CHAPITRE IV
Le mécanisme physiologique de la lecture.
TOUT résultat, déterminé par des mouvements musculaires ou organiques, doit être produit par un ensemble d'efforts réduits à un minimum possible, pour que les conséquences ne soient pas une fatigue, ou un affaiblissement des muscles et des sens qui y ont concouru.
C'est la loi du moindre effort. Il faut donc qu'il y ait non seulement concordance harmonique dans les mouvements musculaires afin que le rythme soit bien proportionné dans l'action et dans l'arrêt, mais encore que les éléments extérieurs sur lesquels cette action se porte, se trouvent dans des conditions physiques absolument adéquates et en rapports directs et constants avec les muscles qui agissent. Il en est ainsi de l'acte physiologique de la lecture et non seulement l'enfant ou la personne qui lit exécutent un effort de vision pour fixer le livre ou le tableau, non seulement la mémoire doit se souvenir du dessin de la lettre et de la forme du mot, mais encore
Tacuité visuelle intervient pour déterminer le point de vision. Il est donc important qu'il y ait un rapport précis entre Tacuité visuelle et la dimension en hauteur et en largeur des caractères typographiques pour qu'il ne se produise ni trouble, ni confusion qui pourraient provoquer la fatigue.
Maintenant, quel est le mécanisme physiologique de la lecture ?
Les oculistes sont d'accord pour reconnaître que le lecteur n'embrasse à la fois qu'une longueur
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Fig. 4. — Schéma de l'acte de la lecture.
V. Espace de vision des lettres. — s. Saccade ou arrêt de vision.
déterminée de lettres (10 environ), ce qui représente une section de 12a 1 5 millimètres, par une série de transports des yeux ou saccades qu'il répète successivement jusqu'au bout de la ligne, pour recommencer à la ligne suivante. Il existe donc un temps infiniment court pendant lequel la vision ne se fait pas, c'est le point où la saccade a lieu. On ne peut mieux définir cet acte que par le schéma ci-dessus (fig. 4) .
L'amplitude de lecture est d'autant plus grande que le lecteur est plus habitué, mais sans jamais dépasser cependant 16 millimètres.
D'autre part, les psycho-physiologistes" ont constaté que nous ne regardons pas toutes les lettres de chaque mot, peut-être même pas tous les mots,
mais seulement ce qui est nécessaire pour reconstituer, d'après nos souvenirs, la percussion du mot à lire. Le lecteur devine le mot, mais ne lit pas la lettre.
Cet effort de vision provoque des vibrations ciliaires dont le nombre augmente en raison de la moindre acuité visuelle, de même que l'augmentation de ces vibrations ciliaires provoque une diminution d'acuité visuelle. Pour les personnes d'une bonne acuité visuelle, ces vibrations peuvent aller jusqu'à 6080 par heure*.
Il est aussi démontré qu'un lecteur exercé ne porte sa vue que sur un peu moins de la moitié supérieure de la ligne et jamais au centre ou au bas. La cause en est, au moins dans les langues qui utilisent l'alphabet latin, à la grande proportion des lettres montantes, ainsi qu'aux lettres avec accents.
A ce propos l'opinion de certains auteurs est que les interlignes trop larges nuisaient à la rapidité de la lecture à la suite d'une fatigue que l'œil éprouvait par le contraste des images noires coupées par une raie blanche, et surtout parce que cette alternance se présentait dans le sens horizontal. L'œil éprouverait des troubles déterminés et aurait besoin d'un temps d'arrêt pour se reposer.
On a voulu, et le D^ Javal était du nombre, engager les typographes à diminuer encore la longueur des lettres à queue, afin de gagner sur les interlignes en resserrant le texte. Déjà depuis
i83o environ, les queues des lettres n'ont plus la même hauteur que les lettres basses, comme on le faisait avant cette époque et Ton gagne déjà sur les interlignes. N'ayant plus, en effet, le débordement des lettres hautes ou basses, il était possible de tasser davantage les lignes, les unes contre les autres.
Les travaux de M. Lamarre ont démontré que les lettres longues jouaient un rôle très important dans le mécanisme de la lecture, qu'elles servaient par leurs saillies à déterminer plus facilement le dessin de la lettre, et par conséquent, pour un lecteur habitué, à deviner plus rapidement la forme complète du mot.
Le D^ Javal, reprenant les conclusions de ce travail, a pu dire : « Certaines observations faites par M, Lamarre font naître un doute sur mes conclusions antérieures, relatives à la longueur qu'il convient de donner aux lettres longues de la typographie, car dans mes raisonnements, je n'ai tenu compte que de la vision directe. Or si l'on admet qu'en lecture rapide, un lecteur exercé s'arrange pour diminuer le nombre des saccades par I emploi de sections de plus de dix lettres, dont les premières et les dernières seraient plutôt devinées que lues, on conçoit que le raccourcissement démesuré des lettres longues serait plus défavorable à ce mode de procéder. Il est clair qu'aux extrémités des sections, des lettres longues seraient plus reconnaissables que des lettres courtes.
De plus les lettres longues contribuent a donner aux mots qui en contiennent des physionomies reconnaissables dans leur ensemble. J'incline donc à croire que, pour l'agrément de la lecture, il ne faudrait pas pousser aux dernières limites le raccourcissement des lettres longues que j'ai préconisé pour le cas où l'éditeur veut pousser à l'extrême l'utilisation de la surface du papier.
c( Quoi qu'il en soit, le raccourcissement des lettres longues n'a de raison d'être que si l'on ne met pas d'interlignes : quand on se donne le luxe de ménager entre les lignes un espace blanc assez large, il est logique d'en profiter pour recevoir les saillies, aussi importantes que possibles, faites par les lettres longues au-dessus et au-dessous de l'alignement des lettres courtes ^ »
Les interlignes sont donc plus utiles que nuisibles ; on est obligé de s'incliner devant les conclusions des expériences tentées ; mais pour être plus concluant et rendre pour ainsi dire palpable ce fait, il a paru nécessaire de produire des textes avec l'application des idées émises ci-dessus. Nous donnons donc un spécimen de deux lignes où toutes les lettres sont de même hauteur, sans distinction des lettres à queuç, des lettres avec accents et des majuscules. Ces lignes, d'une hauteur de 10 millimètres, ont été réduites deux fois, soit de
* Javal. Op, cit.^ p. 128.
5 millimètres et 2 millimètres 5 dixièmes ; on pourra ainsi se rendre compte de la difficulté de lecture d'un pareil texte.
méian.sre
éPidénriiC
Fig. 5. — Deux mots, dont les lettres à queue et œlles avec accents ne dépassent pas les petites lettres.
Hauteur : lo mm.
mélange
éPidémie
Fig. 5 bis. — Même exemple que ci-dessus, réduit de rooitiié. Hauteur : 5 mm.
méian.s:e
éPidémiC
Fig. 5 ter. -— Même exemple quç ci-dessus, réduit de trois quarts. Hauteur 21/2 mm. ou 25 dixièmes.
Dans une deuxième série de dessins, nous reproduisons un autre texte, mais avec des lettres dont les queues commencent à déborder de la ligne, en haut et en bas, de 2 dixièmes de leur hauteur totale. Ces lignes sont également réduites deux fois dans les mêmes proportions que les premières.
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MÉCANISME PHYSIOï-OGLQUE DE LA LECTURE 67
Ce texte présente peut-être un peu moins de difficulté à la lecture que le précédant.
galopade quoique
Fig. 6. — Deux mots, dout les lettres à queue. et celles avec point sont plus grandes q^e les ietifj^s bas&es du quart 4e leur 'l^auteur. . Hauteur des lettres basses : 10 mm.
Hauteur des autres lettres : 121/2 mm. ou I25 dixièmes.
galopade quoique
Fig. 6 bis. — Même exemple que ci-dessus, réduit de moitié.
Hauteur des lettres. basses : 5 mm.
Hauteur des autres lettres : 7 mm. ou 7 dixièmes.
safopade quoique
Fig, 6 ter. — Même exemple que ci-dessus, réduit de trois quarts.
Hauteur des lettres basses : 2 1/2 mm. ou 25 dixièmes.
Hauteur des autres lettres : 3 mm. passés ou 33 dixièmes.
Enfin nous avons fait composer typographiquement Je texte des deux mots avec des lettres normales, en caractère antique de 60, 28 et 1 1 points
afin d'établir immédiatement la comparaison avec les dessins précédents. Il est inutile d'insister sur la lisibilité de cette dernière partie.
satellite distance
Fig. 7.
satellite distance
Fig. 7 bis..
satellite distance
Fig. 7 ter.
Il reste à ajouter qu'il est à peu près impossible d'éviter les interlignes, même avec les caractères de la fig. 5, car si ces caractères étaient typographies, le corps de la lettre ayant un talus au-dessus et au-dessous de l'œil de la lettre, ce dernier
appelé la ligne; cet espace en retrait ne porterait pas sur le papier et produirait un blanc, aussi faible qu'il soit.
Revenons maintenant à la démonstration du mécanisme de la lecture.
En prenant une ligne de texte imprimé on observe que les lettres lues seulement dans leur partie supérieure paraissent prendre l'apparence suivante :
mécanicien
Fig. 8.
Il reste à voir dans quelle proportion les lettres de l'alphabet ont leur image plus dessinée dans le haut que dans le bas.
Partant des lettres minuscules, il y en a sept qui ont des queues montantes, ce sont :