‹ La teigneChapitre 3 sur 9 · I \ II · texte numérisé non relu

I \ II

Il s'étail déjà rendormi qu'elle le bercail encore avec ses litanies, son chanl funèbre des espoirs déçus et des perspectives désolées !

L'hostilité de la mère de son amant, trahie par les réticences de celui-ci, ses craintes d'écolier pris en faute, n'avaient pas échappé à Julienne.

Tout doucement la détente que la passion du jeune homme n'avait pu amener absolument, cet antagonisme pressenti l'opéra en heurtant, chez la petite un esprit de contradiction inné. Elle se rapprocha d'Hugues a mesure que les menées de sa mère tendaient à les séparer. Le jeu l'amusa, comme la souris entamée amuse le chai qui la patine.

Et la liaison grandit ainsi jusqu'au collage en même temps que la rancune s'élevait jusqu'à la haine, la haine de race réveillée du chat qui se casse un ongle en achevant la souris.

Le coup décisif, ils l'avaient appelé.

Julienne refusant l'hôtel, ne veillant plus et rentrant en plein jour, il avait dû renoncer aux possessions furtives, à la menue monnaie d'amour qu'elle lui jetait.

Pendant un mois, il avait ruminé une sortie de ses parents l'autorisant à triompher des résistances de sa maîtresse. Elle, était tentée de courir l'aventure. Ce lui semblait une bonne farce à jouer à ses vieux. Elle en venait à imaginer une surprise, brusquant le dénouement, établissant nettement les responsabilités.

Alors comme, le dimanche arrivé, les Sandret se décidaient à aller voir une de leurs parentes placée

dans une maison de vieillards, à Issy, Hugues amena Julienne à jubé.

Elle montait et, tout de suite, pressé d'en finir, de l'avoir à lui une pleine journée et pour la première fois clans un lit, il ne se donnait pas le temps d'ouvrir le sien, reployé dans un coin, et poussait la petite dans l'alcôve des parents, tous draps dehors, comme une nappe tendue aux beaux repas de réceptions rares.

— Tu es là, garçon?

Elle le savait bien qu'il était là, et sa maîtresse avec lui.

— Ali! poison!... petite poison!...

— Maman! N'insulte pas la femme que j'aime!... Mais la chassant du geste, Mmc Sandret s'exclamait :

— Malheureux! Dans le lit de ta mère!...

Avec cela elle le clouait sur place, vraiment piteux, béant devant ce sacrilège qui touchait en lui de secrètes fibrilles sensibles.

Devant ses parents, rassemblés en conseil, il reprenait ensuite un peu d'aplomb, se raidissait, vexé.

Et ces riens de la langue qui, comme les riens de l'existence, infimes causes, ont, dans les drames humains une part notable, ces mots bardés et ces ripostes jaillissantes, décidèrent plus sûrement la rupture que la découverte dont celle-ci semblait dériver.

Seul, le père Sandret s'interposa, lénifiant.

Mais la conclusion d'Hugues fut nette comme un total, le total des phrases échangées, sèches et précipitées ainsi que des tacs d'épées.

— C'est bon, je vais chercher un logement.

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Et, ce jour-là, il alla attendre Julienne pour lui annoncer sa résolution qui se fortifia dans la confidence.

Les vieux turent navrés. L'algarade, au fond une simple croquemitainerie en sermon, se retournait contre eux. Ils n'attendaient qu'un mol pour rouvrir leurs bras, accepter une transaction.

Us se résignèrent cependant à un partage du mobilier, persuadés que leur fils ne pousserait pas jusqu'au bout la lugubre plaisanterie.

Entre eux ils se reprochaient d'avoir été trop loin aussi ; une dignité leur défendait de faire les premiers pas, mais comme ils lui auraient abrégé le chemin s'il était venu au-devant d'eux !

Aussi, quand, huit jours après, Hugues notifia son départ pour le lendemain, Mme Sandret éclata.

— Garçon, tu ne vas pas faire ça ! D'abord, nous ne voulons pas, n'est-ce pas, son père? Voyons, qu'est ce que nous t'avons fait, dis?

— Non, ce serait à recommencer, vous savez bien. 11 vaut mieux rester amis, de loin, qu'ennemis sous le même toit.,. D'ailleurs, j'ai arrêté le logement... Et puis il fallait quand même en venir là...

— Pourquoi ?

— • Je devenais trop grand... Vous comprenez bien qu'un âge arrive où l'on a besoin d'être chez soi...

11 abrégeait l'entretien, bifurquait pour ne pas céder à cette émotion ambiante, cet adieu muet des gens et des choses qui lui mettait, quand même, dans la poitrine, un poids montant et descendant comme un boudin d'horloçe.

Ils le virent bien perdu pour eux. Simultanément leurs regards enveloppèrent le petit lit de fer, ployé et couvert de serge verte, dans lequel il avait toujours dormi et qui semblait être un de ces meubles dont on ne se sépare jamais, au même titre que les berceaux et les petites chaises à bras conservés dans les familles à côté de l'enfant qui grandit, avec une pensée de rappel et de recommencement.

— Va, garçon, puisque c'est ton dernier mot!

— Je viendrai vous voir, dit-il.

Mais le lendemain, quand une petite voiture emporta les meubles, il parut aux Sandret qu'on les arrachait plutôt, que chacun d'eux était comme une pierre qui se détachait de l'édifice de leur vie. Cette démolition les tuait en détail ; les roues de la voiture leur passèrent sur le cœur.

Et, le dernier bibelot enlevé, quand ils se trouvèrent seuls, face à face, glacés à l'idée de rester toujours ainsi dans ces chambres où, sur le papier des murs, la place des absents était marquée en clair, où des choses oubliées par terre semblaient des gravats, les Sandret tombèrent dans les bras l'un de l'autre, s'être ignirent longuement, la poitrine secouée du sanglot rauque des vieux qui n'ont plus de larmes à pleurer.

LE premier mois de collage, dans leur petit logement de la eue du Vieux-Colombier, ce mois fut très doux pour Hugues malgré, chez sa maîtresse, une persistance de repliement énigmatique dont il souffrait.

Ce n'était pas la possession complète désirée. 11 y avait quelque chose d'elle que Julienne ne donnait jamais, même en ses capitulations apparemment décisives. Elle cédait, mais avec une révolte lointaine, en tout cas sans joie. Elle subissait un contact nécessaire en somme pour connaître à fond son amant.

Certes, il se livrait, se faisait humble. Néanmoins, elle n'était point prise à ce jeu. Ce rapetissement volontaire ne l'abusait pas; elle voyait, au delà, le redressement du mâle assouvi. Dans le murmure caressant, l'exquise cajolerie des mots, elle cherchait une inflexion cassante trahissant une autorité latente, l'ongle sous le velours.

Cependant, le pourchas de bête des premiers temps, les exigences enfiévrées d'Hugues, accroissaient sa mésestime pour l'homme capable de ces compromissions des sens instigateurs cl complices.

L'idée de supériorité s'affermissait ainsi en elle, prenant racine dans son sexe même.

Bien entendu, cela n'allait pas sans des niaiseries où, croyait-elle, son autorité se retrempait : par exemple le « vous » qu'elle maintenait, alors qu'il la tutoyait depuis longtemps.

Elle en arrivait à tirer vanité d'une chair sourde et d'un sang calme, le sang de sa mère, avec le fond de bile, non encore agitée, transmis par son père. Elle ne s'était jamais senti un grand désir. A peine, quelquefois, à l'atelier, une chaleur aux tempes, quelque chose de frissonnant la parcourant, puis de courts vertiges combattus par une imposition des paumes sur les yeux, des paumes d'abord rafraîchies au toucher des vitres.

Maintenant, elle se possédait, tout à fait sérieuse, ramenant à une réalité durable et asseyant son influence, les rêves des collages neufs, les dévotions d'Hugues à la petite fleur bleue, — de dangereux pèlerinages d'où l'on ne revient pas souvent l'un avec l'autre.

Elle avait eu d'abord mille prétextes pour ne pas céder aux fantaisies de son amant avec l'absolu détachement des choses positives que prêchait l'écoulement de ses sentimentalités.

C'avait été l'installation dans les quatre petites pièces composant leur logement, les achats des jeunes ménages, les essais d'accrochement et de mise en place, enfin les précautions à prendre pour faire accepter à Massieu la fable qu'ils avaient imaginée.

11 était, à la vérité, fort tenu à sa Ectuc, bien qu'il n'y fit rien qu'acte de présence.

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Pour lui, Julienne travaillait dans un magasin de nouveautés de la rue du Bac; elle couchait là aussi.

Des amies qu'elle avait dans la maison recevaient le mot : Si son père venait la demander, elle était en course pour toute la journée»

Mais c'était une simple précaution. Massieu ne la venait plus voir, passait toutes ses soirées, ses heures de liberté dans un café voisin de son bureau où sa fille le trouvait en train de faire une boite, quand parfois, vers la tin du. mois, court d'argent, il déclarait s'ennuyer d'elle et réclamait sa visite en unjbillet laconique. Le manège n'avait pas échappé à Hugues. Et depuis qu'ils s'étaient mis ensemble, Julienne et lui, il faisait la bourse aussi commune que possible, ruminait d'inouïes délicatesses, fermait les yeux sur les dépenses de sa maîtresse, afin que celle-ci, sûre de n'être point surveillée, ne s'aliénât pas l'indifférence de son père par une suspension de largesses.

Cependant, dans leur lune de miel une dissonance s'offrait à résoudre.

Présentement ils vivaient du legs d'un parrain, mort deux ans auparavant, trois mille francs que les Sandret avaient convertis en actions au porteur.

Ils les remirent simplement à Hugues lorsqu'il les quitta ; c'était sa propriété. Tout bas ils se félicitaient d'éviter ainsi l'offre inévitable d'un secours direct, pour l'aider a commencer sa vie, non par bas esprit d'avarice ou de vengeance, mais parce qu'on eût pu voir, en leur sentiment travesti, la sanction d'un projet contre lequel ils s'étaient élevés.

Aujourd'hui, deux actions vendues avaient couvert les frais d'emménagement ; les jeunes gens subsistaient de la troisième en attendant qu'Hugues eût fait le tour de la gravure où il espérait trouver du travail, fût-ce de la seconde main.

En effet, ses premières études, le pli laissé par les travaux exécutés avec son père, la peur des hardiesses de l'eau-forte, les relations mêmes, tout cela enfermait forcément ses démarches dans le cercle restreint de la taille-douce.

Mais outre que son peu d'autorité en la matière lui défendait l'abord direct des éditeurs du Saint-Siège, une pudeur l'éloignait d'eux. Il ne voulait pas qu'on l'accusât d'ôter à son père le pain de la bouche. <^ Auprès des confrères, de l'âge du vieux graveur pour la plupart, et qui pourtant avaient vu grandir le petit Sandret, celui-ci rencontrait une résistance dont il perçait bientôt les causes.

Ils étaient là une poignée, groupés autour de leur art mourant à qui la galvanoplastie portait le suprême coup. Et ils montraient les dents au nouveau venu, défendant leur morceau de pain, serrant les rangs, étonnés de l'audace de ce gamin qui prenait la place de son père avant l'ouverture de la succession.

A Hugues, plus d'une fois, le métier sembla lourd à porter, comme son nom même. Cette profession glorifiée n'aurait-elle été rien qu'un grelot rattaché à la marotte paternelle ?

Assez jeune encore pour recommencer un apprentissage, suivre une autre voie, tourner casaque au

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besoin el se rallier aux aqua-foriistes, Hugues lit'; y Julienne, se sentait muré dans un état végétatif, condamné au travail pour manger.

11 se lit. violence cependant, vit toutes les barbes d'apôtres de la gravure a qui il devait raconter une Table expliquant la rupture avec ses parents sans que Julienne y fut mêlée.

Quant aux réceptions, elles ne variaient guère.

Les uns, affectant de croire à une brouille passagère, attribuaient sa démarche à une recrudescence d'insoumission, une façon, connue des fils de famille, de rap« peler sur soi l'attention des intéressés par un scandale qui les fît entrer en composition.

D'autres riaient franchement, d'un rire qui blessait Hugues, en avouant qu'ils tenaient leur peu de travail du. père Sandret lui-même.

Cependant, il attrapait une planche d'une vieille dame, irrévérencieusement appelée la mère Lorenza, laquelle gravait à soixante ans, l'imagerie religieuse, mais avec conviction, très éprise de son art qu'elle avait, une trente cinquaine d'années auparavant, enseigné à son. mari, un espagnol. Tous deux maintenant, travaillaient dans l'atelier d'une maison d'édition du quartier Saint- Sulpice, gravant encore le soir, leur journée finie, pour des confrères.

Un peu surmenée elle acceptait l'aide d'Hugues dont, d'ailleurs, elle connaissait bien les parents.

Le jeune homme ne les avait point revus depuis son. départ, ancien d'un mois déjà.

Sans qu'elle se fût catégoriquement expliquée à cet

égard il sentait chez sa maîtresse une hostilité sourde contre les vieux, une haine qui grandissait avec les embarras de leur situation.

Hugues devait dire, à chaque sortie ses courses, à chaque rentrée ses visites, donner un prétexte à ses retards sous peine de laisser supposer à Julienne qu'il avait été voir ses parents.

Elle ne lui demandait pas positivement cette confession journalière, mais elle le recevait froncée, inabordable pendant des heures s'il arrivait qu'il parût se soustraire à cette obligation tacite.

Elle alla jusqu'à le suivre, comprenant bien, s'il revoyait les Sandret, que ceux-ci la rendraient responsable des mécomptes de leur liaison. Et celte revanche, sentie dans l'air, l'inquiétait, lui frôlait la joue du vent d'un soufflet.

La même pensée travaillait Hugues qui ne retournait pas rue du Roi de Sicile de peur d'un blâme facile, car il était impossible que des indiscrétions de confrères n'eussent pas trahi ses pérégrinations en quête de travail.

Un soir, en rentrant d'une commission, Julienne reçut un coup dans la poitrine.

En face de la maison, rasant le mur, les parents de son amant passaient.

Us ralentirent le pas, levèrent sur la haute façade des figures pâles, ravagées de tristesse, questionneuses.

Il y eut un redressement de leur corps, une poussée de tout leur être vers le « garçon ». Puis, ils s'en

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allèrent, plus cassés, les mains sur la poitrine, comme pour étouffer là des sanglots qui montaient.

Pendant huit jours, Julienne se ferma. Elle avait imaginé an rendez-vous, des finasseries pour la jouer.

Maintenant, c'était quand il revenait, les mains vides, qu'elle le boudait, ne se laissait pas approcher.

Elle l'aiguillonnait d'allusions blessantes, parlait d' « économie » à tout propos, insinuant que les trois mille francs, dont une bonne moitié était dévorée, ne dureraient pas toujours.

Cette hostilité ménagère, sans que Julienne ellemême s'en rendit compte, la faisait plus aimée, l'enracinait davantage dans le cœur d'Hugues.

Il avait vécu toute sa jeunesse dans une atmosphère d'affection bourgeoise, lourde et endormeuse, réglée par l'habitude comme l'est la température dans une chambre de malade.

Aujourd'hui, même dans son coup de cœur, il gardait au fond d'une passion vive les sens rassis et les appétits restreints des gens soumis à un régime.

De sentiment familial et d'intelligence plus spécialement maternelle, d'esprit prompt en qui les relations et le milieu social développaient des idées de lutte, une rage d'activité, le jeune homme pouvait s'enrichir assez vite dans le commerce ou l'industrie, à condition de trouver dans le pôt-au-feu conjugal le consolant repos d'une vie surmenée. 11 observait, en cela, la prudence d'un général qui, pour mener hardiment l'attaque, veut que son mouvement soit appuyé par des réserves.

Cet appui derrière soi, ce réconfort ménagé en cas de défaite, Hugues, de longue date, guidé par un Instinct atavique, les trouvait dans la femme, la femme forte aux heures mauvaises de découragement.

Il l'avait souvent rêvée orpheline, mettant son âme dans l'entreprise conçue, son cœur dans le mariage et édifiant du même coup le foyer et une raison sociale.

C'était l'association de l'homme et de la femme expurgée, étendue, le mélange de tendresses fades et de coups de collier des hourgeoisies parvenues.

A mesure qu'il croyait mieux connaître Julienne il lui confiait ce rôle dans l'industrie parisienne. Dans la froideur, la concentration et l'étroitesse de vues de sa maîtresse, il saluait le sérieux d'une nature posée et réfléchie, affirmant le souci des réalités dans l'inquiétude que lui causait le chômage de son amant.

Mais il eut souhaité que cette crise lui fut aussi prétexte à se révéler la 'compagne à double face 'combattante le jour et le soir ambulancière idéale ranimant pour la bataille du lendemain la santé cérébrale chancelante.

Ces paroles câlines, ces enlacements ou ce lucide raisonnement qui, dans la vie commerciale , investit la famme d'une sorte de lieutenance, Hugues devait s'avouer qu'il ne trouvait rien de cela en Julienne, froide avec des silences embarrassants comme un reproche.

Mais il s'en consolait en pensant que leur situation présente, toute transitoire, ne commandait pas ces évolutions morales.

oir qu'il rentrait, avec le même refrain aux lôvres : « Toujours rien!... », clic ne broncha point, mais en dînant, <lt> but en blanc :

— Savez-vous? Je pense a une chose : pourquoi que j ■ ne retravaillerais pas pour ma patronne?

— Dehors ?

— Dehors ou ici, si elle \ eut me confier de l'ouvrage; vous comprenez bien que tout a une fin..., alors un peu plus tôt, un peu plus tard!...

Il ne répondit pas, cruellement blessé dans sa sensibilité par ce coup droit, tranquillement porté. Elle avait raison : on ne se met pas une femme sur les bras quand on ne peut la nourrir.

— Je suis un misérable, conclut-il.

Et, demeuré seul, il pensa pleurer.

Tout de suite, il faisait une seconde battue, arrachait une nouvelle planche des mains d'un confrère pressé. Et il prenait, en outre, une résolution.

Sur des dessins improvisés par un camarade, quatre compositions d'une banalité si violente qu'on ne pouvait se défendre de la croire cherchée, Hugues entreprenait l'exécution, en taille douce, de quatre vignettes, autant pour tromper son inactivité que sous espoir de les faire agréer par un éditeur d'imagerie religieuse.

Car, là-dedans, les lys, les cœurs dans une gloire, les hosties flottant sur le calice, les attributs et les textes, tout cela était fondu par un exégète charivarique découpant avec une gravité feinte de pince-sans-rire les lis en collerettes chiffonnées et les hosties en lunes malades.

Hugues alors abattit du travail, acharnement.

Il prolongeait à plaisir les journées, s'installait, le soir à un bout de la table dont Julienne tenait l'autre bout, tirant l'aiguille. Parfois, elle regardait son amant, en dessous, de l'air de calcul dont on considère une marchandise pesée de l'œil, approximativement.

Le nez du graveur touchait presque l'acier, la lumière de la lampe baignant le front, tout le haut du visage, y creusait drôlement les rides dans une chair blafarde et molle qui semblait bouger, sous ses yeux.

A cette minute, elle lui trouvait une figure de vieux, insignifiante. Elle doutait, s'accrochait à cet homme davantage cependant, déjà prise par l'habitude, le besoin de domination satisfait et aussi l'orgueil de ne se point donner un démenti à elle-même.

Julienne baissait les yeux sur son ouvrage, intimement rassurée. Non, ce n'était point là le Maître qu'elle avait toujours craint de rencontrer dans l'homme, le maître entre les bras de qui la femme n'est qu'un instrument dont il joue, — bien ou mal.

L'accouplement pour toute la vie avec ce virtuose, elle ne l'aurait jamais souffert.

Souvent, au milieu de la soirée, — ou vers la fin, il se levait, venait l'embrasser, sans parler, mais tout secoué de frissons très doux. Elle se piquait, exprès, le repoussait, fâchée.

Une fois pourtant, il passait outre et, sans attendre qu'elle vînt se coucher, la prenait sur le canapé.

Elle chercha à le mordre, se redressa frémissante,, hostile pour huit jours, avec ce beau cri :

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— Où donc vous croyez-vous? Dans la rue !....

Bile devenait maintenant insupportable de pruderie, épurait son geste, sa langue, en venait à remplacer le canaille de faubourg, d'une originalité tranchée, parmi ramassis de phrases comme il faut et de mois mal retenus, estropiés, exhalant alors une odeur écœurante: cuir roussi.

Hugues assistait à cette transformation, ravi, soutirant seulement de ne pouvoir corriger quelques lapsus vraiment déplorables, de peur qu'elle ne prît mal la leçon et s'en formalisât.

Il était seul, d'ailleurs, h faire ces remarques, car ils ne voyaient quasiment personne.

Quelques anciens camarades d'atelier, des confrères, avaient forcé la porte d'Hugues, condamnée d'abord par lui-même au début de son collage.

L'accueil plus que réservé qu'ils trouvèrent auprès de Julienne les éloigna rapidement pour la plupart. Mais ils causèrent. Cette antipathie dont sont salués les amis du mari les eut peu surpris chez la femme légitime, mais vraiment cette gamine se prenait trop au sérieux, jouait lisiblement à la « madame ». Us avaient pris plaisir à la blesser par un respect dosé, cet air de tout savoir et cette large absolution, pire qu'un reproche, qui allument l'éclair d'une blague féroce dans l'œil de l'artiste.

Les camarades d'Hugues le plaignirent , lui gardèrent la même cordialité, mais ne le visitèrent plus.

A l'imprimerie de la rue de la Vieille-Estrapade, Hugues passait, un matin, prendre les épreuves de ses quatre planches terminées.

Depuis plus de dix ans, il venait là, d'abord, très lointainement, avec sa mère, plus tard seul, maintenant pour son compte. Il avait connu l'ancien patron auquel avait succédé un de ses ouvriers, Bouju, un colosse à figure de dogue. Les artistes commençaient à le citer pour ses beaux tirages, le crédit qu'il accordait aux pauvres diables, point rebutés par une brusque franchise de bourru bienfaisant dont le cœur crevait dans un coup de gueule. Il n'était dur qu'aux fainéants et aux ivrognes qu'il sortait sous son bras, dans la posture d'enfants qu'on va fouetter.

Ce matin là, autour des presses , quelques graveurs attendaient leur tour. A quatre d'entre eux, Hugues serra la main : deux jeunes gens et deux vétérans de la taille-douce, contemporains du père Sandret, Raguet, un pituiteux personnage, dont la barbe sale émergeait d'un mac-farlane vaste comme une tente, et Lalouette,

une autre barbe patriarcale qui s'enorgueillissait «le ne pas passer les ponts une fois L'an el perchait au I'etit- Montrouge, en galetas. Cet étrange solitaire, qui changeai! de finge tous les deux mois, était, en sus, connu pour sa probité minutieuse, Irisant la manie. Sur une ardoise, il inscrivait le nombre d'heures de travail que lui demandai) une planche.

Et l'heure tarifée, par la division qu'il en taisait en quarts et douzièmes, amenait des fractionnements de centimes quele bonhomme tranchait comme en banque, 2 pour 10 et 3 pour o.

Mais. Hugues, lorsqu'il eut salué d'un bonjour les vieux burineurs, quelquefois rencontrés chez son père, se rapprocha des deux jeunes gens, dont l'un, Guéniche, guère plus âgé que lui, était un camarade des Gobelins, à l'atelier du papa Mullard. Une affiche d'indépendance, collée sur un avortement, ce Guéniche, l'avortement verbeux du garçon dont les parents, des ouvriers, s'étaient saignés aux quatre veines sur la foi d'une vocation découverte par un passant, en des grotesques eharbonnés sur un mur par l'enfant.

Après avoir traîné partout un peu, dans dix ateliers, après l'abord, en amateur millionnaire, de tous les genres, gravure, peinture, lithographie, Guéniche restait le rapin du cours des Gobelins, excellant à conduire un défilé dans la rue Mouffetard et à réclamer le chœur pour le refrain de sa chanson favorite le Pou et l Araignée :

Un jour, un pou, dans la rue Rmcontra, chemin faisant, Une araignée bonne enfant...

Pelit, la blague dans le sang, dans sa bouche froncée en cul de poule, dans ses yeux de griffon, dans son nez de voyou, ouvert à toutes les odeurs et dont le bout remuait quand il parlait, Guéniche, abandonné par ses parents qu'il avait lassés, versait en riant, pour vivre, dans l'ornière commerciale , le portrait de boutiquier et l'image dite de sainteté.

Cela, oui , sans révolte , sans amertume, avec une ironie pas méchante, — a moins que ce ne fût l'habit rouge dont se vêtait le Spartiate pour qu'on ne vît pas son sang couler.

— A moi, n'est-ce pas ?

Il se précipita, donna sa planche à l'imprimeur.

— Qu'est-ce que c'est? demanda Hugues.

— Oh! très sérieux!... Une couronne portée par deux militaires derrière le char funèbre d'un ami.

El, comme le jeune homme béait, interloqué, Guéniche exhuma de son carton, le dessin, Pie IX dans un médaillon flanqué de deux zouaves pontificaux.

— Oui, mon vieux, il y a encore de charitables éditeurs :

« Aux faiseurs de Bon Dieu », ils donnent la pâture, Et leur bonté s'étend sur toute la gravure !...

— Et ça? interrogea Sandret en désignant, dans le carton, une tête apoplectique, un crayon rapide, inachevé.

— Ah!... ça... mon boulanger!... Il a eu la pose dure; je l'ai guetté une dizaine de jours...

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