécoslovaque ; par l'annexion à la RépubUque du territoire de Hlucin (pris sur l'ancienne Silésie prussienne), elle a été notablement renforcée. La culture du lin, en recul dans les pays tchèques, est désormais fort encouragée en Slovaquie, et lui promet un nouvel essor. Quant au travail du jute et à celui de la soie, ils n'ont, tout en n'étant pas négligeables, qu'une importance secondaire.

Les pays tchèques fournissaient un peu plus de la moitié du fer produit dans l'ancienne Autriche (52 %), et la Slovaquie, autant que permet d'en juger la statistique hongroise, plus des deux tiers de celui de l'ancienne Hongrie. Quelques-unes de leurs fonderies, de leurs forges et de leurs aciéries prennent rang parmi les premiers établissements de l'Europe : ainsi les hauts fourneaux et les ateliers de la

Prazskà Zelezàrskà Spolecnost (Société de l'industrie du fer) à Prague, de la Polditia Hut à Prague, des Vitkovické Zelezàrny de Vitkovice et de la Rakouskà Dillni a Hutni Spolecnost à Brno, constituée en 1905 pour exploiter le domaine industriel de l'archiduc Frédéric dans les régions d'Ostrava et de Tèsin. Leur production totale de fer, qui s'élève à 1.700.000 tonnes par an, ne suffit pas à l'activité des diverses industries métallurgiques, qui doivent chaque année importer quelques centaines de milliers de tonnes. La construction mécanique est particulièrement grande consommatrice, avec ses centres de Prague, de Plzeii, de Moravskâ Ostrava et de Bratislava. Les usines Skoda, de Plzen, ont porté au loin sa gloire ; au lieu de la fabrication d'artillerie qui les a rendues trop célèbres, elles occupent désormais leurs 20.000 ouvriers à celle des ponts, des machines et surtout des locomotives, à l'exportation desquelles l'Europe orientale ofïre un vaste débouché. Prague, qui rivalise avec elles dans de vastes établissements, les Fabriques de machines réunies, Breitfeld, Danèk et C®, la Première fabrique tchécomorave de machines, dont chacun occupe de 3.000 jusqu'à 10.000 personnes, a l'intéressante spécialité du miatériel d'industries agricoles, sucrerie, brasserie, distillerie, et des machines agricoles, notamment des charrues automobiles. A Prague encore, les établissements Ringhoffer ont une réputation justifiée pour la construction des wagons. L'industrie automobile, plus récente, s'est rapidement taillé une place et fait un nom : les Laurin et Klement, à Mladâ Boleslav, et les Praga de la Ceskomorauskd (Première fabrique tchécomorave de machines) sont des marques connues, pour la voiture et pour le camion. Il sort des usines tchécoslovaques en moyenne annuelle 250 locomotives, 12.000 wagons, 5.000 automobiles de tout ordre, 400 charrues automobiles. De nombreux ateliers produisent la quincaillerie, les articles de ménage et les ustensiles émaillés. L'industrie électrotechnique, enfin, qui occupe de 8 à 9.000 ouvriers, est représentée par trois ou quatre grandes sociétés et une demi-douzaine d'entreprises moindres ; elle fabrique des machines, des câbles, des appareils télégraphiques et téléphoniques, des lampes. Outre ses anciens débouchés dans les Balkans, qu'elle

retrouve, l'Europe orientale lui en offrira de très vastes, et l'électrification systématique du territoire de la République assurera pour longtemps sa prospérité.

Tandis que l'industrie céramique est née sur les gisements de kaolin de la Bohême occidentale, la verrerie travaille surtout avec du sable importé de Saxe. Elle produit toutes les espèces de verre, du plus grossier au plus fin, du plus prosaïquement utilitaire au plus artistique : d'une part 11 millions de mètres carrés de verre à vitres et 165 millions de bouteilles par an, de l'autre les merveilles taillées ou gravées, aux rouges profonds, aux jaunes pâles ou aux bleus tendres, qui sortent, par exemple, des antiques ateliers de Novy Svët, dans les Monts des Géants, aux sources de la Jizera, restés l'un des conservatoires des vieux procédés de fabrication qui ont fait la gloire des verres de Bohême. Sans doute, les anciennes formes et les anciennes couleurs des vases, des coupes, des bonbonnières, des plateaux, des sveltes carafes, sont délaissées pour des modèles nouveaux, dont le mérite est peut-être égal, mais à coup sûr différent, et les amateurs peuvent le regretter ; sans nul doute aussi, la guerre a été néfaste à une industrie d'art dont le personnel, condamné à de longs chômages, a nécessairement perdu quelque chose de son métier et de son goût : mais il y a là une tradition si puissante que, sitôt les conditions économiques redevenues normales, la belle verrerie de Bohêm.e est assurée d'un nouvel essor. Dès la fin de la guerre, c'est sur le verre courant, et, avec lui sur la verrotterie, l'article de Jablonec (Gablonz), que s'est jetée une demande impétueuse. Pour la porcelaine, de même, la porcelaine blanche et celle qui sert aux emplois techniques a été préférée tout d'abord aux pièces et aux services ornés et chers. Karlovy Vary, qui rivalise avec le Nord-Est de la Bohême dans la fabrication du beau verre, est la capitale de la porcelaine, dont des fabriques comme PLrkenhamm er, des sociétés comme l'Epiag portent jusqu'en Amérique le renom. D'importantes usines situées dans l'Ouest de la Bohême produisent en abondance les briques vernies, les dallages, la faïence, et l'argile réfractaire. Au groupe des industries céramiques on peut rattacher les gisements de magnésite de la Slovaquie, et le graphite, utilisé pour

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les crayons qui sont l'article spécifique de Budéjovice. La tannerie tchécoslovaque, industrie très ancienne^ importante dès le xiv^ siècle, a commencé au milieu du XIX» à évoluer vers le type de la grande industrie moderne, en adoptant des procédés de fabrication scientifiques et en se concentrant en grands établissements. Elle compte aujourd'hui plus de 250 usines (deux bons tiers de celles de l'ancienne monarchie), groupées surtout dans les régions de Hradec Krâlové, de Libérée, de Plzen, de Brno, de Znojmo, et en Slovaquie, à Liptovsky Sv. Mikulâs (Liptô Szent Miklôs) dont elles sont la vie. Leur capacité de production exige, à côté des cuirs inchgènes, qui ne peuvent la satisfaire qu'au cinquième, une forte importation, autrefois assurée par le reste de l'Autriche, surtout la Galicie. L'industrie de la chaussure, qui depuis vingt ans a augmenté sa production dans la proportion de 1 à 40, s'est développée dans les régions où le métier de cordonnier était autrefois le plus pratiqué : à Prague, qui compte 11 fabriques, à Pardubice, à Chrudim, sur les collines de Moravie autour de Litomysl, à Brno, à Prostëjov près d'Olomouc, et à Jihlava. Ses 200 usines travaillent aux sept dixièmes pour l'exportation. La ganterie, qui est encore davantage industrie d'exportation (à 90 %), a été fort touchée quand les Etats-Unis ont adopté les tarifs protectionnistes Mac-Kinley, et nombre de ses établissements se sont alors fermés. Prague, Kadan près de Karlo\'y' Vary (Carlsbad) et les Monts Métalliques sont les principaux centres d'une production dont la valeur totale était d'environ 30 milUons de couronnes avant la guerre et s'élève aujourd'hui à 200. "*80 usines dont la production, en constant progrès, est facilement absorbée par l'industrie du pays, fournissent par an 400.000 mètres cubes de cellulose ; elles se groupent surtout dans la haute vallée de l'Elbe, et, en Slovaquie, à Zilina, Ruzomberok et Turciansky Sv. Martin. 44 % des papeteries autrichiennes et hongroises sont aujourd'hui en territoire tchécoslovaque. Elles y trouvent en abondance les matières nécessaires à leur fabrication : la pâte de bois (l'industrie de la cellulose et du papier consomme par an 860.000 mètres cubes de bois), le kaolin (sur 120.000 tonnes produites, les trois quarts sont exportés, le reste consommé

par les fabriques de porcelaine et les papeteries), les pyrites en Slovaquie, les chiffons. Tous les genres de papier y sont produits, et s'exportent dans toute l'Europe centrale et occidentale, certains articles, par exemple les sacs, jusqu'en Amérique. La localisation des industries dans les régions forestières est éclatante : la Sumava, le pied des Monts des Géants, le Jesenîk, les Tatry, les Monts Métallifères slovaques groupent la presque totalité des 200 papeteries, dont certaines ont les installations les plus modernes et une production très importante : telles les fabriques Spiro à Krumlov dans la Sumava, les usines de Ceskâ Kamenice à l'extrême Nord de la Bohême, celles encore de Harmanec, près de Baiiskâ Bystrica, qui fournissent du papier pour rotatives, Vltavsky IMlyn, au coude méridional de la Vltava, Elbemûhl, filiale de la société autrichienne du même nom, qui a ses usines à Hostinné sur le cours supérieur de l'Elbe et près de Plzen, Piago, à Olsany en Moravie, qui produisent tous les papiers, la dernière spécialement le papier à cigarettes et des papiers de quahtépour les usages techniques.

Les industries chimiques, encore qu'elles soient représentées en Tchécoslovaquie par un certain nombre d'établissements importants, n'y ont pas le développement qu'appelleraient les ressources et les richesses du pays. La Slovaquie et la Russie Subcarpathique leur offrent les plus vastes espoirs ; mais la réalisation de toutes les promesses exigera des années. C'est en Russie Subcarpathique ou en Slovaquie que se développera la distillation du bois, actuellement représentée par un petit nombre d'usines, Tulja Bystrâ près d'Uzhorod, Svaljâva près de ]\Iunkacevo. C'est là encore que pourront naître les usines de soude, à côté de la seule qui existe actuellement, Velky Bockov (Nagybocskô) sur la haute Tisa, au voisinage des mines de sel et des salines — Slatina près de Marmarosskâ Sihota, (Marmaros- Sziget) et Solivar près de Presov (Eperjes) — dont l'exploitation délivrera la République du tribut payé au sel d'Autriche ou d'Allemagne, et assurera l'indépendance de ses industries du verre et du savon. Quand les gisements de pétrole des Carpathes auront donné ce qu'on en attend, de nouvelles usines viendront s'ajouter aux trois raffineries (Par-

dubice, Kolln et Kralupy) qui, travaillant les huiles de Galicie, fournissent la moitié de la consommation de la Bohême, et à la grande raffinerie de Bratislava. Les fabriques d'engrais, qui sont nombreuses, dépendent d'outremer pour leurs matières premières, et peuvent exporter le tiers de leur production. De très grandes sociétés tiennent le premier rang dans l'industrie des produits chimiques : Schicht à Ûsti nad Labem, qui fabrique le savon, la parfumerie, les essences à dégraisser, les graisses végétales, et l'Union des produits chimiques et métallurgiques (Aussiger Verein), récemment transportée de Vienne à Karlovj- Vary (Carlsbad), dont les usines fournissent chlorures et chlorates, benzines, toluol, engrais chimiques, sel de Glauber, baryte, soude, ammoniaque, céruse, et quantité d'autres fabrications. Une mention spéciale est due aux fabriques d'explosifs de la société Xobel à Zâmky, près de Prague, et Bratislava. Depuis deux ans, un grand mouvement de créations s'observe dans l'industrie chimique : de nombreuses sociétés se constituent qui annoncent l'ouverture prochaine de leurs usines. L'importation de la Tchécoslovaquie dans cette branche est encore double de son exportation, qui ne porte que sur peu d'articles, et va surtout vers les Balkans.

Dans toute l'industrie tchécoslovaque, ouvriers et patrons sont puissamment organisés. Les syndicats démocratessocialistes comptent dans leur branche tchécoslovaque 650.000 membres, dans leur branche allemande 150.000 environ ; les syndicats socialistes tchèques 250.000 ; les syndicats catholiques restent au-dessous de 100.000. Soutenus par un puissant système de coopératives de consommation (en 1919, 500 pour les démocrates-socialistes, avec un chiffre d'affaires de 270 millions de couronnes ; 250 pour les socialistes tchèques ; 160 allemandes, faisant plus de 20 millions de couronnes d'affaires), appuyés sur des partis politiques solides et discipUnés, les syndicats ouvriers tiennent une large place dans la République, et dans l'ensemble montrent une forte conscience de leurs devoirs et de leurs responsabilités. Le patronat, de son côté, est groupé par branches d'industries en syndicats eux-mêmes réunis en une Union centrale des industriels, qui étudie particulièrement les questions d'intérêt commun, douanes et

finances, législation sociale, débouchés. Après s'en être tenus à l'écart, les industriels allemands entrent peu à peu dans les syndicats tchécoslovaques. Cette fusion progressive est l'un des traits les plus intéressants et les plus suggestifs qui s'observent dans la vie de la jeune République.

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