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VII. FORMES COMPLEXES DES FACTEURS SOCIAUX DES

HABITUDES ET DE LAjVOLONTÉ MORALES : LE SYMBOLISME SOCIAL.

Le mode de formation de la volonté morale conforme est exceptionnellement simple dans la famille,, en raison de la grande inégalité entre les parents et l'enfant, inégalité qui rend pour celui-ci l'obéissance immédiatement et visiblement féconde, et en raison de l'incarnation constante de l'autorité dans les parents, à qui l'enfant est uni par des sentiments naturels d'affection. Il n'en est plus de même dans les autres groupements (école, régiment, atelier, syndicat, nation, etc.), où le rapport de la discipline de contrainte à la valeur

de développement est moins direct et moins sensible, où l'incarnation de l'autorité n'est que fonctionnelle, non proprement personnelle {im maître, un chef militaire, un patron, un secrétaire de syndicat, un chef d'État.)

Le mécanisme générateur du conformisme ne varie guère : les suggestions de contrainte sont partout fort semblables. Mais, faute d'autorité personnelle, les moyens d'action des groupes proprement sociaux sur la volonté morale individuelle ne sont pas les mêmes que ceux de l'autorité familiale : le groupe se projette dans l'esprit individuel sous la forme d'une représentation abrégée, que nous appellerons un symbole.

Ce terme de symbole désigne généralement une notion, un signe, qui n'est pas la notion directe ni abstraite d'une réalité, mais qui constitue un équivalent pratique de la notion directe; ou encore: la transposition dans une autre matière de certains caractères émotifs d'une perception.

Exemples : Les cheveux gardés dans un médaillon, provoquant une émotion substitutive de l'émotion de présence. L'image poétique, véhicule de l'émotion relative à la réalité signifiée. Tout art vit de symbole.

Le symbolisme joue un rôle considérable dans la vie morale. La volonté morale n'a jamais pour objet propre l'accomplissement d'un acte particulier ; mais les actes particuliers, modes d'expression de la volonté morale, représentent l'objet infini, non connu, mais pressenti, de la volonté morale : ils sont des symboles de V objet de lavolonté morale. Toute chose ou notion, qui signifie quelque finalité morale, participe de cette valeur symbolique. Exemple: Pour le nouvel écolier les livres neufs, les cahiers blancs sont symboliques de tout le travail futur.

Toute notre activité morale a un caractère symbolique. Pourquoi suffit-il souvent, pour sortir d'un état de sécheresse morale, de pessimisme découragé, pour

renaître à la confiance et à la sérénité, de Faccoin plissement d'une modeste tâche professionnelle ou d'une obligation quelconque (léger service rendu, par exemple) ? C'est que cet acte, insignifiant en soi, est symbolique de l'accomplissement de notre destination morale; il est évocateur de notre vie morale, des fins de notre volonté, et il supplée l'accomplissement impossible et même la conception difficile de ces fins.

Le symbole est un mode très important de rapports sociaux de toute nature. Symboles, les rites de salutation, les appellations, les différentes tenues, les invitations, etc. ; ce sont des signes évoquant des formes diverses de rapports sociaux, de dispositions pratiques intéressant nos diverses relations mondaines.

En résumé : le symbolisme est un élément essentiel de la vie de relations et un caractère constant des actes proprement moraux.

Nous sommes maintenant en mesure de comprendre comment des groupements sans incarnation naturelle et trop étendus pour être embrassés par intuition, projettent des symboles dans l'esprit individuel.

Formes diverses de ces symboles : 1« Incarnations conventionnelles ou fonctionnelles : exemple : le Chef d'Etat, représentant la nation, évoquant l'unité nationale, l'espoir national, la douleur nationale, etc. Il est l'occasion d'actes ou de gestes, qui signifient le dévouement au pays et autres dispositions de même ordre ; 2*^ Représentations évocatrices : La croix, le drapeau, le tablier maçonnique, etc. ; S"* Idées, idéaux: Le Symbole de Nicée ; la Déclaration des droits de rhomme; le programme d'un parti (et dans ce programme une formule : « organisation du travail » dans le socialisme de 1848).

Ce ne sont là que des modes divers de suggestion de ce qui fait l'union des membres du groupe, de sa raison d'être, de l'orientation de son action, de ses désirs, de ses espoirs, de sa volonté commune.

Gomme le symbolisme de l'œuvre d'art, comme le

mbolisme de l'acte moral, le symbolisme social ne représente pas une réalité actuellement donnée, des faits actuellement observables : le parti, tel que le représente son programme, n'existe que dans ce programme ; le drapeau évoque une patrie glorieuse, sainte, qui n'est pas la collection des êtres ni des faits historiques, bien que cette évocation y ait rapport; la Révolution française est aujourd'hui un symbole relatif aux événements historiques de 1789-1795, mais qui n'équivaut pas à la constatation historique de ces événements. L'objet du symbole social, ce n'est pas l'ensemble des phénomènes sociaux observables : c'est une destination sociale. Le symbole est la représentation pratique d'une volonté collective.

Il rend possible l'union réelle de la volonté morale de l'individu à la vie du groupe; possible l'imitation morale du groupe par l'individu. En se symbolisant, le groupe devient capable d'une autorité d'entraînement et de développement analogue à celle dont jouit le père dans la famille. Réciproquement, l'intervention morale de l'individu, capable de modifier le symbole, est capable aussi d'agir sur le groupe même.

Exemple concret de V influence morale dCun groupe sur les habitudes et sur la volonté morales : L'autorité nationale sous la forme militaire. Le soldat est formé par contrainte à une discipline pénible, qui ne serait pas supportable, si on ne lui en faisait entrevoir le rapport à l'unité réelle d'une volonté nationale symbolisée par l'idée de Patrie et par la représentation évocatrice du drapeau. En temps de crise nationale suspendant les intérêts particuliers, surexcitant l'activité sociale, la puissance motrice du symbole se déchaîne : il signifie aux individus la valeur absolument supérieure de la vie sociale, qui les emporte, il provoque une pleine adhésion des volontés morales à l'action collective, fait naître en beaucoup d'individualités des passions

inconnues d'héroïsme oublieux des intérêts propres.

Le processus de l'influence morale est le même pour tous les types de groupes sociaux symbolisés. Les associations d'intérêts privés, sans symboles (la société anonyme en est le type accompli), ne constituent pas des groupes sociaux moralement éducatifs. Mais quand dans une coopérative ou dans un syndicat apparaît une représentation symbolique du groupe, celui-ci devient légiférant, contraignant et entraînant.

On pourrait nommer religion, en un sens très étendu, tout système de symboles lié à une forme sociale, soit à une forme sociale ayant essentiellement d'autres fonctions que celle de la représentation symbolique (religions familiales, nationales), soit à une forme sociale ayant pour fonction essentielle la représentation symbolique des fins collectives de la volonté humaine (sociétés proprement religieuses: Eglises chrétiennes, Islam, etc.).

De la société anonyme à la société proprement religieuse, il serait possible de ranger les formes sociales en série selon l'importance du rôle de la représentation symbolique.

Mythes et idéaux.

On pourrait utilement aussi ranger les symboles sociaux en série d'après l'importance de l'écart entre la représentation symbolique du groupe et la notion de ce groupe en tant que collection de phénomènes sociaux observables.

Lorsque l'écart est très grand, que le symbole enveloppe des éléments représentatifs importants non fournis par la réalité matérielle du groupe, et auxquels est attribuée une réalité indépendante de celle de la forme sociale donnée, le symbole est un mythe. Exemple : La Rome légendaire, avec ses dieux tutélaires et la promesse de ses destinées mondiales.

Lorsque le symbole tient de près à la forme sociale donnée, qu'il n'est qu'une interprétation par la volonté morale des données sociales de l'expérience, une projection directe de la volonté morale d'un groupe conscient de sa destination, le symbole est un idéal. Exemple : La société démocratique, collectiviste ou syndicaliste.

Entre le mythe^ résultat d'une symbolisation inconsciente avec attribution d'une réalité objective à l'image symbolique, et J'i(iea/, système d'idées de valeur symbolique tiré d'une forme sociale par interprétation morale, il n'y a point de distinction essentielle, mais seulement la différenciation continue, qu'implique le passage insensible de l'inconscient au conscient.

VHl. — Influencé sociale et enseignement morxl.

Les groupes sociaux ne se bornent pas à imposer en fait des habitudes sociales et à se manifester en représentations symboliques, agissant sur la volonté individuelle. Ils s'appliquent à implanter dans les esprits individuels par un enseignement approprié les représentations symboliques, qui doivent susciter et diriger les volontés individuelles, et par un enseignement approprié aussi, dans les sociétés parvenues à un degré suffisant de rationalité, ils s'appliquent à expliquer et à justifier les habitudes imposées. Nous retrouvons ici ce mode d'influence, que nous avons mis à part des autres : l'enseignement moral, objet de notre cours des précédentes années. Terminons en marquant l'accord de nos deux séries d'études.

La conception de l'enseignement moral, à laquelle nous avions abouti, peut s'exprimer par la formule suivante \ rejoindre, une volonté moixde universelle dans son fond^ mais inconsciente d' elle-même et comme recouverte par le flux des représentations et des intérêts de l'instant^ au moyen d'un système d'idées^ qui l'exprime

DELVOLVÉ. — Technique. 9

et réveille à la conscience de soi-même; puis attacher à ce système (Vidées la notion des devoirs particuliers .

Maintenant l'étude générale des facteurs sociaux nous montre que l'influence sociale ne consiste pas en un pétrissage des individus dans un moule social, mais en l'éveil et le développement, sous l'action sociale, d'une volonté, qui dans son fond n'est pas individuelle, mais sociale et universelle ; que la forme la plus haute de cette influence, celle qui établit le lien essentiel de la volonté morale de l'individu à celle du groupe, c'est la projection dans les esprits individuels d'un symbole représentatif de la finalité collective, symbole par le moyen duquel s'opère la fusion de la volonté individuelle et delà volonté du groupe.

L'enseignement moral, tel que nous l'avions défini, rentre donc comme une partie organique essentielle dans le système naturel de l'éducation sociale envisagé dans ses conditions concrètes.

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