‹ La teigneChapitre 4 sur 9 · LA TI · texte numérisé non relu

LA TI

Et, à l'appui il^ son dire, Goéniche s'était, en marge, plaisamment chargé, en rôdeur brandissant, à l'angle d'une devanture de boutique, un énorme crayon, long comme une trique.

— Gentil, hein?... Tu sais, je ne te défends pas d'en parler. Toutes les honorables personnes de la société peuvent s'approcher... Je n'endors personne et j'opère sans douleur;... le patient, c'est moi !

Et ses yeux minces comme l'ouverture d'un fourreau d'épée, disparurent dans un grand rire qui, couronnant le boniment, grinça comme une poulie de vieux puits en rebroussant drôlement sa moustache de chiendent.

Mais il poussa Hugues du coude, lui montra, à l'autre bout de la pièce, les apôtres de la taille-douce froncés, blessés dans leur dignité par la tirade du rapin contre les faiseurs de Bon Dieu.

Ils tournaient le dos, s'abîmaient dans des retouches, debout, sur un coin de table. Raguet, à demi sorti de sa lente, tirait de sa poche une loupe et fouillait un cuivre, à petits coups de pointe, de l'air et du geste d'un médecin qui injecte à son malade de la morphine avec la canule d'une seringue de Pravaz.

— Pas contents les vieux célestes, souffla Guéniche à l'oreille de son ami.

Mais l'imprimeur ayant demandé :

— A qui le tour de ces messieurs ? la question sonna si bien le refrain connu des perruquiers que le jeune homme ajouta:

— Pour la barbe ou pour les cheveux ? quand un

de ses camarades se détacha de leur groupe en disant à Hugues :

— Attendez-moi nous partirons ensemble.

C'était le dernier de ceux à qui Sanclret avait pressé la main en entrant.

Tout jeune, presque un gamin, ne perdant pas un pouce de sa petite taille, Luc Debiaz, parfumé, affichait une élégance mièvre de dameret, jurant avec la noce bête et les amours rances qui l'avaient pris à la mort de son père, graveur au ministère de la guerre.

Resté seul avec sa mère, à dix-huit ans, il avait dû. quitter les Beaux-Arts, l'atelier d'un peintre poncif et influent, quelques amis du défunt se faisant forts de lui trouver plutôt des travaux d'illustration de catalogues, de revues, puisqu'il maniait passablement la pointe et aussi, mais fort peu le burin, son père n'ayant considéré les études en ce sens que comme un stage et avouant des visées plus hautes.

Le petit Debiaz s'était vu forcé à ses débuts, de frapper aux portes amies pour achever son apprentissage, acquérir des finesses de métier, d'indispensables connaissances de détail.

Mais lâché trop tôt dans la vie, fier de se sentir livré à soi-même par ce deuil qui le faisait homme ayant charge d'âme, affranchi d'une tutelle sévère, Luc jouissait tout de suite, rassasiait à la fois son être physique et son être moral, chacun en sa dominante : la vanité et la sensualité.

Il devenait le singulier garçon travaillant d'arrachepied après trois nuits passées dehors, afin qu'on ne

jugeât pas la responsabilité de chef de famille trop lourde pour ses épaules; le garçon parlant de se suicider pour une morsure ralée et laissant, le lendemain, s'accréditer le bruit de son mariage avec une chanteuse de calé-concert qui était à tout le monde.

Mauvais coucheur, suffisant et susceptible, exigeant des amis qui le prenaient en flagrant délit d'encanaïllement, d'autant plus d'égards vis-à-vis de la lille raccolée qu'elle en méritait moins, il jugeait crâne de faire sa porte d'entrée dans l'art de la porte de sortie des vieux routiers, le Dégoût, un renoncement de poitrinaire condamné, une toux de négation, poignants à force d'être risibles chez ce gamin.

De ce détachement précoce, il rendait responsables ses maîtres, se disait gâté par une déviation primordiale indélébile, le condamnant à la simple habileté de patte du manouvrier, à perpétuité. Son professeur des Beaux- Arts surtout, dans l'atelier de qui il avait passé deux ans, l'exaspérait. Et il bêchait son œuvre, comme de la terre pour un mort.

La gravure le trouvait plus usé encore, sans illusions, sans attaches parmi même les aquafortistes dont il se réclamait pour dauber la taille-douce.

Il avait dénoué les cordons de son carton, mais tandis qu'il montrait une étude de femme, d'une pauvre analoinie heurtée, une friperie d'art rafistolée, il escamotait une seconde planche, la glissait furtivement à l'imprimeur, en se cachant de ses amis. Hugues l'aperçut par hasard, l'instant d'après et s'étonna. C'était un acier à deux sujets : Les cœurs de Jésus et de Marie.

Cependant, une conversation à voix haute les requérait car il était question d'un vieux graveur nommé Projean, mort récemment et qu'ils avaient tous connu.

— J'ai reçu hier la visite de sa veuve, dit Lalouette. C'a été un rude coup pour elle. Vous savez que Projean, un ancien retoucheur, d'ailleurs, s'était dernièrement remis à la photographie. Il prétendait ramasser une fortune dans l'exploitation de...

— La mignonnette, souffla Guéniche, — généralement des vues de Saint-Pierre de Rome et de Chambord, guère plus grandes que celles qui font l'ornement des manches de porte-plumes de gosses.

— C'est ça, reprit Lalouette. Bref, il avait, m'a dit sa femme, gagné quelque argent avec ces machines. Malheureusement , grisé par ce résultat , il faisait ensuite, vous savez, un essai d'édition d'imagerie religieuse malheureux.

— Oui, je lui ai gravé une planche, interrompit Raguet en crachotant dans sa barbe comme pour en séparer les poils que des restes de nourriture engluaient.

— Qu'est-ce qui ne lui a pas gravé quelque chose, remarqua un bon confrère. Il nous la faisait un peu au camarade, à la fin : « Vous savez, je commence, je ne suis pas riche... » C'était trop cher toujours.

— Aujourd'hui, continua Lalouette, les planches, des tirages intacts, tout un petit matériel dont il s'était impatiemment pourvu, M™0 Projean voudrait s'en défaire. Elle reste avec un enfant d'une dizaine d'années... Elle

; heureuse de trouver un acquéreur pour se consa* crer uniquement a la mignonnette. Oh I elle qu'elle consenliraft a donner le reste pour un billi ; 800 Francs, moins du tiers de la valeur des objets...

— El son fils, qu'en veut-elle faire '! demanda quelqu'un.

— Un graveur; je crois, comme son père. Guëniche fredonna :

Ses jours sont condamnes. .

Mors, le burin eut sa revanche, Raguet et Laloueltc ient l'allusion, l'air vexé.

— Vous avez raison... Ce n'est point la voie qu'il doit suivre pour gagner sa vie de bonne heure. Il faut des années d'apprentissage , et sérieux ! pour faire un graveur au burin. C'est trop long!... Tandis que, avec une pointe entre les doigts et quelques leçons de morsure que nous lui donnerons, mon Dieu ! il se tirera d'affaire, surtout s'il a ce ragoût, ce pardessou-. la jambe qui plaît maintenant. Mais des morceaux de gravure comme les portraits d'Edelinck, de Drevet, va le faire fiche !...

Us avaient mis la finesse d'une intention dans ce membre de phrase « que nous lui donnerons », car il arrivait qu'ils fussent encore relancés par des jeunes gens désespérés, comme l'avait été Debiaz, par une trahison de l'acide.

Hugues n'avait soufflé mot, respectueux, trouvant en cette admiration pour les Maîtres, l'écho lointain des

enthousiasmes de son père, l'éveil d'attention de l'homme prévenu qu'on va jouer du Mozart.

Mais Debiaz avait tourné les talons, sifflant un air, enlevant rapidement, tout humides, des mains de l'imprimeur, les épreuves du Cœur-de-Jésus qu'il fit disparaître dans son carton.

— Nous y sommes ! dit à Hugues le petit Luc qui» demeurant rue Bonaparte, était son voisin.

Ils redonnèrent des poignées de mains molles, cordiales seulement pour Guéniche, et sortirent.

— Hein! quels bonshommes, s'écria tout de suite Debiaz, en respirant longuement.

Et. sans plus de préparation, il se remit à maudire les « basses besognes » auxquelles l'attachait le souci du pain quotidien. Depuis quelque temps il jouait un nouvel air, subordonnait le réveil de son intelligence d'artiste à la possibilité d'un retour vers la peinture, où il verrait « s'il n'y avait pas quelque chose à faire ».

Brusquement, un souvenir revint à Hugues qui, pour ne le point perdre une seconde fois, interrompit son compagnon,

— Dis-moi, tu es donc fâché avec Lalouette que vous ne vous êtes pas donné la main ? Un bon vieux, pourtant.

— Un faux bonhomme, prononça nettement Debiaz, qui ne pardonnait pas aisément un service rendu.

— Il t'a donné du travail quand lu en manquais.

— Parbleu ! Tout bénéfice !... On lui paie ses planches deux fois le prix qu'il nous offre pour les lui graver.

Parce que tu sais, son histoire d'ardoise, d'intégrité, on ne me la fait pas. On n'est pas si bête !...

— Mais ne lui es-tu pas redevable de quelques leçons... quand tu commençais? poursuivit Hugues.

Du coup, Debiaz éclata, piqué.

— Des leçons, non, des conseils tout, au plus... je marchais déjà tout seul!

Il se redressait, montait sur ses pointes avec d'obliques regards coulés vers son compagnon, guère plus petit et qu'il semblait dominer maintenant.

Et, subitement, sans transition:

— Tu sais, je vais peut-être me marier.

L'étonnement arrêta Hugues. Il se rappelait les projets d'union avec la chanteuse de café-concert. Etait-ce plus sérieux cette fois ?

— Oh! tout à fait, déclara Debiaz; je suis peut-être un peu jeune, n'est-ce pas? Mais c'est un mariage d'amour ; ça ne se discute pas, hein ? Toi même...

Sur le point de faire allusion au collage d'Hugues, il resta coi, non par délicatesse, mais soùs la sourde et ■ soudaine pression d'une pudeur singulière qui lui défendait d'associer, dans son esprit, la simple maîtresse d'un ami à Celle dont il allait faire sa femme.

Tout de suite, par exemple, il présenta sa fiancée, loua sa beauté, ses talents...

— Elle est musicienne, elle dessine même gentiment. Très bien élevée, pas de fortune, non...

Il remonta sur ses pointes, esquissant un geste large, gagnant de l'argent pour deux...

— Pas de dot, mais un père très « calé » comme

influence. Position magnifique au ministère... Il peut m'être bien utile, tu comprends... Maman voit la chose d'un très bon œil... Ah! puis, tu sais, deux ans encore de cette vie-là et j'étais nettoyé !...

Il causait raisonnablement, condamnait son passé, , paésant l'éponge dessus comme un garçon déjà vieux qui veut faire une fin très digne.

Et Hugues s'abandonnait à la douceur de ces confidences,' trouvant en elles comme une répondance à des sentiments vagues qui le troublaient délicieusement.

Il en venait à souhaiter entre les deux femmes une connexion de goûts et d'idées doublant une ressemblance physique, dont une minute, il demeura persuadé.

Aussi, demanda-t-il quasi inquiet:

— Est-elle blonde ?

Non, elle était brune, brune comme Julienne.

Il ne retenait du verbiage de Debiaz que la musique, une musique convenant merveilleusement à son état d'âme et apparemment écrite pour l'hymne qui lui montait de la poitrine aux lèvres.

Ils marchaient maintenant plus lentement, la tète basse, parlaient en regardant leurs pieds.

Hugues se sentait dans tous les membres une lassitude heureuse, en même temps que des désirs subtils de convalescent qui se lève pour la première fois. Des mots le remuaient comme une caresse profonde, ouvraient ses bras pour une étreinte!...

Ils firent ainsi ensemble, le rêve d'un petit intérieur

LA TEIGNE Gt

très calme, très papa, la paix familiale traversée par une femme en petit bonnet, un enfant au sein...

Et quand ils se séparèrent, Hugues pressa le pas pour rentrer retrouver Julienne, comme s'il eût craint qu'elle ne fût plus là.

Tout à coup, il l'avait aimée davantage, — autrement.

Cette rencontre et cette demi-heure de reconduite furent décisives.

Chez les gens de complexion sentimentale, l'amour a pour corollaire habituel, généralement extrait des productions mellifères de la littérature académique, une idée de sacrifice, d'héroïsme, un élan d'âme vers de vagues grandes choses.

Une association semblable, mais ramenée au positivisme des mœurs modernes, s'était établie dans l'esprit d'Hugues, presque instantanément.

Pendant que Debiaz disait les charmes de la vie nouvelle, sans qu'une liaison apparente rapprochât les faits, Sandret avait songé à cette Mme Projean, aux désirs dont Lalouette s'était fait l'interprète.

Et le lendemain, sans consulter Julienne, il se rendit chez la veuve du graveur. C'était vrai ; elle avait résolu une liquidation. Il lui paraissait impossible de continuer, seule, l'imagerie religieuse.

Non pas que ce fût mauvais. Elle avouait, au contraire, que le succès n'avait été compromis que par la

la t 1:1 g ne p>:-î

maladie de son mari. Elle montra des livres, donna des chiffres. Le jour où il s'était alité, la défiance des voyageurs, de l'imprimeur, de tous, à l'endroit d'une maison naissante, s'accentuait, tournait à la défection. Elle exhibait, à l'appui de ses allégations, des tirages intacts, des planches inédites, un petit stock de marchandises renvoyées par les ouvrières chargées de la dentelle et du coloris. La confiance faisait défaut. Projean mort, la maison avait été condamnée. Mais le noyau en était sain, bon a transplanter, avec des soins, un peu de bruit alentour.

Hugues se laissait convaincre, supputait des ressources qui allaient faire de sa tentative l'effort dernier. Depuis huit jours ses quatre planches ayant été refusées partout où il les avait offertes, cette résistance le jetait dans le commerce avec rien, le dernier billet de mille francs qu'il faudrait encore partager avec Mme Projean. Mais l'essai lui plaisait. 11 souriait à cette idée d'être à la fois son graveur et son éditeur, descendait, pour achever de se persuader, à de basses considérations économiques.

— Vous comprenez bien que je vais me remuer, ditil, d'un beau mouvement.

Et l'affaire conclue, il l'annonça le soir même à Julienne, en surprise.

11 ne fallait pas se le dissimuler, c'était leur va-tout qu'ils jouaient là. Mon Dieu ! ils n'étaient pas les seuls qui commençassent sans le sou ; on travaillerait.

— Et puis, ça vaut toujours mieux que d'être chez les autres, conclut-il, mettant le poids de ce dernier

argument dans la balance qui poussait Julienne vers lui, loin de l'atelier.

Elle accueillit la nouvelle sans étonnement, avec même celte pointe de contradiction et d'hostilité qu'elle marquait pour tout ce qui n'émanait point d'elle. 11 aurait pu prendre au moins son avis.

Le commerce, elle ne se l'était point figuré ainsi. Elle le personnifiait en une jeune femme derrière un comptoir troué de guichets, recevant dans un cadre de bocaux une clientèle souriante et respectueuse.

Dans cette petite tête vide, autrefois, un classement des commerces s'était opéré. Deux grandes divisions d'abord : les commerces propres et les commerces pas propres. Celui que proposait Hugues, susceptible d'être rangé parmi les premiers, ne la séduisait pas sans déception. Ce qu'elle eût aimé c'était le débit journalier de marchandises quelconques, pour le plaisir du roulement de l'argent, le tripotage de la monnaie dans la caisse, ce remuement bref de sous et de pièces blanches, comptés à travers le guichet avec un merci de la tête et des lèvres.

Elle se rappelait, toute gamine, avoir pris en affection une boutique d'épicerie à cause de la grâce souriante de la patronne. Une charcutière aussi l'avait ravie un temps. Mais toute son admiration allait à une bouchère, grasse et très propre, couchée sur d'énormes livres à tranche rose, à coins de cuivre et de vert vêtus.

Elle rêvait des registres pareils, en exigea d'Hugues dès leur installation, pour le plaisir des yeux car elle était incapable d'aligner dix chiffres.

Tout de suite, Hugues se mit h l'œuvre. II entrait en compagne avec les sujets peu usés des Projean et les quatre planches qu'il venait de graver. 11 avait vu Bouju qui se chargeait des tirages, très gentil, très accommodant. A l'imprimerie d'ailleurs, la conversion de Sandret, bien que diversement interprétée, avait été assez bien accueillie dans le petit monde des graveurs où Hugues était jugé pas méchant au sens spécial du mot qui n'a sa réelle valeur que dans la bouche d'un artiste.

Les vieux de la taille douce surtout ouvraient leurs rangs du moment que leur morceau de pain n'était plus menacé. Mais les plus prudents se tenaient encore à l'écart, prévenus contre ces nouvelles maisons d'édition qui paient ordinairement mal et craignant, en outre, que Sandret ne les obsédât comme Projean, au nom de la camaraderie.

Des bruits couraient, cependant, qui devaient singulièrement faciliter les débuts du jeune homme.

On feignit de croire simulée sa brouille avec son père, celui-ci ne voulant pas assumer franebement la responsabilité de la tentative de son fds. Mais en cas d'échec on était sûr que le vieux graveur paierait, dussent les économies qu'on lui supposait, fondre dans la tourmente. L'honnêteté des parents déliait les cordons des bourses en faveur du fils.

Hugues averti de cette arrière-pensée par de lourdes insinuations crut devoir faire une démarche auprès des siens pour leur donner l'assurance que, quoi qu'il arrivât, il n'aurait point recours h eux.

Il les voyait rarement, en cachette de Julienne, se sentant surveillé.

Les Sandret avaient déménagé, souffrant de leur intimité violée par les regards obliques des voisins qui avaient remarqué le départ simultané de la petite Massieu et d'Hugues. Et cet éloignement forcé d'une maison habitée vingt ans durant les achevait, atteignait en eux de profondes tendresses.

Ils accueillirent les ouvertures du « garçon » avec une dignité trop guindée pour n'être point feinte. Il était libre, mais il avait raison de ne point compter sur eux, à l'âge surtout qu'avait son père.

Dans le regard du graveur Hugues, cependant, surprenait un réveil d'espoir, un encouragement muet. Mais ni l'un ni l'autre ne semblaient songer à ébruiter leur déclaration de neutralité, enfoncés dans une solitude pesante, des deuils trop récents encore.

Auprès de Bouju qui connaissait le père Sandret de longue date, Hugues trouvait d'utiles renseignements pour une mise en train régulière. Des détails de boutique s'éclaircissaient.

C'est ainsi qu'un jour, parlant de la difficulté de trouver de bons placiers, Hugues amenait l'imprimeur à déplorer la perte pour l'imagerie d'un de ces oiseaux rares.

— Quel malheur pour vous que le père Sulpice ait lâché la balle ! Il était simple colporteur quand il a commencé... Par exemple il écoulait tous les rossignols imaginables... Il faisait les écoles, les églises, les petites merceries de campagne en répandant une ima-

gerie atroce, bien perfectionnée depuis, mais dont on trouve encore des spécimens à l'étalage des assemblées de villages. Peu à peu, adroit à se glisser dans les presbytères pour y quêter une recommandation, souple, insinuant et tenace, le bonhomme las de travailler pour d'obscurs fabricants s'est élevé jusqu'à la maison d'édition sérieuse doni il a été longtemps un des meilleurs représentants... C'est ici que se place une histoire qui a fait le tour de la gravure, travestie, commentée, jamais tirée au clair...

— Je ne sais rien, dit Hugues.

— Eh ! bien, voilà. Brusquement on n'entendit plus parler de Sulpice. La nouvelle d'un héritage inattendu fut répandue sans que personne y crût. Des gens mieux informés assuraient qu'à se faufder dans les sacristies et à se frotter aux prêtres, le voyageur avait gagné des recommandations d'un genre spécial assimilant la sainte maison à une agence matrimoniale.

En effet, un beau matin, nous apprenions que. Sulpice, devenu M. Lesprit et en puissance de femme, montait une maison d'imagerie religieuse, sans réclame tapageuse, à coups de visites discrètes ressemblant plutôt à des entretiens de confesseur qu'à des offres de services d'industriel.

Mais l'histoire de mariage transpirait vaguement. On sut que les prêtres avaient fait épouser au bonhomme une pseudo-veuve qui lui apportait, avec une petite fortune, un fils élevé quelque part, en province.

— Ils l'ont pris maintenant avec eux, dit Guéniche.

Et, à son tour, il avoua que leur maison paraissait bien lancée; il avait fait quelques dessins pour Lesprit.

Des graveurs élevèrent la voix : il n'y avait rien à dire là-dessus; on les avait toujours payés recta.

— Mais j'y pense, reprit Guéniche, vous allez être voisins... veux-tu que je te présente? Ah! il peut te fournir des indications très utiles... C'est rue Bonaparte, tout près de chez toi. Ah! mon vieux, un temple de Tordre, une sacristie idéalement entretenue. Non, viens voir, je t'assure, ça t'inspirera.

Quelques jours après, Guéniche décidait son ami à l'accompagner chez Lesprit.

Ils furent reçus par un homme grand, émacié, dont la tête de saint à l'agonie était légèrement inclinée sur l'épaule droite.

Avec sa paupière lourde, amincissant l'oeil, sa lèvre haut rasée sous le nez, son front large, barré au sommet par une ligne de cheveux plats soigneusement ratisses, l'ancien colporteur rappelait vaguement ces cabols que leur physique désigne, au théâtre, pour l'emploi de bénisseurs.

Mais s'il s'animait le geste des mains fermées en tampon sur l'estomac, l'arc décrit par ce grand corps dont d'habituelles courbettes avaient fléchi l'échiné, l'onction enfin dont tout le personnage s'enveloppait, tout révélait le familier de ces sacristies dont le magasin offrait d'ailleurs la copie à peu près fidèle.

C'était une petite pièce carrée, propre, luisante, où les meubles rares exhalaient une odeur d'encens. On se mirait dans le parquet, dans le comptoir circulaire en

chêne, net, sans encombrement de paperasses. Le bouton des casiers, frappé d'un coup de soleil, s'allumait comme un gros œil rond dans une face placide, considérait avec attendrissement toute une bondieuserie sévère, appendue au mur. On ne devait pas rire souvent là-dedans. C'était l'église glaciale, où bien qu'aucun tapis n'étouffât les pas, les fidèles arrivaient sur vous sans qu'on les eût entendus venir.

— Si j'avais su, j'aurais apporté une calotte, souilla Guéniche, découvert, à l'oreille de son camarade. Il n'y a même pas les bouches de chaleur ordinaires !

Et ils baissaient la voix, gênés. C'était comme un la qu'il fallait prendre en entrant et que donnait d'ailleurs l'hôte d'un simple remuement de lèvres qui semblait la vague prière du prêtre en marche.

Guéniche avait fait la présentation.

— Ah ! monsieur est confrère, dit Lesprit en dévisageant Hugues obliquement... J'ai souvent entendu parler de M. Sandret père, un vétéran de la gravure et que les éditeurs ne remplaceront pas aisément. On ne fait plus d'élèves clans la taille douce !

Il se lamenta, pleura sur Projean, chiche de paroles pour tout ce qui concernait spécialement l'édition, si bien que Sandret craignant de passer pour un espion. un concurrent déloyal, oubliait ses demandes, hésitait devant des renseignements qu'il trouvait le matin, tout naturel de solliciter.

— Ah ! ça ne va pas fort en ce moment, non, soupira Lesprit, résumant des considérations générales sur

le commerce en ce cri de désespoir feint du négociant qui flaire une requête ou prépare un refus attendri. Mais un léger bruit, derrière eux, fit diversion.

— Madame Lesprit, monsieur.

Hugues salua une grande femme brune et maigre, sans âge, qui traversa la pièce en glissant sur le parquet avec le faux sourire des gens qui ont des dents mauvaises à cacher.

Un gamin la suivait que Lesprit appela.

— Paul, vient dire bonjour à ces messieurs.

Il le poussait vers les deux jeunes gens, d'un geste de fierté charmée. Oh ! il était très raisonnable pour son âge... dix ans... 11 calculait déjà très bien un bordereau parles nombres...

— El par les parties aliquotes aussi, rectifia l'enfant, raide, la figure allongée par un sérieux maladif, ficelé dans de corrects vêlements à l'anglaise qui le faisaient homme, un bout d'homme dont une ombre de calcul effleurait le Iront. Au tremblement léger des lèvres, comme chez Lesprit on devinait non plus l'invocation mais la danse des totaux sous le crâne, le chiffrage mental du parfait comptable.

— Il a déjà cinq obligations de la Ville, proclama Lesprit. N'est-ce pas que tu pourrais dire, à intérêts composés, de quelle somme tu disposeras à ta majorité?

Le gamin eut un sourire capable, ne répondit pas, les yeux pinces, s'emparant du problème dont la solution lui semblait enfantine car il se réfugia tout de suite derrière le comptoir, un crayon au doigt et le nez sur le papier.

LA TEIGNE 7t

— Etonnant!... prononcèrent Guéniche et Sandret pour flatter Lesprit.

Alors il se détendit, lâcha quelques adresses de placiers, d'ateliers pour la dentelle et le coloris, mais sans recommander spécialement personne, avec un laconisme de Bottin, poussant cependant la complaisance jusqu'à dresser lui-même une petite liste des noms.

— Mais nous nous reverrons, j'espère. J'aurai peutêtre besoin de vous, d'ailleurs, pour décider votre père à me graver une planche. Il se prétend engagé avec Régnery; est-ce bien vrai?... Nous recauserons décela. Au revoir.

La porte refermée sur Lesprit, Guéniche respira longuement, se signa, la main égarée sous le timbre.

— Qu'est-ce que tu cherches? demanda Hugues.

— Le bénitier parbleu ! Hein! gentils? Et le petit calculateur... moi, je l'exhiberais! Il a été conçu un jour d'échéance par... par qui au fait? C'est égal, un malin ce Lesprit ! Les prêtres vont à lui comme les mouches vont au miel... Et il a commencé comme toi, avec rien, trois ou quatre planches que lui gravaient Lalouette et Mme Lorenza... Aujourd'hui, oh ! on ne sait rien! D'ailleurs ta as vu? On vient pour affaires et quand

. on est introduit on hésite entre l'achat d'un billet de confession et la demande du tarif des classes, pour un enterrement.

Et, après une pause :

— C'est égal, moi, je le reverrais... Tu peux le tenir par ton père.

Mais cette idée de se rapprocher de ses parents pour

les employer à sa fortune, répugnait à Hugues. Il tâchait à percer avec le seul secours de Julienne, presque naïvement et moins peut-être pour le plaisir d'une double victoire que par peur de sa maîtresse.

En effet, elle se l'annexait insensiblement, sans se départir de son caime qui jouait le sérieux et la reflexion.

Elle s'était mise au travail avec une énergie de décision qui enthousiasmait le jeune homme, fondait son admiration en un respect vague. Elle montait d'un cran dans le cœur de l'amant.

Il se consolait de son incapacité commerciale en louant les menues besognes auxquelles elle s'astreignait, découpages, collages, expéditions, filets en or d'encadrement. Elle remplaçait un commis qui eut été indispensable en son absence.

Hugues à la sentir ainsi dévouée s'illusionnait sur les mobiles de sa conduite, ne soupçonnait pas chez Julienne une révolte d'orgueil devant l'attitude respective des Sandret et des Jlassieu.

La victoire facile de ceux-là, si elle succombait, achevait de perdre sa famille qui s'avouait déjà si peu recommandable. Elle voulait au moins, présentement, gagner l'aumône que son père recevait d'Hugues.

Car pour éviter une descente de Massieu elle continuait à l'aller voir, tous les huit jours à son bureau et à lui donner « en dépôt » de prétendues économies.

C'était un supplice que ces visites. L'infamie lui en était d'autant plus lourde qu'Hugues s'efforçait de l'atténuer par plus de délicatesse. Jamais il n'avait attendu

•que Julienne lui demandât l'argent destiné à son père. Cet argent il le glissait, la veille, avec quelles précautions ! dans le porte-monnaie de sa maîtresse.

El maintenant qu'elle tenait quasiment la bourse il fermait les yeux sur des redditions de comptes où la dépense louche était passée par profits et pertes d'une façon maladroite.

Cette générosité exaspérait Julienne; elle souffrait de sentir sa famille si misérable, par comparaison. Une haine contre cette petite bourgeoisie à laquelle appartenaient les Sandret, la soulevait, la jetait au désir d'un coup de hasard renversant enfin les rôles, agenouillant devant les Massieu les parents de son amant, la main tendue.

Les jours de visite à son père, la rancune de toute une caste grondait en elle. L'ouvrière ne pardonnait pas « aux vieux » leurs rentes, si minces qu'on les supposât. Cette aisance insultait à la médiocrité des siens, obligés de vivre d'expédients.

Les frais de guerre incombaient à Hugues, car elle rentrait alors d'humeur terrible, attendant méchamment. pour la saisir, l'occasion d'affirmer que les Massieu valaient sans doute les Sandret, afin d'assommer ceux-ci avec les autres.

Une seule fois Hugues, habituellement fort réservé sur ce chapitre, s'était imprudemment découvert. Incidemment il racontait que sa mère dont la vue s'affaiblissait avait dû prendre la concierge pour femme de ménage.

— Tout le monde ne peut pas se faire servir, répliquait aigrement Julienne.

Il se leva, vint l'embrasser, scrutant sa phrase pour y trouver l'insinuation involontaire qu'elle semblait avoir relevée.

11 s'observait d'ailleurs, descendant au fond des paroles les plus banales avant de les lâcher, évitant l'emploi des mots devant la signification desquels sa maîtresse eut pu hésiter.

Car son instruction laissait vraiment à désirer. Mais l'habitude là encore triomphait. Des lapsus, innocemment lancés, l'avaient fait sourire d'abord. Doucement, • avec des ménagements d'amoureux, il reprenait Julienne. Elle bouda, froissée.

— Dame! mes parents n'ont pas eu les moyens de m'envoyer à l'école jusqu'à seize ans !...

Et il se répandait en cette excuse le fiel d'une poche secrète que faisait crever au fond de la petite la rage d'une infériorité flagrante.

Maintenant il acceptait des énormités sans étonnement. Même quelque chose, un aspect de sa maîtresse lui eut manqué si elle avait renoncé à certains barbarismes, une fantaisie de prononciation d'atelier qui lui pinçaient l'ouïe, autrefois, désagréablement.

Il en arrivait à regretter qu'elle se surveillât trop parce que, le plus souvent, la peur d'une faute la poussait dans une autre, lourde celle la et jetée d'un air capable qui défiait toute rectification.

D'ailleurs, les observations sur son administration intérieure, les détails de ménage, la fâchaient également. Elle ne souffrait pas la critique, restait deux jours rebutée, sans parler, promenant son froid visage mat

en parfaite étrangère que rien ne saurait toucher désormais. Ni les caresses, ni le pardon imploré ne la gagnaient; elle gardait toujours au fond des yeux une lueur de reproche.

Mais elle était surtout exaspérante par des rappels de griefs, si anciens quelquefois qu'on en trouvait difficilement l'origine. Elle n'ouhliait rien. Sa mémoire était tout entière au service de ses rancunes.

Hugues, quand un de ces souvenirs empoisonnés perçait en l'esprit de Julienne, comme un mal mûr, ne pouvait rien tirer d'elle. Elle donnait pour prétexte à un obstiné mutisme, son ignorance crasse. Elle était trop bête pour émettre un avis.

Et, dans l'insinuation, en l'approfondissant, Hugues retrouvait une critique, une observation faite par lui, autrefois, et tout de suite oubliée.

Il passait volontiers cependant sur ses inégalités de caractère a.vec des lâchetés de chair doublées de tous les scrupules des vieux collages. Les raccommodements, pénibles toujours, chèrement achetés, lui semblaient doux encore, la lui rendaient plus désirable, plus nouvelle.

Maintenant, d'ailleurs, ils ne se rencontraient guère qu'à l'heure des repas et le soir. Il devait battre Paris, courir les ateliers, s*1, renseigner, descendre même au métier de placier. Quand il s'était flatté d'être à la fois son graveur et son éditeur il ne savait pas. Sur des desseins de Guéniche il commanda des planches à d'anciens camarades qui exigèrent la moitié de la somme qu'ils avaient demandée, à l'eau-forte.

Bouju, en revanche, se montrait charmant, entassait les tirages sans réclamer un sou.

— Parbleu ! vous n'êtes pas le premier qui ait commencé les poches vides !

Et dans cette exclamation sonnait la pointe d'orgueil de l'ouvrier arrivé, da palron qui s'était fait soi-même. 11 pilotait Hugues, souriait a cette hardiesse de jeune homme. Son collage même, qui l'avait inquiété d'abord, lui semblait aujourd'hui naturel, renseignements pris.

— Ils se sont mis ensemble pour travailler, n'est-ce pas?Si,au lieu de lui manger ses quatre sous, elle l'aide à en gagner huit, où le mal est-il? Ah ! il vaut mieux se marier, oui, parce que dans le commerce ces situations irrégulières produisent toujours un mauvais effet.

Il disait cela de son air de bon dogue, franc du collier.

Grâce à lui, Hugues pouvait s'introduire dans les couvents, les pensions, les communautés.

Mais il avait de terribles rivaux, des aînés dont les maisons, de fondation ancienne, défiaient toute concurrence. On pouvait prendre rang après elles, non pas les supplanter.

Deux surtout : Levaillant, éditeur pontifical, honoré de la confiance du Saint-Siège, el Régnery, tous deux millionnaires, les reins solides, possédant leurs graveurs, leurs ateliers, faisant vivre les derniers apôtres de la taille douce et produisant l'imagerie religieuse la plus soignée.

Derrière ces raisons sociales, tenant le haut du pavé, Lesprit se dissimulait adroitement, poussait sa pointe

dans leur ombre et faisait régal des miettes de leur table.

Par-dessus toul, il avait peur qu'on ne le crut riche. Et il se lamentait sur la dernière saison, les poings sur l'estomac, dans un râle d'agonie.

Hugues le revit plusieurs fois. Mais il se sentait gauche sous le regard de l'ancien colporteur, un singulier regard qui devait être celui de l'anglais suivant le dompteur pour assister à son dépècement.

Aussi bien les commencements étaient pénibles, ne donnaient pas les résultats espérés, en une candeur de jeunesse et d'inexpérience.

En province, les voyageurs se heurtaient contre l'imagerie toute puissante de Levaillant et de Régnery. Paris, que s'était plus spécialement réservé Hugues, se laissait dillicilement conquérir.

La première mise avait été à peine suffisante. Les rentrées, sur lesquelles il comptait pour constituer le fonds de roulement, ne s'effectuaient pas, la vente avortait.

Sandrct dut renouveler des traites souscrites à Bouju.

Julienne, dans la crise, restait impassible, sans un mot de blâme ou d'encouragement. Et ce silence devenait inquiétant pour lui qui la connaissait.

11 avait moins souffert de l'arrangement pris avec l'imprimeur que de la suspension forcée des aumônes à Massieu. Depuis trois semaines en effet, même en se gênant, il avait été impossible à Hugues de rien glisser dans le porte-monnaie de sa maîtresse pour son père.

Mais il reculait devant une explication délicate, n'osait pas conseiller à Julienne de continuer ses visites, les mains vides, simplement pour éviter une surprise.

Un soir, enfin, sur l'oreiller, il chuchotait une excuse, un conseil... Elle pouvait prétexter un soi-disant retard dans le payement de sa dernière quinzaine, un achat de linge, de l'argent prêté à une amie...

Tout de suite, malgré la caresse dont il enveloppait son avis, la petite se rebiffait:

— Est-ce que je vous ai jamais rien demandé? Pas même une robe... Et pourtant vous n'avez pas regardé celle que je porte, sans quoi!... Mais ce que c'est bon de taper sur ma famille, hein? Non, je ne sais pas ce que p'pa vous a fait pour que vous l'ayez comme ça dans le nez !...

Elle assommait sa bonne volonté avec ces plaintes fiellées, remuait en lui de vieux scrupules qu'il ne pesait pas, uniment frappé par le fait de ne pouvoir entretenir la femme qu'il avait décidée à le suivre.

Il ne remarquait même plus, comme autrefois, en quels termes la réplique lui arrivait, la petite ouvrière reparaissant sous la couche trop récente de comme il faut dont elle s'était enduite.

Et il la serrait contre soi, cependant, tiède et hostile, comme s'il eut dû la perdre, par sa faute, rester seul à se battre pour rien, du moment qu'elle ne serait plus là !

£*fc ^*fe $*fe fite fflfe *& 5» ⣠ife $& Jîœfc 5îfe ife iîfe 2&& £z*i

ITN matin, Julienne en venant répondre à un coup de j sonnette, se trouva devant son père.

Il l'écarta violemment, en criant:

— Je sais tout !... Où est ce monsieur ? Attends !... attends !...

Il pénétra clans l'atelier où se trouvait Hugues, au saut du lit, en pantalon.

Massieu reconnut son ancien voisin.

— Ah! c'est vous, monsieur!...

Il ajouta;

— Je m'en doutais, — bien qu'il ne sût pas même le nom de l'homme avec qui vivait sa fille.

Hugues, un peu pâle, attendait.

Mais Massieu avait oublié les premiers mots d'une apostrophe ruminée, à la Saint-Vallier. Il chercha une minute, se composa un visage terrible et, ne trouvant rien, dit, les bras croisés :

— Alors, vous croyez que ça va se passer ainsi ?

Le jeune homme esquissa un geste de soumissionnes paumes en dehors.

L'attitude plut au bonhomme dont la péroraison, dès lors, ilua. Il s'écoutait parler, encore épaissi, le visaged'un rose de jambon fumé et gras de cette graisse luisante que déposent les sauces autour de la bouche mal torchée des petits enfants.

Il se regardait dans une glace pendue au mur en face de lui, ne renvoyant que des demi-jeux de physionomie, car le cadre coupait la figure au-dessus du nez. Et il se haussait, renversait la tête, apercevait le nez, la bouche, le menton enfin, la bouche lâchant des notes profondes de basse pendant que, dans les yeux, éclataient de folles variations.

Il corrigea un tic jugé défectueux, regrettant que les dimensions de la glace ne lui permissent pas de se voir en buste. Il perdait le geste !

Et il parlait, il parlait, enfilant comme des perles pour un chapelet de mérite, mille choses sacrées : le devoir, l'honneur de sa fille, sa responsabilité de chef de famille, la tâche qui lui incombait... sa vieille honnêteté...

— Vous pouvez demander à...

Il donna des noms de personnes, de villes, s'arrêlant pour chercher, accompagnant la citation de chaque témoin d'une notice, exhibant l'amitié qu'ils lui portaient, comme des lanceurs de bons remèdes montrent l'unique lettre arrachée à un malade complaisant. Devant certaines recommandations sa mémoire hésitait :

— Voyons... Chose... j'ai le nom sur la langue... D'un mouvement spontané, il s'était retourné, sentant

Julienne derrière lui.

— Aide-moi donc, toi... l'adjoint de Dieppe, tu sais bien?

La constatation du flagrant délit tournait à la visite du placier, dépliant ses certificats, quêtant une apostille.

Hugues, tout a fait décontenancé, par-dessus le bonhomme regardait Julienne, très pâle avec son visage de colère contenue.

Mais Massieu sauvait la situation.

Brusquement, apercevant sur la table des épreuves échantillonnées, il demanda, la voix changée: - — C'est là ce que vous faites?

Et Hugues ayant dit oui, il ajouta:

— Ça se vend?...

Le jeune homme stupéfait du tour que prenait l'entretien, restait béant. Alors le père de la petite déclara nettement ne pas comprendre que des gens fussent assez bêtes pour acheter ces âneries.

Devant les bondieuseries sa vieille rancune contre la prêtraille lui revenait au cœur et il l'exhalait en phrases amères. A la fin, pourtant, il eut peur d'avoir froissé Hugues, il s'excusa.

— Vous savez; je ne dis pas cela pour vous... C'est un petit commerce comme un autre, hein? Il est bon ou mauvais, voilà tout... Ah! je vous demanderai la permission d'emporter quelques unes de ces images pour les gamines de mon directeur.

Pendant que Sandret faisait un choix, Massieu visitait le logement, louait de vieilles estampes, seulement révolté devant les cadres enfermant des sujets bibliques.

Mais tout à coup, comme Hugues lui présentait le paquet souhaité, il tira sa montre, s'étonna.

— Comment! onze heures déjà ! Jamais je ne serai rentré pour déjeuner... on ne m'attendra pas!

— Si vous vouliez partager... commença Sandret, hésitant, appelant Julienne à son secours, des yeux.

— Ma loi, je veux bien, sans cérémonie... Mais lu sais, petite, que je dois être rentré à une heure.

Julienne ne répondait pas, s'enfermait dans la cuisine, verte maintenant, toute la bile au visage.

Le déjeuner fut très gai. Massieu s'abandonnait, plaisentait sa fille qui ne broncbait point.

— Toujours la même, Mlle Rabat-joie... comme nous disions.

Et, se tournant vers Hugues :

— Savez-vous comment l'appelait sa mère, à Dieppe, quand mademoiselle était haute comme ça? Teigne!... petite teigne, et cela parce qu'une de ses tantes avait dit de Julienne: « Je n'aime pas qu'elle m'en veuille, sa rancune colle... » Ah! elle n'a jamais été bien bonne... Je suis sûr que vous n'êtes pas toujours d'accord, n'est-ce pas? Elle nous a donné du fil à retordre, allez !

Il riait, racontait son enfance, les leçons partagées avec les petits élèves de son père.

— Oh ! elle a reçu une solide instruction, affhma-l-il avec une conviction qui n'arrachait pas même un sourire à Hugues, observé par sa maîtresse.

Alors il évoqua des êtres et des choses : la classe aux murs hauts où étaient appendus deux tableaux d'his-

toire naturelle, les graminées et les oléinées ; la carte d'Europe revue et augmentée d'un archipel de chiures de mouches; un diplôme de bachelier encadré; les planches d'un abécédaire pour les tout gamins.

— Te rappelles-tu?... Ah ! monsieur, il faut avoir vu ça. Elle était la voisine de banc des garçonnets... oh! devant la chaire, tout près de moi. Naturellement, les gosses supposaient toujours, dans les compositions, que j'avantageais ma fille à leur préjudice. De là des rivalités, des représailles pendant les récréations. Ils en excluaient Julienne ou bien l'admettaient illusoirement api'ès avoir décidé de la compter pour du beurre, c'est-à-dire pour rien, en langage d'écolier.

Et, sérieusement, il ajouta :

— Elle mordait... Il est fâcheux que la calotte m'ait fo;cé à renoncer à l'enseignement... J'aurais poussé ses études jusqu'au brevet de capacité.

II négligeait de dire quel âge avait Julienne au moment de l'accident : neuf ans. Elle avait quitté l'école pour n'y plus rentrer.

Mais il était midi et demi, Massieu se leva.

Sur le seuil, prêt à partir, il prit Hugues à part :

— Vous ne m'en voulez pas?... J'étais très excusable; mettez-vous à ma place... Ah! si j'avais su que ce fût vous... un garçon honnête !... Mais on ne fait pas toujours ce qu'on veut, hein? Avec de la patience on arrive à tout.

Et sur ces paroles énigmatiques il s'en alla.

Un subit malaise pesa sur les amants, restés seuls.

Ils n'osaient se regarder, se voyaient cependant,

hésitant à rompre le silence, comme devant un pâté de boue s'observent obliquement deux passants dont l'un attend le saut de l'autre, et réciproquement.

— Ce n'est pas un méchant homme, ton père, crut devoir dire Hugues, à la fin, sans arrière-pensée.

Julienne en soupçonna une pourtant et fut longue à lui pardonner l'intention qu'elle même avait mise dans la bénévole remarque du jeune homme.

La démarche de Massieu, elle le sentait bien, élevai* les Sandret dans une gloire. Ses parents maintenant se sacrifiaient eux-mêmes à la famille haïe de son amant. Elle la détesta davantage, fit payer à Hugues l'honnêteté de ses vieux, leur douloureuse discrétion dont il aurait pu tirer parti pour flétrir, par comparaison, la conduite du père de sa maîtresse.

11 n'y songeait pas, s'efforçait, au contraire, de rendre acceptable cette équivoque situation.

11 supporta Massieu, ne se plaignit même pas du supplice que lui faisait endurer sa présence derrière sa chaise, quand le bonhomme le trouvait en train de graver.

C'étaient, alors, ces mille et une questions énervantes, ces pourquoi têtus des enfants touche-à-tout. Massieu prenait tour à tour le grattoir, le burin, l'ébarboir, s'en faisait expliquer le maniement, s'exclamait devant des tailles. A la fin il se regardait, à la loupe, les poils de la main.

Une fois par semaine au moins il s'esquiva de son bureau, "vint partager le repas des jeunes gens. Et il don-

nait des conseils à Hugues qui lui plaisait par son sérieux.

— J'aime les gens sérieux, voyez-vous, pas les sauteurs !

Quelquefois il surprenait Julienne procédant à l'encollage des feuilles qui séchaient un peu partout, sur les meubles, par terre, sur des journaux, à ne savoir où poser le pied.

Cette préparation du papier pour recevoir les filets d'encadrement, la petite se la réservait spécialement, et aussi le tracé des filets.

11 n'était pas rare que Massieu, pendant qu'elle s'occupait du déjeuner, lui préparât sa gomme, son or. Consciencieusement délayé il le faisait couler avec soin entre les branches du tire lignes, l'essayait. II gâchait généralement plusieurs feuilles qu'il emportait.

— On peut encore faire plaisir avec, disait-il.

11 trouva, certains jours, les amants brouillés et donna tort à sa fille.

— Ah ! le caractère, toujours ! Mauvaise tête mais bon cœur...

Et, sérieusement, une émotion dans la voix, il louait en Julienne un sentiment filial développé, de solides qualités de femme d'intérieur.

Ce temps d'ailleurs, malgré ces tares, de fréquents embarras d'argent, une vente stationnaire médiocre, dans l'impossibilité où se voyait Hugues de varier ses sujets et de commander de nouvelles planches, ce temps fut le meilleur de leur vie.

11 voyait ses parents, à de longs intervalles, en

cachette de Julienne. Même, ayant eu besoin de Lesprit, commercialement, il avait obtenu du père Sandret qu'il gravât une planche à l'ancien colporteur. Celui-ci attachait la plus grande importance à ce qu'il appelait « la bonne marque de fabrique », car les Régnery et les Levailtant accaparaient le vieil artiste qui leur faisait de rares infidélités.

L'exception dérogatoire que son fils lui avait arrachée en faveur de Lesprit, alors qu'il ne réclamait rien pour soi-même, rapprochait insensiblement le bonhomme Sulpice de ses grands confrères. Ils devinrent bons amis, Hugues et lui.

Alors, par reconnaissance, le jeune homme soumit les planches qu'il éditait à l'approbation de son père. Celui-ci les mettait debout, d'une retouche furtive, inavouée dont Hugues ne l'osait remercier autrement que des yeux... 11 y avait maintenant, entre eux trois, les deux vieux et le « garçon » de sourdes attentions, des avances discrètes que les uns et les autres feignaient de ne point voir et dont ils se délectaient tout purement.

Ils s'aimaient à la sourdine, raffinaient des délicatesses de sentiment. Il arrivait à Hugues d'hésiter devant la présentation des sujets emblématiques à l'examen charmé de son père. Il n'osait affirmer la vitalité de sa maison, intimement tiraillé par la joie d'amant et la crainte de fils d'une manifestation jetant en démenti à ses parents un succès qui devenait l'indirecte glorification de Julienne.

Car ils avaient beau éviter de parler d'elle, ils la sentaient présente à leurs entretiens qu'elle présidait de

toute la hauteur de sa haine. La voix baissée ils glissaient aux redites idiotes sur le temps, la saison, aux conversations au forceps, comme devant un étranger ou un ennemi dont on attend le départ pour élever le ton et causer mieux. A la fin, Hugues se levait avec effort, s'en allait lentement de cet air gauche des gens qui avaient à dire une chose qu'ils n'ont point dite.

Le garçon loin d'eux, les Sandret restaient muets sous l'influence occulte persistante, les lèvres frémissantes cependant de paroles contenues.

Et ils souffraient, de longues journées, en face l'un de l'autre, rongés par une idée, ruminant des catastrophes qui sauvaient tout ou précipitaient tout au néant.

De ces visites, de ce bain de sentiment qu'il venait prendre en ce milieu de son enfance retrouvé, doucement solliciteur aux âmes tendres, comme un pastel décoloré en qui revivent pourtant les grâces mièvres des vieux âges; de ces réceptions, Hugues rapportait le rêve d'une vie à deux, consacrée, ouatée d'affection et de prévenances, comme l'était la vie de»ses parents.

11 imaginait une entente au delà de l'union charnelle, les félicités rassises des hommes qui prennent du ventre et des femmes qui nourrissent, le calme bienêtre du bonheur régulier.

Ainsi, l'attitude des Sandret, au lieu de le retenir le poussait vers Julienne; il tirait du blâme l'exemple.

Ces jours-là il exaltait la froideur de sa maîtresse, pressentait derrière l'enveloppe de glace qu'il ne pouvait entamer, le sérieux de la femme qui regarde devant soi et ne s'amuse pas à la bagatelle. 11 lui supposait une

réflexion, un souci d'existence assise qu'elle accordait avec la quiétude de sa chair, la paix de ses sens...

Par cela même, ses abandons ennuyés, en corvée, elle le prenait encore, réveillait en lui une peur ancienne déjeune homme tiède devant la concubine ou l'épouse insatiable efflanquant son mari ou son amant.

Des brumes se déchiraient, fumées d'encens masquant l'autel. Il échouait là, dans le mariage, ces Invalides des vieux collages. 11 le rendait non plus possible mais nécessaire par une association d'idées qui plaisait à son esprit.

L'homme englué, vaincu par l'habitude, se dissimulait derrière l'industriel supputant les profits additionnels qu'il tirerait de sa situation régularisée.

Les paroles de Bouju lui revenaient en mémoire :

« Dans le commerce, un mauvais ménage est plutôt accepté qu'un faux ménage. »

La clientèle avec qui Hugues avait affaire pesait sur cette affirmation de tout le poids de ses principes, car au contact des personnes et des choses saintes, l'identification, au moins apparente, est de règle et le vernis de vertu un bon serviteur des intérêts.

C'était la raison probante qu'Hugues, en pensée, faisait valoir auprès de ses parents pour vaincre une résistance pressentie. Elle étranglait les voies par où le jeune homme glissait au mariage, l'emplissait de la peur sourde des remontrances que conservent, dans un âge avancé, les enfants restés tard sous l'aile.

Julienne, cependant, sans un mot, sans une allusion qui pût précipiter l'événement, s'implantait dans la

maison où les absences journalières de son amant la ' taisaient maîtresse, répondant aux acheteurs, prenant les commandes. Ce poste la plaçait haut dans son estime, lui donnait d'elle, à de certaines heures, une tière opinion. Elle engraissait; dans l'empâtement son calme visage prenait le sérieux empesé, la gravité ruminée des petites filles qui jouent « à la marchande ».

Ce n'était pas la parisienne des fumeuses arrièreboutiques et des comptoirs écrasés par le plafond, la femme parlant bref aux commis et « menant la barque » en l'absence du mari, avec une masculinité qui retrousse ses manches pour servir le client et dort pesamment, jambes et reins brisés par des besognes d'homme.

A Julienne il eût fallu une glace atin qu'elle se vît commander.

Cette situation lui créait, vis à-vis de son amant, un pied d'égalité dont elle ne se contenta plus, bientôt. Elle aspira à une supériorité intellectuelle qu'elle souffrait de trouver chez lui.

Tout de suite elle s'acharnait sur des détails pour prouver sa compétence en des matières dont elle n'avait pas même les premières notions.

Une vétille servait de point de départ à d'interminables discussions. Elle s'attaqua à la tenue des livres, sans rien dire. Il lui semblait inadmissible que Sandret eut le droit exclusif de travailler sur les gros registres qui l'avaient, jadis, charmée.

Et, a l'insu d'Hugues, au hasard, elle les macula, glorieusement, moins par désir de se rendre utile que par orgueil d'affirmer que rien ne devait lui être étran-

ger. Elle se haussait, s'avouait de taille à passer là où il passerait; mais son rêve, en sa suprême satisfaction, était que son amant la suivit au lieu de lui montrer le chemin.

Elle avait guetté sur son visage l'effet produit par son griffonnage, et comme il souriait, la 'plume levée pour des corrections, derrière lui elle redit méchamment, pour la vingtième fois :

— Dame ! Mes parents n'avaient pas les moyens de me laisser en classe jusqu'à seize ans !

Ils se retourna, la sentant froissée.

— Mais non, mais non, c'est très gentil à toi... tu es une bonne petite femme... seulement, pourquoi te fatiguer là-dessus ?

Froidement alors :

— J'aimerais mieux [que vous me disiez que je suis trop bête, tenez ! Ce serait plus franc.

11 protesta, ouvrant ses bras pour une étreinte remerciante quand même. Mais elle le repoussa presque violemment, vexée.

' — Ah ! laissez-moi !

Elle bouda huit jours, gardant une rancune bête aux gros registres qu'elle bousculait lorsqu'ils lui tombaient sous la main, plus humiliée par la discrétion d'amoureux qui respectait maintenant ses fautes d'orthographe que par l'ironie d'un sourire.

Alors, Hugues attendit, pour mettre en ordre la comptabilité, que sa maîtresse ne fût pas là.

Il se cachait d'elle comme d'un patron l'employé qui falsifie les écritures.

Ul

Elle se chargeait de le tenir en éveil, d'ailleurs, par une contradiction systématique, le blâme aveugle des arrangements qu'il prenait, des affaires qu'il traitait et auxquelles, au fond, elle ne comprenait goutte. Par là, elle entrait mieux dans sa vie, jusqu'à annihilation complète de son libre arbitre.

La pensée d'être la mouche du coche lui venait. Si une fortune leur échéait, elle voulait amener Hugues à convenir qu'elle en avait gagné sa part.

Même, elle rêvait quelquefois un coup de hasard impossible, des circonstances providentielles la faisant riche, toute seule. Il lui devait tout alors, rapetissé. Tandis que l'argent qu'il eût amassé pour l'en faire jouir, l'humilierait comme une aumône.

Et toutes ses forces, ses pointes et ses pressions, tendaient vers ce but : être non pas l'auxiliaire, mais l'inspiratrice de son amant. Elle tâchait à lier chacun de ses membres par un fil dont elle tint l'extrémité dans sa main. Si le fil tiré par elle cassait, elle devenait inabordable.

Un matin, le concierge remit une lettre à Hugues :

« Madame veuve Debiaz a l'honneur de vous faire » part du mariage de son fils Luc Debiaz, avec Made- » moiselle Louise Chanteneuve, et vous prie, etc.. »

Il y avait au bas, de la main de Debiaz : « et au repas qui aura lieu chez... » suivait le nom d'un restaurateur du bois de Boulogne.

— Je n'irai pas, pensa Hugues.

Et il déchira la lettre pour que Julienne, qui connaissait l'artiste, ne la lût pas.

Mais le lendemain même il rencontra Debiaz.

— Vous savez, je compte sur vous.

Et comme Sandret se défendait : « pas de vêtements convenables..., très pressé... » n'osant avouer le motif véritable de son refus.

— Eh ! bien, à la messe ?...

— Oh ! naturellement.

— Ce sera très beau. J'ai des chanteurs, des acteurs pour la soirée. C'est... (il dit un grand nom de la gravure), c'est lui mon premier témoin. Guéniche est garçon d'honneur. Ah ! j'oubliais !... C'est Herpin... rappelez?... le gros Herpin... un copain d'école à vous, hein? Il tient absolument à chanter ma messe, oui. Il m'a demandé de vos nouvelles. Enfin, c'est pour jeudi : tâchez donc de venir.

— Non, vrai, je préfère ne pas vous promettre... Debiaz s'était éloigné, il revint sur ses pas, et confidentiellement :

— Je ne vous dis pas de ramener, vous comprenez ; moi je voudrais bien, mais ce sont les parents de ma femme... Oh ! très raides là-dessus !...

— Parfaitement... Merci tout de même, balbutia Hugues, devenu rouge, le cœur serré par cette restriction qui dégradait Julienne à ses yeux.

Mais il la releva d'un beau mouvement d'âme et d'un regard chargé de promesses qu'il jeta au dos de son ami, déjà loin, dans la foule.

jEUx ou trois fois, le soir, les jeunes gens avaient emmené Massieu au beuglant de la rue Contrescarpe où venait de débuter avec un énorme succès, Herpin, un camarade d'ancienne date, un peu plus jeune que Sandret dont il avait été le voisin de banc, à l'école.

11 venait de terminer son apprentissage d'ajusteurtourneur-mécanicien, à l'Orme-Saint-Gervais, rue du Temple, et, entraîné par des triomphes d'atelier, il s'essayait en des bouis-bouis excentriques où on lui trouvait une jolie voix de soprano, mais surtout ce qu'on appelle dans le peuple « une bonne balle » réjouissante dont M™0 Sandret elle-même, autrefois, avait subi le charme.

Ce fut celui des camarades de son fils qu'elle affectionna le plus. Elle découvrait dans sa jovialité, sa rondeur bonne enfant, la richesse de son sang a flcur-depeau, comme une répondance au vieux reste de verdeur bourguignonne qui la travaillait quelquefois encore.

L'annonce de ses débuts au café-concert avait rompu, en la bonne femme, une fibre secrète. 11 n'était pas, à la vérité, absolument perdu puisqu'il avait eu la sagesse de ne consacrer aux planches que ses soirées. Son métier le faisait toujours vivre.

Néanmoins, Mme Sandret raya de ses tablettes la phrase qui n'est pas un des moindres ornements du répertoire courant des mères : a Je voudrais ne te voir que des amis comme celui-là. »

Herpin devait la plus belle part de son succès au goût du bourgeois et de l'ouvrier pour la chanson a boire et le couplet patriotique. Il les leur lançait avec conviction, les grattait au bon endroit, étant lui-même la glorification vivante de la chère. Grand, râblé, le teint fleuri, d'une belle gaieté de sang à côté de la gaieté de nerfs de Guéniche, il était désigné d'emblée pour la pleine gueulée des refrains bachiques ou festin rime à tin-tin et vin doux à glous-glous. Avec la trogne vermillonnée et le bedon des moines de tableaux de genre, il allumait un public, lui arrachait les exclamations consacrées : « Comme c'est bien ça !... Ce n'est pas à sucer de la glace qu'il a gagné cette figure là... » ; toutes les plaisanteries nées de la peinture spirituelle et du drame où le comique et les émotions fortes sont dosés suivant la formule.

Un matin, Hugues recevait un court billet d'Herpin les conviant, sa maîtresse et lui, à l'audition des a lonlon-la » du violoneux, dans un petit café de Montrouge où se réunissaient, le soir, Guéniche, Debiaz, des artistes du quartier, les uns avec leurs femmes, les autres,

domine Sandret, avec une femme, depuis si longtemps la même que l'irrégularité de la situation ne froissait plus personne.

Il y avait, au bout de la petite salle, une basse estrade pour le chanteur qui, son morceau expédié, redescendait au milieu des consommateurs où sa place était marquée. Il distribuait des poignées de main5:, répondait aux habitués avec l'effarement souriant des gens qui hésitent entre deux bocks. Les femmes, de grosses mères qu'on rencontrait faisant leur marché, le matin, n'avouaient pas plus d'un amant, très posées, minaudant pour accepter : « rien,. la moindre des choses», une liqueur qui leur sucrait la bouche pour la romance de Mignon : « C'est là... » ou quelque autre sentimentalité de concert. Une de ces femmes, déjà mûre, amenait son fds dont prenaient soin les consommateurs. Entre deux chansons, elle préparait un verre d'eau sucrée au gamin : « Tu n'ennuies pas ces messieurs, au moins ? »

Là, un aimable sans-gêne régnait. On se trouvait en famille, disaient les habitués qui se connaissaient tous et considéraient sans désir les chanteuses en toilette de ville, assises au milieu d'eux jusqu'à la ritournelle du monsieur vissé sur le tabouret du piano, un bock toujours derrière lui. La femme se levait, se dirigeait vers l'estrade. Quelquefois un habitué l'aidait à y monter, le poing tendu en pomme de rampe. Les conversations que n'arrêtaient point les roulades, se fondaient seulement en un confus murmure, reparlaient sur la dernière note du refrain, ponctuées par des bruits de bil-

lard et des éclats de voix, sur lesquels retombait, une minute soulevée par un garçon, une lourde tenture-portière séparant l'arrière-salle du café où l'on chantait jusqu'à onze heures.

Herpin qui était venu là, au temps de ses toutes premières armes, réapparaissait de temps en temps à la prière des nombreux amis qu'il s'était su faire dans le quartier.

On le fêtait alors.

Ce soir-là, le couplet patriotique : On a des bras encore..., souleva des applaudissements sans fin. Avec une telle Marseillaise, de si guillerets lon-lon-la, il devait faire bon « voler » à la frontière. De braves gens s'y transportaient d'imagination, en s'allant coucher, la canne haute.

Herpin vint au-devant d'Hugues et de Julienne.

— Tu as reçu mon mot ?... Je ne t'ai pas vu depuis u:i siècle. Je me suis dit, je vais lui donner rendez-vous là... J'ai si peu de temps à moi.

Et il les installa près de la porte, le fond de la salle étant envahi par les habitués, les artistes, groupés autour du piano et de l'estrade.

l\lais comme il les abandonnait une minute pour saluer un arrivant, Julienne appela l'attention de son amant sur un coin du café qu'elle fouillait des yeux.

— ÎS'est-ce pas votre ami Debiaz, là-bas..., oui, avec une femme ?

Elle avait donné au mot, intentionnellement, l'intonation méprisante que prend la qualification de fille dans la bouche de l'épouse légitime.

Hugues regarda, reconnut la mariée d'il y avait deux mois en une petite personne ebétive, comme dépaysée, de grands yeux expressifs larges ouverts dans un visage pâlot, très doux.

— Sa femme, rectifia Hugues.

— Oh ! vous ne m'aviez pas dit, déclara Julienne d'un ton sec.

Cependant les deux jeunes gens s'étaient aperçus ; ils se firent un signe de la main, hésitèrent une seconde après un rapide et réciproque examen de l'entourage de chacun d'eux. Mais Sandret se décida, se fraya un chemin à travers l'enchevêtrement des lahles et des chaises et vint saluer Mme Debiaz. Ils causèrent tous les trois un moment, puis Debiaz entraîna son ami dans l'arrièresalle.

Alors, ils firent le tour des billards, passèrent devant des gens qui criaient des coups de piquet et tripotaient des dominos pendant que, dans le café, là chanteuse au mioche pleurnichait la romance connue : Reste toujours petit.

Debiaz affectait l'air fatigué, les attitudes cassées des gens qui ont passé une mauvaise nuit. Ce mariage, placé sous l'inviolable égide de l'amour, autant pour triompher de la résistance inquiète de sa mère que pour se tromper soi-même, avait été un simple mariage de désir.

La fiancée fut souhaitée dans son corps, son pauvre corps gracile de fillette tard poussée, d'une passion brutale, toute semblable à celle qu'avaient inspirée au jeune

homme, jusque-là, ses maîtresses de rencontre, les meilleures et les pires.

Il n'est point rare de trouver à ces amours de chair un objectif discord, par l'idée de non-joie que le peuple attache à la possession d'une femme sans gorge, sans hanches et sans cuisses, maigre de cette maigreur gamine d'androgynat en laquelle, seuls, les décadents rencontrent des délectations d'imagination primant toute jouissance matérielle, comme les exhibitions ressassées des intérieurs de baraques font regretter le boniment de la porte.

Déflorée, reconnue inepte aux caresses compliquées, la jeune femme descendit rapidement au rang de maîtresse légitime. Mais Debiaz n'avouait pas franchement la désillusion, le regret d'une jeunesse barrée par des chaînes tendues trop tôt,

Même il jouait encore la comédie des ménages neufs, mais il la jouait mal avec, aux lèvres, ce sourire contraint de l'invité qui mange une crème tournée et se croit forcé d'en redemander pour ne désobliger personne.

Et il y avait au fond de ses confidences, pleines de réticences, non pas précisément de l'amertume, mais un vague mécontentement de soi dont il refoulait le motif avec une douceur patiente d'abord, à coups légers de sentiment.

Il en était là vis-à-vis d'Hugues. Il restait muet sur son mariage, disait seulement les embarras d'argent le jetant dans des travaux indignes de son talent.

— Tu comprends, il faut vivre, ma femme ne m'a

rien apporté... oh ! je ne lui en fais pas reproche à la pauvre pelite ! Bref, je suis obligé de regraver des machines pour Régnery ; j'en ai des nausées ! Car enfin...

Il s'était arrêté au milieu du café, tenait son interlocuteur par un bouton d'habit avec l'évident souci d'attirer sur soi l'attention.

— Car enfin, je sen^ quelque chose là !

Il se frappa l'estomac et repartit entraînant Hugues autour des billards.

— En peinture, tiens!... Mais non, il faudrait s'imposer des sacrifices, travailler pour l'Art, exposer sans savoir si l'on vendra. Ah ! bien, allez dire cela à une femme !...

— Est-ce que ton beau-père, par la position qu'il occupe aux Beaux-Arts, ne pourrait pas t'élre utile ? hasarda Sandret.

— Ah ! oui, les relations de la famille ! Debiaz eut un rire amer.

Mon cher, du moment que je gagne une assez bonne journée d'ouvrier pour nourrir ma femme, que puis-je demander à ses parents? Evidemment, ces gens-là me croiraient fou. Ah ! tu ne connais pas...

Il laissa suspendu l'aveu près de lui échapper, secoua les épaules avec un : « Enfin !... » résigné, qui acceptait tout.

Autour d'eux, le café bourdonnait ; ils devaient s'arrêter à chaque pas. bousculés par les joueurs manœuvrant des queues de billard et par les « pardon » féroces du garçon, impatienté de les trouver sur son passage,

sans cesse. Au comptoir, une dame opulente essayait des effets de main en arrangeant des morceaux de sucre dans les petits plateaux. Et des filandres de mélodie, cependant, s'allongeaient sous les doigts du pianiste ; l'atmosphère lourde pesait ; en montant, les fumées de pipe, comme refoulées, confondaient leurs volutes en un nuage opaque plafonnant la salle ; sous ce couvercle, aux flammes du gaz, bouillaient les crânes.

Et, tout à coup, cette chaleur factice ranima éphémèrement en Debiaz une fleur de sentiment, fleur de serre intermittente que l'orgueil du propriétaire se rappelait seulement les jours de visite, pour l'édification de ses hôtes de choix.

11 sentit le besoin de se prouver que ce qu'il avait fait était bien, mais sans conviction, criant comme un sourd son prétendu bonheur. 11 s'accrochait à sa femme, s'ingéniait à lui trouver des grâces, des qualités... Et plus il descendait dans la vie familiale, ses joies, son automnale quiétude, moins il en trouvait le fond, tant elle était creuse, cette vie, — sonore seulement !

Ses félicité3, il les rendait palpables, en énumérail les avantages, la durée, la force de résistance, mais avec, un peu, cet empressement louche du vendeur a égaler une étoffe dont il serait heureux de se débarrasser.

Il cherchait à persuader son interlocuteur moins qu'à se convaincre soi-même, agaçant sa plaie, la faisant saigner sous l'ongle, comme un enfant.

— Nous rentrons ? dit-il à la fin.

Et comme Hugues le suivait dans le café-concert, il lui jeta, pardessus l'épaule :

— A propos, et toi ? Ça tient toujours ?

Il aperçut Julienne, la salua légèrement, puis, en une phrase quasi-inconsciente, biffant le dithyrambe :

— Mon Dieu! ça vaut quelquefois mieux, dit-il.

La réflexion souffleta Hugues. 11 la prit non comme une approbation, mais comme un reproche ouaté, l'ironique glorification du concubinage.

Et, pour la première fois aussi nettement, aiguë, rapide, la pensée du mariage lui vint.

Il semblait que pour lui aussi, le concept de la vie fut soumis à un changement de température, de milieu, puisqu'ils avaient pu, à cinq minutes d'intervalle, tous les deux, l'un se déjuger, l'autre prendre une résolution jusque-là ajournée.

La joie d'une bonne action le parcourut. 11 crut, en même temps qu'il élevait Julienne jusqu'à lui, venger la petite Mnic Debiaz de l'indifférence de son mari. Et il lui sourit, d'un sourire de confidence et d'entente.

Restée seule, froncée, humiliée par cette politesse dont l'ami de son amant ne lui avait servi que les miettes, Julienne attendait.

Hugues revint vers elle, rayonnant :

— Elle a l'air bien doux sa femme !

11 mit son âme dans ce mot, comme s'il eut salué non la femme d'un autre, mais la sienne.

— Celte petite ?

A la façon dont la maîtresse lâchait l'interrogation, les yeux pinces, Sandret vit qu'elle n'avait pas compris,

que ce bonheur la blessait, par comparaison, ainsi souligné par son amant même.

Lâchement, il cherchait une. déclaration restrictive, un mot qui soufflât sur sa pauvre petite phrase d'éloge,

Et, sous le regard de Julienne, il fit cette navrante réserve :

— Je ne la crois pas bien solide.

Au-dessus du jeune ménage maintenant un nuage flottait, léger comme un crêpe, enveloppant un coin de terre dans lequel Hugues venait de donner le premier coup de pioche du fossoyeur.

Mais la dénégation brutale de son amant n'avait pas désarmé Julienne. Sa relégalion à une table où Debiaz ne l'était point venu saluer, cela lui tenait au cœur.

Alors, comme ils s'en allaient, elle insinua :

— Vous savez, il ne faut pas que je vous gêne, si je vous fais honte, sortez seul.

— Pourquoi cette remarque?

— Pour rien... Seulement, je comprends bien qu'on ne peut pas emmener sa maîtresse partout, ni la présenter a tout le monde.

Il ne répondit pas, frappé. Pendant les cent pas qu'ils marchèrent, sans un mot, il se demanda s'il n'allait pas capituler, confesser la résolution prise, en son cœur, l'arrêter contre une boutique comme il faisait autrefois, pour lui crier dans la figure : « Je t'aime, sois ma femme !... »

Puis, cette déclaration lui sembla trop grave pour la rue. 11 souriait aux vieux souvenirs, mais sans oser les faire revivre, plus gêné devant la maîtresse possédée,

LA TEIGNE -f 03

que devant la petite fille, dont la résistance l'exaspérait, l'incitait à des brutalités. Vraiment oui, leur amour était entré dans une nouvelle phase, celle où l'habitude appelle une sanctification, où l'amant qui n'est plus l'amoureux, n'est pas encore le mari, la période de cet état d'âme défini par Guéniche : le passage transitif du tendre au rassis.

Et il réserva sa confidence, la voulant sérieuse comme l'acte qui en découlerait.

La conversation tombait aux redites, échangées à chaque sortie du concert.

— Herpin a une belle voix, n'est-ce pas? observait Hugues.

Elle éludait la question pour n'être pas de son avis.

Celui qu'elle préférait c'était un comique qui n'avait de drôles que les bras et les jambes, longs démesurément. Costumé en Marborough, il chantait : « Ce qui fait son succès... c'est... c'est... qu'il est sensi... sensi... sensible! »

Hugues avoua qu'il était amusant, les jambes ouvertes en compas, avec des attitudes de jockey.

Et, c'était encore une délectation pour Julienne, cette soumission à ses goûts. Elle amenait l'amant à ravaler son jugement jusqu'à celui de sa maîtresse, par pure satisfaction d'amour-propre.

Elle sentait dans le raisonnement d'Hugues, dans ses sympathies, un fond de bon sens, dont elle lui gardait rancune, comme de son instruction, de sa famille, simplement parce que cela lui était supérieur.

Et, par orgueil de sa nature irréductible, elle préfé-

rait abaisser le jeune homme jusqu'à elle que de s'élever jusqu'à lui.

A ces compromissions Hugues subjugué maintenant trouvait un charme vague; il s'habituait à cette rouille qui le mangeait, sans remarquer même de quelle ironie se doublait, dans sa bouche, la stupidité du refrain fredonné : « Ce qui fait son succès... »; — et que c'était lui le sensible et sa maîtresse la victorieuse !

)fa>ZfP«>Z{p+>f{f'*>^{fa>Z'tp4>rft^>Zfp4>?fi^>

Avant de s'ouvrir a Julienne de ses projets, Hugue arrêta une visite aux Sandret chez qui se rencontrerait, il s'en doutait, la seule résistance dont il ne pu se flatter d'avoir aisément raison. Celte démarche l'enliévrait d'avance ; pendant une huitaine il se donna dns jours et des heures, reculant au dernier moment, comme autrefois, novice, quand il imaginait l'abord d'une femme.

Puis, un matin, sans rien dire a Julienne, il se décida.

Il trouvait les vieux changés, plus tristes encore dans leur solitude dont deux fauteuils, en face l'un de l'autre, devant la fenêtre, contaient le poème. Ils passaient là leurs journées, en de muets tête-à-tête, s'observant à la dérobée, car ils ne se parlaient pas et évitaient de se regarder, la voix et les yeux trop pleins du mal qui les rongeait et qu'ils se cachaient réciproquement.

Le père Sandret ne gravait plus que fort peu. souvent

malade. A l'entrée de l'hiver, il avait eu une rechute. Des symptômes d'étisie s'étaient manifestés qui révélaient aux médecins la pneumonie chronique".

Les visites d'Hugues leur étaient un baume. Us feignaient d'avoir tout oublié, Julienne même, dont ils n'avaient pas soufflé mot à leur fils depuis l'explication qui avait motivé son départ.

Il les trouva, ce matin là, affectueux doucement, avec des attentions exquises comme des rappels de caresses. Ils ne l'avaient point vu depuis trois semaines.

— Nous te croyions indisposé.

— J'ai eu des affaires, dit-il.

— Tu es content?

— Assez content, mais la province est rebelle. Il y faudrait aller soi-même,... abandonner la maison où je ne suis pas... représenté.,, assez... régulièrement,... officiellement.

Il enfonçait ses mots comme des jalons marquant, en l'esprit de ses parents, la place où il planterait sa résolution.

Sans se découvrir encore, il reprit :

— Vous devez savoir... La morale, chez nous, a une influence sur la vente. Je souffre ainsi de scrupules discutables, mais avec lesquels je suis forcé de compter...

Les Sandret l'écoutaient, surpris, se demandant où il voulait en venir, vaguement inquiets. Alors, il s'avança :

■ — Vous comprenez, les gens qui me croient marié

sont détrompés par d'habiles confrères... Ils ont une arme contre moi. Cet étal de choses ne pouvait durer. J'ai décidé d'y mettre fin en régularisant ma situation... Les vieux le regardaient, hébétés, ne voulant pas comprendre encore.

— Et je suis venu chercher votre consentement, conclut Hugues.

Mais Mme Sandret se dressa, révoltée, avant même qu'il eût dit le nom de la femme de son choix.

— Pour ça, non, par exemple ! jamais ! tu entends bien, jamais !... Et ce n'est pas la peine de nous l'amener, nous ne saurions la recevoir, n'est-ce pas, son père ?

Elle se soulageait en une explosion formidable, la payant des reproches renfoncés, des affronts bus.

— Jamais, pourquoi? demanda Hugues.

Mais elle n'écoutait pas, vidait sa tête et son cœur, d'un débit violent.

— Je l'ai dit maintes fois à ton père, tu as été entortillé par cette femme... Tu as promis des choses... des bêtises, ce que promettent tous les jeunes gens à l'âge cpie tu avais, que tu as... Eh ! bien, veux-tu savoir? Elle te mettra sur la paille... c'est ta mère qui te le prédit!...

Elle oubliait tout, les mois de contrainte et de ménagements, à cause du malade et des complications que pouvaient entraîner un éclat; elle rompait la. chaîne de ces attentions qui étouffaient en eux, avec la voix et le pas, une révolte!

Le nom de Julienne n'avait pas été prononcé; ils par-

laient d'elle, cependant, comme si elle eut été présente et qu'une désignation précise ne fût pas nécessaire. Ils sentaient qu'entre eux se jouait la dernière partie et, s'ils la perdaient contre leur fils, que ce serait un morceau disputé de leur cœur que cette chienne emporterait aux lèvres !

11 y eut un long silence, effrayant.

Dans son fauteuil, les reins glissés, le père Sandret regardait fixement une fleur du tapis, sa femme, debout contre la cheminée, reprenait haleine, les yeux dans les yeux d'Hugues, comme deux lutteurs, avant de se ressaisir, s'observent, cherchant à deviner les coups qu'ils vont se porter.

De nouveau, Mm0 Sandret attaqua.

— Il y a un enfant, n'est-ce pas? demanda-t-elle. Il protesta vivement.

— Eh ! bien, alors?...

Du moment qu'ils n'avaient pas d'enfant, la rupture lui semblait toute simple, naturelle.

Elle se rassurait, la poitrine soulagée d'une crainte dont ils n'avaient jamais osé s'avouer le poids en leurs journaliers tête-à-tête.

— Oh ! que tu songes à te marier, rien de mieux. Seulement, il y a d'autres femmes que celle-là.

— Parce qu'elle n'a pas d'argent, s'écria Hugues.

Il défendait Julienne, racontait la lutte des débuts, exagérant la part qu'elle y avait prise, la somme d'aide apportée, cherchant dans le détail de cette vie à deux des points de contact avec l'existence de travail et de mutualité dans le dévouement que s'étaient faite ses pa-

rents. Elle avait été à la peine, pourquoi ne serait-elle pas à l'honneur?

— D'ailleurs, vous ne la connaissez pas.

Mme Sandret fit un geste de satisfaction, puis, digne, inébranlée, prononça l'arrêt.

— Son père?...

Le vieux graveur pris à témoin, suppliait des yeux.

— 11 est libre de faire une folie, après tout, n'est-ce pas, son père? Seulement, outre un consentement que tu pourrais plus tard nous imputer à crime, il y a une chose que nous refusons encore : l'entrée de notre maison à cette...

Le père Sandret et Hugues se levèrent; et ils se tenaient debout devant elle, arrêtant, par leur attitude, le mot sur ses lèvres.

— Ah! ça que vous a-t-elle fait? demanda Hugues. Est-ce parce qu'elle est ma maîtresse?... Non, elle n'a pas le sou. c'est ça!... Eh! bien, quand papa t'a épousée, combien de lois m'avez-vous dit que tu n'avais rien?...

Du coup, Mmc Sandret éclata, scandalisée.

— Oh ! il ose comparer sa mère, qui a été une honnête femme, à cette fille !...

— 11 ne t'appartient pas de juger ta mère, appuya le père Sandret.

— Dieu merci ! nous avons assez travaillé !... Mais Hugues, exaspéré, continua :

— Vous croyez donc qu'on reste les bras croisés ! Et puis l'honnêteté... Pouvez-vous me dire à qui « cette fille » a appartenu avant d'être à moi ?

Mme Sandret eul un petit rire méchant. Alors, il saisit son chapeau violemment, alla jusqu'à la porte, revint tendre la main a son père... Puis, sans embrasser sa mère, il sortit.

Les deux vieux, d'un geste machinal rapprochèrent leurs fauteuils, et, sans une parole, ils se serrèrent plus étroitement, comprenant bien maintenant qu'il était inutile de garder entre eux, comme ils faisaient autrefois, la place d'un absent qui ne reviendrait plus !

Deux jours après, Hugues, assis à sa table, sentit Julienne derrière lui, immobile et debout.

Il se retourna.

— Qu'est-ce que tu as?

— Rien... je suis enceinte.

Il se leva, bouleversé, lui fit répéter sa déclaration.

— Une jolie tuile, hein?

Mais il la prit aux hanches, tremblant d'émotion, la joie aux yeux.

— Ah ! ma chérie, ma chérie... Tu es bien sûre, au moins?

— Alors, vous trouvez qu'il arrive bien, le gosse? 11 dit oui, en riant; elle ajouta :

— Etp'pa?

— P'pa sera de mon avis.

11 se trahissait à moitié, jugeait piquant de lui rendre surprise pour surprise et de faire du bonheur avec les deux. Elle se méprit pourtant au sens de ses paroles, releva l'allusion qu'elle y mettait.

— Merci, pour p'pa; vous avez bonne opinion de mes parents !

11 dut s'excuser, mais il ne lirait pas du malentendu l'occasion d'une confidence, d'un aveu : il l'enveloppait de raffinements, toujours gauche, d'ailleurs, devant cette maîtresse de marbre.

Et ce ne fut que le soir, au lit, qu'il se décida enfin. 11 avait pris Julienne entre ses bras, d'une étreinte passionnée, et lui palpait le ventre avec de petites tapes heureuses, comme sur des fesses d'enfant; il tât ait cette maternité naissante, s'étonnait : « C'est vrai... mais oui... Est-ce bête de n'avoir pas deviné... Depuis quand ? »

Alors, vaincu dans sa chair et dans son cœur, il murmura sa capitulation,

— Tu sais, il est d'usage qu'au mari la femme apporte son trousseau. Prépares-en donc deux au lieu d'.un et commence par celui qui te donnera le moins de peine et le plus de joie... le petit !

Et dans la caresse de ses mains redescendues au ventre de sa maîtresse, il y avait un avant-goût de paternité, l'essai d'une prise de possession, comme si l'enfant eût vraiment palpité sous ses doigts et que ce fût lui qui envoyât celte douce chaleur d'haleine aux flancs de la mèr.e.

Ces premières ouvertures de mariage trouvèrent Julienne immuable. Hugues, qui s'était flatté de la toucher, restait déconcerté devant un silence où il sentait plus d'hostilité que de joie.

Quelque soin qu'il prît de l'amour-propre de la petite, courbé en des attitudps d'obligé, elle feignait de voir en lui l'homme qui se fait violence pour prendre une réso-

tlS LA TEIGNE

lution, ne cède qu'à la pression des circonstances. Elle se trouvait ainsi dégagée de toute reconnaissance, considérant l'offre de son amant comme une concession arrachée, venant trop tard. Elle ne se donnait pas. pour le priver d'une joie orgueilleuse; et elle ne se laissait point prendre sans lutte afin qu'une défaite honorable enlevât aux conditions du vainqueur toute apparence d'aumône. En ces nuances s'affirmait son souci de domination.

Mais Hugues ne les démêlait pas, croyait à des délicatesses de conscience, s'entêtant à vaincre la résistance d'un ennemi qui ne demandait qu'à se rendre, — sous conditions.

Son inquiétude avait d'autres causes. Dès le lendemain de la révélation de Julienne il avait résolu une dernière démarche auprès de ses parents.

11 ne se dissimulait pas leur réponse. Cette annonce, en argument décisif, d'une paternité niée la veille, était au moins invraisemblable. Ils n'y croiraient point.

En cachette de sa maîtresse, cependant, il recommença trois lettres, respectueuses mais termes, envoya enfin la quatrième avec encore une hésitation au moment de la jeter dans la boite.

11 reçut, très étonné, deux jours après, une réponse telle qu'il n'avait pas osé l'espérer.

Les Sandret croyaient antérieure à la visite de leur fils la connaissance qu'il avait eue de la grossesse de Julienne. Et ils lui reprochaient d'abord son peu de franchise.

« Maintenant, garçon, nous déplorons, ta mère et

LA TEIGNE i 13

» moi. le malentendu auquel a donné lieu ta dernière » visite. Tu es un homme; pardonne-nous de l'avoir » oublié une minute. Ne pas te laisser aujourd'hui l'en- » tière responsabilité de tes actes, ce serait persister a » voir en toi le gamin d'hier... Hier !... Vois-tu, tout le » mal vient de ce que nous ne pouvons nous faire à cette » idée. Car les coupables, c'est nous ! Quand on se mêle » d'avoir des enfants, au moins faudrait-il qu'ils fussent » solides. « en avance », comme disent alors les » parents. D'un petit homme déjà fort à dix ans, on » pense : « Celui-là nous donnera du mal! » Et il y a » dans cet augure un commencement de résignation,

» d'accoutumance L'heure de la séparation sonne

» moins douloureusement, parce qu'on vivait les yeux » fixés sur l'aiguille; et l'on remarque à peine que ceux » qui s"en vont partent trop tôt parce qu'on les sait » physiquement bien armés pour la bataille. Tandis que » les petits, les tard-poussés, on ne les voit pas vieillir; » on leur garde toujours un coin de jupe, une caresse, » jusqu'au jour où l'on s'aperçoit que la jupe ne les » couvre plus assez et que la caresse les enveloppe » trop !

» Nous te devions celte explication en t'accordant le » consentement refusé hier. Mais ne nous demande pas » autre chose. Les vieux s'habituent difficilement aux » nouvelles figures, tu sais...

» N'est-ce pas un de tes amis qui disait : « Il y a » deux manières d'arranger son lit : on le fait ou on le » retape, telle la vie. » Fais la tienne tous les jours, tu » t'en trouveras bien. »

11 l LA TEIGNE

La lettre était gonflée d'un sanglot qu'ils avaient empêché de crever pour ne pas donner leur douleur en spectacle à la fille qui agrippait leur fils.

Désormais, tranquille de ce côté, Hugues laissa croire à sa maîtresse que l'approbation des Sandret lui avait été acquise dès le premier jour.

— Ah! vous les revoyiez donc? demanda Julienne, intentionnellement.

— Il a bien fallu... une fois au moins. Elle pensa qu'il mentait et se défia.

Sa grossesse était d'ailleurs le souci du moment. Hugues l'accueillait avec un coup d'orgueil au cœur, une joie non dissimulée. Une immense affection, qui se dédoublait d'avance, l'attachait à cette femme par d'autres liens que ceux de la chair, dans le sens passionnel. Il l'entoura de ces caresses légères et de ces attentions enfantines qu'ont les jeunes époux pour les jeunes mères. Il avait d'infinies délicatesses de médecin pour ce ventre, comme pour un bobo qu'on fait doucement aboutir.

Dans cette grossesse très calme, exempte des vapeurs et des exigences auxquelles s'abandonnent les femmelettes, l'amant sentait les ardentes tendresses se fondre en un respect, un sentiment larges. La maternité lui apparaissait comme quelque chose de mystérieux et de sacré. Des rêves le troublèrent. Il eut peur que l'enfant ne naquit pas viable.

Fille ou garçon, d'ailleurs, peu lui importait.

Le foyer était créé, c'était là l'essentiel. Il se jetait alors, par la pensée, dans la vie active, passionnément,

son mouvement en avant bien appuyé par des jouissances familiales très douces, un réconfort bourgeois auquel il aspirait dès longtemps.

Il eut souhaité seulement Julienne moins grave, remuée en son cœur comme en ses entrailles. 11 n'avait pas la joie de la voir s'occuper du trousseau avec un tremblement d'impatience, des risettes, par avance, au petit cpii va venir. Elle acheta le trousseau tout fait.

— Nous avons d'autres chiens à fouetter, disaitelle.

— Bah! nous travaillerons, répondait-il. Et il ajoutait en riant : Nous ne pouvons pas pourtant le mettre à la porte, petite mère !

Il trouvait des arguments sans réplique. Un enfant ne coûte cher que quand il commence à grandir. D'ici là, la maison serait édifiée.

Julienne avait décidé tout de suite, contre le secret désir d'Hugues, que le nouveau-né serait confié à une nourrice.

Massieu, averti a la fois du mariage et de la grossesse de sa fille, ne cacha pas sa joie. Il considérait Julienne avec attendrissement :

— C'est ta pauvre mère qui aurait été heureuse de te voir un poulot !

Il vint déjeuner avec les jeunes gens, toutes les semaines, deux fois au lieu d'une.

La grossesse fort peu apparente de sa maîtresse avait décidé Hugues à avancer le mariage.

Il fut célébré un gris matin d'octobre, tout à fait entre intimes, les témoins seulement : Massieu et un de

ses collègues de la Revue, pour Julienne ; Guéniche et Herpin pourSandret.

La famille, réduite aux proches et ceux-ci, du côté de l'un des conjoints, se tenant à l'écart, aucune invitation n'avait été lancée. Dans la huitaine, Hugues envoya de nombreuses lettres de faire part.

Après un déjeuner dinatoire, les convives se séparèrent ; le couple finit la soirée au Palais-Royal.

De celte journée, Hugues emportait une impression de tristesse pesante. 11 avait prévu une désillusion explicable par les proportions auxquelles les circonstances commandaient qu'on réduisît l'événement, mais le crève-cœur dépassait encore l'idée qu'il s'en était faite.

Comme la plupart des jeunes gens, il imaginait le mariage avec le cérémonial, l'apparat et les réjouissances qui lui font habituellement cortège.

Et, dès son lever, malgré la somme de gaîté amassée, le parti-pris de se tromper soi-même, chaque heure de la journée aggravait son désenchantement.

La vision des messes en musique, de la promenade traditionnelle au bois de Boulogne et des tablées chez Gilet qui complètent, avec le bal, le programme d'un mariage bourgeois, cette vision s'évanouissait devant leur messe expédiée dans une chapelle et le triste déjeuner servi chez un restaurateur de l'avenue du Maine.

Herpin et Guéniche, cependant, s'évertuaient pour égayer le repas. A travers les vitres des fenêtres closes ils apercevaient le jardin mourant doucement dans celte fin d'automne accablée.

Des arbres, qu'aucun souffle n'agitait, les feuilles jaunies, trouées de piqûres, tombaient une à une; le paysage agonisait sous le grand ciel immobile. Au fond du jardin, les bosquets béaient, noirs et vides, semblables h des bouches de vieux, édentées. Et partout, sur les tables peintes en vert et les bancs rustiques, sur l'escarpolette et le portique d'un gymnase veuf d'agrè.-, les feuilles mortes étendaient leur vieux" tapis, mangé des vers et d'urine, d'un jaune pitoyable. Une banderolle en zinc, déroulant l'enseigne : Repas de noces. — Jeux de Société, pendait; et la mélancolie qui noyait les choses en ce coin désert empruntait une note aiguë aux piaillements d'un passereau frappant aux vitres, obstinément, à petits coups quémandeurs. En quittant la gare Montparnasse, des locomotives sifflaient désespérément.

Le déjeuner traînait. Julienne affectait une réserve excessive, ne s'échauffait pas aux plaisanteries des amis de son mari. Dans leurs grivoiseries, contées devant elle, sans gêne, elle découvrait la critique de sa situation.

On n'eût point parlé ainsi en présence d'une jeune fdle.

Vers la fin du repas, une histoire de grossesse innocemment dite par Guéniche, achevait de la blesser.

Tous, d'ailleurs, avaient immédiatement conscience de l'impair qui venait d'être commis.

Un malaise enveloppa la table. Les convives restèrent deux minutes sans oser se regarder.

Julienne ne desserra plus les dents.

Au Palais-Royal, ils voyaient jouer un vaudeville qui ne les amusait pas.

Rentrés, enfin, dans leur chambre, Hugues se revoilà, la gorge serrée, sentant une immense expansion crever en lui. Le vide de cette journée le navrait; il rêva une étreinte délirante qui attachât au moins un souvenir à cette date.

Il s'avança vers le lit où elle l'attendait, la tête dans sa main, le coude creusant l'oreiller,- si impassible devant ce désir fou qui venait a elle que Sandret perdit contenance, se déshabilla gauchement avec des gestes et des attitudes sans doute ridicules.

Alors, au moment précis où il soulevait les couvertures et se coulait, frissonnant, à côté d'elle, Julienne, comme pour lui montrer qu'elle ne désarmait pas, même dans le triomphe, dit nettement :

— J'aurais bien voulu voir la tête de vos vieux, aujourd'hui!...

Toute la nuit d'Hugues fut empoisonnée par cette remarque.

Trois mois après, un soir de' la fin de janvier, Mme Sandret accoucha d'une fille qui fut inscrite, sur les registres de l'état civil, sous le nom de Laurence- Léonie.

L'enfant partit tout de suite pour la Bourgogne.

Hugue eût une grosse émotion quand la nourrice l'emmena. 11 embrassait tour à tour sa femme et sa fille, le cœur écartelé, renouvelait les recommandations, arrachait des promesses de nouvelles du voyage, dès l'arrivée au pays.

Pendant huit jours, il répéta : « Il faudrait aller voir la petite. » 11 écrivit deux fois.

La pelite! En ces syllabes sonnant doucement, il retrouvait l'appellation familière sous laquelle il désignait Julienne, — autrefois ! Et il jouissait maintenant à confondre les deux grosses affections de sa vie dans la même caresse de langue, à chanter sur le même air des chansons dissemblables.

Les années qui suivirent furent, commercialement, mauvaises. Les rossignols s'accumulèrent en magasin. Hugues ne récriminait pas contre l'insuccès de certaines planches ; il en commandait d'autres, sur des dessins de Guéniche, à ses graveurs ordinaires, le père Lalouetle, dont les heures de travail étaient tarifées ; Raguet et quelques Elies tonnant comme lui contre les aqua-fortistes ; la mère Lorenza, enfin, à qui il rendait ce qu'il avait reçu d'elle, quand, à ses débuts, il frappait vainement à toutes les portes.

Julienne n'approuvait pas cet entêtement de son mari. Ce lui fut motif à querelles. Elle eut voulu s'en tenir aux sujets rebattus, ne donnant plus aucun bénéfice. Elle épuisait une planche sous les tirages, comme une vache à lait maltraite, s'acharnait sur un succès, jusqu'à le tuer.

Invariablement, elle jugeait que les graveurs étaient payés trop cher. Elle leur témoignait une hostilité

sourde, les accusait de piller Hugues en faisant appel à leur vieille camaraderie.

A la fin, devant une malchance persistante, l'éditeur, à bout de combinaisons, suspectait le zèle de ses voyageurs, croyait fermement que la province pouvait rendre davantage. Le projet d'une constatation de visu lui venait.

Aussi bien, des dettes qu'il ne parvenait pas à éteindre l'inquiétaient. Bouju. bien que complaisant, s'était fait prier pour exécuter les derniers tirages, mettait à ses renouvellements des conditions d'amortissement graduel que Sandret tremblait de ne pouvoir remplir.

Alors, il se décida. Il ferait de courtes mais fréquentes absences pendant lesquelles Julienne, assistée d'un apprenti, serait à même de suffire à la vente courante.

Pendant une année, il déployait une activité extraordinaire. Mais un essai de chromo-lithographie religieuse ratait et de nouveaux rossignols allèrent grossir le tas qui montait dans une chambre qu'ils avaient louée, comme annexe, au sixième.

Des scènes, maintenant, agitaient le ménage. L'insuccès aigrissait Julienne, semblait faire triompher ses préférences contraires. Elle accusait Hugues « d'aller trop vite », d'être changeant, de ne pas se cramponner à une idée, même absurde. La réussite, selon elle, ne pouvait être amenée que par un entêtement de buse, une impassibilité patiente devant les événements.

Sandret, comprenant l'inutilité d'une discussion avec un interlocuteur ignare et buté, restait cependant para-

lysé par un mauvais vouloir, une colère boudeuse qu'un rien avivait.

C'était, lorsque Julienne descendait de la chambre où moisissaient les images invendues, une aigreur contenue, entretenue par des voyages continuels. La vue de ces marchandises perdues exaspérait la jeune femme. Le soir, aux repas qui les réunissaient, elle prenait plaisir à répondre au récit des battues qu'il avait faites pendant la journée, par l'annonce d'une recette dérisoire.. Elle jetait le chiffre méchamment, le soulignait d'un petit rire aigu, en trait de scie.

Entre eux, l'enfant qu'ils avaient rappelée grandissait. Hugues l'adora. 11 se réfugiait en elle, cherchait là l'oubli des rebuffades de la mère, bien que, contradictoirement, son affection se fortifiât dans la ressemblance physique. Quand il considérait là petite avec son regard un peu dur, ce regard devant soi, ne fixant rien, des enfants qui pensent trop tôt, Hugues croyait retrouver une Julienne devinée; c'était la maîtresse encore qu'il aimait en cette miniature vivante.

Il l'eut seulement souhaitée moins sage.

Mais en sa mère, elle ne rencontrait pas le premier compagnon de jeu; il lui manquait celte caressante initiation aux plaisirs de son âge, les câlineries d'un adorable parler petit-nègre qui, étant celui des amoureux, semble à la jeune femme devenue jeune mère une réminiscence, un retour sur un passé très proche et sur un autre, plus lointain, presque effacé, dans les brumes de l'enfance.

Celle de Laurence était sérieuse. Elle ne savait pas

jouer, s'absorbait en d'interminables découpages, vaquait, comme une petite femme, aux soins d'intérieur.

Julienne, d'ailleurs ne souffrait pas le bruit. Elle avait mis, disait-elle, sa fille en nourrice, pour éviter les cris des « gosses » qui font leurs dents.

Un après-midi, la gamine, devant sa mère, feuilletait un album de photographies, ponctuant ses arrêts d'une interrogation lorsque sa mémoire ne parvenait pas à mettre un nom sous le portrait.

En revanche, elle saluait les visages familiers d'un battement de menottes et d'un sourire.

— Celui-là, mère?... Et là?...

Derrière elles, Hugues les baisait des yeux, toutes les deux, en sa contemplation enveloppante.

Mais devant un groupe formé par les Sandret, appuyés l'un sur l'autre, une photographie douteuse où de vieilles modes revivaient, la petite réprima un mouvement de reconnaissance, hésita. Puis, elle tourna vers son père un regard d'entente, si fin qu'on y sentait l'envie de trahir un secret lourd à l'enfance, l'attente d'un geste de permission pour s'en décharger.

Julienne avait levé les yeux, épiant.

Hugues se pencha sur Laurence, balbutia, gêné :

— Tes grands-parents, ma chérie... Tu ne les vois jamais parce qu'ils sont bien vieux et demeurent loin; mais il faut beaucoup les aimer tout de même...

Mais Julienne n'était point dupe du mensonge. Elle avait compris et avec une mauvaise pensée :

— Fais risette à grand'mère... à ta bonne grand'mère...

L'enfant resta grave, réfléchie, sa petite intelligence éveillée oscillant entre ces insinuations.

Tout de suite, sans questionner davantage son mari ni sa fille, Julienne se reprocha d'avoir, plusieurs fois, confié Laurence à son père. Il l'avait conduite chez les Sandret.

Deux jours après, Hugues confessant un embarras d'argent qui l'obligeait à retarder l'achat d'une robe pour l'enfant, la mère, doucement, faisait cette remarque :

— Pourquoi ne demandes-tu pas cela à ta grand'mère, ma chérie, à ta bonne grand'mère?

Et, à mi-voix, pour lui seulement, elle ajouta :

— Ça partagerait un peu les charges, sans trop vider le bas de laine, pourtant!

C'était la seconde fois qu'elle faisait ainsi allusion au bas de laine dans lequel les vieux enfermaient censément leurs économies. Le choix de cette cachette était pour elle, un stigmate de rapacité, d'égoïsme. Sans refuser positivement Laurence, Julienne trouva désormais un prétexte pour qu'on ne la lui enlevât plus.

Hugues, d'ailleurs, traversait à peine la maison tous les huit jours. L'insuccès de sa chromo-lithographie religieuse l'étonnait. Il déploya pendant une année, cette année 1869, une activité extraordinaire. Il arrivait souvent le matin, réglait des commissions, taillait de la besogne à Julienne, repartait le soir même.

Il parcourait la province, poussait jusqu'en Belgique et en Suisse, suppléait quatre voyageurs.

La vente se ranimait; sans fournir encore les résultats espérés, quand la guerre fut déclarée.

Hugues continua la tournée qu'il faisait alors en Franche-Comté, rassura sa femme. Il croyait à une solution prompte, tout à notre avantage.

Mais, en août, les événements se précipitaient; Sandret envoya deux mille francs. Dans les premiers jours de septembre enfin, Julienne recevait un court billet d'Hugues, la conjurant de lui expédier sans retard par le premier convoi, toutes les marchandises qui restaient en magasin.

Elle s'adjoignit son père, passa la nuit et toute la journée du lendemain à empaqueter, clouer les caisses, vider la maison. Il semblait maintenant qu'elle respirait allégée des stocks qui encombraient la chambre du sixième.

Elle ne chercha, cependant, à saisir la pensée de son mari, que pour émettre des doutes sur la tentative de déblaiement que sa demande indiquait.

— 11 est capable de se faire encore rouler, dit-elle, à Massieu, plus confiant.

Ce qu'elle ne pardonnait pas à Hugues, surtout, c'était sa discrétion. Cela l'offusquait comme un manque de confiance qu'il traitât une affaire sans l'avoir consultée. En sa lettre, laconique, perçait le désir d'échapper à une tutelle que Julienne ambitionnait.

Une seconde, la tentation lui vint de faire la sourde oreille, au moins avant d'avoir obtenu les éclaircissements que son amour-propre réclamait.

Elle ne s'arrêta pas à cette idée, entraînée par les

préparatifs, en hâte, l'enthousiasme de Massieu qui avait, d'un bel élan, débarrassé la chambre du sixième en remarquant qu'elle conviendrait admirablement à un garçon.

L'envoi était un des derniers que le chemin de fer enregistrât. Quelques jours après, Paris fut investi.

Pendant toute la durée du siège, sans nouvelles d'Hugues, Julienne et son père vécurent sur les deux mille francs qu'ils avaient reçus le mois précédent. Les affaires étaient nulles.

Massieu venait d'être congédié. La Revue des Familles sombrait définitivement dans la débâcle.

Alors, le bonhomme s'installa au sixième, guidé, dit-il, par le sentiment et le souci des intérêts de sa fille, qu'il ne laisserait pas seule en la crise.

La maison d'édition ferma ses portes, sur son conseil. Tous les confrères, d'ailleurs, en étaient là. Quant aux graveurs, affamés, les uns se jetaient dans les administrations surmenées, les autres dans les gardes-nationales. Lalouette était employé à la mairie du xive arrondissement, Raguet, receveur dans les boucheries; Herpin el Debiaz se retrouvaient aux bastions.

Massieu même, avait fait montre de scrupules méritoires. 11 refusait la place qui lui était offerte afin que Lalouette pût en profiter.

Il badaudait de longues journées, rapportait des balles el des éclats d'obus, lisait tout haut, pour la foule, les bulletins et les proclamations affichés dans les Mairies.

11 n'osait s'avouer parfaitement heureux, mais il suait

le contentement, s'enfonçait dans celte vie oisive, traversée d'émotions, neuve, fouettant juste assez le sang pour qu'il ne s'épaissît pas dans l'inactivité.

On parlait d'Hugues sans doute, mais légalement, pour s'attendrir sur les assiégés.

— 11 est sûr de déjeuner et de dîner tous les jours, lui, observait Massieu.

A peine se demandait-on ce qu'il faisait.

Quant à les oublier, Julienne avait de soi une estime trop profonde pour croire que, même loin d'elle, il se fût soustrait absolument à son ascendant.

Le principal était qu'elle eût, en l'occurrence, le beau rôle. Elle en arrivait, par pose de victime résignée, à considérer intimement, comme un succès personnel, les" propos que tenaient sur le cas d'Hugues, de bons petits camarades.

A les entendre, il n'avait pas été averti, ainsi qu'on disait, de l'investissement de Paris, trop tard pour pouvoir franchir les lignes.

Massieu, qui recueillait les insinuations de ces messieurs, les rapporta à Julienne, ainsi que la supposition qui concluait logiquement :

— Il a peut-être eu peur.

— On ne sait pas, fit Julienne, appuyant sur l'outrage au lieu de le relever.

Dès l'armistice, le service des postes ayant été réorganisé entre Paris et les départements, un matin, un mot d'Hugues annonçait son retour.

Page 1