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VI. — L'organisation bancaire

Comme l'industrie et le commerce, et plus encore qu'eux, l'organisation bancaire des pays tchèques était encore il n'y a guère plus d'un demi-siècle tout allemande, étroitement alliée et surbordonnée à la banque viennoise, d'ailleurs dans la dépendance de la Banque nationale d'Autriche, devenue en 1867 la Banque austro-hongroise, et tout imbue de l'esprit autrichien de centralisation germanisante. La fondation, en 1869, de la Zivnostenskà banka, banque centrale des caisses mutuelles d'épargne et de crédit (zdlozna, pluriel zàlozny), est le début d'une finance nationale tchèque organisée. Contrariée par la crise née du krach de 1873, cette finance s'est développée surtout à partir de 1885 et 1890. C'est en partie grâce à elle qu'au jour de sa libération la République tchécoslovaque a pu, dans le domaine économique, paraître presque en égale devant les grands États capitalistes de l'Europe et de l'Amérique.

Ces zàlozny, où paysans, artisans et petits bourgeois tchèques apportaient leurs économies, ont, avec les caisses

aflSliées, formé, à travers les pays tchèques, un réseau serré de distribution du crédit, dont l'association des efforts a décuplé l'énergie et la puissance (en 1917, 902 établissements, avec plus d'un milliard de dépôts, et 635 millions de prêts). Elles sont groupées en une Union centrale. A côté d'elles se sont développées les caisses d'épargne tchèques municipales ou cantonales (176 en 1917, avec 1 milhard et demi de dépôts et 685 millions de prêts, aux neuf dixièmes hypothécaires ou communaux), affiliées à la Banque centrale des caisses d'épargne tchèques. La population allemande a ses caisses d'épargne nationales, avec une Union centrale des Caisses d'épargne allemandes (191 caisses avec 2 1/2 milhards de dépôts, 1 milUard et quart de prêts hypothécaires et communaux, 400 millions d'autres prêts ; les élections municipales de 1919 ont fait passer dans le groupe tchèque un certain nombre de ces caisses allemandes). Les caisses coopératives agricoles, tchèques et allemandes, en partie du type Raiffeisen, sont également groupées en unions : leur puissance financière dépasse aussi largement le milhard. La moindre localité a ainsi sa petite banque, qui, par la vertu de l'association, participe aux avantages de l'organisation moderne du crédit, en même temps qu'elle est l'une des assises de la force financière de la République. Cette force, les grandes banques la représentent à l'intérieur et à l'étranger. Si l'on prend, pour la Umite inférieure du capital d'une grande banque, 25 milhons de couronnes, on trouve dans les pays tchèques 12 grandes banques, dont deux sont allemandes. Deux seulement des tchèques ont plus d'un demi-siècle d'existence, et la plupart sont nées tout à la fin du siècle dernier ou dans les premières années du présent. Les allemandes ne sont que de très peu plus anciennes. De 1900 à 1913, le capital des neuf, parmi les plus grandes banques tchèques qui existaient déjà ou se sont fondées dans cette période a passé de 29 millions de couronnes à 223, leurs réserves de 7,5 à 45, leurs dépôts de 138 à 741, l'ensemble de leur capital circulant donc de 175 à 960. Leur capital actions est aujourd'hui de 730 millions, leurs réserves approchent de 200, et leurs dépôts dépassent 4 milliards. Les deux grandes banques allemandes ont un capital de 128 millions de couronnes, 50 milUons de

réserves, et près de 600 millions de dépôts. A côté de ces banques de premier rang, une vingtaine de sociétés tchèques, au capital variant de 20 millions à 1 million, et une demidouzaine de sociétés allemandes prêtent leur appui à l'industrie et au commerce de la République ; et, parmi les nombreuses maisons de banque particulières, quelques-unes rivalisent avec elles. La Slovaquie, plus négligée jusqu'à la Révolution, est en voie de transformation bancaire ; sauf une ou deux sociétés à Bratislava, à Kosice et à Turciansky- Svaty Martin, les banques y sont petites ou très petites ; bien peu d'entre elles atteignent ou dépassent le capital d'un million, et une seule se range parmi les grands établissements, la Slovenskd banka de Ruzomberok ; deux ou trois autres, il est vrai, la Hospodàrskd banka de Trnava (Nagyszombat, Tyrnau), la Ludova banka de Nové Mesto nad Vâhom (Vâgujhely, Waag-Neustadt), la Sporitelna de Sv. Martin, cherchent visiblement à s'élever dans cette catégorie, soit en fusionnant, comme l'a fait la S'.ouenskd elle-même, avec des établissements similaires, soit en faisant appel au concours financier des Slovaques d'Amérique, ou en entrant en communauté d'intérêts avec quelques-unes des grandes banques tchèques.

La concurrence des agences des grandes banques de Vienne et de Budapest, à laquelle se heurtait la finance indigène, a pratiquement disparu. Elles ont été cédées à des banques tchécoslovaques, ou existantes ou fondées exprès pour les reprendre, souvent avec un important appoint de capitaux étrangers. Entre banques allemandes et banques tchécoslovaques, d'autre part, il s'est établi des ententes ; et, si les rayons d'action restent encore distincts selon la nationalité (par exemple, les mines et le commerce du charbon, qui sont pour la plus grande partie en mains allemandes, fournissent à la bancjue allemande sa plus importante et plus fidèle clientèle), la stricte séparation des intérêts et la sorte d'opposition qu'elle engendrait ont disparu. Le démembrement de l'Autriche et le décUn financier de Vienne ont affaibli la position du capital allemand, renforcé celle du capital tchèque et contraint des entreprises allemandes à demander aux banques tchèques des moyens que les banques allemandes indigènes ne suffisaient plus à leur

procurer. Jusqu'à la Révolution, la finance était nationaliste, et les banques tchèques travaillaient, dans toute la monarchie, pour les Tchèques et exclusivement pour eux ; désormais, elle est nationale, et les banques des deux nationalités dans la République tchécoslovaque travaillent pour la prospérité de l'industrie et du commerce de l'État tchécoslovaque.

Leur conception de leur rôle et leurs méthodes d'action ont été d'ailleurs de tout temps les mêmes. Elles sont également du type allemand, entreprenantes, larges dans leurs crédits, volontiers commanditaires d'affaires intéressantes qu'elles encouragent et contrôlent, étroitement liées à l'industrie. L'un de leurs traits originaux est l'existence de * sections de marchandises », qui assument la vente des produits de telle ou telle grande usine ou groupe d'usines. La Zivnostenskâ banka, Banque des pays tchécoslovaques, qui a le plus gros capital (200 millions) a peu à peu transformé ses sections du sucre, de la métallurgie, de l'industrie céramique, de l'alcool, en sociétés commerciales spéciales, sur lesquelles elle garde la haute main (pour le sucre, elle s'est unie dans une nouvelle société à la Banque d'escompte de Bohême — allemande — et à l'ancienne succursale de la Kreditanstalt de Vienne. La Banque de Crédit de Prague, sa principale rivale et associée, rend les mêmes services aux industries du sucre, du pétrole et du bois. La banque Bohemia, de capital plus modeste, s'est tournée vers la vente des machines agricoles et vers les transports internationaux. La Banque Union de Bohême, qui est allemande, a une section du sucre et une section des textiles, la Banque d'agriculture et d'industrie de Moravie des sections des produits chimiques, des amidons et dextrines, du sucre, de l'alcool, de la minoterie. Un certain nombre de banques ont des sections de prêts hypothécaires, cjui assurent ce genre de crédit concurremment avec les banques foncières proprement dites, institutions officielles, créées, contrôlées et garanties par les autorités provinciales (Banque hypothécaire de Bohême, Banque hypothécaire de Moravie, Crédit communal et Crédit foncier de Silésie). La Zemskâ banka (Banque du pays de Bohême), elle aussi fondée, contrôlée et garantie par la Diète provinciale de Bohême, est

un Crédit foncier et communal en même temps qu'une banque d'escompte et de réescompte sur le type des banques centrales d'émission.

Par la dislocation de la monarchie et l'ouverture de la liquidation de la Banque d'Autriche-Hongrie, l'édifice du crédit dans les pays tchécoslovaques s'est, dès le lendemain de la Révolution, trouvé découronné. En attendant que devînt possible l'établissement d'une Banque nationale, le réseau des succursales de la Banque d'Autriche-Hongrie a été, au mois de mai 1919, organisé sous le nom d'Office de banque du ministère des Finances en Banque centrale d'émission. La substitution à ce provisoire d'une véritable Banque nationale est subordonnée à la réform,e monétaire, c'est-à-dire à la constitution d'une encaisse or. Une loi d'août 1919 a autorisé la conclusion à cet effet d'un emprunt aux États-Unis de 100 millions de dollars, mais jusqu'ici l'émission n'en a pas eu lieu.

Pour marquer son indépendance et pour ne pas être entraînée dans la catastrophe économique de la nouvelle Autriche, que chez elle beaucoup prévoyaient et certains souhaitaient, la Tchécoslovaquie s'est, en mars et avril 1919, dégagée de l'unité monétaire austro-hongroise, en estampillant les billets austro-hongrois qui se trouvaient sur son territoire (ils ont été, durant l'été, retirés et remplacés par de nouveaux billets), et en créant sa propre unité monétaire, la couronne tchécoslovaque. Du premier jour, celle-ci a fait prime sur l'autrichienne : l'écart, de 18,5 % au début, est monté dans les derniers temps jusqu'à 400 et 500 %. Cependant la couronne tchécoslovaque elle-même subissait, par rapport aux monnaies de l'Occident, une perte sensible et de grosses fluctuations : le change moyen sur Zurich était à Prague de 316 en mai 1919, de 1006 en décembre de la même année (et encore ces chiffres officiels restaient-ils parfois de beaucoup au-dessous des cours réels) ; en 1920 et 1921, il a passé par 1.600 pour revenir à 1.300 ; sur Paris, après avoir, entre mai et décembre 1919 oscillé (officiellement) de 250 à 536, il est monté en février 1920 à 675, puis redescendu à la fin de mars 1921 aux environs de 525. Cette instabilité, effet en grande partie des conditions économiques et politiques de l'Europe centrale et orientale, gêne et trouble

naturellement les relations commerciales avec l'étranger, et retient les capitaux étrangers de s'employer plus largement en Tchécoslovaquie. Elle n'a chance de prendre fin que par la réforme monétaire, qui ne pourra se faire que lorsque le monde entier aura retrouvé au moins en partie son équilibre ébranlé par la guerre imiverselle.

Le domaine financier est l'un de ceux dans lesquels Prague aspire le plus vivement à remplacer Vienne. C'est déjà un succès pour les banques tchécoslovaques que de sêtre fait admettre dans la société assez exclusive de la haute finance européenne. L'opinion nationale suit avec une attention passionnée les progrès accomplis sur ce terrain, et, récemment, elle se réjouissait de constater que le chiffre des virements et compensations entre banques, qui en 1913 était à Vienne sept fois et à Budapest deux fois et demi plus élevé qu'à Prague, y est maintenant six et huit fois plus bas : à Prague, il a atteint en 1920 le total de 41 1 /2 milliards de couronnes.

CHL\PITRE V

L — Les lettres.

Ce qui frappe tout d'abord dans l'histoire de la littérature tchèque, c'est la lacune d'un siècle et demi qui la coupe en deux périodes, séparées l'une de l'autre par un trou béant. L'essor qu'elle a pris depuis la fm du xiv® siècle grâce à Jean Hus, par qui la langue nationale, purifiée et discipHnée, est devenue langue littéraire, est brusquement brisé par la Contre-réforraation qui suit la victoire des Habsbourg à la bataille de la Montagne Blanche (1621). Après les dernières œuvres de Komensky (Comcnius), mort en 1670 en Hollande après plus de quarante ans d'exil, il faut, pour retrouver trace de vie littéraire tchèque, arriver à la fondation de la chaire de tchèque à l'Université de Prague (1791), aux grands travaux de Dobrovsky sur la langue tchèque — qui d'ailleiu^ sont écrits en allemand ou en latin — , à l'histoire de la littérature de Jungmann (1825), mais surtout aux débuts de l'école romantique, à la découverte des fameux manuscrits de Kralové Dvûr et de Zelenâ Hora. La critique moderne, dont Dobrovsky avait été le précurseur, a reconnu dans ces prétendus vieux poèmes tchèques l'œuvre d'habiles faussaires. A leur heure, ils ont contribué à rendre à la nation tchèque conscience de la valeur de sa civilisation, et donné l'essor à une renaissance littéraire dont le succès rapide a été l'un des plus puissants facteurs du relèvement politique.

La littérature tchèque est essentiellement démocratique, et l'histoire de la nation en découvre avec évidence la raison. Démocratique, d'abord, par sa préoccupation de l'utile, par sa profonde inspiration religieuse et morale : Jean Hus est un prédicateur, Chelcicky, simple paysan qui fut le père de l'Unité des frères bohèmes (Frères moraves), un moraliste, Komensky avant tout un pédagogue de génie. Après sa renaissance, elle reste dans son ensemble, comme l'a justement écrit M. Denis, moins préoccupée de beauté que de vertu. C'est que, en même temps que la littérature d'un peuple de petits bourgeois et de paysans, où la bourgeoisie supérieure ne se forme que lentement, elle est une littérature de combat, elle défend le droit à la vie intellectuelle et artistique, à la vie humaine, d'une nation longtemps regardée comme inférieure pour sa langue et pour sa simplicité, recouverte par l'ombre immense de son puissant, bruyant, célèbre et impérieux voisin, le peuple allemand.

Ce n'est donc pas sa valeur esthétique que la littérature tchèque peut invoquer, jusqu'ici, pour revendiquer sa place parmi les littératures du monde, encore que depuis les premiers vers de Jaroslav Vrchlicky, parus il y aura bientôt cinquante ans, elle ait sa lignée d'artistes littéraires, que l'Europe ne connaît pas assez. Mais c'est surtout, et incontestablement, sa valeur d'idées et de conscience, ce besoin de vérité, cette aspiration à la justice, ce sentiment de dignité humaine dont elle est tout pleine, la fidélité avec laquelle elle traduit le noble effort, la glorieuse inquiétude qui, depuis des siècles, agitent et tourmentent l'âme d'un peuple de confesseurs et de martyrs. C'est aussi ce qu'elle nous révèle de ce peuple, de sa vie de tous les jours, de ses mœurs, de ses coutumes, de ses travers et de ses mérites, de son originalité. Les romans paysans de Bozena Nëmcovâ, où vit le peuple des campagnes tchèques d'autour de 1825 ; les nouvelles de Neruda, où se peint la Maki Strana des années 1850 et 1860, ce pittoresque et charmant quartier de la rive gauche de la Vltava, au pied du Hradcany, petite ville à part, avec ses merveilleux ensembles architecturaux et sa population diverse qui a pourtant un air de famille ; les romans historiques de Jirâsek, véritable épopée du

peuple tchèque depuis les temps hussites jusqu'à la renaissance nationale et à 1848 ; les grands poèmes allégoriques et les romans satiriques de Svatopluk Cech, et surtout ses Chansons d'un esclave, cri de réveil national ; la monographie sous forme de roman où M. Holecek a décrit la région natale de Jean Hus et de Chelcicky, le Sud-Ouest de la Bohême ; les tableaux de la Moravie de M. Herben ; la poésie philosophique d'Otakar Bîezina ; les vers admirables où Pierre Bezruc a crié la misère sociale et nationale des Tchèques de Silésie : quels éléments pour une merveilleuse anthologie, où, dans la littérature, apparaîtraient le visage et l'âme du peuple tchèque !

Cette littérature garde une valeur et une originalité nationales jusque dans les œuvres de caractère plus esthétique où elle subit plus directement et plus profondément des influences étrangères, et où la forme semble l'emporter sur le fond. Vrchlicky, écrivain d'une étonnante fécondité, traducteur infatigable, tout plein de Dante, de Gœthe et de Hugo, le plus grand nom de la littérature tchèque du xix^ siècle, fut d'abord mal accueilli par la critique, qui lui reprochait de délaisser les sujets nationaux et de se désintéresser des luttes de son pays. Plus tard, l'erreur reconnue, on rendit justice à une œuvre délicate et puissante, et aux immenses services d'un écrivain qui a ouvert la littérature tchèque aux courants de l'Occident, brisé ainsi l'empire trop exclusif que l'influence germanique avait jusqu'alors exercée sur elle, et surtout donné à la langue la richesse, la souplesse, l'harmonie musicale sans lesquelles elle ne pouvait pas prétendre à être un véritable instrument littéraire. Dans le même sens s'est exercée l'action de Zeyer, fils d'Alsacien et de Juive, toute sa vie sollicité entre ces trois influences opposées, idéalisme occidental, sensualité orientale, rêverie slave, à l'égal de Vrchlicky ardent admirateur et propagandiste des httératures latines. Si quelquesuns de leurs disciples ont glissé vers un art décadent et cosmopolite, la réaction nationale n'a point tardé à se produire, et dans la poésie de Stanislas K. Neumann comme dans les épopées, les ballades et les romans de Victor Dyk on sent, dans les dernières années du xix^ siècle et les premières du xxe, le soufile puissant de l'esprit tchèque, agité.

tourmenté du pressentiment que la nation entre dans une période nouvelle et décisive de sa vie.

La création du Théâtre national, dont la première pierre fut posée en 1868 (^ sanctuaire de la renaissance nationale », comme on l'a appelé) et l'érection (1882) en Université tchèque des cours tchèques jusqu'alors professés en doublure des cours allemands à l'Université devenue allemande depuis la victoire des Habsbourg, sont deux dates capitales de l'histoire de la littérature tchèque contemporaine. Tandis qu'au théâtre domine encore l'esprit de la renaissance romantique, l'Université devient le foyer d'une école critique qui, du premier jour, entreprend la lutte contre la légende et l'illusion nationales pour la vérité scientifique, et, en face du romantisme attardé, devenu une menace pour le sérieux et l'énergie de la nation, dresse le droit du réalisme. Elle a ses ancêtres dans Palacky, l'éiève de Dobrovsky, le premier historien critique de la Bohême, élevé par son travail historique même au rang de chef politique de la nation (1798-1876 ; Histoire de la nation tchèque [jusqu'en 1526], 1836), et surtout dans Havlicek (1821-1856), satirique mordant, journaliste de génie, impitoyable au bavardage, à la lâcheté, à la platitude, à tous les despotism.es, premier traducteur de Voltaire en Bohême, esprit profond en qui voisinent l'inspiration des Frères bohèmes et celle de Rabelais. La campagne des manuscrits (1886), menée par les professeurs, le philosophe Masaryk, l'historien GoU, le linguiste Gebauer, soulève la nation d'une indignation presque unanime ; accablés d'injures, accusés de trahison, les iconoclastes l'emportent pourtant par la seule force de la vérité, et leur rude chirurgie apporte à leur peuple le salut. Au pied de leurs chaires se pressent non seulement les étudiants tchèques, mais des fils de tous les peuples slaves. Masaryk, curieux de toute étude, d'une lecture prodigieuse, également pénétré d'influence anglaise et d'influence russe (il est l'un des meilleurs connaisseurs de la Russie en Europe), fanatique de vérité et de justice, indifférent à la faveur, à l'envie et à la haine, donne à son peuple des œu\Tes philosophiques et sociologiques, une revue critique, y Athenaeum, un livre puissant sur la Russie (Russland und Europa, paru en allemand en 1913), et, dans ime série

d'ouvrages, formule une nouvelle doctrine politique, le réalisme, et propose à son peuple un nouvel idéal, celui de l'humanité, qu'd rattache directement à la tradition des F'rères bohèmes, et qui est plein de l'idée de l'infini €t de réternité (La question tchèque. Notre crise actuelle, K. Havlicek). A côté de lui, à l'Université et dans la littérature, Drtina représente avec honneur les études philosophiques, et Radl apporte dans les questions morales, sociales et politiques, sa précision de biologiste. Dans l'histoire de la littérature et la critique, dont Jaroslav Vléek, le grand connaisseur du slovaque, est le doyen, Krejci incarne la tendance morale et psychologique, Salda impose sa vaste érudition et un profond sens esthétique et parfois étonne par sa verve souvent très âpre, Xovâk a la mesure, le goût, un don rare de vue synthétique. En histoire Goll, psychologue et styliste autant que chercheur, auteur de travaux capitaux sur l'Unité et sur le xvin« siècle, a le mérite d'avoir créé et dirigé la Revue historique tchèque, et d'avoir fondé une école : les chaires historiques de l'Université sont peuplées de ses disciples, Pekaf, l'historien de Wallenstein, Novotny, qui poursuit une grande histoire de la Bohême, Susta à l'immense érudition, maître de l'histoire sociale, Kroîta, inJatigabk à faire revivre d'après les archives le paysan tchèque, Kybal, spécialiste de l'histoire générale de l'Europe au xvi^ et au xvii« siècles, GluckUch, qui se consacre surtout aux questions religieuses de la fin de l'indépendance bohème, Xejedly, l'historien de la chanson tchèque, d'autres encore. Dans le domaine de la slavistique, Niederle pour l'archéologie, Polivka pour la dialectologie et le folklore, Bidlo pour l'histoire soutiennent le renom de la science tchèque, et contribuent à faire de l'Université l'un des plus puissants foyers de culture du monde slave. Si ce n'est point un trop fort paradoxe que de citer parmi l'école critique un poète, c'est ici que doit prendre place Machar, l'auteur de l'admirable poème philosophique du Golgotha, de pièces lyriques pleines d'un âpre pessimisme et surtout des Tristes viennoises, qui expriment, en vers âpres ou poignants, toutes les idées dont Masaryk a été l'apôtre.

Dans une dizaine ou une vingtaine d'années peut-être.

on pourra, parlant de la Tchécoslovaquie, faire sa place à la littérature allemande d'inspiration bohème, où brille, par-dessus tous les autres, le nom d'un grand poète comme Moritz Hartmann. Pour la littérature slovaque, elle n'est, en dépit de la différence dialectale, qu'une branche de la littérature tchèque, moins ancienne (il n'y a que trois quarts de siècle que le slovaque a voulu devenir une langue littéraire) et moins riche que sa grande sœur — les conditions politiques et sociales de la Hongrie expliquent assez pourquoi. Ses chansons populaires, tantôt d'un entrain sauvage, tantôt d'une pénétrante mélancolie, lui constituent un pur trésor. Hurban-Vajansky est un romancier de mérite, Paul Orszâgh, illustre sous son pseudonyme de Hvëzdoslav, un poète qui a fait pour sa langue ce que Vrchlicky a fait pour le tchèque, Kukucin un excellent prosateur, dont l'œuvre donne le tableau vrai et animé de la vie du paysan slovaque, Krasko (Jan Botto) un élégiaque charmant dont les vers harmonieux sont peut-être ce qu'il y a jamais eu de plus musical dans la littérature tchécoslovaque. Sous l'influence de Masaryk, la jeunesse slovaque a commencé, il y a trente ans, la revision des idées traditionnelles, une évolution vers la pensée moderne, un mouvement de rapprochement intellectuel avec la Bohême, qui tendait au rétablissement de l'unité de la langue littéraire. Les grands changements politiques qu'a amenés la guerre renforcent ce courant, en même temps qu'ils en modifient peut-être un peu la direction. C'est pour la vie intellectuelle tchèque un immense enrichissement que la fusion avec ce peuple slovaque, jeune, sensible, artiste, à l'âme à la fois énergique et douce, en qui, depuis le réveil national, les meilleurs patriotes tchèques ont toujours vu la grande réserve et le grand espoir de la nation.

Au contact exclusif de l'allemand quotidien, la langue tchèque s'est chargée de tournures lourdes et d'expressions gauches, vagues ou plates, qui ne sont point de son génie. E n rapports désormais étroits avec les littératures de l'Occident, elle se défera de ces défauts, et l'influence slovaque l'aidera certainement aussi à reprendre sa pureté. Le tchèque et le slovaque se rapprocheront-ils jusqu'à se pénétrer réciproquement, même jusqu'à se confondre ? Il serait téméraire

de risquer là-dessus une prévision. Mais iL semble certain que si les divergences phonétiques les maintiennent séparées, les expressions et les tours de chacun prendront de plus en plus droit de cité dans l'autre, et que, par le style et par les idées, ils ne feront vraiment plus qu'un. De voir le slovaque abandonné comme langue littéraire au profit du tchèque, il y a peu de chance, en dépit des vieux droits historiques de celui-ci : la conscience slovaque est aujourd'hui trop développée, et l'égalité des deux branches de la nation a été trop solennellement proclamée pour principe de la République. Aussi bien, il serait grand dommage de voir disparaître l'idiome plus sonore, plus harmonieux et plus naïf qui si doucement résonne du pied des hautes montagnes aux rives du grand fleuve.

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