‹ La TchécoslovaquieChapitre 22 sur 29 · II. — Les arts · texte numérisé non relu

II. — Les arts

Par la rencontre des influences étrangères et de l'âme profondément artiste du peuple, la terre tchécoslovaque s'est, au cours des siècles, couverte de merveilles d'art. Prague est l'une des plus belles et des plus intéressantes parmi les villes de l'Europe. De la sombre et émouvante Vieille Synagogue et du poignant cimetière juif, dont la pioche des démolisseurs a malheureusement brisé le cadre unique, à la chapelle romane de Sainte-Croix, à la cathédrale de Saint-Guy, au vieil Hôtel de Ville, à l'église de Tyn, à la charm.ante Tour poudrière, aux places idylliques de Malâ Strana, aux ravissantes bonbonnières Louis XVI de Dienzenhofer, c'est, dans un site incomparable, la plus rare accumulation de joyaux d'architecture. Les musées et les anciennes galeries privées, tels le palais Nostic ou le monastère de Strahov, s'enorgueillissent de richesses qui les égalent à certaines des plus célèbres collections d'Europe. Aux portes de Prague, le château de Karlûv Tyn, un peu plus loin celui de Krivoklât, la vieille ville hussite de Tâbor, Kutnâ Hora avec sa « cour italienne », bijou de la Renaissance, Jicin avec sa vieille place évocatrice du xvii^ siècle ; plus loin encore les villes endormies du Sud Ouest de la

Bohême, Prachatice, Krumlov (Krumau), Jindfichûv Hradec (NeuJiaus), anciennes capitales de principautés féodales, Hildesheira ou Rothenburg en miniature; en Moravie les antiques églises de bois, si curieuses, les beaux castels de la Renaissance et du xyiii^ siècle, Olomouc et ses monuments ; en Slovaquie, Bratislava dont les ruines imposantes d'un immense château dominent les vieilles rues tortueuses et les portes, Levoca (Lôcse, Leutschau), autre réplique des vieilles viUes de Thuringe, de Souabe ou de Franconie : noms pris au hasard d'une longue liste, qui attestent la gloire artistique de la République tchécoslovaque.

Le peuple, ce peuple de paysans si longtemps opprimés, a le sens inné de l'art. Dans son habitation, dans son costume, dans ses chants, se rJ; vêlent ses dons et son aspiration à la beauté. Tous les peuples slaves subissent l'attraction des vives couleurs, et, chez tous, on retrouve certains motifs familiers de décoration. I,:i les collections du musée ethnographique de Prague, celles du JMusée national slovaque de Turciansky Svaty Martin, les intérieurs des fermes de la Bohême ou de la Moravie, surtout les maisons peintes et ornées de la Slovaquie, portent témoignage de la finesse et du goût de la race ; les amateurs s'arrachent, quand ils peuvent encore les trouver, les broderies ou les dentelles exécutées pour leurs trousseaux rustiques par les mains patientes et subtiles des jeunes paysannes. Cet art populaire, original, fort d'une vieille tradition, tout plein de la fraîcheur d'une étemelle jeunesse, c'est la gloire artistique la plus originale des pays tchécoslovaques, et, dans la lutte pacifique des peuples pour le progrès humain et la culture, l'un des titres les plus sohdes qu'ils puissent présenter.

Ce que la Tchécoslovaquie a de meilleur dans ses arts plastiques, c'est précisément ce qui a le plus puisé à ces sources populaires. L'histoire de la peinture tchèque est dominée par deux grands noms, dont l'éclat fait pâhr tous les autres, deux gloires nationales, Joseph Mânes et Nicolas. Aies.

Mânes, comme le dit M. Denis, « rend avec un charme délicieux les sentiments les plus fugitifs de l'âme populaire » ; il est, selon l'expression d'un critique tchèque, le premier peintre-poète de l'art tchécoslovaque. Il découvre sa voca-

tion, plus exactement il se révèle à lui-même durant ses longues études à Munich, à la veille de 1848 : au contact de l'Allemagne toute soulevée de passion nationale, il prend conscience de sa propre nationalité tchèque, de son devoir envers son peuple. 1848 est une grande date dans sa vie, et dans toute l'histoire de l'art tchèque. Jusque-là, les artistes n'avaient, dans une société à la fois très jeune et très vieille, trouvé faveur et appui que dans la noblesse, dont les Mécènes gardaient toujours une réserve assez hautaine et ne leur accordaient qu'une protection distante et quelque peu tyrannique. La nouvelle bourgeoisie, née des bouleversements de 1848, voit en eux des égaux, et ses plus précieux alliés au service de l'idée nationale. A Kromëfiz (Kremsier), où il est appelé pour faire le portrait des députés tchèques au Parlement autrichien. Mânes découvre le charme national de la Moravie, qui jusqu'à ses derniers jours exercera sur lui sa séduction ; elle l'entraîne plus loin, vers la Silésie, vers la Slovaquie ; et, dans son oeuvre, le paysan tchécoslovaque tient le premier rang, tantôt peint dans sa \'ie quotidienne de travail, tantôt servant de modèle aux héros dont le peintre illustre ses vastes scènes de légende slave. Des portraits pleins de vérité et d'expression, des études délicates et robustes complètent une œuvre brillante, profondément une dans son apparente diversité, dont le mérite est également dû au dessin et à la couleur, l'un étonnamment ferme et sûr, l'autre d'une richesse discrète et nuancée, une œuvre toute remplie de la « divination géniale de l'âme tchèque ».

Sa tradition, interrompue près de vingt ans, est reprise par Aies, moins connu, et peut-être encore plus original. Toute l'histoire tchèque, jusque dans ses parties légendaires et mythiques, revit dans les cartons qu'Aies a faits pour la décoration murale du Théâtre national, et dans ses dessins pour le cycle de la vie des anciens Slaves. Popularisés par l'image, ses scènes et ses types populaires ont entretenu ou éveillé dans l'âme de deux générations tchécoslovaques le sentiment national ; on l'a justement appelé le dernier des « éveilleurs » tchèques. A côté de cette spontanéité et de cette vie, les grandes machines historiques de Brozîk, le modernisme réaliste de Hynais, peintre de la lumière.

semblent froids et sans vie. L'influence française est actuellement représentée par Mucha, passé de l'affiche à l'illustration, et de celle-ci à la grande composition historique, dans cette immense Épopée slave à laquelle il se donne désormais tout entier, et par Kupka, réaliste ironique, satirique mordant, qui met au service de l'invention la plus riche une technique parfaite. A l'inspiration nationale de Mdnes et d'Ales, au contraire, se rattachent à des degrés divers Slavicek, l'un des meilleurs paysagistes tchèques, et le grand maître de l'impressionnisme dans son pays, Svabinsky, qui peu à peu abandonne la peinture pour le portrait à la plume, dont il est l'incomparable virtuose, et pour la gravure sur bois, et surtout Ûprka, le peintre des Slovaques de Moravie, qui, vite dégagé de l'influence munichoise qu'il avait subie à ses débuts, note, dans ses tableaux qui sont presque sans composition, l'impression la plus directe de la nature et de la vie des hommes dans sa petite patrie ; il est le plus lui-même dans les paysages des midis brûlants illuminés encore par l'éclat des costumes aux couleurs brillantes où domine le rouge cru.

En sculpture, Myslbek, disciple aussi de ]Mânes, a doté Prague de l'imposant monument qui se dresse sur la place Saint-Yenceslas, devant le Musée bohème. Formé par l'influence française, il y a plié ses disciples, dont certains (Sucharda, Kafka), qui ont passé par l'atelier de Rodin, l'ont subie encore plus forte que leur maître. C'est dans l'art de François Bilek que se rencontre actuellement le plus d'inspiration nationale. L'architecture tchèque d'hier et d'aujourd'hui n'a point produit de chefs-d'œuvre ; mais c'est le sort de toute l'architecture contemporaine. Du moins des édifices comme le Musée bohème, dressé en haut de la place Saint-Venceslas, le Théâtre national, et même, daiis un ordre plus utiUtaire, la gare centrale de Prague (gare Wilson) soutiennent sans faiblir la comparaison avec les monuments de Vienne. A les voir, on regrette davantage la débauche de goût « munichois i> qui, sur les ruines de l'adorable vieux quartier juif, bousculant la Vieille Synagogue, écornant le vieux cimetière, a dressé, comme une criante provocation au goût et à l'art, l'insolence des façades surchargées de la ]Mikulâsskâ.

C'est dans la musique que triomphent les Tchèques et les Slovaques, Elle est, chez eux, une ^ieille tradition : depuis le xviiie siècle, les palais et les grandes maisons bourgeoises de Prague en sont des temples. Mais aussi et surtout, elle est dans le pays l'art profondément national» l'art inné de tout le peuple. Nombreux ont été, au cours des deux derniers siècles, les musiciens tchèques, compositeurs ou exécutants, qui ont dû passer la frontière pour trouver à employer leur talent, surtout dans d'autres pays slaves. Mais la terre tchécoslovaque ne produit pas seulement des artistes en plus grande proportion que tout autre pays ; la musique y tient, dans toute la vie sociale, intellectuelle et affective, dans toute l'âme nationale, plus de place peutêtre qu'en nul autre pays. On cite ce trait que, durant la guerre, ce n'est pas au théâtre seulement, mais dans les salles de concert aussi que les foules se pressaient, pour y soutenir ou y exalter leui loi patriotique, y puiser un réconfort et l'espoir en un avenir délivré de l'oppression étrangère. Dans un semblable milieu, l'essor musical est naturellement très puissant. Les choeurs et les orchestres tchèques sont célèbres ; des compagnies comme le Quatuor tchèque ont illustré dans le monde le nom de la nation ; un maître de l'archet comme Kubelik, un virtuose de la voix comme Burian, des chefs d'orchestre comme Kovafovic et Nedbal, des compositeurs comme Novâk et Suk, l'un plus puissant, presque violent, l'autre plus mélancolique et plus varié, soutiennent aujourd'hui brillamment l'honneur de la musique tchèque. Elle reste pourtant dominée par les grands noms du passé : Smetana (1824-1884), dont la Fiancée vendue (1886) a fait le tour du monde, et Dvorak (1841-1904), l'auteur des Danses slaves et des Légendes, d'une génération plus jeune que lui. Chez tous deux, l'inspiration nationale est éclatante ; mais chez Dvofâk, plus naturel, plus fougueux, plus rêveur, le tempérament slave l'emporte, tandis que Smetana, le patriarche et l'initiateur, a du premier coup trouvé le secret d'être à la fois très national et très universel et humain : c'est, aussi bien, le sens du réveil tchèque et l'idéal de ses penseurs. Fibich (1850-1900), que l'on égale parfois à ces deux maîtres, plus savant, plus raffiné, le Vrchhcky de la musique, comme on l'a nommé,

reste nettement au-dessous d'eux. Une jeune génération, dont les noms commencent à devenir célèbres, Ostrcil, Jirâk, Vycpâlek, Stëpân, travaille avec succès à unir la tradition de Smetana à des aspirations nouvelles.

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