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II. — Les modes généraux de l'influence sociale sur

LA FORMATION DE l' ACTIVITÉ INDIVIDUELLE. La SUG- GESTION MÉCANIQUE.

La question du rapport entre la vie psychique individuelle et le milieu social est située aux confins de la psychologie et de la sociologie; c'est sans doute la raison qui fait qu'elle n'ait pas encore sa place dans les grands ouvrages généraux de psychologie, tels que ceux de Ribot, de Wundt, de Hoffding, de W. James (2). Mais son intérêt a dès longtemps attiré l'attention des médecins aliénistes et légistes ; plus récemment, celle de quelques sociologues : en France, Tarde et Gustave Le Bon; Bagehot, en Angleterre, Scipio Sighele, en Italie. Elle a été abordée de façon intéressante en psychologie animale par Darw^in, Romanes, Espinas, et plus récemment par Hachet- Souplet;enpsychologiehumaineparA.|Binet,G.Dumas, P. Janet. Chez les psychologues de l'enfance, quelques brèves études lui ont été consacrées par Preyer et par James Sully ; mais une contribution de grand intérêt a été fournie par la psychologie américaine, et tout spécialement par James Mark Baldw^in, qui en a fait le centre et le pivot de sa théorie du développement mental. L'exposé qui va suivre emprunte librement à plusieurs de ces divers auteurs, mais plus particulièrement aux travaux de Baldwin auxquels il est très redevable.

(1) V. ce questionnaire-guide en appendice, infra, p. 131 et suiv.

(2) Depuis que ces lignes ont été écrites, i'interpsychoiogie a pris place dans un ouvrage général français de psychologie : Le « Traité de psychologie » publié sous la direction de G. Dumas (Paris, Alcan, 1922J.

Le terme de suggestion est heureusement utilisé par Baldwin pour désigner le fait de l'intervention d'une activité étrangère dans le cours du développement psychique de l'enfant.

Considérons un petit enfant. Nous pouvons admettre en général que tout acte de sa part, se traduisant par un mouvement, est la conséquence d'une modification psychique immédiatement antérieure ; que tout état psychique représentatif ou afFectif existant en lui tend à donner lieu à un acte exprimé par le mouvement ; enfin, que par le fait seul qu'une réaction motrice s'est produite à la suite d'une certaine modification psychique, la réapparition de celle-ci tendra à produire la même réaction. Ceci posé, nous pouvons dire qu'il y a suggestion, quand une intervention du dehors vient insérer dans le cours de la vie psychique de l'enfant une modification qui tend à provoquer une réaction motrice déterminée, propre à cette intervention. Exemple : Il n'y a pas suggestion, quand, en donnant le biberon à l'enfant, on fait cesser ses cris : l'intervention s'est bornée à déclencher une association existante ; mais si avant de donner le biberon on le montre, et si on parvient par la répétition de cette pratique à obtenir la cessation des cris à la seule vue du biberon, il y a, par cette intervention, création d'une association motrice nouvelle : il y a suggestion.

La forme la plus simple de suggestion est celle qui consiste à lier une réaction motrice à une excitation nouvelle par le seul effet de la proximité constante de l'excitation nouvelle et de l'excitation habituelle ou de la réaction elle-même. Appelons ces suggestions : suggestions mécaniques. Ce sont des signaux nouveaux amenant par voie d'association soit des accomplissements d'actes, soit des inhibitions.

Condition générale de ces suggestions : elles ont pour point de départ nécessaire des processus moteurs déjà existants qu'elles modifient (Exemples : le berce-

ment, les chants, certaines pos-itions pour provoquer suggestivementle sommeil ont dû d'abord se lier, puis se substituer à d'autres antécédents psychiques existants du sommeil).

Importance des suggestions mécaniques dans la constitution des habitudes actives.

1° Elles se produisent de façon permanente au cours du développement de l'enfant, sans nécessiter l'intervention volontaire de l'éducateur, par l'effet des conditions matérielles de la vie sociale, à laquelle l'enfan* appartient. Exemples : Régulation des fonctions vitales (veille et sommeil, heures de repas, etc.)^ habitudes alimentaires (modes d'alimentation, appétences et inappétences), habitudes relatives au vêtement, à l'habitat, etc. De façon générale elles créent de nouveaux besoins^ en établissant des déterminations sociales des choses qui répondent aux besoins naturels» Elles sont susceptibles aussi de créer des aversions irration^i nelles donnant lieu à des préjugés (par exemple : ne pas toucher un ver, une grenouille, etc.). Elles constituent un mode mécanique, fort important, de transmission des habitudes du milieu à l'individu.

2° Au point de vue de l'éducation, la suggestion mécanique est une base du dressage humain comme du dressage animal. Elle correspond exactementau mécanisme psychique décrit par Hachet-Souplet sous le nom de « loi de récurrence des associations », et consistant dans le remplacement, pour le déclenchement d'un acte, d'une sensation par des sensations antérieures, liées associativement à la première et servant désormais de signal pour l'accomplissemnnt de l'acte.

S'» Le plaisir et la douleur ont dans l'activité un rôle important, le plaisir étant un excitant de Paction, la douleur un facteur d'inhibition. Très souvent, l'état psychique, qui déclenche Tacte, est une représentation

évocatrice d'un plaisir lié à l'acte; l'état psychique, qui inhibe l'acte est une représentation évocatrice d'une douleur liée à l'acte. Dans le dressage la suggestion mécanique prend souvent son point de départ dans une liaison naturelle de ce genre. Mais la suggestion n'est réalisée, qu'autant que le dresseur est parvenu à substituer à la représentation évocatrice de plaisir ou de peine une autre représentation pratiquement équivalente, mais entièrement indépendante de l'élément affectif. Cette substitution, aisée, quand il s'agit d'un animal, dont l'activité est presque exclusivement mécanique, l'est beaucoup moins, lorsqu'il s'agit de l'enfant, de moins en moins, à mesure que l'activité de l'enfant devient plus réfléchie : car alors la représentation évocatrice de plaisir ou de peine devient l'objet d'une attention spéciale, garde toute sa valeur d'évocation et d'excitation, et finalement conserve dans la trame des habitudes une importance dont la représentation-signal, qu'on voudrait lui substituer, demeure incapable. De là les limites vite atteintes, dans le dressage éducatif, de l'emploi utile des suggestions à base de plaisir et de peine, et le danger de toute pédagogie morale faisant usage des récompenses et des punitions.

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