CHAPITRE n
Les caractères typographiques.
Leur invention et leur transformation.
PouRTintelligence des critiques qui seront présentées dans le cours de cet ouvrage, il est nécessaire de donner un rapide aperçu de la création et de révolution des caractères typographiques employés de nos jours en Europe et dans les pays qui se servent de lettres gothiques et romaines.
Les caractères de récriture à sons phonétiques paraissent tous dériver des hiéroglyphes égyptiens transformés, ou peut-être même de l'écriture démotique ; quatre alphabets à différenciation peu sensible, qui ont donné naissance à la plupart des autres, en sont dérivés : le phénicien, Thébreu, Taraméen et Thymiarite^
On admet aussi aujourd'hui que les caractères phéniciens ont précédé ceux de Talphabet hébreu,
* Berger (Ph). Histoire de V écriture dans Vantiquité. Paris, Imprim. nat., 1891, in-8<*, p. 167.
du moins est-ce la théorie des savants les plus autorisés en cette matière*.
Cependant, dans une brochure parue en 1899, Th. Beaudoire émet une théorie différente et croit pouvoir trouver dans Talphabet créé, dit-il, par Moïse, Torigine commune à tous les alphabets en usage en Europe, le grec, les divers alphabets de ritalie et jusqu'aux lettres minuscules qui viendraient des Romains'. Il est regrettable que ce
* « L'alphabet hébreu n'est qu'une transformation assez récente de l'écriture phénicienne, d'où sont sortis tous les alphabets encore en usage sur la surface de la terre ; mais l'alphabet phénicien lui-même a été précédé par d'autres systèmes d'écriture fort savants, qui ont joué un rôle considérable dans l'histoire des anciennes civilisations. » Berger (Philippe). Op. cit.,Introductioriy p. VII.
^ Par les citations que nous ferons, on comprendra mieux la ' genèse de la théorie de Th. Beaudoire : « Douloureusement impressionné par la servitude des Israélites, Moïse conçut le grandiose projet de favoriser leur retour vers les rives du Jourdain. La haute situation qu'il occupait ne lui permettant pas d'agir ouvertement, il créa une écriture dont il fit connaître la clé aux principaux chefs des tribus pour les entretenir secrètement sur les moyens d'effectuer la sortie d'Egypte au moment opportun.
« Abandonnant la méthode si compliquée des écritures égyptiennes dans lesquelles plusieurs symboles différents représentent un même son ; voulant établir son écriture d'après la langue de conversation des Israélites, Moïse choisit dans cette langue un certain nombre de termes commençant chacun par une articulation différente ; c'étaient des noms de choses dont il traça linéairement la configuration plus ou moins complète et ces symboles portèrent le nom des choses mêmes qu'ils représentaient graphiquement.
< Moïse jugea que vingt-deux figures de formes dissemblables étaient suffisantes pour constituer l'ensemble des lettres, et qu'en groupant de droite à gauche autant de lettres qu'il était nécessaire d'en avoir pour prononcer entièrement un nom quelconque, il obtiendrait toutes les articulations des syllabes et des mots. »
Beaudoire (Th). Origines de V alphabet de la typographie et de la numération. Paris, iSçq, in-8°, p. 5-6.
système ne soit pas étayé par des documents plus nombreux que ceux cités par l'auteur* ; toutefois sa thèse est assez curieusement soutenue.
Les lettres minuscules romaines étaient connues au moment de la découverte de Timprimerie ; ces lettres utilisées par les calligraphes du xv- siècle ont une analogie frappante avec l'écriture carolingienne droite du xi® siècle, ainsi qu'on peut en juger par la comparaison des manuscrits de ces époques % mais peut-être l'emploi de cette écriture n'était-il pas assez répandu.
Aussi quand les imprimeurs, hors de l'Italie surtout, ont essayé de s'en servir, leurs livres se vendaient dans une proportion moindre que lorsqu'ils étaient imprimés avec les caractères gothiqueç. La surprise de la nouveauté, le manque d'habitude de lire dans ce dessin des caractères,
* L'auteur paraît s'être inspiré de l'histoire du peuple hébreu, de la Bible, et il cite comme documents graphiques : la Stèle de Mesa, roi de Moab, les caractères archaïques grecs, et la Stèle des Moissonneurs y p. 8, 15, 21.
2 On trouvera des éléments de comparaison de ces écritures dans : Paléographie des classiques latins, publiés par M. Emile Châtelain, membre de l'Institut. Paris, Hachette, 1 894-1900, 2 vol. fol. —t. P% PI. XCVIII. Ovide, Laurentienne, XI"" s. — PI. cm. Properce. Ottob., 151/1, XV^ s.
Il n'est pas douteux qu'on se servait au xv° siècle d'une écriture dont les lettres étaient semblables à celle des minuscules ou bas de casses de nos jours. Cette écriture était certainement dérivée de l'écriture carolingienne droite en usage au xi** siècle et que les calligraphes habiles avaient adoptée. Les caractères exécutés au xv^ siècle avaient une telle ressemblance avec les lettres du xi° siècle que certains paléographes n'ont pas hésité à rapporter au JoP siècle des manuscrits écrits au xv** et réciproquement. {Note verbale de M, Emile Châtelain.)
et aussi peut-être une question de goût ou de mode S empêchaient les érudits d'accepter ces livres imprimés avec des types nouveaux pour eux. Cette indifférence devant le progrès réel, cette apathie du public, ont obligé les imprimeurs à revenir en arrière ; ils ont été forcés de se plier au goût de la masse et de reprendre pour Timpression des livres les formes gothiques. C'est ainsi, à notre sens, qu'on doit interpréter le retour à l'emploi des lettres gothiques.
Que les premiers imprimeurs aient employé le dessin des lettres manuscrites, c'était logique; ils se préoccupaient moins de la forme des caractères que de la possibilité de les reproduire indéfiniment et sans grande fatigue, de telle sorte que leur œuvre achevée rendît aussi exactement que possible le travail du calligraphe et du copiste. On ne peut douter de cette intention en comparant un manuscrit du milieu du xv» siècle, rubri-
* L'influence de la mode a dû surtout intervenir dans cette circonstance ; elle était à la dernière période de l'influence gothique et de son interprétation. — La pression exercée par la forme et l'expression de la tendance imposée par l'ensemble de la société est telle qu'aucun élément intellectuel ou cultivé ne peut faire varier cette tendance d'habitude qu'on appelle mode. Partant d'un besoin réel, le caprice et la fantaisie de certaines catégories sociales (royauté, richesses, personnalités particulières) ont pu faire dévier et modifier cette habitude normale et créer la mode.
On ne peut donner le nom de goût ou d'esthétique à cette fantaisie nouvelle, mais heureuse si ce caprice a eu pour mobile le choix d'éléments améliorés et plus harmoniques, car de la sorte, une affinité nouvelle s'exerce sur l'ensemble de la masse et le goût a fait un pas de plus vers l'esthétique. A. M.
lOO LA TECHNIQUE DU LIVRE
que en couleur, avec un livre imprimé à cette même époque * .
Les premiers typographes en caractères romains employaient indistinctement les lettres i et j, u et V, Tune pour Tautre et cependant on trouve dans les manuscrits du xv« siècle la lettre j employée distinctement ^ Il en est de même dans le caractère gothique, mais la lettre v est plus fréquemment employée pour sa valeur. Ce n'est qu'au xvii® siècle que les imprimeurs de Hollande d'abord, les imprimeurs français ensuite, définirent nettement remploi des deux consonnes j et v.
Lesjcaractères gothiques, les premiers employés, puisque la typographie a été découverte en Allemagne, sont toujours très visibles, mais ils laissent à désirer au point de vue de la lisibilité, surtout les caractères appelés lettres de former hérissés de traits anguleux pour les déliés et qui sont encore utilisés aujourd'hui en Allemagne avec quelques légères modifications. On peut en juger en parcourant certains incunables et les livres imprimés particulièrement en Allemagne et en Hollande aux xvi« et xviie siècles. Gutenberg em-
* Faust aurait apporté à Paris un certain nombre d'exemplaires de la Bible et aurait cherché à les vendre comme étant des manuscrits. On lui aurait même intenté un procès en survente pour les avoir vendus trop chers. La plupart des historiens de l'art typographique n'admettent pas cette thèse qui fut combattue par Maittaire, Chevillier, Lelong^ Naudé, Struve, etc. On peut consulter sur ce sujet les ouvrages suivants : Marchand (Prosper). Histoire de V origine et des progrès de V imprimerie, La Haye, 1740, m-â^^, — Wolf. Monnmenta typographica. Hamburgi, i74i,in-8o, en 2 parties.
LES CARACTÈRES TYPOGRAPHIQUES lOl
ploya de préférence la lettre de somme, gothique de forme un peu carrée et qui a été utilisée par presque tous les imprimeurs du début.
En lisant un Donat * imprimé par SchoiflFer, on est frappé des particularités suivantes : rapprochement excessif des lettres dans les mots ; — empâtement dans les lettres liées ; — séparation insuffisante des mots entre eux ; — manque de proportions des caractères de même espèce ; — non-ressemblance de dessin des mêmes lettres entre elles ; confusion des caractères les uns avec les autres ; — abréviations telles qu'elles étaient utilisées alors dans les manuscrits, mais embarrassantes pour le lecteur moderne.
Tout cet ensemble d'observations ferait soupçonner que les types n'étaient pas fondus d'après un poinçon en acier, ce qui aurait donné un type uniforme à la fonte ^
* ^Lius DoNATUS. — Grammatica, s. d., in-4'^. 2 A ce sujet nous reproduisons textuellement une note que Javal met au bas de la page 18 de son ouvrage : — « Je dois au correcteur des épreuves de cet ouvrage, M. Picard, chef de service à rinstitut bibliographique de Paris, les additions suivantes à révolution de la typographie. — M. Desormes, directeur technique de l'Ecole Gutenberg, dans son avant-propos surVOngme de l'Imprimerie, de ses Notices de typographie, signale que l'attribution à Pierre Schœffer du poinçon d'acier servant à la frappe des matrices, ne repose sur aucun fondement précis.
« Notre opinion à nous, dit-il, dans l'ouvrage précité, que nous basons sur un examen attentif des ouvrages imprimés à la Sorbonne parGering, de 1470 à 1472, est que le poinçon na dû faire son apparition que plusieurs années après l'impression de la Bihle en 42 lignes, terminée vers 1455 et que Ton croit avoir été composée avec des caractères fondus dans des matrices frappées.
Or l'examen auquel nous nous sommes livré, nous a permis do
Il résulte de Tensemble de ces défectuosités que ces lettres sont très difficiles à déchiffrer et qu'il faut une attention soutenue pour lire couramment un de ces textes. Un des fragments de Donat, imprimés en xylographie et dont les planches se trouvent conservées ù la Bibliothèque nationale, peut-être antérieur à celui de SchoifFer, est d'une lisibilité bien plus grande parce que les lettres se détachent mieux les unes des autres.
Par contre, VHora'rium attribué à Coster, imprimé avec des lettres de bois, croit-on, offre
faire d'importantes remarques, desquelles nous avons inféré que la première idée qui dut venir à Tesprit des proto- typographes, a,près l'abandon des planches xylographiques gravées en relief, fut de renverser l'ancien procédé en gravant les lettres en creux, dans du bois ou du métal, afin de pouvoir en prendre une empreinte en plomb.
« Il est peu probable en effet que Gering ait ignoré, environ vingt ans après la création du poinçon, l'existence de celui-ci, car nous avons la certitude que les caractères ayant servi aux différents ouvrages imprimés par lui à la Sorbonne, n'ont été obtenus qu'à l'aide d'un système qui n'est qu'un essai de stéréotypage.
« Supposons qu'ils se soient servis du poinçon d'acier, il est évident que, tout en ayant eu plusieurs matrices de la même lettre, pour accélérer la fonte, toutes les lettres eussent été semblables, puisqu'elles auraient été frappées par un type unique. Il n'en est rien, et dans les éditions qui nous occupent, nous remarquons une foule de divergences qui ne peuvent provenir que d'une gra* vure multiple, ayant fourni pour la même lettre des matrices différentes.
« Les caractères employés par les typographes de la Sorbonne étaient semi-gothiques et fondus grossièrement si on les compare à ceux que nous possédons aujourd'hui. L'approche en était défectueuse et très irréguhère; certaines lettres, entre autres les d, les p, les c, les a majuscules, ne semblent pas toujours appartenir au corps qui leur est propre; mais il ne faut pas se montrer trop sévère, si l'on considère que l'on ignore encore de quelle matière se composaient les matrices servant à la fonte des lettres. [Physiologie de la lecture et de Vécriture^ iQf^S» P- i8.)
de grandes difficultés de lecture par le manque de proportions et Tirrégularité de composition de ces types.
Cependant quelques-uns des premiers livres imprimés présentent une plus grande netteté et tfne plus belle apparence ; tel est le texte de la Bible de 42 lignes, dite de Mazarine et imprimée par Gutenberg. Les caractères sont bien resserrés encore, ils prêtent aux observations rapportées dans la note de Javal, mais ils se détachent beaucoup mieux, les traits accessoires n'existent plus et le dessin de la lettre est assez bien formé. Il en est de même de la Bible de Mayence, de 48 lignes, datant de 1460, dont les caractères gothiques sont bien plus arrondis et plus réguliers. Les multiples traits qui hérissent les caractères allemands ne paraissent s'être développés que plus tard; ils étaient dans leur entier épanouissement au début du xvii« siècle.
Les premiers imprimeurs avaient du cependant remarquer que les caractères gothiques étaient compliqués dans leur dessin; que leur gravure présentait de réelles difficultés et quHl existait dans certains manuscrits des formes et des dessins de caractères plus simples, moins heurtes dans les traits d'angle et plus faciles à lire; aussi essayèrent-ils, trente ans après la découverte de l'imprimerie, de créer les caractères désignés sous le nom de romains.
. Sweynheim et Pannartz avaient imprimé à
Subiaco, près Rome, avec des caractères à forme ronde dès 1465 ; les angles de la gothique disparaissaient en partie, mais il existe toujours une trace des caractères primitifs.
Jenson ne voulant pas rentrer en France à l'avènement de Louis XI, s'était fixé en Italie ; il créa, dès 1468, un type de caractère fort remarquable et dont le dessin était très correct ; il le perfectionna deux ans après en gravant un type nouveau \
Voici les remarques que Ton peut faire sur les caractères Jenson :
Les lettres capitales sont larges, de formes bien dessinées, avec un léger empattement en saillie en haut et en bas; les pleins n'ont rien d'excessif comme largeur ; ils seraient plutôt maigres ; mais les déliés n'existent pas ; on discerne à peine quelques dixièmes de millimètre entre les pleins et les déliés, selon le corps et Toeil de la lettre. On dirait ces capitales copiées sur d'anciennes inscriptions romaines de la période d'Auguste ^
Les lettres de bas de casse ou minuscules sont dessinées avec ampleur et netteté; le haut de toutes les lettres finit par un très léger empattement terminé en pointe angulaire à l'intérieur ou à l'extérieur de la lettre, au moins pour les
* D'après Omnibonus qui était son correcteur en 1471. (A. Clau- DiN. Histoire de V Imprimerie en France au XV^ siècle, Paris, Impr. nat., t. I, p. 12, note 2.)
2 Daremberg (Cii.) et Saglio (Edm.). Dictionnaire des antiquités grecques et romaines. Paris, Hachette, 1877 sq., in-4® ; t. I. — Article : Alphabet^ parLENORMANT (F.), fig. 238, col. 215.
suivantes : b, îj 1, m, n, r, u, réminiscence de la forme manuscrite des lettres du xv« siècle :
bii
mnru
Fig. ^6. — Caractères Jenson.
La barre verticale de la lettre a est assez élevée et se distingue par une courbe peu prononcée dans le haut, tandis que la panse est basse, petite et peu ouverte (fig. 47) :
Fig. 47. — Lettre du caractère Fig. 48. — Lettre du caractère
Jenson. Jenson.
La lettre e présente sa barre de fermeture en pente et non horizontalement ; de plus cette lettre est peu ouverte (fig. 48) .
Les autres lettres qui présentent des remarques sont : s qui aflfecte deux formes et se trouve liée lorsqu'elle est jointe à Un s ou un t (fig. 49) :
frrft
Fig. 49. — La lettre s dans le caractère Jenson.
Io6 LA TECHNIQUE DU LIVRE
La lettre v est rendue par u.
Lorsqu'on examine avec une forte loupe les types romains des premiers imprimeurs, non seulement de Jenson, mais aussi ceux de Sweyriheim et Pannartz, Gering, et Garamond même dans sa première manière, on s'aperçoit que le contour des lettres rondes n'affecte pas une courbe absolue, mais que cette courbe est obtenue par des pans coupés, comme le montre le dessin de deux lettres ci-jointes, très grossies et augmentées plusieurs fois (fig. 5o) :
ae
Fîg. 50. — Ces deux lettres ont été grossies pour démontrer la taille à pans coupés dans les cour|)es.
Les premiers imprimeurs venus à Paris, Ulrich Gering, Michel Friburger et Martin Krantz, dont on aurait dû parler avant Jenson, avaient adopté un caractère qui, selon Claudin, serait peut-être celui que Sweynheim et Pannartz ont créé en 1464- 1465. Ce caractère est beau et très lisible (fig. 5i).
Fig. ^i. — Caractères de Ulrich Gering, d'après le premier livre imprimé à Paris (Lettres de Gasparin de Pergame).
LES CARACTÈRES TYPOGRAPHIQUES loy
Il diffère de celui de Jenson parce qu'on peut y reconnaître plus que dans ce dernier la trace de rinfluence gothique. En décomposant certaines lettres, on peut en juger. On doit à ces imprimeurs, dit-on, les doubles lettres liées 8B et œ que, jusqu'à eux, on écrivait par un e.
ai no
Fig, 53. — Caractères de Gutenberg (Bible de 43 lignes).
On ne peut nier, après cette comparaison, Tinfluence des lettres gothiques de Gutenberg sur celles de Gering et de ses associés, en passant
aino
Fig, 53. — Caractères de Ulrich Gering (Bible).
très probablement par Jenson, Sweynheim et Pannartz ; il faut ajouter pourtant que ces lettres ont des contours plus baveux, moins nets que celles de Jenson ^
Nous avons dit que l'habitude exerçait une grande influence sur les érudits et les personnes qui lisaient, qu'elle les dominait entièrement
* Cela doit tenir à ce que la reproduction du caractère que nous avons vu a été choisi dans un ouvrage où les types qui ont servi à imprimer étaient déjà usés.
puisqu'une innovation aussi rationnelle que celle des changements de caractères typographiques n'avait pas le don de leur plaire et que les imprimeurs de Paris, de même que Jenson, réimprimèrent avec des fontes gothiques, délaissant entièrement le type romain. Le dessin des nouveaux types gothiques était un peu différent des premiers, un peu moins lourd et plus lisible. Gering reprit les caractères romains en 1477, mais après • son association avec Wolf en 1491, il les remplaça par le type gothique qui jouit en France du droit de préséance jusqu'au milieu du xvh siècle ^
On ne paraissait pas tenir compte de la lisibilité de la lettre, mais bien de sa visibilité seule et aussi, comme il a été dit, de l'antiquité de Tusage que l'habitude et' la mode avaient consacré.
Le choix d'un caractère large, aux pleins accentués, tenait probablement à la nécessité d'obvier à l'insujEïîsance d'éclairage naturel et artificiel dans les habitations. Pour l'éclairage artificiel on peut affirmer qu'il était insuffisant, mais il n'est nullement prouvé que l'éclairage de jour était aussi pauvre que le pense le D^ Javal. Des recherches plus sérieuses ont été faites dans ce sens et ont prouvé que nos ancêtres avaient eu le souci d'un bon éclairage ^
^ Claudin. Op, cit., p. 95.
2 « On a affirmé que l'architecture civile du moyen âge négli-
Les imprimeurs cependant comprenaient bien que les textes en lettres gothiques étaient d'une lecture beaucoup plus difficile que ceux imprimés en lettres romaines ; il est possible aussi qu'ils s'étaient aperçus que le travail du graveur serait simplifié avec le dessin de la lettre romaine, de même que la fonte en viendrait mieux. Aussi s'efforcèrent-ils de modifier ces caractères et de les remplacer.
Aide Manuce se servit d'un caractère romain à forme penchée, dont les poinçons furent exécutés par François de Bologne. Les premiers caractères italiques affectaient une forme un peu angulaire,
geait de donner de l'air et de la lumière : nos ancêtres eussent été singulièrement inconséquents, si, tout en poursuivant avec tant d'application le problème du plus large éclairage possible dans leurs églises, ils avaient appliqué un principe contraire dans leurs demeures : beaucoup des édifices qu'ils nous ont laissés sont devenus sombres parce qu'on en a bouché les fenêtres (fig. 27); d'autres, bâtis dans le Midi, comme les maisons de Saint-Gilles et l'hôtel de ville de La Réole (fig. 136), ont de petites fenêtres, parce qu'il a paru plus commode au constructeur de se garer du soleil ; il existe aussi des rez-de-chaussée très peu ajourés à cause de leur destination (de cellier, par exemple), ou par mesure de précaution et des extérieurs de châteaux résolument fermés par mesure de défense, mais ces mêmes bâtiments ont de larges verrières au premier étage ou sur la cour, à l'abri des projectiles de l'ennemi ou de l'œil indiscret du passant, et l'on verra qu'en dehors de ces exceptions on- a donné, depuis l'époque romane (fig. 57), jusqu'à la fin de la période gothique (fig. jj), aux fenêtres des habitations, un développement qu'elles n'ont eu dans aucune autre période. »
Enlart (Camille). Manuel d'archéologie française depuis les temps mérovingiens jusqu'à la Renaissance. Première partie : Architecture.. Paris, Alph. Picard et fils, 1904, in-8'\ tome II. Architecture civile et militaire^ p. 3.
tout en étant penchés , comme le montre cet exemple :
Fig, 54. — Premiers caractères italiques.
La forme des lettres fut arrondie bientôt et donna le type véritable de caractère aldin, mais qui a gardé son nom d'italique. C'est dans la ville de Lyon que les caractères gothiques ont été employés le plus longtemps ; à Paris Tusage en a persisté aussi dans les ouvrages de jurisprudence et surtout dans les missels et les livres d'heures.
Si l'influence de la Renaissance s'exerçait ainsi dans les pays latins et produisait la transformation des caractères typographiques, il n'en fut pas de même dans les pays de race germanique. Ces derniers persistèrent dans l'usage des types gothiques et l'ont gardé jusqu'à nos jours, à l'exception des Pays-Bas, du Danemark, de la Norvège et de la Suède qui employèrent les caractères latins concurremment avec les caractères gothiques vers la fin du xvin® siècle. L'Angleterre et la Belgique avaient adopté bien avant les lettres latines.
* Los Anglais, achetant leur types sur le continent et principa*lement en France et en Hollande, évoluèrent comme les autres pays ; de la Belgique, il paraît inutile de rechercher les dates de
Claude Garamond grava au xvi» siècle, vers 1540 environ, des types romains connus sous le nom de caractères de V Université ^ qui étaient absolument parfaits \
rtiell
parueiie
Fig. 55. — Caractères de Garamond.
Un peu plus tard, avec son élève Jacques de Sanlecques, il exécuta la gravure de nouveaux poinçons de lettres qui, transportés en Hollande, furent adoptés par les Elzéviers dont ils firent la fortune ; ils ne sont guère connus aujourd'hui que sous le nom de caractères el{émers.
Nous avons vu que dans les caractères de Jenson, le dessin de la lettre est déjà bon et net, mais que les pleins et les déliés ne se différencient que fort peu, au moins dans les caractères de petits corps. Ce sont ces types qui ont du servir de point de départ pour le dessin et la fonte de tous les caractères romains qui ont été faits depuis. Garamond s'en est inspiré certainement, mais en les modifiant un peu, surtout dans la diff^érence des pleins
changement, puisque ce pays' subit toujours l'influence des trois Etats l'environnant : la France, les Pays-Bas et l'Allemagne. ^ Ces types sont encore en usage à l'Imprimerie nationale.
et des déliés. On ne peut contester à ces caractères une réelle élégance de forme et une apparence de gracilité par le léger renforcement des pleins vers la base de la lettre et par la ténuité des déliés. Aussi les fondeurs et les imprimeurs les ont modifiés et adaptés au goût du jour, mais sans y apporter de grands changements.
A notre avis, le type de Garamond paraît résumer la perfection de la forme, comme dessin de la lettre ; avec un peu plus de force dans les déliés et quelques retouches à certaines lettres, Te entre autres, ils étaient parfaits. Ces caractères sont les prototypes de ceux de Tlmprimerie nationale en France.
Après Garamond il faut nommer Jaugeon qui dessina un type de lettres destinées à être gravées et fondues pour Tlmprimerie royale.
En 1692, Louis XIV ordonna de graver toute une typographie spéciale pour le service de son* imprimerie, dirigée à ce moment par Jean Anisson, célèbre imprimeur-libraire de Lyon qui avait été nommé directeur de Tlmprimerie royale par ordonnance du i5 janvier 1691.
(( L'Académie des Sciences fut consultée au sujet de la forme qu'il conviendrait de donner aux nouveaux types. Elle désigna comme rapporteurs MM. Jaugeon, membre de ladite Académie, Filleau des Billettes gentilhomme poitevin, le. P. Se-
bastien Truchet, de TOrdre des Carmes, et habile mécanicien. Ceux-ci composèrent un traité de typographie, resté inédit, mais dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque nationale \.. »
(( Philippe Grandjean, graveur du roi, fut chargé de l'établissement des nouveaux caractères présentés par Jaugeon et ses collaborateurs. A l'exécution, il se crut obligé de modifier les modèles dans plusieurs parties^ ; il s'adjoignit
* Description et perfection des Arts et Métiers. Des Arts de construire les caractères, de graver les poinçons des lettres, de fondre les lettres, et de relier les livres, par M. Jaugeon, de r Académie royale des Sciences, 1704. 506pp. et 302 ff. de planches gravées de caractères. (Bibliothèque Nationale, Ancien Supplément français 9157-9158, du fonds français.)
« Or, dans son manuscrit, Jaugeon expose une méthode algébrique et géométrique pour la parfaite configuration des caractères qu'il présente ; à l'appui du texte, des planches gravées viennent compléter ces théories et ces lettres. Ces planches de cuivre, l'Imprimerie nationale les possédait, mais sans le manuscrit qui, lui, reposait paisiblement sur les rayons de la Bibliothèque nationale. Un jour, le D"" Javal, apprenant que ces gravures existaient à l'imprimerie de la rue VieÛle-du-Templé, déclare au directeur qu'elles étaient le complément du manuscrit de Jaugeon, sur lequel il avait travaillé pour l'exécution d'un ouvrage tendant à démontrer que la mauvaise configuration des caractères d'imprimerie occasionnait souvent la myopie chez le lecteur. A cette révélation, M. Arthur Christian n'hésita pas, et comme la méthode de Jaugeon n'avait jamais reçu d'application, il demanda en communication le fameux manuscrit à la Bibliothèque nationale et fit graver les caractères d'après les principes du célèbre mécanicien. A la pratique, cette théorie donna de superbes résultats, comme on en peut d'ailleurs juger par la lecture des chapitres qui ont été composés avec ces caractères. » Christian (Arthur). Débuts de V Imprimerie en France, L Imprimerie nationale. L'hôtel de Rohan, Paris, Imprim. nat., 1905, gr. in-S**, préface de J. Claretie, p. XXI (note).
2 « Avec les caractères de Grandjean nous voyons disparaître, dans le haut des lettres, ces traits terminaux obliques qu'on a
Jean Alexandre, son élève qui lui succéda en 1723. Il créa 21 corps dont l'ensemble porte le nom de types de Louis XIV. La gravure n'en fut d'ailleurs terminée qu'en! 1748 par Louis Luce, gendre de Jean Alexandre. C'est à ces caractères que le roi ordonna d'ajouter des signes spéciaux qu'il était défendu d'imiter et qui constituaient la marque distinctive de l'Imprimerie royale*. »
Le D^ Javal reproduit dans son ouvrage (fig. 7-8) deux des planches de la construction des lettres courantes droites, du rapport de Jaugeon. Pour le dessin des lettres capitales, Jaugeon les inscrivait dans un carré divisé en 64 parties ; chacune de ces parties était subdivisée encore en 36 autres. Les pleins des lettres étaient proportionnés mathématiquement, en sorte que les parties médianes des boucles pleines avaient une épaisseur égale aux pleins des barres droites.
Pour bien faire comprendre cette phrase, il faut faire observer ceci : si le fût de Ti, la barre des ^5 d, p, g ont 2 millimètres de diamètre, ce qui existe sur la planche reproduite par Javal, c'est-àdire la largeur d'un des petits carrés, les boucles
fait revivre de nos jours en reprenant les types dits elzéviriens ; pn remarque aussi à mi-hauteur de la lettre I un petit trait horizontal qui, depuis cette époque (1702) sert pour ainsi dire de marque de fabrique aux produits de notre Imprimerie nationale ; enfin les lettres longues b, d, portent un trait terminal qui se prolonge vers la droite autant que vers la gauche, disposition qui, comme le petit trait de la lettre 1 était spéciale aux fontes de l'Imprimerie royale. » (Javal, /o^. cit,, p, 25.)
* Arthur Christian. Op. cit., p. 83.
des lettres a, c, d, e, etc., auront dans leur plus grande largeur, à un point déterminé, qui est environ le milieu de la courbe, la largeur de 2 millimètres, indiquée sur l'exemple ci-dessous, aux points i de la figure 56.
Fig. 56. — Deux lettres ou la partie la plus épaisse des pleins est marquée par la lettre i.
Les boucles étaient inscrites dans des circonférences dont une section de la ligne servait de tracé à des parties de la lettre. La courbe de la ligne qui formait le début des empattements, ou des obits était définie par une circonférence déterminée. Ainsi dans TA capital, la courbe extérieure de l'empattement était plus ouverte et suivait la ligne de la circonférence, celle de l'intérieur de la lettre était plus petite (fig. 57) :
Fig. 57. — A majuscule dessiné par Jaugeon. Courbe des empattements définie par des cercles.
Le dessin des minuscules était aussi inscrit dans une série de carrés, mais dont les proportions
Il6 LA TECHNIQUE DU LIVRE
n'étaient pas les mêmes que pour les capitales. Les lettres j, s, v, x, n'ont pas gardé la forme classique qu'elles avaient primitivement. Jaugeon les présente de la manière suivante (fig. 58) .
isvx
Fig. 58. — Lettres minuscules dessinées par Jaugeon.
Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de la modification qu'il proposait.
Ce type diffère dans quelques lettres du dessin de celles de Garamond, et quoi qu'en pense le D' Javal, qui considère les caractères de Jaugeon comme supérieurs à ceux de Garamond, nous préférons le, dessin des lettres de ce dernier. Les lettres c et i sont moins belles chez Jaugeon que chez Garamond, tout en restant très lisibles.
Après Grandjean, qui, malheureusement, avait trop modifié les types de Jaugeon, Louis Luce en avait aussi gravé pour l'Imprimerie royale ; non seulement ces types étaient très différents, mais il avait cru devoir rétablir, comme signe distinctif des caractères de l'Imprimerie royale les obits débordant de chaque côté au haut des lettres, ainsi que la barre médiane de la lettre 1 (fig. 59).
Ensuite vient Fournier qui a gravé de beaux
LES caractèr;r;s typographiques 117
types utilisés pendant le xvin® siècle. Enfin Marcellin Legrand exécuta, en 1847, des types allongés appelés « poétiques x> parce qu'ils servaient plus spécialement à imprimer des vers. Ils servent encore de nos jours à l'Imprimerie nationale.
Ces caractères ne furent utilisés que fort tard et ceux de Grandjean continuèrent à servir.
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Fig. 59. — Caractère Grandjean avec 1 de l'Imprimerie nationale.
Il ne reste plus à citer que les caractères créés par Didot en i8i i pour l'Imprimerie, alors impériale. Ils sont larges dans leur dessin, inscrits dans un carré parfait, très nets et très lisibles ; l'objection qu'on pourrait présenter contre leur absolue perfection, c'est l'extrême disproportion entre les pleins et les délies, ces derniers, beaucoup trop fins, sont aussi déplacés si on les compare à ceux de Garamond. Ceux-ci sont cependant plus agréables à l'œil que ceux de Didot ; leur élégance, leur forme esthétique — s'il est permis d'employer cette expression — sont bien supérieurs ^
* « Les caractères Didot, dénaturés eux aussi par la suite, sont aujourd'hui presque abandonnés. » (Em. Leclerc. Nouveau manuel complet de typographie. Paris, Mulo, 1897, in-32, p. 59.)
Il8 LA TECHNIQUE DU LIVRE
Il faut toutefois reconnaître que les caractères de Marcellin Legrand sont bien moins élégants et bien moins harmoniques que ceux de ses prédécesseurs, depuis Garamond jusqu'à Didot. Leur forme est resserrée, plus haute que large; ils paraissent moins lisibles que ceux que nous venons de nommer \
Nous avonç passé en revue la transformation et
^ En Angleterre on a employé très probablement au début les caractères de Colard Mansion, imprimeur à Bruges. Caxton qui avait étudié dans cette maison Tart typographique a dû en rapporter les types gothiques {blak le tiers). Lorsque les t)rpes de Garamond se furent répandus, les imprimeurs anglais, comme il a été dit en note de la p. iio n. i, se sont approvisionnés en Hollande et en France, et cela pendant • assez longtemps. Les caractères Fournier et Didot y ont été aussi introduits, mais ce dernier plus fréquemment. Peu à peu les fonderies anglaises ont créé des types qui leur furent propres, mais avec des dimensions en hauteur moindre que sur le continent. Pour obvier à la tache produite par l'épaisseur des pleins dans un petit caractère, les fondeurs les ont atténués et ont cré'é des types qui s'approchent beaucoup de Telzévier. Au début, le dessin de ces caractères plaît et paraît agréable à l'œil, mais on s'aperçoit bientôt que l'image est trop maigre, que les pleins et les déliés sont trop fins et qu'à l'œil nu, l'ensemble d'un texte devient nuageux s'il est lu à la distance de 30 centimètres, au moins pour les corps qui se rapprochent de notre 9 et 10 points. Il en résulte que le nombre des myopes doit être très élevé parmi les savants et les érudits. — Aux Etats-Unis on avait subi le goût anglais et pendant les xviii° et les xrx® siècles on faisait à peu prés comme eux. — Une réaction se produit depuis quelques années et les types de lettres sont plus normalement constitués dans les deux pays.
En Suède, en Norvège et en Danemark, les caractères gothiques étaient utilisés jusqu'au milieu du xix® siècle et même alors beaucoup d'ouvrages sont encore imprimés en lettres gothiques. L'influence de l'Allemagne a toujours été constante dans ces pays qui acceptent les transformations du pays initiateur.
révolution des caractères typographiques en France et bien qu'un peu en dehors du sujet propre à cette étude, la lecture de ce chapitre éclaircira bien des problèmes soulevés dans le cours de ce livre.