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CHAPITRE II

Les agents de la détérioration et de la contamination du livre.

Les remèdes à y apporter.

ON est toujours tenté d'affecter un scepticisme, qu'on pourrait appeler de bon ton, lorsqu'un hygiéniste prescrit des mesures à prendre pour éviter les dangers de la transmission de certaines maladies contagieuses. Cependant on reconnaît que les moyens préventifs indiqués sont souvent bien inefficaces contre tous les risques que Ton court dans l'habitation de logements malsains et obscurs, dans des milieux poussiéreux et dans la manipulation d'objets et d'instruments d'un usage courant.

D'autre part, que peuvent les préceptes de l'Académie de Médecine, les avis du Conseil d'hygiène, les règlements de la Préfecture de Police contre l'indifférence habituelle et l'apathie générale ? Faut-il encore rappeler les habitations insalubres, si nombreuses encore aujourd'hui, où vivent, dans

une promiscuité redoutable pour la santé, des individus et des enfants de sexes différents.

Et sans parler des voitures et véhicules publics où on s'entasse tour à tour, malades et bien portants, sans citer les bâtiments publics et les lieux de réunion quelconques, où le mélange de la foule est souvent compact, nos musées, nos bibliothèques surtout deviennent à la .longue un réceptacle de microbes pathogènes extraordinaire, où l'incubation de toutes les maladies épidémiques est à l'état permanent.

Et que dire de certaines agglomérations scolaires, des bibliothèques populaires et municipales ? Quels sont les remèdes apportés pour préserver les enfants et les lecteurs en général, contre ces dangers ? Rien, ou à peu près rien n'a été tenté pour enrayer le développement des contages de toute sorte qui régnent en permanence dans ces endroits.

Est-il nécessaire de citer cette. mesure antihygiénique qui existe depuis tant d'années et qui consiste à remettre aux élèves des écoles publiques des livres qui ont servi les années précédentes à leurs prédécesseurs ? On peut admettre qu'il entre dans cette mesure une nécessité d'économie ; mais elle est bien minime, examinée de près. De plus, elle est nuisible à deux points de vue essentiels. D'abord on astreint les élèves à étudier dans des livres incorrects, aux éditions parfois surannées et fautives, ou dont les théories scientifiques ne sont

plus au point, ce qui impose à l'élève, dans les classes supérieures, l'obligation d'un nouveau travail de reconstitution scientifique. Ensuite et c'est là le reproche le plus grave, ces écoliers manipulent des livres devenus, par l'usage, des loques de papier, sales et noircies, pullulant de germes nocifs au plus haut degré. On a jugé utile d'étendre cette mesure du prêt des ouvrages à une certaine catégorie d'élèves externes, afin d'éviter aux familles la dépense souvent lourde de l'achat des livres. Mais peut-on remettre aux externes des livres neufs plutôt qu'aux internes ; leur donnera-t-on, au contraire, les exemplaires détériorés dont les internes n'auront pas voulu ? Et combien plus grand est le danger pour les enfants des écoles Communales qui, apportant de chez eux plus de germes de maladies, se voient contraints, par surcroît,- de lire dans des livres maculés et salis par tous les contacts !

Ce tableau nous a paru nécessaire pour expliquer le* sujet de- ce chapitre : montrer les causes multiples de contamination du livre, constater le danger de la manipulation des livres qui ont passé entre diverses mains de personnes malades, établir leur nocuité et rechercher les moyens de la détruire ou de l'atténuer tout au moins.

Comment un livre peut-il être dangereux dans sa manipulation ? Il a déjà été question des dangers de contamination lorsqu'il est à l'état de feuilles, et que ces feuilles sont transmises au brochage et

à la reliure ; on laissera donc de côté cette partie et Ton étudiera l'influence que les poussières, les insectes et la lumière exercent sur lui, avant de passer à la contagion par communication et par attouchement.

Les poussières.

Les poussières sont nuisibles aux livres, non seulement parce qu'elles s'imprègnent dans le papier, le décolorent et le salissent, mais bien plus encore par les agents de contage qu'elles entraînent avec elles et lés microbes multiples qui flottent dans leur jhilieu, corpuscules invisibles, contagieux au plus haut degré. Les microbes ou bactéries de Koch s'infiltrent dans les livres ; la plus petite parcelle de papier arrachée à des ouvrages qui avaient été prêtés en récèlent un grand nombre; on y trouve encore les microbes de la scarlatine, de la variole, etc.

Il est donc indispensable de combattre les poussières non seulement dans les bibliothèques publiques, mais même dans les bibliothèques privées. Si la bibliothèque est bien aérée, si les , livres sont tenus proprement et surtout si la disposition des locaux le permet, les poussières sont minimes. Dans les grandes bibliothèques au contraire, dans les magasins à caillebotis, dans les galeries où les rayonnages montent très haut, les poussières s'accumulent facilement; cela tient, comme il a été dit antérieurement, à ce que les

poussières tombent du haut des galeries à clairesvoies dans les rayons inférieurs, et que dans le deuxième cas, il est surtout difficile d'atteindre à une si grande hauteur pour y enlever les poussières accumulées.

Les remèdes les plus efficaces contre là poussière sont l'aération violente des magasins et le battage des livres; aussi cette dernière mesure est-elle prescrite dans toutes les bibliothèques et doit s'effectuer au moins une fois par an. Pour que le battage soit efficace, pour chasser absolument la poussière des magasins, les livres devraient être transportés dans une cour, sous un abri contre la pluie, et là, on les battrait en les frappant les uns contre les autres, après avoir enlevé avec une brosse à crins, les poussières extérieures sur les plats, le dos et les tranches. La poussière se perdrait dans l'air ambiant. On pourrait même pousser la précaution jusqu'à mouiller le sol de la cour, à l'endroit où les livres doivent être battus, afin que les poussières enlevées avec la brosse et tombant par terre s'imprègnent sur le sol et ne s'élèvent plus au moindre courant d'air. Après le battage, les reliures seraient frottées sur toutes leurs faces avec un linge légèrement humide, contre lequel le restant de la poussière adhérerait. On ferait bien aussi de feuilleter les vieux livres, surtout les plus anciens et les moins demandés ; le renouvellement de l'air à l'intérieur les maintient en bonne conservation.

Zgi T-A TECHNIQUE DÛ LIVRE

Les . tablettes devraient être passées au linge humide, puis frottées à la peau de chamois; les fenêtres seraient ouvertes pendant cette opération afin de provoquer un courant d'air aussi intense que possible. Lorsque l'ensemble d'un magasin serait nettoyé, on refermerait les fenêtres, et les livres seraient remis à leur place.

Il faut compter au nombre des mesures préventives contre la poussière, le balayage journalier des diverses salles et des magasins de la bibliothèque, et aussi la manière dont on doit procéder pour balayer. Cette opération, toute humble qu'elle e^t, demande une pratique spéciale. Le balai doit être en crins assez souples, garni d'oreilles pour enlever les poussières des coins du parquet. Si l'on pouvait, au préalable, arroser le sol des salles, ou répandre du sable ou de la sciure humides, ce serait une utile précaution pour empêcher les poussières de se disperser ; mais cela n'est pas toujours possible. Le balai doit être promené sur le sol assez lentement, sans saccades et plusieurs fois à la même place. Les détritus seront rassemblés de distance en distance d'où ils seront enlevés avec le petit balai et la pelle à main. On devra les jeter dans un récipient au fond duquel il y aurait de l'eau, du sable et de la sciure de bois humide. .

Depuis que ces lignes ont été écrites, on a inauguré, pour l'enlèvement des poussières des pièces et des appartements, des appareils très ingénieux,

portant des noms différents selon les inventeurs*, mais reposant tous sur le même principe. Ils consistent en la production du vide dans un tube en caoutchouc terminé par une lance plate, nommée suceur, qui est promenée sur les parois des murs et des bords des objets qui doivent être désinfectés. Ce vide produit un violent appel d'air à Torifice de cette lance et par conséquent toutes les poussières, toutes les particules nocives sont aspirées et enlevées instantanément. Cette aspiration les entraîne dans un récipient spécial, sorte de caisse close ou de vase en verre, disposé au bas ou dans Tintérieur de la machine qui produit le vide. Pour enlever les poussières d'une pièce il faut un temps relativement faible. On peut ensuite brûler ces poussières, ce qui est le meilleur moyen de les faire disparaître définitivement.

Il est bien entendu que l'emploi d'un pareil appareil ne pourrait, dans une bibliothèque'tout au moins, ne s'exercer que sur le sol. le plafond, les parties de murs nues, s'il y en a, les fonds des tablettes où reposent les livres et ces derniers sur leur partie exposée à l'air; mais la bibliothèque et les livres débarrassés de cette grande quantité

* L'un des appareils les plus pratiques de ce genre est V Aspira tor, qui par son peu de développement, sa forme pratique et légère permet d'être transporté à bras d'homme dans les locaux les plus petits. Il est mû par l'électricité ou à la main encore. La régularité de son fonctionnement que nous avons vu expérimenter est remarquable.

de poussière, le battage se réduirait à une opération minime, pour ne pas dire nulle.

Ce que nous venons de dire pour une bibliothèque de grande étendue, s'applique aussi à des bibliothèques plus modestes, telles que les bibliothèques municipales, d'école et même privées.

Les insectes.

Dans les bibliothèques modernes où les rayonnages sont mi-partie métal, mi-partie bois, les insectes causent peu de ravages dans les livres contemporains et dans les reliures en cuir et en toile, tout au moins dans celles qui sont bien exécutées. — Une certaine immunité préserve les papiers actuels, surtout ceux qui sont composés avec la pâte au bisulfite ou un mélange de cette pâte et de chiffons. Alors que les papiers fabriqués à l'origine du siècle sont piqués ou se délitent facilement, les papiers sonores, résistants et fermes, blancs ou teintés subissent moins de variations, si ce n'est sous l'influence de la lumière ; cependant les papiers à forte charge, non encollés, se détruisent rapidement \

Les insectes qui attaquent plus particulièrement les livres sont les blattes, les termites, les fourmis, les teignes, les anobiums divers, les ptilins, les anthrènes, les ptines, les lasîodermes,

* Voir pour plus de détail, partie I, chap. i.

LA CONTAMINATION DU LIVRE ^Ol

les apates, les dermestes, les lepismes, etc.^ Dans les anciennes bibliothèques dont les magasins sont exposés au Sud et reçoivent directement les rayons solaires, le plus grand ennemi du livre est le bois. En automne les insectes, soumis au sentiment de leur reproduction et de leur conservation, pénètrent comme ils le peuvent, et envahissent les bois de la bibliothèque. Si ces bois sont tendres et blancs, si leur sécheresse n'a pas été absolue, ils sont envahis par les insectes qui les transpercent pour y déposer leurs œufs. Les larves qui éclosent au printemps se nourrissent de la cellulose, tracent leur t:hemin méandreux dans les montants et les tablettes, traversent les livres de part en part, en s'attaquant particulièrement aux vieux ouvrages dont les reliures sont en bois recouvert de cuir; alors les ravages sont sérieux.

Dans les pays chauds et humides, les Antilles, les Philippines, le centre de l'Afrique et de l'Amérique, l'Inde, les insectes causent de véritables désastres dans les bibliothèques, et l'on a vu, dans un espace de deux ans, les livres d'une bibliothèque, composée de plusieurs milliers de volumes, être réduits en poussière. Le remède recommandé dans ces régions est, dit-on, le mer-

* Voir aux documents le tableau synoptique des groupes et des familles d'insectes nuisibles aux livres^ reproduit d'après l'ouvrage de G. Houlbert. Les insectes ennemis des livres. Paris, 1903, in-8<^, p. 24.

cure, dont les vapeurs détruisent et écartent les insectes.

Dans nos climats, le battage des livres et l'expulsion des poussières sont les remèdes immédiats ; de plus, il faut soigneusement éliminer les vieux ouvrages et les soumettre à une investigation attentive, en feuilletant les volumes pour en retirer les larves une à une- Enfin, tous les ouvrages recouverts avec des ais de bois devront être reliés à nouveau dès qu'on s'apercevra qu'ils sont attaqués.

Jusqu'ici, on n'est pas parvenu à réparer les trous creusés dans le papier par les insectes, mais on se préoccupe sérieusement de ce problème et il faut s'attendre à en voir la solution incessamment.

Comme mesure préventive, on peut badigeonner les tablettes avec des substances fortes, asphyxiantes, acides ou acres si l'on veut, mais qui n'attaquent pas le bois. Le jus de tabac macéré ou même en décoction pourrait rendre quelques services s'il n'attirait pas d'autres insectes ; la chaux vive et le chlore disposés dans des vases de distance en distance et souvent renouvelés peuvent être recommandés.

Houlbert consacre dans la deuxième partie de son ouvrage un chapitre intitulé : Procédés de destruction des insectes qui nuisent aux livres et aux bibliothèques \ Voici le début de ce chapitre :

^ G. Houlbert. Op. cit., p. 227 sq.

« On peut rapporter à quatre catégories les procédés généraux de destruction des insectes :

a i*^ Procédés mécaniques (battage des livres et recherche directe des insectes) ;

« 2"* Procédés chimiques (emploi des substances irritantes et toxiques) ;

<c 3^ Procédés physiques (emploi de la chaleur, du froid, etc.) ;

« 4^ Procédés biologiques (emploi des parasites animaux ou végétaux) .

a Ces procédés pouvant également s'appliquer aux parasites des livres, nous allons les examiner sommairement en nous restreignant toutefois aux considérations particulières à la question qui nous occupe.

« Quel que soit le procédé employé, il suppose toujours une connaissance exacte des mœurs, du mode de vie et du mode de nutrition des espèces contre lesquelles il est dirigé. Certains insectes apparaissent à peu près régulièrement à des époques fixes; les uns sont nuisibles à l'état parfait comme les Blattes, les Lépismes, etc., d'autres le sont seulement sous leur état de larves; ce sont là des faits dont on doit tenir compte pour une application méthodique des procédés*... »

Dans la première partie il recommande, comme nous le disions ci-dessus, la recherche directe des insectes après le battage des livres, puis les difFé-

* G. HOULBERT. Op, Cit,y p. 227-228.

rents modes de piégeages pour les blattes, les lépismes, etc., dont il parle au cours de son ouvrage*.

Parmi les procédés chimiques, il cite les insecticides ordinaires, les substances odorantes, telles que le camphre, la fumée de tabac, la* benzine, l'essence de thym, etc., les substances asphyxiantes comme les vapeurs de chlore, celles du sulfure de carbone, l'anhydride sulfureux, puis les substances toxiques ou irritantes comme l'alun, le poivre, la poudre de cévadille, le quassia amara,le sublimé corrosif, etc.\

« De toutes les substances gazeuses employées aujourd'hui, dit-il, la meilleure et l'une des plus actives est certainement le sulfure de carbone. Ce corps est liquide à la température ordinaire, mais il s'évapore rapidement; ses vapeurs, étant très lourdes (dens. : 2.646), peuvent pénétrer par leur propre poids dans les fissures les plus profondes et atteindre les insectes ou les larves ^ »

Passant sur les procédés physiques ^ le froid et le chaud, il décrit les procédés biologiques que nous ne pouvons ici résumer et dont l'emploi est surtout réservé aux naturalistes, qui seuls sont à même de connaître exactement les ennemis des insectes des livres, autres insectes ou champignons spéciaux ^

* C. HOULBERT. Op. cit., p. 145-165.

2 Ibid., p. 231-233.

3 Ibid,, p. 237.

* Voir, pour les détails, l'ouvrage cité de Houlbert, p. 242 sq.

î Pourquoi ne pourrait-on pas essayer contre les insectes ce qui est recommandé contre les contages microbiqueSj Tacide formique liquide, le formol, que Ton disposerait dan3 des flacons de verre, bas, à goulot un peu large? Un tampon d'ouate placé sur le goulot empêcherait une évaporatiqn trop rapide des vapeurs. Peut-être suffiraient-elles à écarter les insectes comme elles le font pour les germes microbiques.

La lumière.

La lumière trop crue ou la lumière artificielle présentent quelques inconvénients pour la reliure des livres et même pour certains papiers. Toutes les nuances colorées des reliures des livres disparaissent insensiblement pour prendre une teinte neutre, celle du tabac d'Espagne. Les verts, les rouges, les bleus, même foncés, ont ces tendances si les couleurs sont à bases minérales, telle que Taniline, etc. ; les couleurs végétales résistent mieux. Sous l'influence de la lumière du gaz, presque tous les cuirs se dessèchent et deviennent cassants, mais plus particulièrement le veau. Ces cuirs s'émiettent à la longue et tombent en poussière ^ L'or des titres et des ornements appliqués

* On a aussi constaté que les ouvrages placés dans les rayons supérieurs subissaient une désastreuse influence par l'excès de chaleur qui tend toujours à monter dans la partie supérieure de la pièce. Les papiers se dessèchent, deviennent cassants et friables ; il en est de même des cuirs de reliure qui se réduisent

sur les reliures noircit insensiblement sous l'influence de cette même lumière.

Pour les papiers, quelques-uns jaunissent très rapidement à la lumière, surtout ceux qui sont faits de pâte de bois moulue, ou dont le blanchiment au chlore a été exagéré. On peut se référer au chapitre premier pour d'autres détails.

aussi en poussière. Il serait donc utile de descendre au moins une fois par mois ces livres et de les exposer à l'air vif, de les feuilleter et secouer, avant de les remettre en place.

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