CHAPITRE III
De la détermination de là myopie dans les écoles.
IL est toujours important de connaître 1 état de Tœil chez Tenfant lorsqu'il commence à fréquenter Técole. Ce devoir incombe aux parents qui ont la première responsabilité dans cette circonstance ; aussi devraient-ils soumettre Tenfant à un examen sérieux fait par un oculiste et de préférence par un ophtalmologiste ; les parents ne sont pas à même de reconnaître les défauts de Tœil chez leur enfant et presque toujours ils ne pensent pas à le faire examiner ou ils ne le peuvent pas.
Il serait donc nécessaire que tous les professeurs des divers enseignements et peut-être plus ceux des classes élémentaires, possédassent quelques notions sur le fonctionnement normal de Tœil et qu'ils fussent à même de pouvoir procéder à un examen rapide de la vision de leurs élèves. Un tableau disposé dans un certain ordre, où les let-
très imprimées suivraient une gradation déterminée, leur rendrait de réels services.
Avec les éléments sur les caractères de la myopie, dont il a été question au chapitre précédent, il serait facile aux professeurs de procéder à un examen sommaire de la vue. Il leur suffirait de faire passer chaque élève devant le tableau sur lequel est imprimée une série de lignes en caractères typographiques de grandeur décroissante et d'épaisseur proportionnée. C'est ui^e sorte d'optomètre. On trouvera 3^ partie, chap. i®^, des détails techniques sur la typographie avec lesquels le professeur devra être un peu familiarisé. Il existe plusieurs de ces optomètres, tous construits par des oculistes de talent. Stellwagvon Carion serait le premier qui aurait créé des échelles typographiques destinées au contrôle de la vue S échelles gravées avec une grande précision. Après lui viennent celles de Giraud-Teulon et de Snellen dont le D' Javal critique beaucoup la théorie ; ces considérations trop techniques n'ont pas leur place dans ce livre.
Le D'^ Javal a, lui aussi, créé un optomètre qui varie par la hauteur et la forme des lettres de ceux cités précédemment ; il a cependant apporté une amélioration à son tableau en n'employant
* Stellwag von Carion (Karl). Die Accommoda tions^ehler des Auges {2 Tafeln). (Sitzungsberichte der mathematisch-naturwissenschaftlichen Classe d. kais. Akademie (Wien)), 1885, t. XVI, p. 187-281.
plus de lettres avec obits et empattements. Enfin Green en a construit un qui a pour base les théories de Javal*.
Binet recommande Toptomètre de Monnoyer qui paraît dériver de celui de Snellen avec la même forme de lettres ^
Pour en revenir à l'expérience à tenter dans les écoles, on ne peut mieux faire que de citer comment MM. Binet, Simon et Vaney ont opéré :
(c Cette échelle sera fixée sur un mur vertical, à hauteur de la tête des élèves, et bien tendue, au moyen de punaises, afin d'éviter les plis. Elle sera recouverte d'une feuille blanche afin qu'aucun enfant ne puisse la lire avant le commencement de l'expérience. L'essai de lecture ne se fera pas dans une chambre, mais de préférence dans la cour de l'école, à ciel découvert. Les conditions de lumière y sont plus uniformes que dans un appartement clos. Peu importe le temps qu'il fait. A moins de brouillard ou de pluie, la clarté du dehors est toujours suffisante, de dix à quatre heures, même en décembre, pour produire un éclairage suffisant du tableau, à la distance que nous indiquerons. Il ne faut pas croire, du reste, que la lisibilité des caractères soit proportionnelle à l'intensité de la lumière ; dès que l'éclairage est bon, cela suffit ^ On mesure
1 A new Séries of Test-letters. (Transactions of the american ophthalmological Society, 1867, p. 67.)
2 Binet, Simon et Vaney. Op. cit., p. 248.
^ « On fera peut-être l'objection que, comme il s'agit de compa-
ensuite sur le sol, à partir du mur, ^j^^ distance de 5 mètres, et à cette distance on marque à la craie une grande ligne; c'est sur cette ligne que vont s'aligner les élèves pour lire l"*éclielle Retenons cette distance de 5 mètres. On aurait pu à la rigueur, choisir une distance plus petite- car si à 5 mètres, il est normal de lire des caractères de 7 millimètres, on peut, à i mètre, c''est-à-dire à une distance 5 fois plus petite, lire des caractères 5 fois moins hauts. C'est vrai. Mais, pratiquement, ce raccourcissement de la distance est à rejeter ; car, si les enfants, pour lire, ne se tiennent pas juste à la distance prescrite; s'ils avancent un peu ou reculent un peu, ces erreurs presque inévitables seront insignifiantes sur une longueur de 5 mètres, elles deviendraient facilement importantes sur une longueur de i mètre.
ce Les enfants appelés à l'expérience seront au nombre de quatre ou cinq. On les place sur la même ligne, côte à côte, en veillant à ce qu'ils ne dépassent pas la limite. Chacun tient à la main un crayon, une feuille de papier sur laquelle il a déjà écrit son nom, et un petit livre pour servir
rer les enfants les uns aux autres, peu importe Téclairage pourvu qu'il soit égal pour tous; et par conséquent, on proposera de faire la reclierche dans toute la classe. Non, il ne le faut pas, car à inesvire que Theure s'avance, Téclairage varie beaucoup dans un local clos, et les derniers élèves ne seraient pas examinés dans les mêmes conditions que les premiers. Tell^ classe, d'avitre part, pourrait être assez obscure pour que 1^ régies de correction que nous allons donner tout à l'heure n'^ soient pa.s applicables. > V
de support. Quand ils sont devant le tableau, on les invite à copier les lettres ; si le tableau est composé de lettres de grandeur inégale, ils commenceront par les plus grandes ; sinon ils copieront les seules lettres qu'on leur offre, celles de 7 millimètres. Ils copient, avec leur propre écriture, en cursive. Une surveillance discrète évite les tricheries. Les enfants peuvent se servir des deux yeux ou d'un seul, et on ne fait pas ôter les lunettes à ceux qui en portent habituellement. Il s'agit en effet, pour l'instituteur, d'apprécier la vision des élèves tels qu'ils se présentent devant lui, avec les verres plus ou moins correcteurs de leur myopie ou de leur astigmatisme, dont on les a pourvus.
(( Nous avons poursuivi cette expérience à plusieurs reprises dans des écoles primaires ; l'examen d'une classe de 40 élèves, formant le cours supérieur, par exemple, prend environ vingt minutes ; il faut un peu plus de temps avec des enfants plus jeunes.
/ (( Pourquoi faisons-nous écrire les lettres au lieu de les faire épeler? D'abord nous gagnons du temps, parce que cela permet de rendre l'examen collectif; ensuite on évite des erreurs d'audition et d'articulation ; il y a des enfants qui articulent mal certaines lettres, ou qui, s'ils sont jeunes, peuvent même se tromper sur le son de quelques lettres ; ils se trompent moins en copiant les formes.
(( Maintenant l'épreuve est terminée, et chaque
sujet remet sa copie au Maître. Comment doit-on corriger cette copie ? Nous le rappelons encore une fois ; à la distance de 5 mètres, tout enfant dont la vision a une portée dite normale doit lire la dernière ligne du tableau, la plus petite, celle dont les caractères ont 7 millimètres de hauteur. Ceuxlà ce sont les normaux, ce sont les plus nombreux ; ils constituent, dans les écoles primaires que nous avons examinées, les 7 à 9 dizièmes du contingent total. Il faut donc, pour. les juger, se rapportera la dernière ligne de la copie et s'assurer si elle est une reproduction exacte du modèle.
(c Tout à fait exacte, elle ne Test pas toujours. Bien des enfants sont de petits étourdis ; ils peuvent oublier une lettre ou intervertir Tordre de deux lettres voisines, ou ajouter une lettre qui n'existe pas au tableau. Il faut établir une règle pour la correction de ces erreurs. Nous les soulignons toutes, sur les copies, mais nous admettons que du moment qu'un élève a lu correctement et figure a leur vraie place trois lettres de la dernière ligne, il est normal comme vision ; en effet le hasard opérant tout seul ne pourrait pas tomber juste trois fois sur huit lettres dont chacune représente 24 possibilités.
a Les normaux une fois déterminés, les anormaux de la vision sont connus par prétérition ; ce sont ceux qui n'arrivent pas à lire dans les conditions susdites la dernière ligne de réchelle. Si on le juge nécessaire, 11 est facile d'établir entre eux un dut^^
sèment, suivant la ligne dont ils lisent trois lettres.
a Et c'est tout*. »
Avec le procédé d'examen de MM. Binet, Simon et Vaney, la mauvaise lecture de trois lettres sur huit doit être imputée seulement à Timage défectueuse de la lettre tracée sur le tableau. En effet, les appendices supplémentaires qui ornent les lettres, obits et empattements, gênent la lecture et amènent forcément une confusion dans la lettre. Ainsi la lettre E a dû souvent être lue B, la forme de ru être prise pour un O, et celle du K pour un E. Pareil fait n'arriverait pas avec les lettres antiques.
Ne pourrait-on pas aussi adopter, au lieu de lettres de 7 millimètres et ses multiples en hauteur, un type ayant une hauteur qui permettrait un rapprochement plus logique avec les mesures décimales ? On prendrait, par exemple, des lettres de 2,4, 6, 8 et 10 millimètres enhauteur^ correspondant à une distance de lecture de 2, 4, 6, 8 et 10 mètres. La lettre serait un peu plus haute, mais les résultats seraient simplifiés.
Un tableau composé exclusivement de capitales n'est ni complet, ni concluant dans une expérience; les lettres minuscules sont plus difficiles à lire que les capitales, mais en augmentant un peu la hauteur de la lettre, comme il est dit, on pourrait arriver au même résultat qu'avec les caractères de 7 millimètres.
* BiNET, Simon, Vaney. Op. cit., p. 248-250.
Aussi proposerions-nous un tableau où dans chaque ligne se trouverait intercalée une majuscule et une minuscule, en commençant la ligne tantôt par une minuscule, tantôt par une majuscule.
Nous disions aussi que la forme des caractères avait une grande importance. On ne devrait employer que des caractères dits antiques, mais sans exagération d'épaississement dans la largeur des lettres. Les caractères devraient aussi être espacés les uns des autres comme ils le sont dans un livre, c'est-à-dire de la moitié environ d'une lettre déterminée, de Tn par exemple.
Une autre remarque que nous suggère l'expérience de MM. Binet, Simon et Vaney, c'est l'admission à l'examen des élèves qui portent des lunettes. Ce fait implique une vue défectueuse, surtout pour les myopes qui devraient être éliminés et placés sans examen sur les premiers bancs afin de pouvoir lire les .caractères tracés au tableau noir.
Ne serait-il pas préférable de soumettre, à cet examen, les enfants des classes élémentaires, alors qu'ils savent lire et qu'ils ne peuvent confondre les lettres au lieu d'appliquer le procédé à des enfants de douze à quatorze ans ? Chez ces derniers la myopie, qui n'était pas accusée, s'est développée, tandis que chez les enfants de six à huit ans on peut encore l'enrayer, si, après cet examen passé, on les met en bonne place pour lire et copier au
6o LA TECHNIQUE DU LIVRE
tableau. De plus, il y aura plus de sincérité dans )a lecture et la copie des lettres soumises à l'examen.
L'expérience, pour être bien concluante, devrait se faire dans la classe comme dans la cour, en y apportant les modifications dont nous venons de parler. En effet, l'élève se trouve, non dans la lumière de la cour pour travailler, mais dans le jour de la classe; il est obligé, par les jours clairs et obscurs, de lire, d'écrire et de copier ce que le professeur trace au tableau.
Si, comme il est dit, la lisibilité des caractères n'est pas proportionnelle à l'intensité de la lumière, cette lisibilité sera au moins équivalente dans une classe où la lumière pénètre bien, et l'élève pourra, pendant les mêmes heures de la journée (entre dix et quatre heures) lire presque aussi facilement le tableau d'épreuve à l'intérieur qu'à l'extérieur.
Quoi qu'il en soit, il faudrait toujours tenir compte, dans les conclusions à tirer des expériences, de la différence entre l'éclairage à l'extérieur, et celui de la classe.
Nous ajouterons que tous les résultats des expériences sur la vue, l'ouïe, comme les remarques sur la santé générale, doivent être consignés sur le carnet scolaire particulier de Télève.-