DEUXIEME PARTIE
Hugues rentra un soir, comme la petite Laurence venait de se coucher. Julienne qui allait elle-même se mettre au lit vint, pieds nus, en jupon, demander : « Qui est là? »
La porte ouverte il prenait dans ses bras la jeune femme, l'étreignait passionnément, avec des baisers coulant sur sa poitrine que la chemise tombée découvrait.
Puis il courut au lit-cage de l'enfant, la mit debout; et après l'avoir embrassée il se reculait, la tenait seulement par le bout des doigts, les bras allongés, comme pour une leçon de danse. Il la trouvait grandie, un peu
d30 LA. TEIGNE
mince el pâlotte. Il l'avait ressaisie, il allait d'elle à la mère, les rapprochait pour les caresser à la fois, avec des questions pressées qui, souvent, n'attendaient pas la réponse.
— Vous avez souffert, pauvres chats ! Je ne croyais plus vous revoir. C'est ce bombardement qui m'inquiétait !
Il voulait savoir si elles s'étaient cachées dans les caves, quelles personnes les avaient obligées.
— Et ton père? Il s'attendrissait en apprenant qu'il ne les avait pas quittées, se plaignait d'être obligé de garder jusqu'au lendemain matin, ainsi qu'avait décidé Julienne, sa poignée de main de remerciement et de reconnaissance.
Julienne, à le retrouver si plein d'elle, sentit une petite flamme d'orgueil lui monter au front et le dérider. Il lui plaisait aussi davantage, sans barbe, avec, uniquement, une grosse moustache de chien barrant sa figure ronde.
Mais Hugues n'écoulait plus que d'une oreille la relation du siège, les privations subies, les dangers courus durant ces deux derniers mois.
Et, tout à coup, il plaça son coup de théâtre ruminé depuis l'arrivée. Elles ne feraient plus la queue aux boucheries, elles ne mangeraient plus de cheval; il rapportait du bonheur.
— Oh ! nous ne sommes pas riches, riches, fit-il modestement, pour corser l'effet, mais enfin nous avons « de quoi », ajouta-t-il en singeant l'ineffable langage des petits boutiquiers rentes.
Il traînait maintenant, par la chambre, une grosse valise, cherchait où la poser, comme s'il n'eût jugé aucun meuble digne de la recevoir.
Et quand il l'ouvrit enfin, avec des mains tremblantes, ce fut pour en tirer des liasses de billets dt; banque qu'il jetait sur la table, d'un geste large, royal. Puis il descendit à des enfantillages, les étala, les compta, s'amusa à figurer un tapis à mesure qu'il annonçait des chiffres : dix... vingt... cinquante...
Il y avait quatre-vingt-dix billets de mille francs.
Alors il s'interrompit, sa joie lui remontant aux lèvres, crevant en des étreintes sans fin. Il faisait toucher cette fortune à Julienne, étourdie une minute.
— C'est à nous, tu comprends, a toi !... Recompte, je me suis peut-être trompé.
Il entrait dans des détails, éclaircissait l'affaire. Il n'avait pas appelé Julienne et sa fille auprès de lui pour ne pas les exposer aux risques d'un voyage à travers les lignes ennemies, alors qu'il ignorait si même toutes communications n'étaient pas coupées. Il croyait plus en sûreté dans l'immense ville, ses deux chéries, maintenant qu'il avait, pour un temps, assuré leur subsistance.
C'était à tout hasard et désespérant presque de les recevoir jamais, qu'il avait réclamé ces marchandises dont la maison se voyait encombrée.
Là-bas, dans les provinces que ne traversait pas l'invasion, comme au fond des bourgs ou la Foi du paysan bousculée par la défaite, lui revenait en miettes et tranches minces dans celte bondieuserie ambulante,
Hugues écoulait ses rossignols avec d'exceptionnels' gains, vu l'absence de concurrents, la crise qui paralysait toutes les industries.
Et il citait un Saint-Joseph, une détestable planche de rebut, dont la province, sevrée, avait fait ses délices.
Maintenant la fortune, c'était "moins cette somme rapportée que la maison fondée enfin, son nom répandu, son imagerie connue, l'essai de chromo-lithographie même ratifié.
Comme il se retournait, l'enfant lui apparut réfléchie avec son visage pâlot, ses grands yeux qui s'emplissaient de ce spectacle rare.
— 11 y en a pour toi- aussi, ma belle; j'ai, ta part, cria Hugues'.
Et avec cette propension à l'extravagance que les natures simples montrent dans l'expansion, il acheva de vider la valise où quelques rouleaux de louis avaient été oubliés. 11 les faisait tomber, en cascatelle, sur le lit de la petite qui se déridait, les nerfs pinces par cette musique, souriant a ce baptême de l'or, à cette pluie jaune.
11 semblait que cette fortune chauffait la chambre, comme un morceau de soleil, tombé du ciel. Une coulée de métal en fusion s'épandait, éclatait de gaieté lumineuse; la magie d'une baguette convertissait en espèces trébuchantes les billets bleus dont la table était couverte.
Hugues et Julienne avaient disparu dans leur chambre depuis quelque temps déjà, quand la gamine se leva doucement, pieds nus, en chemise.
Et comme si l'or froid, en la frôlant, eût mis en elle un rêve inoubliable, elle restait debout, dans l'obscurité, à caresser la soie des papiers épars.
Mais il entrait, dans la surabondante exhibition qu'en avait faite Hugues, trop de gloriole, de satisfaction intime; tout son être dégageait trop déjà cette grosse joie, naïvement égoïste, du parvenu, pour que l'amourpropre chatouilleux de Julienne ne souffrît pas.
Lorsqu'elle se réveilla le lendemain, de sang-froid, son mari l'inquiéta, rapportant ainsi à soi seul l'honneur du coup de chance qui l'enrichissait, le vengeait des déboires anciens.
Il n'avait pas trouvé un de ces mots de modestie charmante qui associent au triomphe d'un homme ceux dont le rôle a été le .plus effacé et qui fait prendre aux imbéciles l'ombre pour la proie.
Il avait la charité agaçante, l'aumône lourde et indiscrète. Le bonheur de Julienne en fut gâté.
En somme, ce succès, dû plutôt au hasard qu'à une capacité notoire, était la récompense de leur travail commun. Hugues avait récolté ce qu'ils avaient semé ensemble dans la mauvaise saison. Elle se trouva frustrée.
L'idée de partage, parbleu! elle la devinait chez lui, mais latente. Et son orgueil souffrait surtout de ce qu'il ne l'exprimait pas dans un élan du cœur, d'une franchise si spontanée qu'il la dispensait de toute reconnaissance.
Car c'était cela, cette reconnaissance quasiment imposée, qui la révoltait, lui pesait.
Il s'efforçait, cependant, par mille soins délicats, mai? touchant les seules cordes qui, en Julienne, ne vibrassent pas, de la détromper. Il lui revenait plus soumis, bien qu'il crût se l'être attachée par de nouveaux liens, l'avoir conquise, une seconde fois, pour toujours 1 L'argent gagné il l'offrait à sa femme en expiation des insuccès, des avortements. C'était la seule Vengeance qu'il prétendait tirer des rebuffades de la maîtresse.
Maintenant, une vie familiale très douce se déroulait pour lui derrière l'excédante activité de l'industriel. Au-dessus du grondement de basse des affaires en branle, du bourdon de la maison édifiée, de minces voix d'enfants planaient, pareilles à un chant de flûte.
Entre les sentiments parallèles qu'éveillait en lui Julienne, il y avait bien place, en-effet, pour cet orgueil contenu de l'homme qui enrichit une femme prise, connue ou dit dans le peuple, avec rien que sa chemise sur le clos.
Mais îli.gues faisait, de même que ses frères en illusions, le lève de gagner cette femme par ce qui la lui aliénait a jamais : la reconnaissance.
Cependant, la maison ne se relevait pas définitivemer)', en cette époque de transition. Mais l'industriel, voyant loin devant soi, savait mettre à profit le désarroi jeté par les événements dans les affaires, la fièvre de convalescent et le regard inquiet, par-dessus l'épaule, des gens qualifiés, en langue verte, de « taffeurs »; enfin, cette timide réapparition de l'argent, hasardeuse comme le fut l'étalage des provisions, aux portes des trafiqueurs, après la signature de l'armistice.
Hugues chercha un nouveau local, un cadre à sa maison d'édition.
A celte heure se livrait en lui le dernier combat entre l'artiste, quasi mort-né qu'il avait été, et le commerçant que la prédominance du sang maternel l'avait fait.
A ce titre, la chromo-lithographie le requérait
Mais, par une fausse pudeur dernière, il la reléguait au second plan, la sacrifiait à l'imagerie religieuse, c'est-à-dire à l'art des primitifs et des vieux maîtres encanaillé par le procédé, le souci des gros tirages et de la vente certaine.
L'idéal que semblait lui avoir transmis le père Sandret, comme un sang pauvre, aggravait l'anémie de cet art déjà malade, tombé aux mains du commerce.
11 le logeait, de surcroît, au premier étage d'une maison du boulevard de Sébastopol, de vastes magasins précédemment occupés par des plumassières. Sur les carreaux polis des fenêtres, de hautes lettres noires disaient encore une raison sociale.
Julienne n'avait pas été étrangère au choix de ce local. Elle retrouvait là, au centre de Paris, en un quartier affirmant le chemin parcouru, la maison de la rue des Francs-Bourgeois où elle avait débuté. C'étaient, aux mêmes étages, à peu près les mêmes industries ; seulement les enseignes qui, là-bas, étaient peintes grossièrement dans la lèpre des murs, s'étalaient ici, voyantes, en lettres d'or chamarrant les balcons dont la façade se décorait, comme de breloques un gilet de gros commerçant.
Et elle n'avait plus, cette façade, le ventre saillant de
l'autre ; on la sentait mieux élevée, en garde contre ces accidents redoutés des patronnes qui n'ont point de temps à perdre à ce jeu et laissent aux commères, franchement peuple, cette fécondation incessante et bestiale jusqu'à l'insouci.
Julienne avait plaisir encore, à frôler dans l'escalier les ouvrières, les petites apprenties au bras de qui elle reconnaissait le sac aux provisions, avec les deux feuilletons d'un journal, au fond.
Elle mesurait sa fortune à la hauteur des étages, descendait de son troisième de la rue des Francs- Bourgeois au deuxième de Saint-Sulpice, puis à ce premier, envié autrefois !
C'était aussi la réalisation de son rêve d'un commerce propre, à comptoirs luisants, à travers lesquels elle circulât, importante.
Car Hugues bouleversait tout en vue d'un aménagement ruminé. Celui de Lesprit l'avait frappé. Il comprenait la nécessité d'une accordance entre le cadre et le tableau, le meuble et l'exposition. Il s'agissait de créer une atmosphère, de préparer, en quelque sorte, le bain dans lequel doit entrer le client. Il était impossible que celui-ci ne subit pas, alors, la force d'attraction double qu'emprunte aux choses ambiantes, habilement ordonnancées, l'objet quelconque dont la rencontre impose à l'esprit une chaîne d'idées qu'il est heureux de voir traduites, de façon palpable pour ainsi dire, à mesure qu'elles sont conçues.
Hugues n'en arrivait pas, cependant, a l'édification du sanctuaire où son confrère semblait rendre le pain
bénit. Il imaginait la séparation bien nette de l'image gravée d'avec la chomo-lithograpbie pour collections.
Il donnait à celle-là un ameublement simple et succinct, en chêne, d'une sévérité accentuée par de lourds rideaux répandant dans la pièce un demi-jour discret de sacristie.
Et il logeait, au contraire, par amour d'un contraste qui le ravissait, l'image claire, tapant l'œil, dans un petit magasin garni de comptoirs légers, de tentures claires, où la chromo-lithographie luttait de rutilance avec une décoration blanc et or de salon bourgeois.
Il recevait les prêtres, les religieuses, le monde grave dans le cadre fait à leur image. Et il introduisait, au contraire, les marchands, les pourvoyeurs de vitrines, l'acheteur de passage, dans la petite pièce toute gaie où le soleil piquait d'un rehaut d'incendie la coloration fulgurante des feuilles.
Là devait se tenir Julienne. Mais Hugues faisait le rêve de lui adjoindre sa fille, lorsqu'elle serait grande. Et il marquait la place, d'avance, près de la fenêtre ouvrant sur le balcon où des jardinières soufflaient de bonnes odeurs, mettaient dans un cadre de printemps les momiernardises de couvercles de boites à dragées.
La petite, d'ailleurs, s'annonçait sérieuse, un bout de femme raisonnant, passant des heures, devant la caisse, à aligner des sous.
Un large couloir séparait ces deux pièces des appartements particuliers et des annexes. Un escalier spirale s'enfonçait dans l'arrière-boutique de l'épicier qui
occupait le rez-de-chaussée, desservant encore des magasins avant de plonger dans les caves.
Cette installation passionnait Hugues qui ne quittait pas les ouvriers, cherchait des inspirations partout. C'est ainsi qu'il avait revu Lesprit, dont la convalescence était plus longue.
Le bonhomme, durant l'année de malheur, avait dû chômer, à l'exemple de ses confrères. Mais aujourd'hui il se plaignait d'avoir particulièrement souffert, avec son geste favori des mains en tampons sur la poitrine, exprimant à la fois la componction et le délabrement d'un estomac excédé par la disette.
L'industriel se déclarait ruiné; la catastrophe lui cassait les reins. Il ne s'en relèverait pas, bien sûr! Rien, cependant, chez lui, ne semblait avoir bougé de place, ni même vieilli. L'odeur d'encens persistait encore; des voix, derrière les tentures, s'étouffaient, chuchotantes et musicales, comme un chœur invisible dans une profondeur de psallette.
Lesprit se montra fort aimable vis-à-vis du confrère enrichi, — sans envie.
Pour la première fois il s'informait de « madame », et de « la chère petite ».
Hugues, en retour, croyait devoir se souvenir du gamin qui, quelques années auparavant, avait déjà cinq obligations de la Ville.
Lesprit, flatté, l'appela.
Il avait grandi, un petit monsieur long, maigre, aux yeux dont le bleu sombre s'éclairait, comme débarrassé
d'une taie, derrière les verres des lunettes que l'obligeait à porter une myopie prononcée.
Il sourit énigmatiquement au rappel du temps où il capitalisait. Et il gardait, entre les yeux, le pli de réflexion, net comme la barre d'un total, ce pli des gens que la conversation ne distrait pas complètement d'un calcul mental.
Hugues partit, enchanté de sa réception, emportant un désir de relations plus suivies, partagé, croyait-il. Mais vraiment une heure passée au fond de cette chapelle tuait en lui les dernières hésitations. Entre cette quasi-léthargie et la machine grondante, le flux d'acheteurs battant la porte, le jeune éditeur optait pour ce mouvement profane dont quelques grands magasins modernes sont agités. Une sève de vie montait en lui, s'épandait, prétendait gagner les plus tièdes.
Maintenant, de hautes lettres d'or s'alignaient sur le balcon : H. Sandret fils, Imagerie religieuse. — Chromo-lithographie.
Et il s'arrêtait, le soir, pour les regarder du trottoir d'en face. 11 en trouvait les syllabes inoubliables, se les répétait machinalement, comme l'auteur qui voit son nom sur l'affiche pour la première fois.
Il y avait au fond de ses emballements une foi si naïve, une si grosse joie de réussite que Julienne s'en agaçait. Cette fortune la souffletait ainsi étalée, retrouvée, insultante et raccrocheuse, dans les lettres d'enseigne dont l'or canaille faisait risette aux passants.
Aussi restait-elle en dehors du mouvement que provoquait, autour de lui, son mari. En revanche, elle se
dépensait en vétilles, affectait de corriger par son inactivité boudeuse l'expansive mobilité d'Hugues.
En même temps l'esprit de contradiction de la femme jalouse s'affirmait. Tout de suite, elle se montra hostile aux plans d'agencement que l'éditeur avait inspirés. On ne l'avait point consultée.
Dès lors, si, incidemment, il prenait conseil d'elle, elle se renfermait dans sa nullité reconnue, la bouche plissée d'indifférence.
Mais ce n'était pas seulement contre sa femme que Sandret avait à lutter souvent. Massieu, depuis le siège, ne quittait pas le couple.
Il s'était fait même meubler confortablement une grande pièce, au sixième, obtenue en jetant bas une cloison qui séparait deux chambres de bonnes.
Il cherchait une place, disait-il, bien que ses sorties fussent rares. Il descendait de préférence pendant les absences de son gendre, jouait au patron, donnait des conseils aux ouvriers, les mains haut dans les poches et remuant des clefs et de la monnaie avec un bedonnement de propriétaire qui fait bâtir.
Lui, saignait de voir la chromo sacrifiée à l'imagerie religieuse. Il protestait de toute la force de -sa haine contre les prêtres. Julienne, peu à peu gagnée, sous main, reprenait cette idée, s'en armait par contradiction pure.
Elle poussait Hugues à la chromo bon marché, bazardière. dépouillée de toute étiquette sainte.
Et peut-être y avait-il encore, au fond de ses menées, la rage d'abaissement ambiant des femmes inférieures,
le coup de grâce porté à un sens artistique atrophié chez son mari.
Plusieurs fois Massieu prononça le mot gaspillage.
Alors, brusquement, les travaux d'installation énervèrent Julienne. Elle s'inquiéta de leur achèvement, demanda à Hugues s'il avait envie de se ruiner.
— Dieu merci ! non, répondit-il en riant, nos ressources ne sont pas épuisées !
Elle reprit :
— Oh ! ce n'est point le Pérou ! vous verrez vite le dernier de vos « quatre sous », si vous vous entêtez à les placer sur les Bon Dieu !
Maintenant, à de certaines minutes, un désir de ruine lui traversait l'esprit; une ruine où elle se réservait un rôle de Deus ex machina, tombant là, elle ne savait comment, pour sauver la barque.
Les ouvriers qui, matin et soir, travaillaient dans les magasins, la révoltaient surtout.
Un jour, elle en renvoya deux, parce qu'ils lui avaient manqué, en paroles. Alors, elle se plaignait de n'être plus chez soi, de payer des espions, de vivre dans la saleté.
Elle disait de façon à être entendue par ceux que l'apostrophe visait : « Quand donc ces gens-là aurontils fini de traîner leurs pattes ici ! »
A la fin Hugues, lassé, interrompit les travaux, dut se contenter d'une installation incomplète à son gré.
Déjà il s'était privé du secours de quelques graveurs dont les demandes d'acomptes jetaient Julienne en des
rages froides. Elle jurait que cette branche de leur industrie les mettrait sur la paille.
Un moment elle avait cru que la gravure n'était qu'un prétexte invoqué par Sandret pour venir en aide a de vieux camarades. Elle les accusa de faire œuvre de sangsues.
— Voyez-vous, dit-elle, c'est la curée! Us sentent que vous avez de l'argent; ils veulent leur part; ils vous sucent !
Au fond de ces récriminations, Hugues trouvant l'écho des leçons du père, s'abstenait de discuter pour ne pas envenimer le débat.
Mais il s'efforçait, sans en rien dire, de caser son beau-père.
L'indiscrétion de l'une des personnes à qui il s'éiait adressé avertit Julienne. Alors les insinuations grêlèrent. On consentait bien à nourrir tous les crève-la-faim de la gravure, mais le père de sa femme, non pas ! La chambre occupée par lui était peut-être promise à l'un de ces messieurs ; à « ça ! » disait laconiquement Julienne, quelquefois.
Elle défendait violemment Massieu, l'imposait à Hugues, résigné pour avoir la paix.
Un soir que, à table, ils discutaienl un point de gravure, tout à coup, désespérant de convaincre son interlocuteur qui posait des âneries comme des bornes, dans la conversation, Sandret ne répondit plus que par des demi-sourires, des monosyllabes voilées de discrète ironie.
Mais Julienne se ieva et jetant sa serviette en tampon sur la table :
— Tu ne vois donc pas, papa, que nous ne sommes pour monsieur que des imbéciles, des épiciers, et qu'il se moque de toi !
Elle s'enfermait dans sa chambre, ne reparaissait pas de la soirée.
Quant à Massieu, très digne, pendant deux jours il ne descendit même pas prendre ses repas, qu'il se fit monter.
Hugues dut aller le chercher, s'excuser.
Et maintenant il écoutait, sérieux, se sentant observé par sa femme, les boniments du bonhomme qui, sous prétexte qu'il avait enseigné le dessin linéaire, critiquait des retouches, voulait parfaitement reclilignes les barres indiquant sommairement la direction des tailles.
Il avait conservé du pion l'amour de la règle et du travail propre.
^mmmmm^Wcmm^M^M&Ê
Ce dont Sandret souffrit le plus, à cette époque, ce fut de Thostilité que Julienne témoigna à d'anciens camarades avec qui il eût souhaité renouer.
Elle devinait un rien d'ostentation au fond de ce désir et s'appliquait à éloigner les confrères dont le compliment, sincère ou non, eût touché son mari.
Tous, ou presque tous, étaient mariés.
, Luc Debiaz avait commencé, avant la guerre. On le voyait assez souvent, malgré l'accueil peu encourageant de Julienne. Vis-à-vis du jeune homme, l'aigreur de parti-pris s'aggravait d'une rancune féminine déjà vieille. C'était la « petite Mmo Debiaz » qu'elle détestait en lui, cette malportante et triste -personne dont l'humilité jouait une résignation de victime sacrifiée.
Debiaz atait eu d'elle deux enfants, un fils et une fille charmants et qu'il paraissait adorer.
11 se plaignait seulement d'être obligé de faire, pour les élever, une besogne au-dessous de son talent.
Car le burin lui restait aux doigts, en dépit de la vocation qu'il se sentait pour la peinture.
Sous prétexte d'entretenir des relations précieuses, il galvaudait son temps, flânait des huit jours, dînant à droite, à gauche, restant partout où on le retenait. Un benoitonnage qu'il rachetait ensuite pour payer un billet, par une semaine de labeur féroce, a portes closes, au milieu d'une marmaille qui lui faisait rater ses morsures, provoquait des scènes.
Guéniche aussi s'était marié, mais sans dépouiller sa blague grasse ni son lâché de rapin.
Sa lune de miel avait été traversée par une méningite dont il pensait ne point réchapper.
La jeune femme descendait tout à coup du lit de joie pour s'asseoir au chevet du lit de souffrance. Elle accepta l'épreuve bravement, se mit à reconquérir sur la maladie la place chaude qu'elle avait dû lui céder.
Guéniche sauvé par elle, à force de soins, lui appartint deux fois, comme ces enfants à qui les mères s'attachent d'autant plus qu'ils ont été plus difficiles à' élever.
Par crainte d'une rechute, elle prit l'habitude de ces soins douillets, de cette protection enveloppante auxquels semblait d'ailleurs la prédestiner sa haute taille, son visage calme de femme faite par les circonstances. Des débris d'un idéal tué, elle tira une affection large et indulgente, moins un sentiment conjugal qu'une mansuétude de mère vis-a-vis d'un grand fds qui jette sa gourme.
Le caractère de Guéniche, d'ailleurs, se pliait mer-
veilleusement à cette tutelle. Il l'accepta avec son espièglerie, ses écarts de gamin gâté qui trouve le nid meilleur après une escapade.
Il admirait sa femme un peu comme un beau livre qu'on n'ouvre pas, mais dont la reliure et le titre, dans une bibliothèque, font la joie des yeux et commandent le respect.
11 était fier de ce livre, bien qu'il lût parfois, de préférence, la brochure d'à côté qui ne le valait pas. Le dilettante avait aux lèvres des fredons d'opérette.
11 disait : «Ma femme !...» la regardait de bas en haut lorsqu'il était auprès d'elle, car il lui venait à peine aux aisselles. Et son nez extra-sensuel, à cause du voisinage sans doute, s'enflait, les ailes retroussées, comme au passage d'un plat délicat dont le fumet traîne dans la ouate légère des buées.
Il avait définitivement lâché la peinture. Il faisait des « bois », des compositions quelconques pour des journaux d'illustration, des confrères de Sandret. L'artiste, dépassionné, ravalant son dessin jusqu'au gagne-pain, se réfugiait dans les bibelots, furetait chez les brocanteurs, passant des heures entières à leur disputer une faïence rare, un vieux meuble qu'il offrait ensuite à Mme Guéniche afin que la galanterie de l'attention l'empêchât d'en trouver le prix excessif.
Il vivait ainsi, heureux, absolument couvé par une femme qui faisait de lui sa créature, le rappelait doucement à la bienséance, en ses retours encore fréquents sur son passé de rapin, et lui rendait doux son pardon souriant de maman-gâteau.
Hugues, enfin, rencontrait un jour le gros Herpin, l'ajusteur-tourneur-contralto. 11 avait un peu maigri pendant le siège. 11 en racontait les privations, ses trente sous de garde national les faisant vivre, lui et son père infirme.
— Figure-toi, nous avons, une fois, économisé toute une semaine de paie pour lui acheter un œuf!...
Il relevait le bas de son gilet, montrait une grosse eeinture qui lui cerclait le ventre et dans laquelle de nouveaux trous avaient dû être percés.
Il ajouta gaiement:
— Je me refais ; je suis marié... Le savais-tu? Non ? J'ai épousé, par amour, oui, une bonne petite fille;... pas le sou, mais du cœur à l'ouvrage... Moi? oh! je suis toujours à l'Orme, mais je n'y crois pas rester longtemps.
Alors, il avoua qu'il travaillait le chant, sérieusement, avec un professeur du Conservatoire.
— Il me trouve des dispositions... Peut-être parviendra-t-il à me caser sans que je sois forcé de passer par la Boîte... Tu comprends, je suis trop vieux!
11 restait le bon garçon serviable, rond, heureux de tout.
Hugues l'emmena déjeuner, l'invita à venir souvent les voir. Mais comme, à quelque temps de la, il profitait de la proposition, Julienne le trouva par trop sansgêne et lui battit froid.
Cependant, parmi les amis de Sandret, aucun ne s'étonnait de la situation qu'il avait faite à sa maîtresse. Entre eux, seulement, ils marquaient quelque surprise
de l'attitude qu'elle prenait vis-à-vis de son mari. Elle le traitait avec la hauteur d'une personne qui met chacun à son rang, rejetait le tutoiement, comme si une supériorité personnelle ou de caste lui interdît cette preuve de cohabitation.
Aussi Guéniche, Debiaz, Herpin, tous ceux qui connaissaient le couple de longue date, criaient-ils au renversement des rôles, saluant en Mme Sandret une petite femme pas commode.
Pourtant, il ne leur venait pas à l'esprit de reprocher à Hugues ce qu'il avait fait.
Celte sorte d'union, chez les artistes, est trop commune pour qu'ils s'en ébahissent.
Peut-être même, au fond, ce stage qu'accomplit la femme dans le concubinage, cet .-.sai d'une créature qui doit être vôtre, officiellement elte accordance de sentiments, de goûts, d'habitudes, cherchée et affichée seulement lorsqu'elle est à peu près établie, peut-être cette recherche constitue-t-elle un bien-vivre trop antibourgeois pour ne pas séduire l'artiste.
La reprise générale des affaires coïncida, pour Hugues, avec la nouvelle grossesse de Julienne.
La rancune faisait trêve. Pendant quelques mois, en cette inactivité doucement prêchée par le mari, Mme Sandret oublia ses rêves de ruine et de réédification par elle, s'abandonna aux jouissances du confort.
Une accalmie, favorisée par les langueurs de son état, lui soufflait des désirs de bien-être, de quiétude grasse.
Non qu'elle abdiquât son autorité ; mais elle avait
assez bataillé : elle trônait. De son comptoir surélevé elle régnait sur la maison en l'absence d'Hugues, dressant aux quatre coins de Paris sa silhouette de petit homme, brassant des affaires « à l'américaine », disaitil sans s'expliquer positivement sur la portée exacte du mot.
Peu à peu, sans bouger, ramenant tout à soi, Julienne s'emparait de l'influence directe, à !a faveur des sorties de Sandrel. Elle n'allait pas encore jusqu'à le contrecarrer, mais elle réprimait ses ordres en dessous, les dénaturait à plaisir, arrivait à les imposer aux employés, en dépit d'une ignorance insolente et têtue, par sa netteté de commandement, le non-relâchement de sa froideur tranchante.
Elle s'acheminait, sans qu'il y parût, vers l'autocratie, cachant son gros ventre derrière le comptoir, comme une faiblesse qui eût pu lui faire perdre de son prestige.
Deux commis qu'elle surprit haussant les épaules derrière elle, furent immédiatement renvoyés.
Julienne accoucha d'un garçon dont Massieu, indélogeable, parasite convaincu, demanda à être le parrain, trouvant enfin une attache solide dans la maison. Car il se déclarait prêt, en temps opportun, à se charger de l'instruction du gamin.
Jusque-là il ne parlait point de se retirer, faisait le difficile, se lamentant, en outre, sur des infirmités qui lui venaient. Et il semblait, en d'habiles périphrases, quêter la récompense anticipée des services qu'il promettait de rendre.
Hlême, il insinua à Julienne qu'il était, au fond, bien naturel que des enfants « établis » par lui, prissent soin de sa vieillesse.
Mme Sandret abonda dans son sens, moins par amour filial que par désir de mettre sur un pied d'égalité son père et les parents de son mari, dont la tranquillité reniée la blessait dans son orgueil.
L'enfunt fut conduit en Picardie dès sa naissance. La maison ne devait pas en être embarrassée a cette heure d'extension.
Julienne, faisant un retour sur le passé, était reprise par ses idées de commerce propre, devant ces comptoirs neufs dont le bois avait des reflets de vieil or.
Elle souriait au souvenir de son admiration pour les livres à coins de cuivre, lourds.
Elle possédait tout cela aujourd'hui : journal, grand livre, voire un caissier, le père Cazin, Sylvestre Cazin, un bonhomme que grugeaient une nièce et sa mère, avec qui il vivait.
Il arrivait à Mme Sandret de les consulter, ces livres, avec une ombre de calcul sur le front, un souci de vérificati'in dont se gaussaient les commis.
— Elle les tient à l'envers, disaient-ils.
Aussi bien elle se rabattait sur d'oiseux détails : une tache d'encre, une écornure, un faux pli.
A cette époque, entre trente et quarante ans, une évolution s'opéra en elle. C'était, en même temps que la pensée, le corps tout entier qui reculait dans le passé, agité par un regain de méchancetés gratuites, des impatiences bilieuses, puis ces colères froides d'enfant qui
la jetaient autrefois sur ses petits camarades de l'école de Dieppe.
11 semblait qu'elle eût appris là cette tyrannie raisonnée dont les élèves de son père avaient souffert avant Hugues.
Souvent encore, maintenant, elle arrachait l'ouvrage des mains d'un employé, sans mot dire, avec ce haut dédain d'une personne ne s'abaissant pas à des réprimandes où sa dignité eût sombré. Et c'étaient ses jours les meilleurs, ceux-là où il ne lui échappait pas un mot barbelé, faisant flèche et restant dans la blessure.
Son triomphe était, alors, de se renfermer dans une bouderie d'offensée, — comme un chasseur qui en voudrait au lièvre de l'avoir forcé à le tirer.
En ces révélations de fond d'âme, Mme Massieu, si elle eût vécu, n'aurait pas manqué de saluer le retour de la terrible enfance, la réapparition de la petite teigne, toute vibrante de rancunes concentrées.
Chapitrée par son père, elle se montrait surtout hostile aux prêtres, refusait de les recevoir quand elle était mal « lunée », disait-on dans son entourage. Aussi, allaient-ils de préférence chez Lesprit, où ils se retrouvaient chez eux, au milieu des chattemiteries professionnelles.
Hugues, à force de diplomatie, avait enlevé la clientèle de quelques couvents, de quelques sacristies. Julienne était en train de s'aliéner les uns et les autres par son désaveu des courbettes en révérences, le « madame » tout sec d'une bouche qu'un « ma sœur...» écorchait.
Un matin, vers six heures, Hugues et Julienne étaient réveillés par un violent coup de sonnette ; et la bonne criait, à travers la porte: « C'est la concierge des parents à monsieur qui vient prier monsieur de se rendre chez eux sans retard. »
Il sautait à bas du lit, prévoyant un malheur, si frappé qu'il partait sans cravate. Elle, s'était rendormie, indifférente.
Sandret, depuis sa nouvelle installation, voyait fort peu les deux vieux. Les privations du siège, les transes, l'abandon, avaient entamé la mère et achevé le graveur. L'étonnante fortune de leur fils les réconfortait pour un temps,mais leurs inquiétudes changeaient bientôt d'objet et, tandis que la bonne femme ne s'enquérait que de l'exploitation d'une mine et des moyens d'en activer le rendement, le père Sandret agitait désespérément les grelots vides de sa marotte à voir sombrer clans l'industrie cette vocation dont il avait cru « le garçon » possédé.
C'en était fait du relèvement de la grande gravure !
Par d'autres plaies encore, plus secrètes celles-là, leur vie coulait.
Le père parti, ils n'avaient pas revu leur pelite-fille, l'enfant de Julienne, mais d'Hugues aussi. Ils pouvaient compter les jours qu'elle l'avait accompagné, et cependant cette gamine leur manquait, les incitait à un rapprochement que leur orgueil réprouvait et qu'ils eussent craint, en outre, de ne pas savoir consenti.
D'abord, ils avaient espéré que les temps de bouleversement présents leur amèneraient la mère et l'enfant. Et, de cet intime apaisement, s'épanouissant dans la calamité publique, ils ne se fussent pas plus étonnés que ne s'inquiète le paysandu sang qui a fécondé sa terre.
Puis, détrompés, ils s'étaient mis à remâcher d'anciennes joies, à les raviver par le spectacle imaginaire ou réel qu'ils s'en donnaient.
C'est ainsi qu'ils retournaient souvent devant la vieille maison de la rue des Francs-Bourgeois, habitée pendant plus de trente ans. Ils avaient peine à la reconnaître, rajeunie, replâtrée, cachant ses rides et son bedonnement pour raccrocher encore le passant.
Les Sandret lui gardaient cette rancune des vieux, n'entendant pas que rien autour d'eux puisse refleurir ou rester vert quand eux-mêmes s'effacenl et s'en vont miette à miette.
Un autre jour, une grosse envie leur vint. Ils attendirent deux longues heures au coin de la rue du Vieux-Colombier pour voir sortir la petite Laurence qu'on ne leur amenait plus.
Et ils prirent l'habitude de ces pèlerinages, alternant les échappées dans le passé et dans le présent, requis, en outre, par cette promenade à but fixe, source d'émotion recherchée par les vieillards, a cause du sommeil brisé qu'elle procure, — plein d'oubli !
Hugues se croisa dans l'escalier avec la concierge qui était venue le chercher.
— Eh bien? demanda-t-il.
— Oh ! il déménage, le pauvre homme, il déménage !...
Cette vulgarité le glaça ; il monta vivement, trouva sa mère et une voisine, écroulées sur des chaises, devant le lit.
Le délire s'était emparé du père Sandret, pendant la nuit. Il gravait, se désolait d'une morsure ratée, faisait le geste de rayer l'acier d'un coup de burin furieux, béant ensuite devant l'échappade. Il fallait envoyer la planche au planeur, maintenant ; une perte de temps ! 11 ne finirait jamais !
Il s'attablait, cependant, crispait les doigts, demandait sa loupe à grands cris...
— Je ne vois plus, plus rien... Ah! bien, si je suis aveugle, qui va faire mon contre-calque à présent? Il faut dire à Lalouettede venir...
Le médecin avait promis d'être là dans une heure et Mmc Sandret comptait les minutes, rassurée seulement quand elle le voyait au chevet du lit, comme si sa simple présence eût opéré ainsi qu'un dictame.
Et elle fouillait les derniers jours vécus avec cet enté-
tement du vulgaire à chercher toule proche la source d'une affection souvent ancienne.
— Il ne mangeait plus... Je lui disais: « Es-tu souffrant? Où as-tu mal ? » Il répondait : « Non, pourquoi veux-tu que je sois souffrant ? »
La bonne femme se rabâchait, les yeux fixes, sans paraître elle-même avoir conscience de ce qu'elle mâchonnait.
Hugues passa auprès de son père toute la journée et toute la nuit, sans penser à faire prévenir Julienne, prostré devant cette mort qui remuait en son cœur des lambeaux de vie.
Il y a quelque chose de terrible et de solennel dans cette comparution dernière des enfants devant le moribond, clans ce rappel in extremis, vaguant dans le regard, des joies, des peines, des injustices, dans ce résumé d'une existence découpée en tableaux pensés se succédant comme ceux d'une lanterne magique et donnant la mesure divinatoire des regrets qu'on laisse.
En cette pesée des souvenirs sur l'esprit des témoins de l'agonie, les riens dominent, écrasent, les détails noient l'ensemble, comme une figure peinte dont le temps n'aurait respecté qu'un œil, mais combien vif, qu'une ride, mais parlante, clans la ruine de tout.
Des poses familières, le geste flexueux du bonhomme lorsqu'il indiquait du pouce, dans le vide, les lignes enfermant un corps imaginaire ; son admiration un rien conventionnelle pour la « grande gravure », et jusqu'à la façon dont il prononçait ces deux mots avec le coup de chapeau des vieux à l'enseignement de leur jeunesse,
loG LA TEIGNE
tout cela hantait Hugues, agitait le fond d'intimisme déposé en lui par l'éducation qu'il avait reçue.
Et quand, le matin, vers cinq heures, le père Sandret s'éteignit, un remords serra le cœur du fils; il s'interrogeait pour savoir si sa conduite n'avait pas précipité cette fin, pris du scrupule subit des gens sensibles devant une catastrophe imprévue et la part de responsabilité qu'ils s'en attribuent.
Hugues laissa sa mère avec deux voisines et une sœur de charité qui devait veiller le mort. Puis il s'occupa des déclarations, de l'enterrement et rentra enfin chez lui pour prévenir sa femme et changer de linge.
Mais sur le seuil, il trouvait une Julienne froncée, colère, qui ne lui donnait pas le temps d'ouvrir la bouche, éclatait tout de suite :
— Alors vous croyez qu'il y a du bon sens à meplanter là... deux jours entiers? J'ai manqué la vente, hier, oui!... On ne me dit rien, je ne dois-rien savoir,
. paraît-il... Cherche! Avec ça que c'est propre pour une maison comme la nôtre de manquer la vente ! Il attendit qu'elle eût fini, puis, simplement :
— Papa est mort.
Elle fit : « Ah!... » sans demander de détails, crispée d'avoir à refouler une querelle qui se présentait si bien. Le défunt lui volait sa scène !
L'enterrement eut lieu le lendemain.
A la sortie du cimetière, Julienne monta avec sa ' fille dans une voiture qui la ramena chez elle, pendant que son mari se faisait conduire chez sa mère.
Elle demeurait prostrée, refusant l'hospitalité que des
amis offraient, défendant sa douleur contre les diversions qu'on lui cherchait.
Le soir, elle renvoya Hugues qui voulait passer la nuit là.
Et, dans l'escalier, il sentait une grosse douleur crever en lui... 11 s'arrêta deux fois, près de remonter pour rester quand même, arracher à sa mère l'aveu de ce qu'elle comptait faire et peser sur sa décision s'il était possible. Car, là-haut, des questions, des offres l'étouffaient. Il n'avait pas cru devoir l'engager à le suivre avant de consulter Julienne.
Et, devant les deux femmes, ses hésitations étaient les mêmes. Il aurait voulu qu'elles fissent le premier pas.
Il se répétait : « 11 est impossible que maman reste seule ainsi... toujours... Un mois de cette vie et elle ira rejoindre son mari; je la connais. »
Il marchait machinalement, bousculé sans y prendre garde, passant d'un trottoir à l'autre, à travers la chaussée, sans savoir pourquoi.
Brusquement, il s'arrêta devant une boutique, une pauvre petite boutique de cordonnier, à peine éclairée. Et au milieu du trottoir il regardait la montre vaguement, frappé par une idée subite.
— 11 faudrait...
Des passants le poussèrent; il entendit soudain les mille bruits de la rue, violant le rêve qu'il faisait et auxquels son oreille avait semblé fermée jusque-là.
11 se jeta dans un fiacre pour y retrouver, en une demi-hallucination, la trame consolante sur laquelle son imagination avait commencé de broder.
Il ne connaissait pas Julienne. Sans doute elle l'attendait, impatiente de le surprendre, lâchant de son air fâché, la bonne proposition.
L'écorce âpre éclatait sous une chaleur d'affection, révélait un bois tendre, du meilleur.
La jeune femme, à force d'instances, décidait sa belle-mère à venir, un temps au moins, habiter avec eux. Le passé s'effaçait dans une étreinte; l'aïeule tendait ses pauvres mains gourdes vers le foyer d'amour créé par les petits-enfants, s'y réchauffait toute, glissant à ce bon sommeil des fins de journées, devant l'âtre !
La voiture s'était arrêtée devant sa porte. Il se la fil ouvrir pendant qu'il payait le cocher.
— Julienne est au lit, pensa-t-il.
Il comptait sur une de ces bonnes causeries de ménage, avant dormir, où l'oreiller, pour les gens que des affaires séparent toute la journée, devient une sorte de vide-mémoire s'em plissant de tous les souvenirs, de tous les incidents des vingt-quatre heures.
Il était impossible que l'enterrement ne fît pas, ce soir-là, le sujet de leur entretien et ne lui servît de prétexte pour exposer la situation de sa mère.
Il fut étonné cependant d'apercevoir, d'en bas, une lumière dans le magasin.
Il monta, trouva sa femme et Laurence debout, préparant une tasse de thé.
— Je vous croyais couchées.
Julienne ne répondit pas d'abord et sucrant l'infusion :
— Porte cela bien vite à ton grand-père, commanda-t-elle à sa fille. Qu'il boive chaud surtout!... Tu redescendras le bol.
Et comme Hugues s'offrait pour monter à la place de Laurence :
— Non, merci, on n'a pas besoin de vous. On s'habitue fort bien à ne plus vous voir.
Elle feignait une inquiétude extrême, n'écoutait pas Sandret qui s'efforçait de la rassurer sur la nature de l'indisposition du bonhomme.
A la fin, impatientée, elle s'écria :
— Oh ! je sais bien que ça ne vous touche guère ! Il mourrait sans que vous fissiez seulement un pas pour le secourir.
Il répliqua doucement :
— Voyons, puisque je te propose...
Alors, elle lui coupa brusquement la parole :
— Laissez donc ! Retournez d'où vous venez, ça vaudra beaucoup mieux !
Et elle passa la nuit en allées et venues, réveilla Hugues dix fois, en remuant les meubles, comme irritée qu'il dormît pendant que Massieu souffrait.
Le matin il allait mieux.
— C'était sans doute une indigestion, remarqua Sandret.
— Dites donc qu'il était soûl! fit violemment Julienne ; vous me le donnez à entendre depuis hier !
Alors il comprit l'inutilité d'une démarche en vue •d'opérer le rapprochement désiré.
Désormais, il lui faudrait partager sa vie entre sa
460 • LA TEIG-NL
mère et sa femme, car il élait bien décidé à ne pas abandonner celle-là, concentrée dans l'évocation d'une chaîne de souvenirs dont la mort avait brisé le premier anneau.
Julienne, en effet, comme après la dernière reconduite de convenance faite à un étranger, ne s'était pas inquiétée de sa belle-mère au lendemain de l'enterrement.
Hugues, maintenant, lâche devant sa femme, cherchait à cette indifférence méchante une excuse, ne la trouvait que dans la présence de Massieu.
La rencontre de celui-ci avec la vieille Mme Sandret eût causé d'inévitables froissements, des jalousies de famille à famille, comme aiment à en susciter certaines jeunes mariées, par orgueilleux souci d'affirmer la prépondérance de leurs proches.
Sandret, dès lors, vit souvent sa mère, quasi-muette, enfermée dans le passé, les jours filés à deux. Il s'inquiétait de certains symptômes alarmants, multipliait parfois ses visites, dans l'appréhension d'une calastrophe.
Cela jusqu'au soir où Julienne, prenant mal une remarque qu'il lui faisait, s'écria, sans même l'excuse de l'à-propos :
— C'est bien, faites-moi une scène. Il n'y a pas à demander d'où vous venez !
Et comme il restait stupide, sans comprendre, elle le confessa, lui prêtant ses virevoltes d'humeur avec la propension qu'ont les femmes à prévenir une querelle en la retournant contre qui la leur cherche.
■ — ■ Il est aisé de voir que vous n'êtes plus le même depuis que vous revoyez votre mère. Je sens bien que quelqu'un vous monte contre moi. Laurence est là pour le dire. Chaque fois que vous sortez de « là-bas », c'est une scène !...
Hugues se défendit, souffrant de ces reproches, qui l'atteignaient au plus sensible de soi-même.
Mais le coup était porté. 11 espaça ses visites, vit désormais sa mère en cachette, entre deux courses.
Cette année-là, soudainement, Julienne traversa une crise d'amour maternel.
Le petit Henri sorti de nourrice, elle se prenait pour lui d'une de ses glorieuses passions, toutes factices, tout empanachées, et qui passent dans la vie comme un char sur les boulevards, en carnaval.
11 semblait, au lendemain de la mort du vieux graveur, qu'elle se ménageât un coin de tendresse où se réfugier et se défendre contre ceux qui seraient tentés de lui reprocher sa conduite vis-à-vis de la mère de son mari.
En effet, on s'étonna un peu de cet amour tardif se levant en elle, si différent de la sollicitude à froid qu'elle avait toujours eue pour sa fdle.
On expliquait celte révolution par la préférence du cœur des mères pour le dernier être issu d'elles, par l'affection élective de la femme pour le garçon, peutêtre bien encore., par l'élan suprême de celle-ci vers l'amour, de quelque qualificatif qu'il soit suivi, au tournant de la trente-cinquaine.
Et puis, sait-on jamais si, parmi ces femmes il n'en
est pas qui acceptent la maternité comme Diderot prisait la passion : davantage pour les maux dont elle console que pour les plaisirs qu'elle donne.
Le nouveau sentiment, chez Julienne, avait d'autres racines.
Elle aima son petit Henri par simple ostentation, d'abord; elle aima en lui l'enfant-bibelot des jardins publics et des squares, provoquant, par sa gentillesse et sa mise, des applaudissements discrets de galerie qui vont à la mère par-dessus la tête du gamin.
Elle le voulut attifé, flatta par des gâteries encourageantes un esprit de repartie très éveillé, ce verbiage où fusent parfois les mots heureux de l'enfant dont on s'occupe constamment.
La bonne, dès lors, fut presque exclusivement affectée à son service, Julienne les emmenait partout, — la bonne à six pas en arrière, — sourde aux représentations d'Hugues qui eût désiré, pour la santé du petit, qu'on le fatiguât moins.
Lui aussi s'était pris, à la chaleur de la mère, d'une beile passion pour le moutard. Et c'étaient des admirations souriantes, extasiées, qui avaient le don de faire tomber celles de Julienne, instantanément, comme si elle entendait que le spectacle fût pour elle seule et qu'elle seule eût le droit de s'en gaudir.
Peu à peu cette immixtion d'Hugues dans sa tendresse pour son fils en modifiait la cause déterminante, mettait en Julienne le désir d'une affection venant toute à elle, frustrant le père. 11 n'était pas juste, croyait-elle,
qu'il prît sa part égale d'une joie qu'elle seule avait payée de ses souffrances.
Et elle s'employa, agrandissant son plan, à tirer les deux enfants à soi, heureuse, en outre, de cette proie donnée à son désœuvrement, de ce nouveau dégorgeoir trouvé à sa tyrannie.
Elle consultait maintenant Laurence comme une tout à fait grande personne, la prenait même à témoin dans ses différends avec Hugues.
Celui-ci, froissé de ce vice d'éducation, n'en pouvait néanmoins relever des conséquences attaquables dans l'attitude de sa- fille qui gardait, vis-à-vis de lui, une discrétion entendue de petite femme sérieuse, peu soucieuse de se compromettre.
Mais il sentait, en des répliques polies, trop nettes, l'éveil d'une hostilité sourde chez ses enfants, des grognements de bêtes non encore lâchées à l'approche du pauvre ou du rôdeur qu'ils ont mission de contenir.
Cette défiance hargneuse il la devinait surtout en son méchant crapaud de fils qui contrefaisait « papa » quand il avait le dos tourné, excité par le rire pâmé de Julienne.
Et comme, un soir, à table, Hugues, fâché des libertés que prenait l'enfant, s'écriait :
— Si l'on n'y met ordre, il pissera bientôt sur la table.
La mère répondait, attendrie :
— Mais qu'il y pisse donc, le trésor, si ça lui plaît ! Dans leur chambre, seul à seule, Hugues reprocha
cette sanction donnée, devant le petit^ à ses écarts.
Cette fois, Julienne se rebiffa, retournant les rôles, montrant une fausse indulgence, une bonté de commande qui allait jusqu'au pardon ému de fautes flagrantes.
— Ah ! ça, vous n'avez donc jamais été jeune ! Quand on aime ses enfants et qu'on recherche leur affection, il faut bien leur passer quelque chose.
Elle s'animait, s'autorisait des câlineries dont il avait toujours enveloppé Laurence pour le taxer de préférence injuste, élargir le débat, attiser le feu.
Et cette complicité franche de la mère, cette incitation à la révolte, aggravaient, chez le petit Henri principalement, l'irrespect se targuant d'impunité, les singeries fouettées par des bravos étouffés. Quand Hugues se retournait, par hasard, c'était à peine si les mains, rapprochées pour applaudir, faisaient le geste de gifler.
Le crapaud en était arrivé, sous une correction de son père, à regimber, dressé sur les pointes, comme un jeune coq et criant : « Tu vas voir un peu si je ne le dis pas a maman !... »
11 le disait, et tandis que Julienne reprochait à Sandret sa brutalité, l'enfant, dans un coin, gueulait plus fort avec une satisfaction mauvaise dans ses yeux sans larmes.
Cette absorption de Julienne par son fils, semblant la désintéresser momentanément des affaires, décidait Hugues à donner au projet qu'il flattait depuis longtemps, une consécration définitive.
Ce projet, comme tous ceux d'ailleurs qui s'emparaient de son imagination, portait la marque de cette commixtion formant chez lui un fond d'âme permanent.
Les intérêts, le sentiment, un rien de vanité, s'amalgamaient à dose égale en ce désir d'un atelier de gravure à l'instar des Régnery, Levaillant et consorts.
L'idée d'économie de temps et d'argent qu'il croyait réaliser en gardant les graveurs sous sa main, se renforçait du besoin, tout d'un coup ressenti, de donner à son père cette sorte de satisfaction d'outre-tombe.
Enfin, la maison, désormais lancée, des bénéfices assurés, lui permettaient l'essai d'une fantaisie a laquelle il serait, d'ailleurs, toujours temps de renoncer si elle ne fournissait pas les résultats qu'il en attendait.
Justement il avait rencontré Guéniche qiii venait
d'échouer chez Lesprit et, libre, consentait à recruter un atelier dont il conserverait la direction.
— Inénarrable, mon vieux, l'entrevue que j'ai eue avec Mmc Lesprit, racontait le dessinateur avec une mimique expressive. Toutes nos conditions étaient arrêtées, nous étions absolument d'accord lorsque, se ravisant : .< Est-ce que vous avez un directeur, Monsieur Guéniche ? » Je réponds : « J'en ai trois, madame : Vernier, du Progrès; Galbrun, de la Caricature... » Ah ! bien je n'ai pas eu le loisir d'achever!... Je lui aurais mis la main au derrière que je n'eusse pas été boulé d'une plus jolie façon. Je n'avais pas compris qu'il s'agissait d'un confesseur. — « Ne nous en voulez pas, monsieur, si nous nous voyons forcés d'accueillir préférablement à vous de pauvres diables qui, à défaut de votre talent, ont la Foi.» — « Laissez-moi l'espérance... », criai-je. Elle m'a congédié, d'un air digne, de pitié et de pardon... Ah! à propos, une bonne blague!... Tu sais cette plaque-indicatrice mobile, à leur porte?... une main, l'index tendu vers le magasin... Je l'ai retournée, le doigt au ciel, avec cette légende au-dessous, à la craie : « Ma maison n'est pas de ce monde!... »
Celte verve un peu grasse de rapin que l'embourgeoisement dans le mariage avait à peine émoussée, n'empêchait pas Guéniche d'être l'homme qu'il fallait à Sandrel, le dessinateur du caprice, du premier jet, de l'imagination à outrance, aussi apte aux compositions mystiques banales qu'aux bamboches de la chromo.
L'élaboration des plans dura un grand mois.
Sans nier les bénéfices clairs que donnait l'imagerie
religieuse et sans en déconseiller l'exploitation, Guéniche las de ressasser le même sujet, accommodé différemment, souhaitait une sorte de dédoublement de l'atelier dont une partie eût appartenu à la « sainteté » et dont l'autre moitié fût consacrée aux innovations, aux résurrections aussi, dans le sens artistique du mot.
Il trouvait là l'emploi de jeunes talents, de recrues heureuses de faire leurs premières armes dans des genres illustrés au xvir3 siècle par des artistes de mérite.
Pourquoi, par exemple, n'eut-on pas remis à la mode ces calendriers gravés, enjolivés de figures allégoriques et d'attributs, déroulant les saisons ; des calendriers rétrospectifs d'une insignifiance moins brutale que ce qui s'édite habituellement en ce genre, une sorte de fusion du calendrier primitif, tel qu'il s'était produit sous Louis Xlll, et des planches plus compliquées du règne suivant, reproduisant les faits saillants de l'an écoulé.
Le caractère commercial de l'entreprise se trouvait racheté par l'intérêt du document pour les époques futures, par la curiosité d'une histoire écrite au jour le jour, d'un temps reconstitué dans ses mœurs, son costume, ses fêtes et ses deuils : deux sous de chronique annuelle enveloppée dans le nom de la femme aimée, l'anniversaire de la prise de la bastille et le quantième du Terme et de l'Echéance, disait Guéniche.
Son rôle de chef d'atelier l'assimilait à ce Sébastien Leclerc qui, bien que directeur des Gobelins, n'avait pas dédaigné de signer lesdits calendriers.
Mais Hugues hésitait, voyait recueil. En dehors des bibliophiles, des amateurs, est-ce que quelqu'un chez nous s'intéresse au passé, fût-il vieux d'une année . seulement ?
Il optait carrément pour l'almanach tape-à-1'œil, les grossières enluminures des chromos bon marché dont les petites gens parent leurs murs. Une bonne grosse réclame de magasin de nouveautés couvrant les premiers frais, laissait un bénéfice net.
— Ah ! dame ! Si tu vends de la chandelle ! s'écriait Guéniche.
Et l'érudit, le collectionneur, se retrouvant :
— Tiens ! veux-tu savoir ce qui s'enlèverait ? Ce serait l'application à la chromo des pièces mobiles ou à surprise qui ont fait la fortune des premières estampes ultra-galantes de la fin du xvne siècle.
Le dessinateur, capricant, les poches bourrées de bouquins à vignettes, Anatole dans le paletot de Colline, appuyait son dire de croquis à la va-vile où se trahissait le rapin, 2uteur de fantaisies épicées, le peintureur qui épargnait aux bons petits camarades la joie de se gausser de ses essais mythologiques et autres, en les ridiculisant lui-même.
11 tirait du carton où elle avait été échouer après avoir fait le tour des ateliers, la parodie de chacun de ses tableaux : « Hercule filant aux pieds d'onze femmes», à côté de sa toile de début : « Hercule et Omphale », « Judic et allons ferme ! » en regard du groupe : « Judith et Holopherne... »
C'était le dessin tintamarresque d'un Stop lâché,
tapant sur le ventre à la Censure, déposant son « Salon » le long de h musique d'Hervé et d'Offenbach.
Devant l'ahurissement de Sandret gardant, au fond, pour les bondieuseries qu'il débitait un vague respect légué par sa mère, Guéniche rengainait ce qu'il appelait « ses petites cochoncetés » et bâclait, en trois coups de crayon, ça de gouache et çà de sépia, une Vierge, un Jésus émergeant d'un lys, au rebours du Pierrot de l'Anatole des Goncourt, lequel Pierrot avait un Christ pour dessous.
Mais quand même il fallait que le rapin reparût, et c'était dans le prêtre passant devant la Table-Sainte, avec le geste d'emporter sur le linge bénit la tête d'un communiant agenouillé.
Sur le désir exprimé par Sandret de s'en tenir, du moins présentement, à l'atelier de gravure dite de sainteté, Guéniche s'était aussitôt mis en campagne pour recruter son personnel.
— C'est bien, avait-il dit, nous allons t'amener tous les vieux de la taille-douce, parce que, tu sais, on ne fait plus guère d'élèves, l'apprentissage est trop long. Ils sont là un petit groupe, le dernier carré de Waterloo, luttant contre le Procédé, serrant les rangs à chaque trouée qu'il y fait, — ne se rendant pas.
Le dessinateur enrôlait successivement Raguet et Duhon, deux « barbes saintes » qui faisaient aussi les modes ; Raguet, un mac-farlane borné, dans l'album de Guéniche, en haut par un feutre-parasol, en bas par d'invraisemblables ripalons; Raguet dont le ptyalisme
hachanl les traînissantes parlotes, nécessitait la confection de crachoirs ad hoc.
Duhon c'était la gène propre, rafistolée, les vieux, habits des jours d'aisance retapés retaperas- tu par des doigts de bonne femme qui ne voit plus clair et coud les doublures à l'envers; Duhon que Mme Duhon conduisait vers l'omnibus tous les matins pour qu'il ne se fît pas écraser, après un regard de Baucis sur l'ajustement du bonhomme, les mains dans le rang comme à la revue.
— C'est ma femme qui me t'ait mon nœud de cravate, disait-il avec une pointe d'orgueil attendri.
Parmi les patriarches du burin dont Guéniche s'entourait encore, il ne trouvait à recommander, pour la taille, que Lalouette, l'artiste à l'ardoise et au linge douteux, et la mère Lorenza, en gravure l'Hidalgote, recherchée pour son beau point.
Pour elle, Sandret avait dû se déranger, et il se prêta d'autant mieux à cette exigence qu'il n'oubliait pas le service rendu par la vieille artiste,* au temps des débuts.
Mais Guéniche était sa bête noire et il avait fallu l'éloquence persuasive d'Hugues, rien moins, pour décider la bonne femme à accepter une place dans l'atelier où l'indépendance et les égards promis lui assuraient une situation particulière.
Un type, d'ailleurs.
Entre le jugement féroce de Julienne : « une vieille procureuse », et la définition de Guéniche : Tin Greuze descendu de son cadre pour entrer aux Petits-Ménages »,
Je portrait qu'a tracé Balzac de la comtesse de Listomère- Landon, s'imposait à l'esprit par un air de ressemblance vague et lointaine.
« Une de ces belles vieilles femmes au teint pâle, à » cheveux blancs, qui ont un sourire fin, qui semblent » porter des paniers et sont coiffées d'un bonnet dont » la forme est inconnue. Portraits septuagénaires du » siècle de Louis XV, ces femmes sont presque toujours » caressantes, comme si elles aimaient encore; moins » pieuses que dévotes, moins dévotes qu'elles n'en onl » l'air. »
C'était cela, cela .avec l'inévitable ridicule qui s'attache au portrait de famille ancien retrouvé, éraillé et blafard, dans un bric-à-brac moderne, entre un vélocipMi'. un coffre-fort Fichet et un piano à manivelle.
Elevée dans un couvent, avec des filles nobles, son père, gardien au Louvre, étant légionnaire de la Grande- Armée, Athénaïs Michot, tout court, avait appris là ces grandes manières qui, avec l'âge, tournaient en distinction apprêtée exhalant un remugle de frangipane, de maréchale et de pension bourgeoise.
Elle apprenait la gravure, toute jeune, puis cédant aux instances de parents pauvres, épousait un Espagnol qui tenait un commerce de porcelaines, Lorenza, d'où l'appellation drolatique d'Hidalgote sous laquelle ses confrères la désignaient.
Mais les affaires du mari s'embarrassaient.
Bravement, elle s'était remise à la gravure, et l'enseignait à Lorenza dont elle arrivait à faire un passable « rentreur ».
iTi LA TEIGNE
Et, depuis vingt ans enterrés au fond des Batignolles, rue Berzélius, ils vivaient ainsi, chacun du produit de son travail, bien que toujours d'accord et se poussant l'un l'autre, en bons camarades, dans les maisons d'édition où ils étaient appelés.
Cette sexagénaire qui gravait encore, et, à l'entendre, avec passion, — avait été jolie. Entre ses papillottes tirebouchonnant sur les tempes et repoussées par un affreux «cabriolet», s'allongeait un fin visage blanc dans lequel, seuls, le nez et le menton tentaient un rapprochement pour se dire leur âge, car le front restait étonnamment jeune, et jeunes les yeux, d'un bleu très doux.
Sandret se consolait volontiers de n'avoir pas son mari qu'une question de délicatesse l'avait empêché d'enlever a Lesprit qui l'occupait alors. Mais il était heureux de s'être attaché la vieille artiste dont le « point » était fort apprécié. Aussi bien, elle modelait les chairs des Jésus aux langes et des Vierges avec une grâce charmante, comme si elle eût fait passer dans son burin la caresse de la femme et de la mère. « Moins pieuse que dévote et moins dévote qu'elle n'en avait l'air », mais toujours sensible, elle se réfugiait dans cette bondieuserie fade avec son art qu'elle élevait en soi à la hauteur d'une religion, — peut-être pour qu'il lui en tînt lieu !
A ces précieuses recrues, Sandret croyait devoir joindre Curner, un bohème qui vivait avec une blanchisseuse, crinière et prestance étudiée de d'Artagnan, dont s'autorisaient les boutiquiers de Montrouge pour
le confondre avec le caricaturiste Gill ; enfin, Projean, le fils du graveur à la mort duquel sa veuve avait cédé à Hugues la moitié de la petite maison, trop lourde encore pour elle.
Et c'était, de la part de l'éditeur remontant aux sources de sa fortune, non-seulement l'acquit d'une dette de reconnaissance, mais aussi, aux yeux de tous, un acte de haute confraternité.
Ce petit Projean, en effet, avait montré, après la guerre, une force de volonté incroyable en persistant à graver lorsqu'une balle perdue, aux journées de Mai 71, l'atteignait bêtement, comme il traversait une rue, et nécessitait l'amputation de la main droite.
En pleine possession de sa pointe et de son burin au moment de l'accident, bien que n'ayant pas encore vingt ans, Projean recommençait son apprentissage, étudiait le maniement de l'outil emmanché ingénieusement dans la main postiche, toujours gantée, qui prolongeait son moignon.
On l'aidait, sachant qu'il soutenait sa mère; il avait eu une récompense au dernier Salon.
A ces chefs de file, en quelque sorte, vinrent s'ajouter, suivant les besoins du moment, des manouvriers vieillis sous le harnais, jalousant Sandret férocement, passant chez lui, par intermittence, comme on visite un dompteur, — avec la pensée de l'Anglais. Ils se retiraient furieux et désappointés.
Au second étage, loué par Hugues, l'atelier, un rectangle allongé, prenait jour par huit fenêtres que fermaient, aux heures du travail, huit tables basses,
174 LA TLICNE
massives, surmontées du châssis professionnel, garni de papier dioptrique.
Sous ce vélum, les artistes, écrasés sur leur tabouret, fouillaient l'acier, à la loupe, avec d'obliques regards vers le dessin réfléchi, à leur gauche, dans une glace légèrement inclinée, un dessin barré de traits indiquant la direction des tailles, sali, en marge, d'observations pour le graveur de lettre, le planeur, le spécialiste chargé du travail de machine.
Au fond de l'atelier, sur des étagères, s'alignaient les acides, les vernis, les rouleaux pour les étendre, les cuvettes pour les morsures, des premiers états de planches à seize tordus en torches, des cuivres et des aciers biseautés, nus ou bordés de cire; puis, au milieu de la pièce, des chevalets supportant des originaux flanqués de réductions photographiques; une haute table, encombrée d'épreuves, où Guéniche travaillait debout; un mannequin, un bilboquet, un poids de vingt kilogs que Curner soulevait avec des effets de torse et de cuisses, à la pause qu'il s'accordait toutes les heures.
Mais la vie de l'atelier c'était Guéniche, échappé à sa femme, conciliant ses devoirs de directeur avec sa blague de rapin, exaltée par le milieu et scandalisant Mme Lorenza, — a dos tourné : « l'Hidalgote » et familièrement : « Maman ».
Positivement, il la terrorisait, avec rien, un remuement de nez, un salut Louis XV ramenant le feutre en éventail sous le menton, et surtout la chanson : le pou et l'araignée, que la vieille artiste appelait « la chose
des vilaines bêtes », comme si le nom des deux sales insectes en passant par sa bouche eût dû la salir. Aux premiers vers :
Un jour, un pou dans la rue Rencontra, chemin faisant...
elle se levait, frémissante, sortait droite et digne. Et elle aurait quitté la maison sans la vive sympathie que lui inspirait Hugues. Elle la lui témoignait franchement, avec sa nature pleine d'ardeur contenue, en extase d'amante idéale devant l'élu de son cœur.
Elle tombait clans son cabinet, en dehors des jours où Guéniche l'y obligeait, le samedi pour que sa semaine lui fût réglée. Elle jouissait de n'être point confondue avec le commun des graveurs que payait le dessinateur. Elle en marquait sa reconnaissance à Hugues par des compliments déconcertants à force de sincérité, des compliments sautant, sans transition, de ses qualités d'artiste aux avantages physiques qu'elle lui découvrait.
— Mais voyez ! a-t-il un joli cou ! Et ces petites mains! Vous êtes beau!... Allons, embrassez-moi que je parte.
Elle lui tendait son front, se sauvait, et de sa fenêtre Sandret s'étonnait en riant de la trouver si droite, ses soixante-dix ans courant après l'omnibus avec la tournure et les jambes d'une femme de quarante ans.
11 s'en amusa, fit un jour, par plaisanterie, cette remarque :
— Ma parole, maman, je crois que vous rajeunissez?
Et elle de répondre, imperturbable :
— Ne m'en parlez pas, mon cher enfant... Figurezvous qu'il me pousse des seins et de la gorge!... Inquiète, j'ai consulté mon médecin... Il m'a rassurée... C'est, en effet, paraît-il, une seconde jeunesse... un renouveau.
Guéniche, lorsqu'il connut l'histoire, s'affola.
Il affectait maintenant de traiter l'Hidalgote comme une jeune fille et accueillait ses vertigos, d'ailleurs rares, avec l'indulgence attendrie qu'un père témoigne à son enfant à l'époque redoutable de sa formation.
Mais la joie de l'atelier c'était de faire raconter sa maternité à la vieille burineuse. Elle mettait une certaine coquetterie à n'y pas croire, bien qu'elle reçût, tous les dimanches, ses enfants et ses petits-enfants.
— J'ai eu un garçon et une fille, disait-elle, je ne sais pas, ma foi ! comment. J'ai toujours appartenu à mon art avant tout... C'est au point que j'en révais, oui !... Eh bien ! Lorenza rentrait — Lorenza était déjà premier violon, le soir, aux Gobelins — il rentrait... je ne l'entendais pas... Vrai ! j'ai eu des enfants, je ne sais pas comment!...
— Vierge et grand'mère !... prononçait gravement Guéniche, allant de l'un à l'autre, le cigare aux lèvres, le buste jeté en avant sur l'épaule d'un graveur, les mains réunies sur les fesses.
Derrière un Saint-Nom de Jésus écrit dans les Cinq Plaies :
— Quelque chose de très pur et de très régulier, hein? Indiquez-moi finement, au point, les cinq
plaies... Ah! vigoureux!... vigoureux, le cœur de sainte Thérèse!... Vous comprenez, ce sont les cinq lettres et le cœur du bas qui doivent s'enlever en vigueur sur les dessous... très, très doux les dessous... Derrière un Saint-Nom de Marie :
— Faites blond... blond et harmonieux... Là, ça manque de propreté et de fini... Les chairs dures, anges secs et tachetés; le manteau, la robe et le voile de la vierge trop crus... Tenez, si je mets les gros noirs à la nuée au lieu de les placer au manteau, voyez-vous, voyez-vous le repoussoir à mon fond? Ah! et puis le paysage ne fuit pas assez non plus.
Et, enfin, devant un petit Noël que « fignolait» Mme Lorenza :
— Très bien, maman, parfait... Seulement tous les anges au second plan, n'est-ce pas, au moyen de teintes bien propres, blondes... Et puis éteindre ce qui papi... papillote...
Comme il chantonnait son observation, elle le regardait, croyant à une plaisanterie, prête à sortir.
Mais il continuait gravement, les ailés du nez enflées avec des yeux de chat qui guette une souris :
— ...papillote... Et avec la teinte plus sourde, dans les fonds surtout, voyez-vous, non, mais voyez-vous bien, maman, quel effet tranquille j'obtiens ? En revanche, nous colorons chaudement la partie éclairée de l'autel et le nuage dans le dos du Christ. Ah! les mains... et les petites fesses de l'enfant, par exemple, adorables!... C'est à croquer... 11 n'y a que vous!... Et vous voudriez nous faire croire...
Il faisait des signes pour qu'on amenât la bonne femme à raconter la rentrée de Lorenza, mais il était midi, les graveurs se levaient pour aller déjeuner.
Curner essayait un bras-tendu avec les vingt kilogs ; Raguet expectorait un dernier phlegme dans le crachoir où traînaient mille bouts de cigarettes ; et il ne restait plus bientôt, dans l'atelier, que « Maman » faisant un burin défectueux sur la pierre, en attendant que la bonne des Sandret lui descendît le repas réchauffé qu'elle apportait dans son cabas, tous les matins.
L'atelier de gravure semblait devoir être d'abord pour Massieu une distraction qui l'empêchât de crier au gaspillage.
Il descendait tous les jours, promenait, pendant une heure, le long des tables, son importance de beau-père capable, le premier à se réjouir des absences de Mme Lorenza parce qu'elles donnaient carrière aux petites cochonneries qu'on débite entre hommes. Car devant « Maman », ils étaient sages, presque silencieux des heures entières, à moins qu'ils n'écoulassent, à tour de rôle, un salmigondis de vieilles chansons parmi lesquelles le Fil de la Vierge, fredonné par Curner, causait à la bonne femme d'inexprimables délices. Mais cette joie, Guéniche la lui avait encore gâtée, ce fil le ramenait tout naturellement à son araignée :
L'araignée au désespoir
S'a collé six coups d'rasoir...
à cette chose des vilaines bêtes, brutale comme un viol.
Massieu, que les graveurs accueillirent sans entrain, se les aliéna bientôt en apportant chez eux cette détestable habitude de venir regarder par-dessus leur épaule, de prendre leurs outils, de s'en faire expliquer le maniement, l'utilité.
Cette paire d'yeux derrière soi, cette haleine dans le cou, ces mains, ces mains qui ne s'appuient pas et qu'on sent cependant, causent, à quelque degré de la hiérarchie artistique qu'on se trouve placé, une gêne énervante comparable seulement à celle éprouvée par l'homme sur qui l'on se pencherait pour le voir faire un enfant^ gauchement quelquefois, avec des maladresses, des reprises, les ahans de fatigue et de doute des créations cérébrales comme charnelles.
Massieu aggravait cet espionnage gratuit par des réflexions de bonnetier sur l'Art.
« Ces métiers-là n'enrichissaient pas, puisque ces messieurs — il désignait lés vieilles barbes — devaient encore travailler pour vivre. »
Blessés, les graveurs le reçurent froidement, feignirent de ne point s'apercevoir de sa présence.
Massieu qui s'était flatté, dans son désœuvrement, de passer là ses journées, en balades de pion, de long en large, les mains au derrière, Massieu atteint dans sa dignité, cessa ses visites.
— Ces messieurs n'avaient pas jugé sa société digne de la leur!...
Et il l'annonça à Julienne, carrément.
Quelques remarques aigres de celles-ci à Sandret marquèrent le recommencement des hostilités.
Mais la jeune femme était encore tout occupée de son fils. C'étaient alors des promenades sans fin dans les magasins, les squares, les théâtres, avec, sur les talons, la bonne, cette odieuse bonne qui dépose trop souvent, dans la cervelle en travail des créatures grandelettes confiées à sa garde, le ferment de vices troubles.
Julienne jouait à la bourgeoise que la hantise de l'origine jette dans la représentation à outrance, les agaceries bêtes de la pièce de cent sous enchâssée dans l'arcade sourcilière. C'était, à toute heure, un regard en arrière sur le chemin parcouru. Comme le ruban de route était long, une immense considération en rejaillissait sur soi.
Ce benoitonnage, ces gâteries sans mesure et sans motif, rendaient le petit Paul hargneux, insupportable avec ces coups de désir et ces dégoûts immédiats des gosses enhardis parla complicité de leurs proches.
La moindre résistance l'encolérait,le poussait, cafard, dans les jupes de sa mère. Elle, flattée, heureuse de cette protection cherchée auprès d'elle à l'exclusion de tout autre, goûtait l'illusoire jouissance des méchantes gens qu'on loue pour leur bonté. L'attachement du gamin la mettait au-dessus d'Hugues, père sans entrailles !
L'orage annoncé par les plaintes de Massieu a l'endroit des graveurs, éclata furieusement un après-midi.
Guéniche, venant de déjeuner, trouvait le petit Henri à genoux sur le tabouret de Raguet. dans l'atelier désert. Il entamait un cuivre à la loupe, a petits coups de
burin, attentivement, la langue pendante et coulant vers un vague modèle des regards simiens.
— Ah ! ça, mais il est assommant, ce crapaud-là ! cria Guéniche qui ne put se défendre d'un mouvement d'impatience.
Et, empoignant l'enfant aux aisselles, sans brutalité pourtant, il le déposa par terre.
Cinq minutes après, Julienne monta, frémissante, le visage blanc de colère.
— Monsieur Guéniche, je ne veux pas qu'on brutalise mon fils, vous entendez!... Je me réserve de le corriger s'il fait mal et n'entends pas qu'un étranger s'arroge ce droit... Le pauvre enfant est malade de révolution...
Et, sans laisser au dessinateur le temps de se disculper, elle fit claquer la porte et redescendit.
On entendait très bien, au-dessous, le petit gueuler. Les cris cessèrent une minute et la bonne parut.
— C'est madame qui demande un cuivre pour M. Henri qui veut jouer avec.
Guéniche en haussant les épaules donna un cuivre nu. Mais tout de suite les gémissements reprenaient en bas avec accompagnement de coups de pied dans les meubles. Et la réclamation du gosse monta, rageuse et violente, avant la bonne.
— Pas ça !... pas ça!... L'autre,... j'veux l'autre, là!
— On va te l'aller chercher, mon chéri.
— Prenez-le, dit Guéniche à la bonne qui revenait. Et prévenez-moi quand Sandret' rentrera... que je fiche le camp !
— Voyons, cw n'est pas sérieux, dit Hugues à l'annonce de cette résolution.
— Mais si. Ta femme m'accuse de battre ton fils.
— Laisse-donc... je sais ce que c'est... Allons, tu restes; voyons, fais ça pour moi?... Je t'assure que je l'ai corrigé comme il méritait de l'être.
— Oui... parbleu! c'est ta femme... objecta Guéniche qui mollissait.
Alors Sandret reprit :
— Comprends donc... Elle est folle du petit et ce satané gamin en profite... Je t'assure tout est fini... oublié.
Et, la voix changée, avec une pointe de résignation attendrie, il ajouta :
— 11 ne faut pas lui en vouloir... elle est trop bonne, vois-tu.
Guéniche le regarda- au fond des yeux, deux secondes, avec, aux lèvres, la démangeaison de quelque chose venant de la tête, — et qui était une blague, et de quelque chose monté du cœur, ressemblant à de la pitié.
Cette scène marqua, cependant, un temps d'arrêt dans la crise d'amour maternel que venait de traverser Julienne. Elle redevint la patronne, reparut au magasin avec un « c'est fini de rire » vexé, sous-entendu.
Pour la première fois, elle semblait s'apercevoir de la présence des graveurs, et le coup d'audace de Sandret qui les avait poussés dans la maison, lui causait une stupéfaction feinte.
Un jeu pour elle d'abord, ce fut de se renseigner auprès de son père, devant Hugues.
— Mais enfin, tu étais là, papa, tu voyais tout... Tu ne pouvais pas me prévenir que nous hébergions un petit monde...
Massieu faisait un geste de discrétion, jouait la surdimutité du tiers tombant au milieu d'une querelle de ménage.
Alors, Julienne reprenait avec une intention de bas dénigrement :
— C'est comme du temps des maçons, des menuisiers... plus moyen d'être chez soi!... Au point que la bonne, oui, n'ose plus passer devant la porte de leur atelier,... à cause des saletés qui se disent là-dedans !...
Et elle demandait si le beau gaspillage d'autrefois allait recommencer; s'il faudrait louer un étage encore pour emmagasiner les fours de ces messieurs !...
Elle insinua que c'était de la philanthropie mal placée ; que rien ne les obligeait à nourrir toutes les anciennes connaissances qui n'avaient pas réussi!
Et polis!... Ils ne la saluaient pas dans l'escalier, ces pannes! La maison, bien sûr se viderait par là, par ce trou dans le flanc que la générosité de Sandret creusai!...
Stylée par Massieu, elle rechanta l'antienne en l'honneur de la chromo.
Livres en main, l'éditeur prouva que l'imagerie religieuse donnait des bénéfices fort raisonnables qu'il ne tenait qu'à lui d'augmenter en lançant de nouveaux sujets. Puis quoi ? Etait-il des rossignols qui ne s'écoulassent à la longue?
Le passé, sur ce point, lui donnait raison.
48i LA TEIGNE
Comme il disait cela avec un sourire, une jalousie mauvaise se ranima en Julienne. Après tout, cette fortune, il la lui devait! Qu'elle gardât pas devers soi les marchandises au lieu de les lui expédier, il aurait fait beau voir mon aigle !...
Hugues comprenant bien que cette animosilé avait plutôt pour objectif les graveurs que la gravure, s'abstint désormais de discuter. Le succès, et un succès éclatant, était encore l'argument péremptoire. Il tâcha de toutes ses forces à le fixer.
Et telle était son agitation, les exigences d'une vie surmenée, qu'il n'entendait pas les coups de la contremine creusée dans sa maison même.
Julienne, en effet, en était arrivée a sacrifier au triomphe d'une idée personnelle les bénéfices de quinze années de lutte.
Sans motif, simplement pour tuer une branche d'industrie qui l'irritait comme un défi, elle reprenait les prêtres en haine, réglait sa conduite sur celle de Massieu.
Il ne descendait plus au magasin, et comme elle s'en étonnait :
— Ça pue le curé la-dedans, dit-il.
Alors, successivement, Mmo Sandret s'aliéna les sœurs des couvents par la façon dont elle les reçut. Loin d'avoir pour les gens d'Eglise cette déférence melliflue que pratiquait Lesprit, elle affecta de ne voir, dans chaque prêtre qu'un frère convers, dans chaque religieuse qu'une sœur laie prenant rang,' à ce titre, après le dernier des marchands ambulants.
El elle leur faisait à peine l'offre d'une chaise. Puis elle leur refusa la vente pour rien, par caprice, nervosité. Carrément un jour, sans même avoir consulté ses rayons, elle répondait à une commande :
— Savez-vous? Allez donc chez Lesprit... Il est très gentil ; il vous donnera cela!
Les clients partis, deux ecclésiastiques, elle riait méchamment, avouait la cause de cet évincement :
— Ils avaient des têtes qui ne me revenaient pas !... Un moment arriva où la même scène se renouvela
journellement. Quand une vente se prolongeait; quand l'étalage menaçait de ne pas finir; pour un casier trop haut, un rayon trop bas, un visage d'acheteur déplaisant, simplement même pour la manière qu'avaient les gens d'ouvrir ou de fermer la porte, Julienne recommanda la maison Lesprit, donna l'adresse.
— Voulez-vous que je vous l'écrive? demandait-elle. Des défections se produisirent, — dont Hugues parut surpris.
— 11 faudrait peut-être leur donner de l'argent avec la marchandise!... remarqua Mme Sandret.
Massieu crevait d'aise, pouffait franchement devant des bondieuseries, satisfait d'avoir donné le premier coup de pioche dans la maison.
Des jours aussi il ne descendait pas, travaillé par un mal sourd sur la nature duquel il essayait de se tromper,. sa porte rigoureusement consignée.
A rencontre de l'imagerie religieuse, la chromo faisait merveille avec Laurence. C'était maintenant une grande fillette, presque une jeune fdle, en ses premières robes
longues. Elle seule semblait immuable, exempte des vertigos d'une puberté tumultueuse. A peine révolutionnée par une formation plus tardive que nel'est ordinairement celle des femmes à Pans, à peine coquette, elle s'était désintéressée des fanfreluches au profit des leçons de tenue de livres que lui avait fait donner son père. Elle avait, peu à peu, pris la place de sa mère au magasin, avec une gravité tranquille, un souci d'ordre, de chose réglée.
La passion de propreté, de fraîcheur, d'harmonie, qu'une jeune tille satisfait dans sa chambre, Laurence la réservait pour son magasin où les comptoirs luisaient, où les chromos sous le verre des montres horizontales rutilaient. Pas un chiffon de papier qui traînât hors des bannettes; les factures exactement empalées derrière elle, avec le soin apporté à la conservation de menus objets dans l'habituelle boîte à bonbons transformée en coffret, ce soin de la petite bourgeoise qu'aurait pu être Laurence.
11 semblait, à la façon dont elle caressait, du clos de la main, les papiers d'affaires, qu'elle lustrât un coupon de velours ou de soie, dans le mince carton blanc à fdets d'or des jeunes filles.
Et sa joie était, le soir, sous la dictée d'Hugues, d'établir des bordereaux d'envoi, de remplir de son écriture haute et droite, point féminine, des traites sur leurs clients de province. Elle les connaissait tous, discutait leur solvabilité, et, pour ceux de Paris, leur crédit sur la place.
Aux tins de trimestres, elle vérifiait les agios du compte-courant. qu'envoyait le banquier.
Criait, à la venle, la même femme sérieuse, pesant L'acheteur d'un coup d'œil,- blasée sur les tricheries de l'étalage, dédaignant ces bagatelles de camelots. Les marchands voulaient avoir affaire avec elle à cause du peu de temps qu'elle leur faisait perdre, de la précision de son choix, du petit ton net dont elle coupait court aux lantemeries.
Et, dans l'isolement où elle était laissée, une volonté de fer lui venait, affermie par la pratique des affaires, l'orgueil d'une direction sans contrôle et d'une réussite sans gabegies.
Elle se sentait, en outre, soutenue par cette haute confiance qui ne s'exprime même pas, de chef a inférieurs, lorsque la délicatesse de l'un ne se peut comparer qu'au mérite de l'autre.
Hugues, en effet, avail pour sa fille une grosse adoration comme contenue, refoulée, l'affection des pères qui constatent dans leur lignée une supériorité intellectuelle, développée par l'instruction qui leur a manqué. De l'orgueil, du respect, de l'aniour et de l'admiration, ce sentiment.
A voir Laurence, la plume levée sur une addition, les lèvres, comme des paupières, agitées par un continuel clignotement, il lui prenait envie de l'embrasser, de la regarder dans les yeux, de l'étreindre.
Il ne s'expliquait pas pourquoi il restait gêné devant elle. 11 cherchait, se comparait aux grandes personnes qui ne savent pas faire jouer les enfants. C'était ça, — mais au rebours.
— Comme tu es bruyant, papa.
Il cessait de tourner à cet avertissement de Laurence. Et il sortait doucement, sur la pointe des pieds, éprouvant quand même le besoin de vider son cœur d'une énorme satisfaction qui éclatait alors tout d'un coup, dans la rue, en réponse aux questions banales d'un ami sur la petite famille.
— Ma fdle ?. . . Oh ! ma fille ! . . . Elle va ! . . elle va !.. Un comptable, vous savez; elle tient mes livres! Elle est bien sérieuse...
Il parlait vite, le cœur aux lèvres, jetant son lest de tendresses, d'un coup, pour monter plus haut, plus haut, dans des régions sublunaires où il demeurait vaguement penché, envoyant des yeux, de la bouche et du ces te, des baisers à la terre.
Tous les ans, pour achever de mettre sa maison sur un bon pied, Sandret réunissait ses graveurs et quelques intimes chez un grand restaurateur du boulevard Poissonnière. On y dînait bien et la soirée finissait sur une sauterie au piano, les invités mariés étant priés d'amener leurs dames. Julienne, à la vérité, réclamait un tri sur le vollet, affichant les beaux scrupules de la femme dont les amours ont été légitimées sur le tard, une pruderie s'arrêtant juste à la production des actes authentiques. Ces réunions chatouillaient trop sonamourpropre, son goût d'ostentation, • pour qu'elle y fût opposée. Elle ruminait, un mois d'avance, des toilettes, des toilettes d'une fausse simplicité en harmonie avec sa réserve froide et pincée qui était, pour elle, le cachet suprême de distinction.
Un dîner entre hommes eût été charmant. La présence des femmes faisait qu'on s'embêtait ferme. On ne se sentait pas les coudes. La présidence gourmée de Julienne, les prétentions au comme il faut d'un sexe
tournant la gaieté de l'autre au comique anglais, réduisaient les libertés du dessert et du cigare à des fadeurs ressassées, des galanteries au forceps, tout le stock de drôleries des gens qui ont de l'esprit comme on sue.
Celte année-là Hugues eut l'idée de varier le programme. Il changeait le dîner de cérémonie en une partie de campagne a la diable, dont on profiterait pour pendre la crémaillère dans la petite maison qu'il venait de louer à Nogent-sur-Marne.
Une idée de Julienne encore. Voyant son gamin pâlot, elle déclarait tout d'un coup que l'air de la campagne lui ferait du bien, qu'il était trop chambré, mais à la condition restrictive de concilier son désir de rétablissement avec la fougue d'amour maternel qui ne lui permettait pas de se séparer de l'enfant.
Alors avait été élaboré le projet d'un pied à terre à proximité, où l'on passerait le dimanche.
Bouju, l'imprimeur, qui venait de faire construire à Port-à-1'Anglais une maison pour loger sa magnifique collection d'épreuves, Bouju décidait du choix de Nogent où il connaissait un nid charmant édifié pour une demi-mondaine en ce moment gênée, et en quête d'un locataire qui pourrait devenir un acquéreur.
On demandait 3,000 francs. Sandret séduit, malgré ce chiffre, et rêvant depuis longtemps un atelier où il peindrait a ses heures de loisir, ne prit point parti cependant avant d'avoir consulté Julienne.
Celle-ci tout de suite refroidie par l'enthousiasme de son mari se révoltait d'abord en apprenant quelle avait été la maîtresse du lieu où l'on voulait la faire entrer.
LA TEIGNE lill
Elle alla même plus loin, insinua, ne l'ayant point vue encore, que cette maison avait des volets verts, toujours hermétiquement clos et une destination louche.
Pressée par Hugues de visiter l'endroit, elle y consentait enfin et changeait d'avis bientôt après.
Cette petite boîte la ravissait avec son luxe de pacotille, le trompe-l'œil de ses deux tourelles en façade, sa situation à dix mètres de la gare et du bois. Mais l'installation intérieure et un arrière-jardin au pied duquel passaient les trains, cela surtout la conquérait. Elle trouvait, sur grand comme ça de terrain, l'amas bourgeois et fille d'un labyrinthe, d'une grotte en rocaille, d'un rien de gazon entourant dix litres d'eau où se morfondaient, autour de l'inévitable tuyau pissant en l'air, un cygne splénétique et des canards patrouillant sous un pont d'opéra-comique.
Il semblait qu'on eût tâché à réunir en cette nymphée lilliputienne, les mille flatteries idiotes allant de la boule de métal de vingt-cinq sous à l'escarpolette aux cordes de soie et au siège de satin rose. Tout là-dedans racontait les exigences de la femme entretenue, immédiatement lasse du jouet souhaité, révolutionnant ce petit coin du bout du doigt, comme on fait une tempête dans un verre d'eau.
A l'examen de ce iogis abandonné tel quel, au lendemain d'une fête, comme en témoignaient les bougies aux trois quarts consumées restées dans les candélabres, Julienne sentait en elle le remuement de picas similaires. Derrière la femme qu'elle était surgissait une femme qui lui ressemblait comme une sœur morte
•192 LA TEIGXE
jeune et peu connue. Elle s'en souvenait aujourd'hui, devant cette maison truquée, elle évoquait ses goûts, curieuse et ftharmée d'en retrouver en elle l'écho affaibli.
L'affaire conclue, Sandret, bien que décidé à ne rien restaurer, se laissait aller à des concessions coûteuses.
Dans le jardin où il semblait qu'on ne pût plus rien mettre, il établissait un portique de gymnase pour les enfants et une miniature de Stand pour les amis que l'on recevrait le dimanche.
Car, lorsque Julienne en eut passé deux à Nogent, elle s'ennuya, accueillit sans la résistance qu'attendait Hugues, le projet d'un déjeuner offert aux graveurs et à quelques amis. Elle n'était point femme à priver son orgueil de cette délectation.
La partie projetée pour le premier dimanche d'août fut ajournée au second, afin que la réunion coïncidât avec la fête de Nogent.
Julienne arriva le matin, par le premier train, avec Massieu, les enfants et la bonne. Celle-ci avait fait, la veille, plusieurs voyages, car il avait fallu s'approvisionner de tout à Paris, descendre aux Halles, emballer de la vaisselle, du linge de table, mille choses dont l'oubli les frappait au dernier moment et qu'ils apportaient dans des paniers, des serviettes aux quatre coins noués
Sandret, lui, avait couché à Nogent. Depuis deux mois il était dans le ravissement, arrivait le samedi soir, afin de satisfaire une passion : peindre de\ant la nature, à l'aube, en un réveil de parfums et d'oiseaux qui touchait en lui des fibres. C'était « devant la nature » qu'il
trouvait ses motifs à chromos, qu'il montait sur fil de fer ses fleurs de taffetas gommé.
Gucniche, arrivant le premier, surprenait le peintre devant des géraniums, oubliant ses convives, prolongeant à plaisir une délicieuse matinée.
— Tu permets que je continue?... Où donc est ta femme?
— Elle s'est trouvée un peu indisposée et prie qu'on l'excuse.
Il dit un mot à l'oreille d'Hugues qui hocha la tête :
Ça ne faisait rien, elle pouvait bien venir tout de même.
Guéniche riait, heureux, gai de la gaieté du rapin lâché en plein air, affranchi de toute tutelle.
II ne voulut pas déranger son ami et annonça l'intention d'aller chercher Bouju et sa famille qu'il ramènerait.
A dix heures, l'arrivée de quatre vieilles barbes de la gravure était signalée par une exclamation du petit Henri, en sentinelle à la porte : « P'pa, v'ià tes types !... »
• Les prophètes, parmi lesquels Raguet, étaient venus à pied, par le bois, piane-piane avec, dans les yeux, l'admiration réfléchie, concentrée, des ratés devant la Grande Nature. Ils semblaient sortir du bois sacré antique, marchaient à pas comptés, ponctuant de lents arrêts d'un dessin sur le sol, du bout de leurs cannes.
Devant la maison, qu'ils cherchèrent quelque temps, ils s'arrêtèrent, se concertèrent, reculant pour mieux juger l'effet.
Ils déclarèrent ça « toc »; et les tourelles surtout les gonflaient d'une joie énorme, a peine contenue.
Déjà, Raguet traçait par terre un plan correctif sur lequel il salivait abondamment, mais Sandret se montra et ils allèrent vers lui, les mains tendues. C'était très gentil, sa petite maison, très gentil et bien suffisant pour ce qu'il en voulait faire.
Ils disaient cela posément, en personnes qui ne s'emballent pas aisément, et laissant percer, sous leurs félicitations, le dépit des vieux artistes devant un jeune confrère arrivé.
Ils affectaient, d'ailleurs, d'être venus sans cérémonie, le veston usé aux coudes avec des boutons montrant la cartoucbe, la cravate pleurant de l'huile sur des chemises de flanelle à carreaux rouges.
Sandret les installa dans le jardin, devant le cygne qu'ils se montraient du coin de l'œil, ressaisis par une gaieté folle refoulée qui leur sortait des yeux en larmes de pitié. Puis, calmés, ils bourrèrent des pipes, fumèrent gravement, sans quitter leurs cannes qui grattaient le sable.
Curner, requinqué pour la circonstance, beau comme un figurant, le petit Luc Debiaz et Projean, sa main postiche correctement gantée, arrivèrent ensuite. M"10 Debiaz non plus ne venait pas.
— A cause des enfants, dit son mari. Vous n'imaginez pas combien ce petit monde est absorbant. Et puis, l'aîné est tout mal portant depuis quelques jours.
Comme Guéniche en débitant sa défaite polie, Debiaz jubilait, jouissait pleinement des heures volées au
ménage. Il avait maintenant garçon et fille; et les cris de la nichée devenaient prétexte à déambulations. Il recommençait sa vie de garçon, de féminin marié trop jeune, restant partout où il était retenu, s'invitant ailleurs, musant des journées entières jusqu'à ce que l'argent manquât.
A l'annonce de cette seconde défection, Julienne se refrogna, mais sa mauvaise humeur n'éclata réellement qu'à l'arrivée du gros Herpin déclinant, au nom de sa femme, une invitation qui la comblait, mais dont le sevrage de son dernier mioche l'empêchait de profiter. En revanche, il annonçait une bonne nouvelle : il venait de concourir pour une place de basse, vacante à l'Opéra, et il avait été reçu d'emblée.
11 répondait aux félicitations quand Sylvestre Cazin, le père Cazin, le caissier, arriva. Il avait passé à la maison et en rapportait deux lettres que le concierge lui avait remises.
— Ah! pas de chance, vraiment! s'exclama Hugues qui les parcourait. Duhon ne vient pas, parce que Baucis est malade et Maman Lorenza a ses enfants à déjeuner.
Dans la maison, les portes claquèrent furieusement et comme Sandret traversait la salle à manger, Julienne lui souffla dans la figure :
— Eh bien ! vous pouvez dire qu'ils se fichent de vous carrément, tous, jusqu'à ces vieilles peaux !...
Cependant, en attendant que le déjeuner fût prêt et que tous les convives eussent été signalés, les premiers arrivés s'étaient réunis dans le jardin autour de Sandret
qui avait demandé la permission de terminer se? géraniums.
Guéniche venait de ramener Bouju et sa famille; on ne comptait plus que sur le fils Lespril, au train d'onze heures, et sur les Duchanoy, des voisins de campagne qui s'étaient faufilés dans l'intimité d'Hugues à la faveur d'une installation hâtive et des petits services rendus en l'occurrence.
Ils rejoignirent bientôt le groupe formé autour du chevalet. C'était le petit ménage d'employé gardant son faux-luxe et son aisance illusoire pour le dehors, ayant adopté, quant aux invitations, un principe qui consistait à les accepter toutes et à n'en rendre aucune. Le mari, un grand blond guindé, toute sa barbe et l'œil d'un bleu bête à force d'être pâle, conservait une petite glace dans le creux de la main et disparaissait, de temps en temps, derrière un massif pour se peigner la moustache ou s'épiler le npz. Colette Duchanoy, une Bordelaise, petite, brune, des dents et des cheveux superbes, — noir et blanc, — mais rien que cela. Et c'était, chez elle, comme une enseigne toujours au vent, donnant l'envie d'entrer au même titre qu'une devanture de coiffeur toute flambante, malgré le pressentiment qu'on a d'être rasé et tondu là de même qu'ailleurs, sans différence, — sinon dans le prix et les manifestations artificieuses de la carotte.
Colette, chiffonnée, excitante, se frottait contre le désir qu'elle allumait chez les hommes, comme les chais se frottent contre vous, — pour se caresser, suivant le mot de Rivarol. Et dans l'atmosphère de
flirtage que lui créaient les regards, les compliments, elle vivait sous la continuelle et délicieuse menace d'un enlacement, comme sous le vent d'une aile qui efflpurerait sans toucher jamais. Car, on ne lui connaissait pas d'amant' bien qu'elle passât toutes ses journées dehors, dans les magasins, les maisons amies où elle tombait à l'improviste, s'invitant à la façon de Debiaz.
Duchanoy, employé à la Cour des Comptes, attrapant lui-même un dîner, de temps à autre, sacrifiait de sots préjugés à l'Economie, car Colette appartenait à cette catégorie de femmes qui achètent pour deux sous dans le magasin où elles sont restées deux heures, y compris la station au buffet gratuit.
Mais Laurence annonça M. Paul Lesprit, et Hugues, cette fois, se leva avec empressement pour recevoir le jeune homme. Les rapports, en effet, s'étaient resserrés entre les deux familles depuis la guerre, mais depuis, surtout, le coup de méchanceté de Julienne adressant à ses confrères les clients qui l'obsédaient. Tout de suite les Lesprit avaient flairé, sous ce désintéressement bête, une brèche, une fissure par où le meilleur de la maison coulait. Et ils s'insinuaient, offraient des billets de concert au profit d'œuvres de charité. Mme Lesprit avait poussé la gracieuseté jusqu'à venir chercher Julienne, un jour, pour qu'elle assistât à une prise de voile.
Mn,° Sandret, touchée, trouvant en la compagnie de ces gens, cet effacement, cette humilité feinte que son caractère réclamait, fit l'aimable. On se voyait maintenant, régulièrement.
M. Paul avait étonnamment grandi, gardant sa figure longue, son œil bleu dur derrière le monocle qui remplaçait les lunettes. Tout à fait un jeune homme, grave, mis à la dernière mode, avec des favoris blonds coupés ras et prolongeant les moustaches, comme' une noix de côtelette prolonge l'os. La distinction du coulissier qu'il était, par là-dessus, et toujours, entre les yeux, cette barre, nette comme un I, du gamin possesseur de cinq obligations, menant de front sa croissance et le développement de ses opérations financières.
Justement, à Hugues, qui s'informait de ses parents, il parlait de la nécessité où, sans doute, ils allaient se trouver de changer de local. 11 fit entrevoir une aspociation probable alors, mais discrètement, 'a pomme d'or de sa canne soutenant son menton.
La présentation faite, le groupe des invités se referma sur les géraniums de Sandret. Laurence et Paul Lesprit se rapprochèrent l'un de l'autre, échangeant les banalités ordinaires sur le temps, la belle journée qui leur était promise. Mais ils s'observaient obliquement, s'étudiaient d'un de ses regards sans passion qui font moins le tour d'un visage que la pesée d'une aptitude.
De temps en temps, Sandret criait : « Est-ce bientôt prêt? » Et, se tournant vers les graveurs :
— Vous devez avoir faim, hein?
Ils mimaient une réponse vague, achevaient leur sixième pipe, ne prenant pas même la peine de dissimuler cette torpeur des gens qui se condamnent, de parti-pris, à toute une journée, d'embêtement.
— Laurence, va demander à ta mère si nous déjeunerons bientôt, dit Hugues.
La petite trouva Julienne furieuse, bousculant les bonnes, jurant qu'on ne la reprendrait plus à faire un déjeuner pour trente personnes quand on en avait à peine vingt à traiter.
Enfin, sans paraître encore, elle envoya dire qu'on pouvait se mettre à table.
Alors, tout le monde suivit Hugues, et la porte de la salle à manger demeura obstruée pendant qu'il lisait le nom de chaque convive écrit sur une carte-menu placée debout, contre un verre.
11 aidait au placement : « Ici, Debiaz, à côté de Mme Duehanoy; vous, de l'autre côté. Curner... Ah! ça manque de femmes, je vous préviens! »
Mais Julienne entra, ce fut une débandade, tous allant la saluer. Sandrel dut consulter les cartes une fois encore, afin de parfaire l'ordonnance de sa table. Tout de suite, sa femme s'emporta en voyant son couvert entre ceux d'Herpin et de Guéniche.
— Vous savez bien que je veux avoir le petit auprès de moi, comme d'habitude!
Il voulut répliquer, elle le rabroua :
— Laissez donc ! vous n'en faites jamais d'autres! Elle-même installa son fils sur sa chaise, lui mit sa
serviette au cou, avec une affectation d'intérêt, des ordres brefs aux bonnes et une remarque aigre à l'adresse de Laurence « qui s'était sans doute entendue avec son père pour être placée à l'autre bout de la table et se rendre ainsi inutile ».
Les entrées parcoururent une table glacée, comme assoupie, une table où présidait, en Julienne, cette gène des gens qui s'entendent manger.
— Alors, te voilà à l'Opéra? dit Hugues à Herpin. Un thème de conversation étant fourni, le gros garçon
ne se fit pas prier.
— Ma foi, oui. C'est le port après l'orage. Figure-toi que lorsque j'ai quitté ma quincaillerie, désespérant d'y devenir chef d'atelier, d'un coup de tête, nous étions quasiment sur le pavé avec une centaine de francs. Ah ! la famille a été superbe!... Visages de bois! Aussi, voyez-vous, celle-là, celle qui n'est pas le foyer même, voici comment je la peindrais : Dans une grande salle très froide des bêtes qui grognent et frémissent de ne pouvoir s'approcher de l'unique cheminée autour de laquelle deux, trois ou quatre personnes se pressent et se chauffent. A ce moment, nous ne nous chauffions pas, — pour cause, — mais nous étions tout de même serrés les uns contre les autres..., toujours ça, n'est-ce pas ? La petite femme s'est remise bravement à la lingerie ; moi, j'ai chanté un peu partout, sauf dans les cours !
Mais quand, avec un rire de chantre, il jura qu'il avait fallu, plus d'une fois, reculer les crans de la ceinture, la tablée se dérida, se refusant, devant cette jovialité mafflue, cette santé rubiconde et replète, à imaginer un autre Herpin, cave et émacié.
Maintenant, l'Opéra défrayait la conversation.
— Oh ! les appointements de choriste... peu de chose ! Seulement, j'ai une église, le dimanche. Avec les enterrements et les mariages, pour lesquels je chante, en
semaine, des messes supplémentaires, nous sommes à flot. Il allait poursuivre, mais il dut résoudre des questions d'un haut intérêt : quels fiaient la profondeur de la scène, la hauteur du rideau, le prix de quelques-uns de leurs costumes de figurants, le rôle qu'il remplissait personnellement à l'acte du vaisseau, dans l'Africaine, qu'avait vu jouer Curner.
— Moi, je préfère l'Opéra-Comiqae, prononça tout à coup Duchanoy.
Et, se tournant vers Ruguel, son voisin :
— Le Chalet, monsieur... « 11 faut me céder ta maîtresse!... » La Fille du Régimeiit... « Amour sacré... » Voilà la musique vraiment française!
Bouju, lui, tenait franchement pour l'opérette. Alors, Sandret jugea venu le moment de résumer le différend et de concilier les propos.
— Je ne vous dis pas, pourtant... un bel opéra, là,... seulement, je suis de votre avis, il ne faut pas l'entendre deux fois ! . . .
Et, sur ce point, tous tombèrent d'accord : c'était fatigant.
A mesure que les plats défdaient, là glace fondait, la conversation se scindait, il y avait de courts colloques de voisin à voisin. Colette racontait à Debiaz les habitudes de son mari, disait les trains qu'il prenait, les écritures de ses veillées.
Ils avaient tout de suite été bons amis. A son tour, il lui narrait, penché vers elle, l'histoire de Projosm dont la main toujours gantée, immobile sur la nappe, avait intrigué la jeune femme.
Cependant, comme dans la plupart des grandes tablées, un groupe ne cédait pas à l'entraînement.
Les vieux graveurs mangeaient, le nez dans leur assiette, semblant mâcher leur ennui. A côté d'eux, Massieu, qui n'avait pas encore lâché une parole, bâfrait turgide, méconnaissable, la serviette nouée autour du cou comme un enfant, concentré dans une hébétude glutineuse d'idole indienne.
Toute la gaieté refluait vers Herpin et Guéniche, tandis que le sentiment, la galanterie qui fait la roue, gravitaient autour de Colette. Entre Curner, la poitrine exagérément bombée, l'œil hardi, et Debiaz , d'une grâce persuasive, dégageant cette adoration muette, plus troublante qu'un attouchement, la petite Duchanoy exultait, se renversait, toutes ses dents au vent avec des gloussements de poule.
Mais ses préférences allaient à Debiaz, dont le regard et la voix caressaient ainsi que des mains légères , tandis que le bellâtre Curner semblait chercher les yeux d'une femme comme on cherche une psyché, — pour s'y voir en buste.
Tout à coup, le centre d'intérêt se déplaça.
Duchanoy venait de se révéler calembouriste.
Sa femme racontait à son voisin qu'il employait ses loisirs de bureau à la transcription sur un carnet ad hocy des charades, différences, jeux de mots, que les journaux ou les causeries de café lui apportaient. La veille du jour où il devait dîner en ville, il repassait quelquesunes de ces spirituelles plaisanteries, les réparlissait en ballons d'essai, fusées, pièces d'artifice et bouquet final,
qu'il tirait le lendemain avec une désespérante ponctualité.
Il descendait à la vulgaire queue-de-mot, mais sans joie préludant par ces jongleries, à des exercices autrement importants.
Il savait aussi, en grattant de l'ongle la nappe, faire venir dans sa main une pièce de monnaie placée sous un verre, et encore, étant donnée une feuille de papier sur laquelle on poserait une pièce de cent sous, sur sa tranche, enlever la feuille sans que la pièce tombât.
Mais c'étaient là jeux de dessert. — Aussi bien, on y était arrivé.
Une familiarité s'établissait entre les convives.
Pendant que les bonnes desservaient, dans le bruit des chaises remuées et de la vaisselle qu'on enlève, la joie d'un changement d'attitude permettant de se desankyloser les genoux, renforçait les grosses libertés des digestions faciles.
Guéniche, très gourmand, muet tant qu'avait duré la procession des plats, n'était en pleine possession de sa bonne humeur qu'à la fin du repas. Repu, il raffinait maintenant sur les polissonneries d'Herpin, les enchaînait les unes aux autres par un «• ça me rappelle », éveillant tout de suite l'idée de gaillardises similaires.
Mais le petit Henri, fâché qu'on ne s'occupât plus de lui, monta sur sa chaise et battit du tambour, un tambour acheté dans la fête et qu'un des invités avait apporté.
Alors, Julienne annonça qu'il voulait chanter. 11 grognait, se faisait prier, ne savait plus...
— Voyous, cherche... Laurence te soufflera, insista la mère.
La jeune fille allait s'exécuter quand, au bout de la table, un accident se produisit. Massicu, coulé dans son fauteuil, yeux clos et bras ballants, vomissait son déjeuner sans bouger, sans ces haul-le-corps des gens qui veulent être débarrassés complètement, comme s'il eût été seulement désireux de dégorger la nourriture excédant le « jusque-là » que le peuple indique par un geste expressif de décapitation.
Tout le monde s'était levé. Les vieilles barbes, voisines'du bonhomme, se secouaient, s'épongeaient avec leurs serviettes en tampons, éloignaient leurs chaises.
Alors, Sandret entraîna tout le monde au jardin pendant que Julienne, dont cette déconsidération jetée sur sa famille, fouettait la bile , envoyait chercher le jardinier pour monter coucher le malade. Use laissa enlever, gardant, au fond du fauteuil, sa pose d'idole veule et ruminante.
Dans le jardin, où le café était servi, le soleil ardait, incendait les allées ; des vols de guêpes haussaient audessus des tasses, cependant qu'accouplés pour une chaîne interminable de fin de quadrille, des éphémères tournoyaient dans l'air raréfié. Du ciel bleu-tendre aux lointains pâlis, semés de déchirures d'imperceptibles taies, descendait une invite à des fainéantises raffinées, à un quiet anéantissement de soi en ce lourd sommeil des choses.
Des rayons irradiés éclaboussaient la pièce d'eau révolutionnée par les plongeons espiègles des canards,
le troufignon en l'air, tandis que le cygne coupait de son glissement magnifique les rais de lumière cassés aux piles du pont, fendant ce barhotage irrévérencieux avec le souverain dégoût des malpropretés populacières.
Par-dessus le mur mitoyen, vêtu de lierre, fermant le jardin à droite, des rires, de la gaieté de bourgeois en villégiature, arrivaient par bouffées ; une voix de fillette comptait : « U-ne, deux-eux, trois... du vinaigre, du vinaigre!... » et, dans le silence qui suivait, une corde fouettait l'air avec un léger sifflement.
Au loin, des sonneries de cor se répondaient; d'un tir hydraulique, à quelque distance, partaient de faibles détonations.
Rassemblés autour du gymnase, les invités de Sandret essayaient leur force. Curner ne lâchait plus les haltères, écrasait Debiaz d'un haut dédain d'homme à biceps. Colette tournait autour de Projean, prise de curiosité bête bien féminine, et s'étant promis d'obtenir du petit graveur qu'il se dégantât. Raguet et ses amis avaient repris leurs chaises, leurs cannes et leurs pipes. Paul Lesprit était très entouré, distribuant de purs havanes qu'il tirait d'un mignon porte-cigares. Quelqu'un fit remarquer qu'il avait dû coûter cher... Et tous de se rapprocher, saluant la Banque comme si, dans le continuel maniement de l'or, le jeune homme en eût gardé sur soi des parcelles saisissables.
Ne voyant pas reparaître Julienne, Hugues disparut un moment. Il revint visiblement contrarié, excusa sa femme retenue au;;rès de son père toujours indisposé.
2C6 LA TEIGXE
Et, comme il proposait une promenade dans le bois ou sur les bords de la Marne, le bois, à cause de la fraîcheur qu'on y pensait trouver, rallia tout le monde.
Les vieux graveurs, ayant demandé la permission de rester, entamèrent un piquet à quatre.
Toute la bande processionna donc vers le bois, Laurence ouvrant la marche avec Lesprit, Colette au bras de Debiaz, Sylvestre Cazin avec Mme Bouju; puis, derrière Sandret et Bouju causant gravement, cavalcadèrent Herpin, Guéniche, flanqués de Curner, de Duchanoy et des petits jeunes gens de l'atelier.
Le mari de Colette, correct, se limait les ongles en marchant et ruminait une charade pour le soir.
Ils traversèrent la fête, comme assoupie, réservant pour le soir ses mascarades. Sous la tente d'un bal des applaudissements partaient, couvraient une ritournelle au piano. Puis un orphéon attaqua un chœur: « France... Patrie... Liberté... République!... » les seuls mots, à la rime et en fin de strophe, que permît de saisir le ronflement des basses trop nombreuses.
Dans le bois la troupe ralenti! le pas, alanguie par la course, une chaleur terrible qui coulait du plomb dans les membres.
— Mon garçon, dit Bouju à Sandret qui se plaignait des exigences de son banquier, mon garçon, il y a longtemps que j'ai pensé à vous proposer une chose. Le Crédit Bordelais me fait des conditions bien meilleures que celles dont vous me parlez, — et tout le papier que je lui passe, il le prend. Eh bien, donnez-m'en un peu du vôtre quand on vous écorchera trop ou qu'on
fera la moue. J'accepterai les traites que vous rembourserez à l'échéance, si toutefois il en est qui reviennent impayées. Vous gagnez 2 p. c. et évitez de faire antichambre chez le banquier. Quand votre maison sera tout à fait lancée, nous verrons s'il est possible qu'on vous ouvre un compte au Crédit, avec les faveurs dont
j'y jouis- Hugues remerciait, ravi. Mais le couple d'avant-garde lui apparut, à un tournant, et il fut frappé. 11 y a, dans la vie, à de certaines minutes, de ces associations de bonheurs, d'intimes ententes entre les choses du monde extérieur et la nuance de nos pensées.
Il enveloppa d'un long regard, Laurence et Lesprit, au bras l'un de l'autre, dans les feuillages, et sourit d'un de ces sourires qu'on adresse à soi-même.
Cependant, M. Paul interrogeait la jeune fille sur ses occupations, intéressé par cette vie active qu'elle déroulait à ses yeux, simplement. En ses critiques discrètes, en dépit des réserves déjà finaudes de la. commerçante qui sait le secret de sa faiblesse et le cache, Lesprit démêlait pourtant un manque de confiance dans l'avenir de la basse chromo que Sandret exploitait. 11 reprenait la pensée de Laurence, comme un thème, la développait nettement. Oui, les albums pour collections se vendraient encore quelque temps. Le gamin et la jeune fille n'avaient pas dit adieu aux défilés de grotesques, au langage des fleurs, a la transmutation peu nouvelle des animaux du fabuliste en personnages gardant, comme rappel d'origine explicatif, qui des pattes de dindon, qui le cou du héron, qui la crête du coq. Mais
208 LA 1 E1GXE
savait-on si l'enfant ne reviendrait pas aux primitifs timbres-postes, aux collections toutes naïves, et la fillette à ces niaiseries religieuses qui déposent en elle le germe d'aspirations futures, le vieux levain d'idéal dont elle fera, plus tard, de l'amour.
Puis il élargit le débat, au point de vue commercial, toujours. Est-ce que la guerre faite aux prêtres, aux congrégations, portait préjudice à la vente de l'imagerie religieuse ? Les grandes maisons d'édition se plaignaient à peine; la province surtout restait acquise. Donc, c'était là une base solide et il faisait bon s'y tenir.
Alors la jeune fille reprit, un peu timide, un peu écolière :
— Je crois bien que ce qui tue les petites maisons, c'est l'escompte des banquiers, l'éplucbage dégoûté qu'ils font du papier...
Il approuva :
— Les grandes Sociétés de crédit sont d'autant plus inabordables qu'elles prélèvent un ebange relativement peu considérable, mais aux commerçants et industriels à fortune assise.
— L'Italie retourne beaucoup d'impayés, les recouvrements sont difficiles, dit-elle encore. Et elle déploya un naïf système d'opérations qui le fit sourire.
A mesure qu'elle parlait il la regardait mieux, s'étonnant que l'idée de cet examen ne lui fût pas* venue plus tôt. 11 lui découvrait de jolis yeux noisette, l'oreille parfaite, la mignonne bouche de sa mère, des c'ents assez belles, dépréciées seulement par le léger chevau-
chôment de quelques-unes d'entre elles, dans l'arcade supérieure. Même le nez trop fort, le front bas sous une rude poussée de cheveux châtains rebelles au petit fer, le teint mat de Julienne, toutes ses imperfections s'atténuaient, tournaient au charme vague des gens qui ont le rire joli, des embellies de physionomie soudaines.
Maintenant, enfoncés dans le bois, ils apercevaient sous les arbres, de chaque côté du sentier, qu'ils suivaient, des familles en rond dévorant en des poses exténuantes, des viandes froides. Aux branches, des chapeaux de femme, des vêlements pendaient. De quelque massif bas, d'un vert sombre, émergeaient parfois deux manches de chemise faisant croire au complet déshabillage d'une personne qui va se mettre a l'eau.
Et Lesprit trouvait entre Laurence et ces jeunes femmes qui passaient, des paniers au bras, une marmaille sur les talons, une vague parité.
11 y avait en cette petite bourgeoise la patronne des arrière-boutiques fumeuses du commerce parisien, acquiesçant au désir d'un après-midi sur l'herbe, désir de mari et d'enfants. Il la plaçait dans son milieu, la plume à l'oreille, couchée sur les livres, soufflant à tous son courage, se battant pour la vie, mieux qu'un homme ! Elle avait jusqu'à ce clignement d'yeux, au plein soleil, des gens habitués au demi-jour blafard des salles liasses en de vieux quartiers.
La femme, même à cette heure de trêve, entre le mari digérant à plat ventre dans l'herbe, et les enfants se culbutant sur les pelouses, la femme gardait un souci visible de patronne responsable, ayant de la tête pour deux.
— Hé ! là-bas ! les amoureux, pas si vite, cria, loin derrière eux, Guéniche.
Us se retournèrent ensemble, du même côté tous les deux, leurs visages si près l'un de l'autre qu'ils sentaient leur souffle. Et ils ne ratifièrent pas par une pression de main, de poignet sur la manche ou par un regard loquace, l'exclamation du dessinateur. Ils repartirent plus lentement, reprenant où ils l'avaient laissée, leur causerie utilitaire, avec les mêmes moues de bouche tournée en zéro, les mêmes gestes rares et secs comme des chiffres.
Sur leurs talons, toute la bande venait, lâchée à travers les arbres, ralliée par Herpin qui soufflait clans une flûte de cinq sous, achetée dans la fête, et dirigeait une fanfare de mirlitons.
Guéniche faisait le boniment, comme au temps des sorties du cours des Gobelins. Il était resté étonnamment souple; ce fut la soirée d'adieu du rapin à son public, toutes les scies et tous les cris.
Le vieux gamin grimpait sur les épaules de l'artiste et lui faisait fournir sa dernière course.
En queue, enfin, causant à mi-voix, venaient Debiaz et Colette. Duchanoy, ses ongles polis, se regantait gravement devant eux.
Comme ils rentraient clans Nogent, ils furent surpris du changement subit de la température.
A la chaleur d'orage de l'après-midi, avait succédé un petit vent frais qui chassait, à l'horizon, jetait les unes sur les autres les minces déchirures de taies.
Elles s'avan<;aient, grossies, d'un blanc trouble,
comme si toute la poussière de cette lourde journée d'été s'était élevée vers elles pour les salir.
Dans la fête, inanimée a cette heure, les marchands refrognés interrogeaient le ciel avec un abaissement des coins de la bouche et un branle de tête significatifs. Ils dînaient en hâte, devant les voitures ambulantes d'où tombaient des grappes d'enfants mal mouchés.
Au coin des rues des hommes faisaient descendre, pour les garnir d'huile, les verres de couleur soulignant les .portiques et arcs de triomphe où des « R. F. » devaient éclater, très haut, dans des flambées de gaz.
En rentrant, Sandret et ses invités trouvèrent dans la salle à manger les graveurs immobiles, leurs cannes entre les jambes, chassés du jardin par le vent.
Us affectaient une résignation affaissée, consultaient la pendule du coin de l'œil, arrivés qu'ils étaient a la lie du calice.
Mais, entre Bouju, et sa femme, tout d'un coup, une grosse discussion éclata. 11 avait oublié de fermer les fenêtres chez eux, tout serait brisé.
Il partit en courant, heureux du prétexte, ayant ceci de commun avec tous les parvenus possédant une maison de campagne, qu'il s'ennuyait partout ailleurs que là; Une invitation pour le dimanche, irréfusable, le mettait à la torture. Sandret, d'ailleurs, confessait le même travers, fâché qu'on lui rendît ses dîners.
Cependant, Julienne, d'humeur massacrante, bourrelait ses bonnes. Il avait été convenu qu'on ferait seulement, le soir, une légère collation afin de pouvoir sortir ensuite.
En passant devant la cuisine, Hugues entendit sa femme qui criait :
— Oh ! c'est bien la dernière fois qu'on les empiffre. Je n'ai pu traverser la salle à manger de toute la journée avec ces quatre types ; vous avez vu?
Elle prenait les bonnes à témoin, satisfaite de leur approbation.
— AhJ c'est bien la fin, je vous jure ! c'est trop bête d'empâter des bonshommes qui se fichent de vous !
Sanrlret ferma doucement les portes de communication, tremblant que cette colère ne vînt aux oreilles de ses convives.
Les femmes étaient restées au jardin. Guéniche essaya d'y entraîner ses confrères, mais tous s'y refusaient.
— Merci, dit Raguet, nous avons été gelés tantôt!
Il se frictionna les genoux. Alors les hommes restèrent là en attendant le dîner.
Au milieu d'eux, Sandret, inquiet, souffrait de la conversation languissante, de cette torpeur qui écrase les Parisiens après une journée de plein air.
il eût voulu du bruit, des rires ; il éprouvait, lorsque s'ouvrait une porte, cette envie bête des gamins qui ont une faute à cacher, l'envie de renverser des chaises et de tousser.
Debiaz, décidément dégoûté de la gravure qui le faisait vivre, s'échappait en projets, d'une voix amère.
— Voyez-vous, les artistes qui se marient trop jeunes, ça ne vaut rien ! Peintre, je serais décoré aujourd'hui.
Guéniche ne disait pas non.
— En règle générale, pourtant, il ne faut pas aller jusqu'à prétendre que le mariage infirme une vocation, ajouta-t-il.
— Ah ! c'est malin ! Tu n'as pas une famille à élever, toi! s'écria Debiaz.
— Oui, quand on a de la famille, c'est autre chose, appuya Herpin. .
Tous, à cette minute, étaient loin de là, chez eux, ressaisis par la vie pour le gain, la corvée commandée. Ils avaient cet air las des journaliers, leur besogne suée.
— Et la femme? reprit Debiaz, la voix encore chargée, donnant une autre note, crevant en lui une autre poche d'amertume, celle dont la formation remontait au lendemain même de son mariage.
— La femme ne comprend pas les sacrifices, le travail qui ne rapporte rien immédiatement, les tentatives en vue d'une renommée dans l'avenir... Rien en arrérages, pas de non-valeurs !... 11 faut pondre, pondce, pondre !...
— Oui, pour manger, murmura un autre.
Et tous de reprendre, à mi-voix : « C'est cela, pour manger. »
La conversation devenait lugubre. Dans la maison les portes claquaient à nouveau, furieusement, comme si l'orage, imminent au dehors, eut pénétré à l'intérieur, en coup de vent.
— Oh! voyez-donc ce temps couvert, cri.a Colette sous les fenêtres, dans le jardin.
Les taches blanches, en effet, avaient envahi le ciel peu à peu, fermant, ainsi que des yeux, les petits lacs bleus visibles encore.
Dans la fêle, l'orgue catarrheux d'un chevaux-de-bois, joua la Belle Hélène. Et ce fut le signal de la reprise générale du boucan.
Le petit Henri, trouvant sans doute que cela ne constituait pas pour les oreilles un supplice suffisant, l'aggrava par une irruption soudaine dans la salle, au son du tambour.
— Ah ! non, pas ici, dit Sandret.
Le gamin ne bougea pas.
— Tu entends ! va jouer dehors, ou je t'enlève ta caisse.
— Ça serait pas à faire, cria le drôle.
Hugues croyait avoir mal entendu, il fit: « Hein? répète ?... » en marchant sur son fils.
Celui-ci l'attendit, puis, quand il ne .fut plus qu'à deux pas de lui, le petit Henri lâcha un mot que Sandret comprit bien cette fois.
11 y eut, parmi les invités, un « oh ! » de scandale.
Le père, tout pâle, s'était précipité. Mais l'enfant se déroba et la gifle qui devait l'atteindre, l'effleura seulement, égratignant la J9ue.
Alors, il se sauva à toutes jambes, menaçant :
— Tu vas voir, j'vas l'dire... j'vas l'dire, que tu m'as battu !...
Après une feinte de poursuite, Hugues rentra dans la salle, bouleversé, les mains tremblantes.
— Mais où a-t-il appris cela ? Qui lui a appris cela ?
Il ne sortait pas de cette question, avec l'arrièrepensée de trouver en une réponse plausible, l'excuse de l'enfant aux yeux de ses invités.
Mais, tout de suite, la porte s'ouvrit violemment et Julienne entra, la bile au visage, l'air mauvais.
— Vous n'êtes pas honteux de frapper un enfant, cria-t-elle. Je sais bien que vous ne pouvez pas le souffrir, ce pauvre petit, mais de là à lui mettre la joue en sang !... Enfin, qu'est-ce qu'il vous a fait ?... Dites-le...
Il répéta le mot lâché par l'enfant.
Alors elle se retourna, découvrant celui-ci caché dans sa robe.
— C'est vrai ?... c'est vrai?
11 secoua la tête, négativement.
Elle triomphait.
— Parbleu! je savais bien...
Mais Sandret s'emporta, prenant tout le monde à témoin.
— C'est trop fort! J'ai fait même cette remarque: « Où a-t-il appris celte grossièreté? »
— Ah! bien, c'est moi qui ne chercherais pas, répliqua Julienne. 11 n'a eu qu'a passer devant un de vos ateliers quand la porte en est ouverte !
C'était un coup droit aux graveurs, tous l'avaient compris avant même que Mme Sandret n'eût enfoncé la pointe en emportant le petit Henri dans ses bras, absout par ce dernier apitoiement :
— Viens, mon chéri, puisqu'on te chasse d'ici, nous dînerons tous les deux dans la cuisine.
Au fond, elle était ravie de cet éclat, ruminé depuis
le matin et qui lui donnait le moyen de ne pas paraître à table, de jeter cette injure aux graveurs.
Dans la salie à manger, tout le monde se levait, Sandret courait de l'un à l'autre: « Asseyez-vous, je vous en prie, ne faites pas attention... »
Mais alors, quand ils eurent obéi, silencieux, le supplice d'Hugues fut autre.
Dans la maison, la voix de Julienne résonnait, hargneuse, viciant une pochée de bile.
— Mais non, je ne l'ai jamais vu ainsi... Il faut qu'on l'ait monté contre nous... Amuse-toi, va, mon chéri, parce qu'il est inutile de venir à la campagne, si l'on n'y est pas chez soi !
Chaque phrase, méchamment détachée, frappait les invités de son mari, a peine couverte par le fracas des couverts et de la vaisselle que remuaient les bonnes pour le dîner.
— Si nous gênons..., dit Raguet en se levant. Une fois encore, tout le monde l'imita.
— Vous savez, nous ne vous en voudrons pas pour cela, reprit Duchanoy.
— Mais non, mais non, je vous en prie... ça va passer, disait Hugues. Et il eut une conférence h voix basse, avec Colette qu'il chargea de décider Julienne à paraître au repas du soir.
On dîna sans entrain, Sandret se battant les flancs pour faire oublier l'absence de sa femme et de son beaupère. Tout de suite après, il proposa un tour dans la fête. La petite Duchanoy avait fait une nouvelle démarche auprès de Julienne pour qu'elle cessât de bou-
der. Mais elle restait enfermée dans sa chambre, n'en sortant de temps à autre, que pour prêter l'oreille aux bruits de la salle à manger, avec i'espéranee qu'un des invités porterait sur elle un jugement dont elle pourrait, plus tard, se servir comme d'une arme.
Quand ils furent partis, elle se soulagea, parcourut la pièce qu'ils venaient de quitter, révoltée par les crachats qui marquaient la place de Raguet. Si jamais on avait vu de pareils salauds ! C'était ça' qu'ils recevaient ?
Elle commanda un nettoyage à fond pour le lendemain.
Elle avait ouvert les fenêtres pour chasser l'odeur du tabac; une bouffée d'air frais la frappa au visage. Elle se pencha sur le jardin, regarda dans la nuit un chevauchement de nuages fuligineux à qui un petit vent îq)re soufflait au cul.
Elle referma la croisée avec un mauvais rire:
— Ah ! bien, ils vont être saucés, c'est sûr !
Et elle se coucha, ravie que le temps fût de moitié dans le bon tour qu'elle jouait aux graveurs.
Maintenant, sur le zinc de revêtement, la pluie battait 1 une marche furieuse, cinglait les vitres, pissait à jet «ontinu avec une monotonie énervante, dans un tonneau placé sous la fenêtre de la chambre.
A onze heures, Hugues rentra. Il ramenait Debiaz et Cuéniche. Surpris par l'averse, clans la fête, la plupart des graveurs avaient manqué le dernier train pour avoir attendu, au fond d'une baraque, la fin de l'orage. On ne pouvait vraiment traverser le bois et gagner la Bas-
tille par un tel temps. Bouju offrait l'hospitalité à quelques graveurs et à Cazin, le caissier de Sandret.
Celui-ci se chargeait de ses deux camarades.
Seuls, Herpin,Lesprit et Projean avaient tenté l'aventure, le premier afin de ne point inquiéter sa femme ; Projean guidé par le même scrupule vis-à-vis de sa mère ;«Lesprit enfin parce qu'il devait être, dès le matin, chez son agent de change.
— Debiaz et Guéniche vont passer la nuit ici, dit Sandret en entrant chez sa femme; donne moi des draps, on va dédoubler deux lits. Ils coucheront dans la chambre de la bonne pour qui l'on descendra un matelas dans la salle à manger.
Julienne se dressa, étranglée de colère :
— Ah ! bien, il ne manque plus que cela ! Alors il faut que je me lève pour faire un lit à ces messieurs ? Pourquoi pas toute la bande? Si Bouju avait été moins complaisant, vous me les auriez amenés tous... On n'a pas idée d'un pareil sans-gêne, ma parole !
Elle criait en passant un jupon, sachant les amis de son mari au bas de l'escalier.
— Mais qui te demande de te déranger, observait Hugues, s' efforçant de la calmer. Dis où sont les draps, • je les prendrai moi-même.
Elle le remercia, alla réveiller la bonne; et la maison était toute révolutionnée.
Les lits faits, les deux hommes installés dans leur chambre, Julienne revint se coucher contre Sandret, haiueuse, lui soufflant bouche à bouche son mépris des artistes, ces pannes qui prenaient ses dîners, se fichaient
de lui, sonnant la curée parce qu'ils sentaient de l'argent là !
Peu à peu, sa méchanceté, un fond de lie remué, troublait tout, noyait, un à un, les gens qu'ils avaient reçus. Mme Bouju, qui enveloppait dans la même grosse tendresse ses enfants et sa volaille ; Bouju, qui dominait avec sa maison mieux montée, sa collection pour laquelle il était venu, chez Hugues, raccrocher des admirateurs ; Colette Duchanoy qui sortait sans jamais un sou dans sa poche pour le plaisir, en omnibus, de se faire offrir le prix de sa place par des messieurs ; Colette qui suçait une connaissance jusqu'à ce qu'on lui refusât la table d'abord, la porte ensuite. Le reste, le ramassis de graveurs, ne valait pas une citation !
Seuls, trouvaient grâce devant elle, le jeune Lesprit, dont la raideur affectée répondait à un idéal de distinction, et l'inepte Duchanoy, qui s'était beaucoup occupé du petit Henri et l'avait amusé âvecdes tours de cartes.
Ah ! c'était bien fini ! Tout cela changerait; elle ne viendrait plus à la campagne pour faire la cuisine, pour être la servante de tout le monde.
Elle n'arrachait pas une réponse à Hugues qui eut craint d'envenimer le débat en lui donnant l'occasion de jeter, à travers les cloisons, sa raneunc et son défi à leurs hôtes.
Alors, une pensée lui vint. Elle se leva, en chemise, parcourut, à pas étouffes, l'escalier et le corridor au bout duquel, à l'étage supérieur, s'ouvrait la chambre de bonne.
Et elle resta là, deux minutes, prêtant l'oreille, s'at-
tendant à quelque virulente sortie de Debiaz ou de Guéniche, contre elle, espionnant leur couéher, leur sommeil.
Elle n'entendit rien, que cette réflexion de Debiaz :
— On ne peut pas non plus attraper une bronchite pour le plaisir de coucher avec sa femme.
Julienne redescendit, dépitée, plus furieuse, irritée de cette conspiration du silence autour de son agitation.
La pluie avait cessé. Goutte à goutte, l'eau tombait encore du toit sur le zinc, avec, un claquement bref, ce petit bruit obsédant à la longue, que connaissent bien les gens qui cherchent le sommeil et complentles coups de l'heure dans la paix des choses.
Avant de se coucher, Debiaz et Guéniche avaient passé la revue curieuse et allumante de cette petite chambre que la bonne venait de quitter pour la leur céder, cette chambre où rôdait encore le puissant arôme de la femme sortant des draps, moite. Ils la retrouvaient dans les jupons et les robes, au porte-manteau, dans le parfum canaille de la savonnette, d'une eau de toilette non vidée, dans les épingles à cheveux traînant sur la table de cuisine recouverte d'une toile cirée lépreuse.
Maintenant, ils se retournaient dans le lit étroit, dont le bois avait gardé l'odeur de la fille, si troublante qu'ils restaient, les yeux au plafond, sans parler, travaillés tous deux par la pensée lancinante de coucher avec elle.
Et, dans la préoccupation de se cacher l'un à l'autre
leur projet, dans l'attente du moment propice pour se couler dehors et rejoindre la bonne, les deux hommes glissaient au sommeil.
Sous leur fenêtre, le larmier continuait d'instiller l'eau dans le tonneau plein.
Ils partirent le matin avec Sandret, par le premier train, dit des ouvriers.
Comme ils passaient devant la salle à manger, à travers la porte, en guise d'adieu, Julienne commanda aux bonnes :
-^- Vous allez compter devant moi le linge et l'argenterie... On ne sait jamais !...
mBBmBBBmmmmPMm:
Quinze joufs environ après la réunion des graveurs à Nogent, les Sandret apprirent, par un billet de faire-part, la mort de la petite Mmo Debiaz.
Hugues la revoyait, se rappelait exactement leurs rencontres, mille détails, comme autant de judas ouverts sur sa vie, maintenant.
Il entendait Debiaz, encore vibrant de la possession de la femme désirée, chaud de leurs sueurs mêlées, trouvant en de hautes protections familiales, quasiment l'excuse de son mariage. Et les influences n'intervenant pas assez vile à son gré, le travail pour vivre devenait plus âpre. Luc n'osant, ouvertement, rendre sa femme responsable de ces mécomptes, les attribuait a ses beaux-parents qui ne tenaient pas leurs engagements, insinuait-il.
La vie de bordées, d'invitations acceptées partout, dans tous les mondes, recommençait alors.
— Ce n'est pas parce que je me suis marié jeune que
certaines études doivent m'être défendues et certains, coins interdits à mon observation.
II disait cela devant sa femme et faisait, à ses yeux, sous prétexte d'Art, d'hommage au Beau, une cour ouverte à de petites personnes quelconques.
Elle l'accompagnait rarement, d'ailleurs. Comme elle avait nourri son premier enfant, — une fille, — son effacement remontait à cette époque. Mais la naissance de son garçon riva la chaîne davantage.
L'idéal du jeune mari, cet idéal de mère proprette à l'image de celle qu'il gravait pour les Jésus de ses compositions religieuses, cela s'évanouit dans l'odeur des langes séchant devant le poêle, les cris des mioches, l'absolu détachement et la simple abnégation de cette petite femme point peignée, en robe de lever toute la journée, sans se plaindre jamais que le soin du ménage incombât à elle seule.
Luc s'en allait, déclarant tout travail impossible dans cette pétaudière.
Il lui arrivait cependant d'emmener ses( enfants, bien lavés, dans leurs frais accoutrements, pour les montrer, confisquant à son profit des éloges qui visaient la mère.
Dans la foule qui suivait le corbillard, autour d'Hugues, on évoquait des souvenirs qu'il se remémorait aussi. C'était, chez Bouju, la petite Mme Debiaz, déjà poitrinaire, arrivant avec son gamin sur un bras et sous l'autre bras le carton aux cordons liés pour empêcher de glisser la planche vernissée, isolée de son enveloppe par des rondelles do lié0e.
Elle attendait les épreuves, patiemment, son mari n'ayant pas de temps à perdre, disait-elle.
11 fallait qu'elle pensât à tout, à l'échéance des billets souscrits, aux dates fixées par Luc aux éditeurs pour la livraison de ses travaux. Elle le poussait doucement vers sa table, berçant les enfants, les promenant des journées entières pour qu'aucun bruit ne le dérangeât.
Elle se couchait la dernière, brisée, avec une respiration sifflante qui le jetait dans la ruelle; fâché.
Des voisins l'avaient surprise descendant, le soir, vendre au brocanteur d'en face de vieux livres, et, chez le marchand de tabac, des cahiers d'école couverts de bâtons et de jambages, les cahiers des petits, déchirés feuille à feuille et roulés en cornets.
Hugues, lui, la revoyait deux fois, inoubliablement.
11 l'avait trouvée un jour, installée dans l'atelier de son mari absent, une cuvette aux pieds, son garçon à plat ventre sur ses genoux, criant, les bras étendus en nageur, sous les ablutions dont frissonnaient ses fessespotelées, trouées de fossettes, dans le retroussis de la chemisette.
Elle se redressa, rouge, honteuse; et elle gardait, à vingt-cinq ans, une taille cassée, une poitrine de vieille femme, de grands yeux noirs qui, aux derniers jours de la maladie, se plaignaient qu'elle ne pût plus porter les enfants, devenus trop lourds pour ses bras.
La seconde fois qu'Hugues la retrouvait, à part dans son souvenir, c'était chez Guéniche, oh! il n'y avait pas bien longtemps, chez Guéniche où elle s'était traînée pour faire plaisir a son mari. Même, elle l'avait accom-
pagné au piano, de ses doigts maigres qui tâtonnaient, effarés, comme un malade hésitant devant une connaissance abordée après de longs mois de souffrance et de séparation! Ah ! c'est qu'on n'avait plus guère le loisir d'y songer, au piano !
Ce soir-la, pour ceux qui l'av;iient connue jeune fille, déjà gracile, la petite Mn,e Debiaz n'était plus que l'ombre d'elle-même, grosse comme un oiseau, moins lourde que sa fille, la figure enterrée sous des bandeaux à la vierge, avec seulement, dans la face, le réveil de ses yeux énormes, flambant de fièvre.
Debiaz ne semblait pas s'apercevoir de celte mort lente, à ses côtés. -Il plaisantait : « Pas grosse, ma femme, hein? Elle est solide tout de même, allez!... »
Quelques jours avant le déjeuner de Nagent, comme il terminait un travail pressé, elle lui avait lu jusqu'à deux heures du matin, un roman en location, cette distraction lui rendant les veillées moins rudes.
Et elle restait sans voix le lendemain, brisée par l'effort, comme si s'abîmait en elle, raclant sa gorge, une chaîne détraquée entraînée par un vieux boudin d'horloge.
Et si c'était vrai ce qu'on disait? Qu'une nuit passée à la fenêtre, à attendre Luc, l'avait achevée...
C'était, sans doute, la nuit passée à Nogent.
Hugues se la rappelait, pluvieuse, glacée; il imaginait le guet anxieux, sous l'orage, l'inquiétude de la jeune femme, l'oreille ouverte aux bruits de la rue, au roulement lointain des voitures, tandis que le poids
d'horloge arrachait de sa gorge les derniers anneaux de la chaîne !...
Elle s'était couchée le lendemain.... Jusqu'à la dernière heure, elle se préoccupait des rentrées d'argent, des petits, de leur repos à tous les trois, des soins incomplets que devait leur donner la femme de charge qui la remplaçait auprès d'eux.
Et la recommandation suprême à son père, des Beaux-Arts, deux mois avant l'ouverture du Salon, au sujet de Debiaz qui avait été sacrifié pour la première médaille, l'année précédente...
Elle s'éteignit sans bruit, comme elle avait vécu, sans agonie, son pauvre corps usé se refusant à cette dernière lutte pour la vie, à ce sursaut de protestation des jeunes mortes !
Debiaz, malgré tout, fut frappé. A l'issue de la cérémonie conduite par lui avec un navremenl réel, il vint à Sandret, les mains tendues, remerciant.
— Ah ! mon cher ! Tu as été surpris, hein ? Qui l'aurait cru?... Malade huit jours a peine!... Non, il faut l'avoir connue aussi bien que je l'ai connue moi-même pour savoir tout ce que je perds en elle!...
Attendri, il racontait l'histoire de la veillée jusqu'à deux heures du matin, des larmes sincères dans la voix, la gorge étranglée par l'angoisse d'un souvenir trop proche.
— Je ne l'ai pas aimée comme elle méritait de l'être... Oh! si je n'avais pas les petits!... Viens me voir, hein? Je vais être bien seul... On ne me rencontrera pas souvent, va !
Et il était de bonne foi ce jour-là, les yeux rouges, un grand vide au cœur.
Pendant trois mois, en effet, on le vit fort peu, sinon au cimetière où il portait des fleurs tous les dimanches, et à l'imprimerie, ici et là accompagné de ses enfants en grand deuil.
Parlait-on de la défunte, il exaltait ses qualités domestiques; c'était la compagne d'artiste idéale, le déchargeant de tout le fardeau du ménage, rendant la vie douce et le travail facile.
— Oui, dit un jour Curner chez Bouju, où il attendait des épreuves, c'est la femme qu'il nous faudrait à tous!...
Il y avait là des graveurs que cette exclamation fit sourire.
Curner qui avait quitté Sandret depuis quelque temps, végétait, entretenu depuis des années, mais plus ou moins, par une blanchisseuse folle de lui.
Et c'était navrant cette simple phrase grosse d'envie dans la bouche de l'homme pour qui une créature suait toute la journée, faisant le soir, par surcroît, ses courses, allant chercher et reportant ses planches.
Il exigeait qu'elle se dît sa concierge, afin de ne pas le compromettre.
Chez Sandret la mort de Mmc Debiaz avait été motif à escarmouches.
Dans les torts qu'Hugues donnait, en toute franchise, au mari : le gaspillage de temps, le quasi-abandon de sa courageuse femme, l'abnégation de .celle-ci poussée jusqu'au sacrifice, à l'oblation de soi-même, en. tout cela
Julienne croyait démêler un reproche indirect, la critique de sa conduite.
Debiaz, à compter de ce jour, lui était devenu sympathique. Elle prenait parti 'pour lui contre la « sainte femme » qui avait aimé et élevé des enfants, parbleu ! comme toutes les mères aiment et élèvent les leurs !
Et jusqu'à sa mort dont elle gardait rancune à la petite Debiaz ! La mort contre laquelle elle n'avait point lutté, sans doute afin d'être plus vite canonisée. Joli, le résultat aussi ! On ne disait pas précisément que son mari l'avait assassinée, mais dame! il n'y avait que ça !.. .
— Enfin, cette nuit passée à la fenêtre, à l'attendre, le jour de la fête de Nogent?
— Laissez-donc! Ça fait bien dans le tableau; mais comme, au fond, elle n'était pas plus sucrée que les autres, elle s"est couchée et a fait le guet dans son lit. Et puis, quoi? Si c'est vrai,n'avez-vous pas une part de responsabilité ? 11 faut faire dire une messe,.. Du ■ propre, votre réunion de graveurs, — qui cause la mort des femmes !...
Elle saisit toutes les occasions de lui jeter au visage ce souvenir vinaigré par l'absence des mijaurées « qui ne l'avaient pas, sans doute, trouvée assez bien pour elles ! »
Un à un, pour éviter des froissements, les graveurs s'en allaient, les vieux : Raguet, Duhon, dit Philémon, Guéniehe même, qui ne cessait pourtant de travailler pour Hugues, — et Curner.
Celui-ci envoyait un soir sa maîtresse pour régler un
solde do compte. Et la bonne femme, naïvement, sur la demande de Sandret qui pardonnait volontiers à Curner la vétille qui les avait mis en pique :
— S'il a des travaux? Hélas! non, monsieur! Voyezvous, je tremble qu'il ne reste, comme l'an passé, cinq mois inoccupé !... Moi, je puis tomber malade; avec vous je ne më cache pas puisque vous savez!... Nous n'avons pas d'économies... C'est dur pour une femme, allez ! d'être seule à faire marcher la maison ! Tâchez donc de lui trouver quelque chose, je ne dirai pas que ça vient de vous. Il pourrait travailler chez nous... vous comprenez, dehors les repas coûtent cher, tandis que, à la maison, quand il y a pour un... Au restaurant, c'est double dépense, pas vrai, un artiste ne peut pas manger avec les maçons, dites?...
Hugues promettait de s'occuper de lui, remué par celte grosse désolation d'ouvrière, fière de son artiste ! Et une comparaison forcée, qu'il se reprochait ensuite, s'établissait dans son esprit entre ces femmes et la sienne. N'avait-elle pas tout pour être heureuse, alors que les autres n'obtenaient une sécurité relative qu'à force de travail et de concessions ! El les ménages qu'il oubliait !
Celui de Gueniche couvé, dorloté, retenu dans le giron de cette femme, haute et grave, qui avait pour lui des soins de poule, l'aimait bébé, potelé, bien pris dans su petite taille, gourmand et polisson.
Il fallait voir de quel geste inquiet et délicat elle lui retournait la paupière, au plein jour d'un coin de croisée, attentive aux altérations de la sclérotique,
alternant, suivant son diagnostic, les astringents et •les laxatifs, combinant les repas pour la satisfaction la plus complète de l'hygiène et des petits vices naturels.
Et la lingère d'Herpin, laquelle devenue une grosse mère, faisait de beaux enfants rebondis, comme' si la santé du mari eût voulu tout à son image.
— Ce que tout ce petit monde-là mange ! disait en riant la choriste.
Et l'on ne s'usait pas les pouces à les tourner !
On donnait de fameux coups de fourchette, — mais de rudes coups de collier aussi !
Malgré soi, avec un serrement de cœur, Hugues songeait à son petit Henri anémié, détraqué comme un frêle jouet par les soirées au théâtre, car Julienne repassionnée de son fils, de ses talents précoces d'imitation, le surmenait, l'emmenait partout sans voir les ravages que faisait dans cette petite figure pâle, ramassée au repos, la cervelle en travail, les flammes des rampes et des lustres, l'atmosphère viciée des concerts et des cirques. Il ne grandissait pas, son masque de cire vermillonné aux pommettes, le corps odieusement enfermé dans un costume de cuirassier-nain dont sa mère raffolait.
Elle avait un mauvais regard pour les enfants d'Herpin, leur santé souffletant la chlorose de son fils à elle.
Cependant, l'œuvre de destruction allait son train.
Aux sourdes menées de Julienne, éloignant les prêtres, s'ajoutait maintenant le discrédit dans lequel tombaient les dernières vignettes sortant de chez San-
LA TEIGNi: 231
dret, moins fignolées, sans cet appoint qu'apportait, à défaut de qualités créatrices transcendantes, l'expérience des vieilles barbes cbassées par le dédain de la patronne.
L'atelier était abandonné à des jeunes gens que ne contenait pas suffisamment l'autorité du père Lalouette, succédant à Guénicbe.
Où étaient la belle préparation de Duhon, les draperies de Raguet? Maman Lorenza, elle aussi, partirait un matin, sentant bien que sa présence, au milieu de ces débutants, est une gêne.
Tous les jours, c'est une nouvelle figure: on ne fait plus d'élèves, décidément. L'aciérage, puis la galvanoplastie ont tué la gravure, restreint les ressources qu'elle offrait, du moins. La multiplication des clichés supprime le retour sous le burin, trois ou quatre fois, de la planche à succès usée par les tirages. Les petits jeunes gens reculent devant le long apprentissage du métier, le travail ingrat de la taille, préférant fouiller le cuivre, graver des estampes pour des journaux d'art, des revues, eaux-fortes avec lesquelles il leur arrive de faire coup double, d'attraper une 3e médaille au Salon annuel.
El Maman méditait une retraite honnête, un retour vers son Hidalgo, bien casé chez Lesprit.
A la fin de l'hiver, le père Cazin constata une réduction notable du chiffre d'affaires, réduction portant sur l'imagerie religieuse. La chromo, en revanche, était en progrès.
— Parbleu ! déclara Julienne, votre atelier mange tous les bénéfices !
Elle en revenait toujours l'a. Il nourissait les graveurs sans travail. Et tous ces bonshommes se fichaient de lui, ne lui en donnaient pas même pour son argent, comme en témoignaient les reproches qu'ils recevaient de leurs correspondants de province.
La blanchisseuse de Curner venant voir, un soir, *si Sandret avait pensé à « son homme », Julienne la mettait presque à la porte, s'imaginant qu'elle demandait de l'argent.
Et ce fut, quand Hugues rentra, une scène violente à laquelle il ne comprit rien sinon qu'il entretenait, aujourd'hui, des ménages d'artistes, mâle et femelle. Car elle était dure à ces collages.
— Qui me prouve que ces types-là sont mariés? disait-elle souvent, doutant intentionnellement de la légitimité d'unions parfaites.
Elle bavait sur toutes leurs connaissances, un rien remuait en elle du fiel, une envie basse, une jalousie sourde, comme celle qui la jetait, hargneuse, sur la maîtresse de Curner, cette blanchisseuse si fière de son artiste ! 11 y avait au fond de cet orgueil une parcelle de bonheur encore, une récompense...
Et Julienne convoitait cette parcelle-là sans vouloir s'avouer qu'elle était sous sa main mais que sa morgue de parvenue ne lui permettait pas de prendre sa part de la joie de tout le monde, tout le monde, en son esprit, signifiant au-dessous d'elle.
Peu de temps après la présentation à l'éditeur de la
balance établie par son caissier, et un an environ après la mort de sa femme, Debiaz vint, un matin, visiter les Sandret.
C'était une résurrection, car il avait été, tout l'hiver, quasi invisible, absorbé, disait-il avec une pointe de mystère, par d'importants travaux.
Il allait toujours, bien régulièrement, au cimetière, s'imposant et imposant à ses enfants un deuil rigoureux.
Il les avait amenés, ce matin-là; et ils étaient charmants tous les deux, la petite^sept ans, brune, pâle, les yeux énormes de sa mère, avec celle-ci une ressemblance vague que la croissance affinait ; le garçonnet, cinq ans, d'adorables cheveux blonds, dorés, bouclésT un visage rosé, des yeux bleus délicieusement étonnés, un air d'infant qu'accentuait le goût du père s'exerçant dans la coiffure et l'accoutrement.
On rêvait, à le voir si gentiment gracile, à une hésitation de sexe, à des transmutations possibles, peut-être au travestissement par jeu, de la sœur en garçon et du frère en fille.
Debiaz ne sortait.pas sans ses enfants, jouissait d'eux, comme un peintre devant son œuvre louée par un public qui ne sait pas l'auteur si proche.
Julienne, la première, retint l'artiste à déjeuner. Elle s'étonnait qu'on ne les vit pas plus souvent,- lui et ses gamins, dont elle réclamait la société pour son fils, les jeudis au moins.
— Pourquoi votre gouvernante ne les amène-t-elle pas? Ils passeraient l'après-midi ensemble et je les ferais reconduire.
— Je ne demanderais pas mieux, mais les grandsparents sont là; — moi, je ne les vois pas depuis la mort de ma femme. Mais je ne puis leur refuser les enfants...
— Certainement, vous faites bien.
Et comme, adroitement, elle avait amené Debiaz à conter sa brouille avec ses beaux-parents, elle s'exclama ne comprenant pas quels reproches on pouvait adresser à un gendre si parfait, si attentionné. Elle insinua qu'on s'étonnerait moins qu'il en voulût à ceux qui lui avaient donné leur fille malade, sans le dire.
Pour Julienne cette petite exécution de la morte, à voix sèche, à phrases hachées menu, était une délectation. Depuis assez longtemps on l'horripilait avec cette existence tout miel, saluée d'hosannas.
Elle était ravie de l'approbation de Debiaz, confessant que, oui, sa vie n'avait pas toujours été drôle en face d'une femme malade dès le lendemain de ses noces.
— Enfin, j'ai ma conscience pour moi, conclut-il. Et, tout d'un coup, il leur confia le gros secret de sa
visite. Il avait abattu une rude besogne cet hiver; il allait les étonner avec son exposition.
On l'attendait à la gravure avec une planche commandée, la copie d'un tableau du Luxembourg, et pas du tout, c'est à la peinture qu'il se présentait avec une toile de genre...
— Ce sont les enfants qui ont posé... 11 y a là une mine, voyez-vous... Au lieu d'une grande machine prétentieuse, un tableautin proprement peint, une pointe d'esprit et de sentiment, je ne vous dis que ça !... Ah !
nous sommes loin de la boutique religieuse, oui!...
— N'est-ce pas, pour ce qu'on y gagne?..', appuya Julienne.
Calmé, à voix plus sourde, il reprit :
— 11 y a huit ans que j'aurais dû prendre ce parti. Seulement, vous savez, la famille... les enfants;... et puis on me poussait vers la gravure... Ah! ce qu'ils m'ont fichu dedans, ces gens-là !...
Il fit un geste d'oubli théâtral et continua : • — Viens voir ça, Hugues... Tenez! je pensais à une chose, ce matin, devant une chromo atroce, vous savez, sur des boîtes de pûtes italiennes?... Je me disais : « Si Sandret pouvait mettre la main sur deux ou trois bonnes toiles qu'il reproduirait en chromo... il enfoncerait carrément la fabrication du monsieur qui a édité ça!... » Il se tourna vers Julienne qu'il sentait attentive et gagnée :
— Vous auriez d'abord, voyez-vous, trois ou quatre reproductions, des pendants pour salle à manger et salon bourgeois... Ali! dame! écoutez donc! tout le monde ne peut pas se payer des originaux de maîtres ou même des copies d'élèves!... Ce serait une affaire d'or!...
— Ah ! bien, si vous espérez le faire renoncer à son imagerie religieuse qui nous ruine, détrompez-vous ! remarqua aigrement Julienne.
— Mais non, tout le monde est libre, dit doucement Debiaz. Et, s'adressant directement à Mm0 Sandret :
— Je suis venu vous demander un service. Il me faut à mon tableau, un pendant. J'en ai le sujet. Voulez-vous
me confier Henri... oh! quelques séances seulement... Ils seront charmants lui, Louiselte et Loulou,... et je vous prédis un joli succès !...
Julienne exultait, chatouillée au bon endroit par cette flatterie qui allait d'elle à son fils, par cette expectative d'une foule arrêtée devant lui.
Mais elle était surtout conquise, définitivement, par l'attitude de Debiaz, la considération qu'il avait pour elle poussée jusqu'à l'oubli de Sandret, pas une fois consulté, comme si ces questions eussent passé son entendement. L'autorité morale, intellectuelle, pour qui elle avait toujours bataillé, lui était enfin dévolue. . Elle regarda Hugues, le trouva chétif, décidément peu fait pour les affaires enlevées de haute lutte, dans un coup d'audace.
Elle ne voyait pas sous l'enthousiasme de l'artiste la ruse du marchand assurant sa vente d'avance, tremblant qu'un échec ne la compromît.
Un immense orgueil éclatait en elle, enfonçait dans sa cervelle étroite cette idée qu'elle devait dominer son mari, incapable d'une initiative, dépourvu de cette divination, qui, dès longtemps, lui avait soufflé à elle, le succès de la chromo..
Ce déjeuner fut décisif.
Après chaque séance de pose, Debiaz ramenait le petit Henri, achevait la conquête de la mère par le fils. Une conspiration tacite s'ourdissait contre Sandret, sans que sa résistance cependant autorisât ces menées.
Aussi bien l'essai indiqué par son ami plaisait à sa nature mobile, grattait en elle le fond commercial, point
artiste, un besoin de partager son activité, d'en disperser les marques extérieures. Après tout, la chromo donnait d'assez beaux bénéfices pour qu'il risquât quelque argent sur cette carte.
Il devait l'avouer, cette branche de son industrie s'était étonnamment développée; et, sans en rien dire encore, il combinait la tentative qu'il allait faire avec une révolution bien autre.
L'impression des planches en couleurs pour laquelle il s'adressait, jusqu'ici, à. des maisons étrangères, allait acquérir, sous sa direction impulsive, une importance notable, susciter de sérieux frais.
Pourquoi n'adjoindrait-il pas une imprimerie à ses magasins ? A courte échéance, le succès aidant, il rentrerait dans les débours nécessités par l'achat et l'établissement d'un matériel, la location d'un emplacement. Et c'étaient ensuite des gains nets, une économie indéniable réalisée.
Il voyait les machines en mouvement, les presses fonctionnant, il goûtait, par avance, la joie d'industriel de se dire : « Cela sort de chez moi » ; et, dans le soleil, les lettres d'or de l'enseigne retouchée, renforcée, souriaient aux passants d'un petit air d'invite et de promesse.
Il se mordait les lèvres pour garder son secret, ayant imaginé une révélation en surprise, en temps opportun.
Un mois avant l'ouverture du Salon, il s'assura la propriété exclusive et le droit de reproduction des deux tableaux de Debiaz :■ « Les Recrues » et « Manœuvres d'Automne ». Il les paya 6,000 francs.
Cette prompte soumission à ses goûts, cette victoire sans lutte, dépitèrent un peu Julienne. Elle avait rêvé plus de gloire, l'humiliation profonde d'une défaite agenouillant devant ses idées Sandret implorant et confondu. Dans la rancune, restée en elle, de leur enrichissement subit, elle se plaisait à croire leur fortune compromise, réédifiée par une inspiration de l'épouse. A son tour il lui devait tout; c'était sa revanche à elle!
L'empressement de Sandret à ratifier son engouement l'inquiétait. C'était sa chose, elle la défendrait contre toutes les revendications qui se pourraient produire.
Debiaz, s'obstinant dans sa flatterie, soutenait maintenant que, en effet, cette trouvaille appartenait en propre à Mmc Sandret.
Il arriva que les lobrichonnades du peintre eurent un certain succès au Salon. Le gros public des dimanches était requis par ces recrues : les enfants de Debiaz, rapetisses, embellis, flanqués de Paul en cuirassier et d'un caniche habillé chez Corvi, tous immobiles sur un rang et au port d'armes pendant que défilait devant leur front, avec une majesté, le chatinspecteur.
Celui-ci se retrouvait dans « Manœuvres d'Automne », grimpé sur le dossier d'un fauteuil d'où il distribuait des coups de griffes aux assaillants, enfants et caniche.
La saison était délicatement indiquée par un ciel d'octobre que la fenêtre ouverte au fond laissait voir, gris, épais, écrasant de grands arbres tordus dont un petit vent âpre jetait les dépouilles dans la chambre.
Après le «Volontaire d'un an», exposé par Lobrichon,
LA TEIGNE 23t>
l'année précédente, ce fut jugé charmant. Ces chairs, crème et fraise, la singerie de ces poses figées, la recherche du joli caractérisée par la disposition savante que conservaient, au plus fort même du jeu, les boucles blondes épandues sur les collerettes ; ces tricheries constituaient de bons petits tableaux de femmè-amateur. peignés, léchés, familiaux.
Trois fois par semaine Julienne alla rôder autour des toiles. Le succès de la reproduction était assuré. Ils triomphaient, elle et Debiaz. Hugues, lui, se réservait, tablant sur l'événement pour installer son imprimerie dans un local abandonné par un commissionnaire, rue Réaumur.
Certes, si l'affaire donnait les résultats qu'on en attendait, le déménagement s'imposait. Et, non sans un frisson de joie orgueilleuse, Sandret envisageait le nouveau gîte d'étape de sa marche ascensionnelle, le sommet d'où il jetterait, en une réclame formidable, son nom aux quatre vents !
Le début fut encourageant. La foule, séduite par la gentillesse morbide des tableaux, se les rappela avec plaisir lorsqu'elle les vit à la vitrine des marchands, lorsqu'elle put les acquérir à peu de frais, tout encadrés.
Des boutiquiers demeurèrent stupéfiés qu'on eut imité jusqu'aux «grains de la toile». El ce boniment du vendeur ils le répétèrent d'un air de jubilation pro fonde.
Tout de suite Hugues commanda deux autres tableaux à Debiaz, des natures-mortes pour salles à manger à
240 LA TEIGNK
Guéniche; et l'éditeur lui-même se mettait à peindre des fruits, utilisait ses études de fleurs, faites à Nogent.
L'homme d'action détendait encore une fois en lui les fibres sentimentales par lesquelles, soigneux de la mémoire de son père, il tenait à l'imagerie religieuse.
Comme au temps de son entrée dans l'édition, il se dédoublait, mais combien plus sûr de soi, dans le rayonnement de cette Toute-Puissance : la Réclame !
C'était, en quelque sorte, l'âme de cette chromo qui affecte si douloureusement la pupille des artistes ; c'était la cbromo elle-même tape-à-1'œil et raccrocheuse, montant dans la gloire du cadre et des vitrines, comme une fille mise dans ses meubles.
Et le jour où Hugues obtint, d'un magasin de marque, la commande d'albums-primes, cette double publicité, cette facilité de jeter son nom et ses produits à tous les coins de Paris, cela le grisa, lui donna le vertige d'une fortune ramassée d'un tour de main, sous les coups de trompette de la Réclame et l'acclamation énorme des imbéciles!
Aussi bien ce fut, cette année-là, une folie, une chromomanie incompréhensible. ■ — Des magasins, à l'imitation de leur grand confrère, donnaient en prime des calendriers, des langages de fleurs, des séries...
Le mode de réclame s'étendait, gagnait le petit'commerce, envahissait les bazars, l'épicerie, la cordonrierie en traversant les boutiques de confiseurs, les professions délicates. Et la poussée était si forte que des maisons, moins importantes que celle de Sandret, faisaient grasse pâture des miettes tombées de sa table.
LA TEIGNE 2 il
Hugues comptait beaucoup sur cette réclame que lui faisait la basse-chromo pour assurer le succès de ses reproductions de tableaux dont on ne pouvait attendre de bénéfices immédiats vu l'importance des premiers débours.
L'imprimerie, présentement l'accaparait, le trouvait infatigable, soulevé par cette réussite palpable, vivante, qui passait sous ses yeux dans le mouvement des équipes, le ronflement des machines, le fonctionnement des presses, la polychromie étincelante des feuilles, tout humides dans un tapage de pourpre et d'or.
Julienne se montra mi-fâchée. Vraiment, Hugues poussait trop loin la complaisance. Cette idée, faite sienne par la hâte qu'elle avait mise à l'épouser, eût pu se passer de la consécration que Sandret venait de lui donner.
C'était sa revanche, compromise, une victoire se retournant contre elle; Julienne en arrivait à gémir d'un succès qu'elle avait préparé, du moment qu'elle ne serait pas seule à en jouir.
Au contraire, l'importance du chef de maison s'accroissait, l'ascendant moral échappait une fois encore à la femme, éternelle satellite, condamnée à vivre dans l'ombre de cet homme, à tout recevoir de ses mains, au lieu qu'il lui dût tout, à elle !
El, derechef, sa vieille haine contre cette fortune subie comme un affront, la reprenait toute, l'incitait à des dépenses bétes, à un gaspillage effréné. On étouffait dans cette atmosphère d'or ! Elle ouvrait la soupape, lâchait de la vapeur! C'est elle qui, malgré les remon-
trances d'Hugues, les facilités de paiement qu'on lui offrait, voulut qu'il donnât comptant les dix mille francs qu'avaient coûté les presses.
En même temps, sans que rien expliquât ce revirement, elle était ressaisie d'une belle passion pour Nogent. quasi abandonné depuis des mois.
L'année dernière, exaspéré de la résistance de la propriétaire s'opposant à la transformation en atelier d'une aile de la maison, Sandret disait n'y plus revenir la saison prochaine.
Et maintenant, Julienne insinuait qu'on ferait dans ce coin toutes les révolutions imaginables, s'il était à soi...
— Seulement, voilà...
Et, tout d'un coup, elle expliqua son semblant d'aversion pour ce pied-à-terre. Cela d'abord : on n'était pas chez soi.
— Et puis, ajouta-t-elle, ce qui augmente les frais, voyez-vous, c'est le chemin de fer.
Elle comptait : « Nous deux..., les enfants..., la bonne..., les voyages pour les provisions quand on veut prendre ses repas là-bas... »; des arias qu'une voiture seule pourrait éviter.
Elle souriait, depuis longtemps, à des promenades matinales à travers ce bois de Vincennes, odieusement violé, convoité des semaines entières pour des vautre-" ments en famille. Et son rêve était de le parcourir, ce bois, en une voiture à elle, afin, sans doute, de voir de plus haut se dérouler sur ses talons, le ruban des lieues...
Dans la joie du succès de la chromo, Hugues céda. Son projet d'un atelier, devenu presque une nécessité depuis qu'il s'était remis à la peinture, n'était pas un désir de fraîche date.
Et, quant à la voiture, Sandret, bien inspiré dans ses combinaisons de pratique et de sentimentalisme, satisfaisait en lui le mari et l'industriel.
En effet, il faisait aménager l'arrière de la voiture pour servir le dimanche au transport des provisions, et tous les autres jours pour recevoir les échantillons, les commandes à livrer.
Le soir, la voiture était reconduile à Nogent par un homme de confiance qui couchait dans la maison et cumulait les fonctions de cocher, de portier et de commis.
Tout l'été, de l'argent s'engouffrait dans cette fantaisie, payée 50,000 francs, « recta ». disait Julienne, orgueilleusement.
Et c'était a la minute d'indécision et de garde recommandables a l'entrée dans une voie nouvelle ; à la minute où Hugues devait faire appuyer son mouvement en avant par des réserves suffisantes pour parer aux éventualités d'une traîtrise du sort; c'était ce moment-là que choisissait Julienne pour s'affirmer la petite parvenue soucieuse « de ne rien devoir à personne ».
Immédiatement aussi, elle établissait un tour de réception à Nogent. A chaque dimanche de l'été correspondait une liste d'invités.
— Je sais bien qu'ils ne peuvent pas nous souffrir, disait Julienne, mais ça m'amuse de les voir bisquer.
24 i . LA TEIGNE
Les « amis » de la première liste trouvèrent encore les gâchis du plâtre dans les allées, des matériaux obstruant les couloirs, les maçons et les peintres dans l'atelier inachevé.
L'activité de Sandret s'exerçait là aussi, partagée maintenant entre sa maison, son imprimerie et la surveillance des travaux.
En ces allées et venues continuelles, il échappait à sa femme, à ces crises de sensiblerie qui le poussaient vers elle, ressaisi par la famille, touché par la résonnance de vieilles fibres.
Julienne, pour déterminer une de ces crises qui le ramenaient dans ses jupes, reconquis, sentait la nécessité de circonscrire le lieu d'action afin qu'il ne se dérobât pas.
L'imprimerie était une cause de dérangements incessants, absorbait la majeure partie du. temps que Sandret donnait à sa maison.
Lui-même se plaignait de ne l'avoir point là, sous la main, et Julienne, par exception, ne contrariait pas ce désir de concentration qui cadrait trop bien avec ses souhaits à elle.
Rassuré de ce côté, couvert, en quelque sorte, par l'extension qu'avaient prise les affaires, Hugues, après un temps court d'hésitation, arrêta son idée sur un vieil hôtel de la rue des Saints-Pères, séduit tout de suite par le grand air de la construction, ancienne, pourvue de communs qui, seuls d'abord, frappèrent Mme Sandret.
Mais le quartier surtout attirait l'éditeur.
Il se retrouvait sur le terrain de ses premières armes, à deux pas de Saint-Sulpice, ce centre autour duquel se groupaient toutes les entreprises religieuses : broderie, statuaire, imagerie, etc. 11 trouvait, enfin, dans la sainteté de ce voisinage, la promesse du relèvement de la taille-douce, qu'il avait à cœur momentanément, certains jours d'arrêt, de détente, de reprise des vieux scrupules.
Et les ouvriers ne quittaient Nogent que pour entrer dans l'hôtel qu'il s'agissait de convertir en maison d'édition.
Les sous-sol reçurent les presses, l'imprimerie. Un escalier monumental formant galerie où seraient appendus les tableaux originaux dont Sandret vendait la reproduction, cet escalier conduisait aux magasins du premier étage, reliés eux-mêmes aux appartements de l'étage supérieur par des cornets acoustiques et un mignon ascenseur dont se dégoûtait Julienne au bout de huit jours.
An fond des magasins, les bureaux de Sandret et du père Cazin, le caissier; et dans chacun des deux rayons principaux que tranchait l'escalier , par le milieu, s'élevait une petite chaire que devait habiter, — à l'imagerie religieuse, Laurence; — à la chromo, Julienne.
Les communs, inutiles, servaient de magasins d'expédition.
Toutes ses forces ainsi centralisées, Hugues ne désespérait pas de couvrir assez rapidement les frais considérables que lui occasionnaient son déplacement, l'agencement du nouveau local, coïncidant presque avec
l'achat de la propriété de Nogent et la réunion de l'imprimerie à sa maison d'édition.
La soupape de sûreté, trop longtemps ouverte, faisait l'office qu'en attendait Julienne, vidait largement la maison de l'argent qui y entrait.
Et il en entrait encore.
La réclame de Sandret inondait Paris. Autour de certains magasins, on foulait aux pieds ses chromos, comme les fallacieux menus qu'on distribue aux abords des restaurants à prix fixe.
La vogue des albums était soutenue, grâce au renouvellement que leur apportait des pièces fabriquées en Allemagne, rendues plus séduisantes par un travail de repoussé, une délicatesse de découpures et une fraîcheur de coloris, qui conquéraient à nouveau les enfants.
Les commandes affluèrent. Quant aux reproductions de tableaux, elles profitaient de la réclame que les cartes de publicité se faisaient elles-mêmes en même temps qu'aux maisons dont elles servaient les intérêts.
Sandret prépara son exposition pour Philadelphie dans la gloire de cet apogée, le ronflement de machine qui secouait le vieil hôtel.
Tu devrais voir un médecin, conseilla Hugues à Julienne qui se plaignait, depuis quelque temps, de douleurs dans les reins, le bas-ventre et les cuisses.
Lui-même, à la vérité, était inquiet, perplexe. Ne connaissant que par ouï-dire des accidents dont sa jeunesse avait été exempte, il ne pouvait se résoudre à avouer une maladie dont, croyait-il, le germe ne se trouvait qu'en une femme contaminée. Cependant, il avait toujours été fidèle à Julienne ; et quant à la rendre responsable des troubles constatés chez lui, il ne le pouvait pas, repoussait, indigné, cette accusation de flétrissure monstrueuse portée contre l'épouse, la mère de ses enfants !
Le médecin, enfin appelé, malgré la résistance de Julienne, détrompa tout de suite le mari, lui apprit que la communication des désordres organiques révélant, chez Julienne, la présence de la métrite, cette communication n'était pas soumise à des règles immuables, comme il paraissait croire.
Il rassura Hugues, indiqua un traitement rigoureux, interdit tous rapports entre les époux.
Cette dernière prescription et le caractère spécial de sa maladie démoralisèrent un moment Mmc Sandret. Sa proie, éloignée d'elle déjà par le souci des affaires, lui était finalement ravie par ce détachement charnel ordonné, la suppression de l'heure de l'oreiller, suprême ressource laissée à la femme pour s'assurer l'ascendant moral, la domination de l'intelligence par les sens. Cette heure-là avait toujours appartenu à Julienne; même, elle avait cherché à la prolonger au-delà d'une nuitée par le refus obstiné du tutoiement, marquant un abandon sans joie, sa non-participation à des caresses simplement subies.
Depuis le jour très ancien de sa défloration, elle était restée maîtresse d'elle-même, s'étudiant à réprimer toute réponse aux appels passionnés de la chair, toute détente qui pût faire croire à un partage d'affection.
Elle s'enorgueillisait de son corps sans frissons, de sa peau demeurée sèche sous, les sueurs de l'autre, de ce musellement du désir devant « l'extrême de la volupté » dont a parlé Diderot, et dans lequel toute autorité sombre.
Sa vie, elle l'avait passée à introduire dans le tousles-jours, cette rébellion d'entre les draps, faisant son visage de marbre à l'image de son corps.
Frappée dans ses replis secrets, elie se trouvait . atteinte dans sa force même. Il en résulta un détraquement de tout le système, un état nerveux permanent,
comme si les sens se vengeaient de la contrainte qu'on leur avait imposée.
I ne immense haine de so«e, innée, se développa. Elle se mil à détester Hugues dans la supériorité que
lui conférait la santé de son corps, comme elle l'avait détesté dans les avantages qu'il tirait de son instruction, des digues sociales opposées aux empiétements de la femme.
Elle fit appel à toutes ses ressources pour combler le vide que créait son infirmité. Et elle fut encore servie, en cet effort dernier, par la sensiblerie bien bourgeoise qui lui avait toujours donné barres sur Hugues.
En effet, la maladie loin de le détacher, le rapprocha de sa femme. Tout de suite, la pensée d'une consolation, par un redoublement de prévenances, se levait en son esprit. Julienne lui sembla si cruellement éprouvée qu'il se crut obligé à mille ménagements. Toutes les filiations, les exigences, les incompréliensibilik-s de caractère, il les considérait maintenant comme <\*'< phénomènes morbides dont, la première, elle avait du souffrir. 11 en arrivait à souhaiter que le médecin fit remonter haut l'origine de la maladie, afin de pouvoir passer l'éponge sur vingt années de discordance.
II prétendait, tout de suite, donner à Julienne une preuve d'affectueux intérêt en faisant, pour son u a£
bnnel, transformer en salle de bain une arrièrepièce de leur appartement. Les ouvriers rentrèrent dan l'hôtel avant même qu'on eût remis à l'éditeur le mémoire des derniers travaux exécutés.
La centralisation de ses ateliers, en outre, lui per-
mettait de vivre davantage au milieu des siens. Par raffinement de délicatesse, il se promit, durant la maladie de sa femme, de se montrer compagnon assidu, afin qu'elle ne le crût pas attaché, à elle uniquement par les liens de la chair.
En réponse à ces attentions, la Teigne reparut, grandie dans le désordre des nerfs, encore tapie, cependant, et ramassant ses forces et tàtant le terrain.
Dans la terrible guerre à coups d'épingles qu'elle ouvrait par des engagements sans portée, elle s'entourait de précieux auxiliaires : ses enfants.
Redoublant d'attentions à leur égard, elle les enveloppait d'une tendresse exclusive qui lui gagnait, en surcroit, la sympathie- des mères.
Laurence, peu habituée a cette expansion, en recevait les marques avec son visage sérieux de grande lille raisonnable, de singuliers regards même, qui allaient chercher au fond de la pensée de sa mère le prix que c^lle-ci mettait à ses faveurs.
Mais le petit Henri vivait en elle absolument, ne la quittait pas, non qu'elle lui inspirât cet amour filial profond que ressentent rarement les enfants gâtés sans mesure, mais attiré plutôt vers sa mèfe par un goût de caresses, félin.
C'était comme autrefois, mais plus précise, distillée, une politique d'alliance, l'encouragement à la résistance prêché au fils par la mère avec la haine de l'ennemi ■commun : le père.
Elle couvrait ses enfants de son corps, oui, mais en
attendant qu'ils fussent assez forts eux-mêmes pour qu'elle pût trouver ab'i derrière eux.
Et le petit la ravissait par son esprit d'assimilation espiègle, sa repartie insolente, à la fois si comique par le geste et l'intonation, et si navrante par l'écho des leçons de la mère, que tout le monde, celle-ci la première, s'égayait, tandis que Sandret hésitait, ne savait plus quelle contenance tenir devant l'approbation maladroite de ces rires !
La même scène était jouée journellement.
— Est- il drôle?... criait Julienne pâmée, quêtant sournoisement l'admiration des étrangers, l'élevant comme un mur entre le désir de châtier du père et l'impunité provocante du gamin.
Des après-midi entiers, elle lui serina des refrains de café-concert. Car c'était cela aujourd'hui, sa passion maîtresse, fouettée par l'aversion que marquait Hugues pour ce plaisir.
Il devait en prendre sa part, cependant, deux ou trois fois par semaine, à côté de son crapaud de fils notant les déhanchements, les coups de gueule, les refrains en scies, qu'il reproduisait à la joie de Julienne.
« C'est lui-même qui me l'a dit... — J'sais pas comment on s'y prend !... » Inepties débitées le plus souvent sans à-propos, simplement parce que la phrase, une fois par hasard appropriée à la circonstance, avait excité l'hilarité.
Un triomphe pour la mère, le supplice d'Hugues!
En revanche, elle désertait Nogent depuis qu'il y était attiré tous les dimanches par son atelier.
Elle prenait ostensiblement le contre-pied de tout ce qu'il faisait, pensait, voulait, redevenant la teigne attachée à lui, forte de toute la rancune d'un sexe amassée en elle, — collante !
La vie, révolutionnée par cette incompatibilité de caractère résolue, eut été intolérable, si Hugues n'y avait vu, de la part de Julienne, moins de méchanceté que de désordres de sang et de nerfs causés par la maladie et l'approche de la crise d'âge.
A une bataille carrément proposée, aux causes précises, il eut opposé un plan de défense, tandis qu'il était désarçonné par cette hostilité sourde se renfermant en des silences d'une journée, une surdité voulue, une froideur jouant la dignité et exaspérante jusqu'au crime.
Aimer ce qu'il condamnait; refuser sa sympathie à tout ce qui avait acquis celle d'Hugues ; haïr même la chose, prônée' la veille, si, finalement convaincu, son mari se décidait le lendemain à un partage d'enthousiasme ; c'était là une ligne de conduite inflexible, une révélation de méchanceté quintessenciée, déconcertante.
Sandret restait parfois stupéfié du sens que sa femme trouvait à une phrase innocemment dite, sans intention blessante. Et il s'était- résigné à une patience dont il fixait le terme au. rétablissement de Julienne. Le petit Henri, dont la licence passait les bornes, irait en pension à celte époque. Jusque-là il n'en privait pas la mère.
Le médecin ayant recommandé les distractions, il y eut réception à l'hôtel tous les jeudis.
L'habitude, d'ailleurs, en était prise.
la Tr:K-,\r 233
Depuis quelque temps, Hugues tenait table pour les amis qui lui rendaient des services.
11 entendait par là ses demandes d'argent, moins brutales qu'un emprunt d'espèces, car il ne réclamait rien que la signature d'un endosseur sur des billets dits de complaisance remboursés par lui, Sandret, à l'échéance.
11 avait dû recourir à cet expédient, écrasé par les frais d'installation, ses vingt mille francs de loyer à Paris, la folie de Nogent, les travaux qu'on ne cessait d'exécuter, ici et là, depuis un an.
Les banquiers, défiants, se tenaient sur la défensive..
Sandret avait trouvé meilleure grâce auprès de quelques amis parmi lesquels Guéniche, Debiaz et Bouju.
Mais à compter de ce jour, il contracta envers eux une detle,de reconnaissance qu'il acquitta en dîners, loges au théâtre,, parties de campagne, cadeaux détournés dont Ja somme dépassa bientôt celle des intérêts que lui eût réclamés le banquier pour un prêt régulier.
Ce fut là le réel acheminement aux dîners du jeudi, fondés autant par distraction pour Julienne qu'en l'honneur des amis obligeants.
A ceux-ci, convives hebdomadaires, vinrent se joindre Herpin, Colette Duchanoy et son mari, chargés d'égayer ces petites soirées bourgeoises où l'on était prié de chanter « quelque chose », à moins qu'on ne préférât pianiser.
Le premier de ces dîners fut donné pour fêter Debiaz. L'Art Industriel forma, cette fois, un groupe ineffable. La peinture avait envoyé Debiaz et Guéniche; la
musique s'honorait de la présence d'Herpin et de deux choristes qui parlèrent trois heures durant, l'un bâtisse, l'autre opérations financières; la littérature enfin était représentée par l'abbé-poète Queulain, auteur des légendes et versiculels mirlitonnesques agrémentant les sujets emblématiques.
D'une voix qui cassait les phrases, il exécuta ses contemporains, ne laissant debout que De Bornier et Deroulède.
— Des poètes qui conservent le souci de la dignité des lettres et le respect du lecteur, dit-il.
Guéniche appela Protais un grand peintre; Debiaz préférait Toulmouche.
Enfin, les choristes questionnés sur un opéra nouveau :
— Nous n'en savons rien, nous sommes du premier acte, nous partons tout de suite après, répondirent-ils.
Le Wagner . qu'ils interprétaient chez Colonne les trouva plus décidés.
— Bicêtre de chats!... prononça celui qui faisait bâtir.
Et après dîner tous défilèrent devant le succès du prochain Salon, un tableautin consacrant la mémoire de la petite M"18 Debiaz, et acquis par Hugues pour la reproduction en chromo.
Une gamine en deuil pleurant devant une garde-robe.
C'était simplement intitulé : « Souvenir », et ça allait droit au cœur.
Colette qui venait de perdre sa mère se détourna en •s' essuyant les veux.
— Nous avons tous passé par là, dit Bouju. ému. Sous les compliments, Debiaz redressait sa petite
taille, donnait des explications, les doigts dans sa moustache, très occupé de son succès d'artiste auprès de la petite Duchanoy.
— C'est Louisette qui a posé.
11 montrait ses enfants, ses beaux enfants, comme les triomphateurs anciens traînaient, attelés à leur char, ceux qui leur avaient donné la" victoire.
Il refaisait pour la dixième fois ses deux premiers tableaux, à la recherche d'un titre sentimental, d'une idée drôlichonne rappelant, celui-là la larme de la romance, l'autre, le comique au forceps du monologue.
— Vous êtes le peintre des enfants, nul ne les a compris comme vous, dit Duchanoy derrière lui.
— ... Art bien français!.:, soupira le choriste qui avait des fonds disponibles.
Il fut beaucoup question, pendant le dîner, de la commande que Sandret venait défaire à Debiaz.
— Pour vingt francs, voyez-vous, disait l'éditeur, j'offrirai un Christ grand comme ça, tout encadré. Je m'adresserai spécialement aux justices de paix et aux églises de campagne... Le succès est certain.
Debiaz, lui, acceptait avec joie l'offre de son ami, heureux de pouvoir donner un démenti aux bons petits ■camarades le déclarant incapable d'une œuvre forte et sérieuse. Et ce retour sur le passé, cette reprise, en peinture, d'un sujet gravé vingt t'ois aux jours de misère, l'amenaient à déplorer en termes plus précis, ce mariage qui avait, durant dix ans, enrayé sa vie. 11
jouait le forçat des devoirs conjugaux, rivé à son gagne-pain. Mais elle se retournait contre lui, l'accusation qui, derrière la morte frappait les enfants, car il ne disait pas qu'ils lui rapportaient aujourd'hui lVgent qu'ils avaient coûté.
Le peintre coulait des regards charmés vers sa voisine, la petite Colette, comme pour lui donner à entendre qu'elle était la femme de son rêve, tandis que, flattée, elle lui envoyait au visage, en de courts rapprochements, le rire de ses jolies dents.
Après dîner, Sandret fil à ses invités l'honneur de ses •ateliers. On le suivait autour des presses, sans intérêt, simplement pour aider la digestion.
Resté seul avec Colette, pendant que l'éditeur entraînait ses amis dans une autre salle, Debiaz saisit brusquement la jeune femme par les poignets, répétant une demande obstinée :
— Pourquoi ne voulez-vous pas?
Elle dit mollement, sans recul :
— Non, non, j'aime mon mari.
Et elle secouait la tête, de ce joli geste des femmes qui veulent faire tomber leurs cheveux sur les épaules. Elle ajouta :
— Il est bien bon pour moi.
Alors, avec une simple conviction :
— Qu'est-ce que ça fait? déclara Debiaz.
Autour d'eux les hautes presses se profilaient fantastiquement dans l'ombre. Dans la pièce voisine la voix de Sandret s'élevait démontrant un nouveau mécanisme se
jouant des difficultés de repérer un tirage. Bouju plaçait un mot technique.
Pressée par Debiaz, le visage mangé de baisers sourds, Colette, en se dégageant, réussit enfin à faire admirer la richesse naturelle de sa chevelure qui lui couvrit les épaules, achevant de ' conquérir le jeune homme.
Puis « on passa au salon », pour faire « un peu de musique ».
Colette, rajustée, préluda par « Cœur qui s'éveille », une valse sentimentale tapotée sans goût, dans la hâte fébrile d'une corvée obligatoire.
Debiaz chanta la romance de Thomas : « Elle ne croyait pas... »
Duchanoy exécuta un tour de cartes.
L'abbé Queulain chanta : « le Bon gîte ».
Un jeune homme débita un soliloque épileptique.
Le choriste qui faisait bâtir chanta : « le Temps des Cerises ».
Le choriste qui perdait vingt-quatre francs sur l'Amortissable, chanta un « Ave Maria », le même qu'à son église, les jours d'extra.
Le petit Henri eut un beau suceès avec une nouvelle scie dont sa mère lui soufflait les paroles : « J'dis zut à papa ».
Enfin, Herpin chanta : « Devant l'homme, je n'veux pas m'coûrber », et fut acclamé.
On lui demanda ensuite des couplets à boire, son triomphe!
Il chantait sans pose, avec un aimable sans-gêne de
tonnelier, les manches au coude. Et ses bras trop courts s'ouvraient pour une accolade, tandis que sautait son gros ventre cerclé, comme une futaille, par une mince ceinture de cuir que laissait voir le gilet remonté.
Mais pendant que Guéniche, aux hommes ramassés en un coin, récitait une petite cochonnerie : « Les aventures d'ambulance d'un zouave et d'un uhlan », Bouju cria qu'il était minuit avec, dans la voix, cette peur de la rue qui étreint les gens habituellement tôt couchés.
Alors, ce fut une bousculade.
— Je vous jure que la pendule avance, disait Sandret.
— Vous savez, mon petit, si vous demeuriez comme nous aux Batignolles...
Tous ces pseudo-artistes se fourraient jouisseusement dans la "peau des bourgeois coudoyés, plus féroces qu'eux, n'accordant pas une minute de grâce qui leur aurait fait manquer le dernier omnibus.
Les Duchanoy et Debiaz partirent ensemble.
Le peintre offrit son bras à Colette.
Derrière eux, Duchanoy voulut absolument porter, à tour de rôle, Loulou et Louisette.
Et, comme ils trébuchaient, à peine réveillés, il donna la main à celui des enfants qu'il ne portait pas.
Ces soirées devinrent plus fréquentes à mesure que s'affirmait le besoin de faire illusion sur les ressources de la maison, en même temps que le désir de paraître, ce signe des déchéances morales et des déconfitures prochaines.
Entre deux chansonnettes, dans son cabinet de travail
contigu au salon de réception, Sandret oblenail de ses prêteurs ordinaires le renouvellement d'un billet, des endos de complaisance sur de fraîches traites, car les premières avances de fonrîs et la facilité de se procurer de l'argent sur la présentation d'une signature, l'avaient engagé dans une voie qu'il parcourait maintenant tout entière, grisé, débordé, le corps attiré dans l'engrenage où la main était prise.
Les amis, des étrangers même, souvent présentés par ceux-ci, vus une fois, invités la seconde aux dîners du jeudi, ces gens s'exécutaient en toute confiance, croyant à une crise commerciale passagère, tranquillisés par la belle apparence de cette maison montée dans laquelle ils trouvaient dix fois la couverture de leur créance. Ils étaient d'autant plus rassurés qu'ils ignorèrent longtemps entre eux les services que leur demandait Hugues individuellement, chaque préteur se figurant être le seul à qui Sandret s'adressât.
L'illégalité des endos parait aux éventualités des confidences.
Sandret, cependant, était de bonne foi, simplement entraîné plus loin qu'il ne pensait aller, comptant, pour s'acquitter, sur les reproductions de tableaux, jusqu'ici rien moins qu'onéreuses.
Et les mémoires, obséquieusement présentés par les entrepreneurs des travaux de Nogent, de Paris, le loyer écrasant, le mauvais vouloir des banquiers, les remboursements d'impayés nombreux, en Espagne et en Italie notamment, brochant sur le tout l'hostilité grandissante qu'il sentait autour de lui, cela affolait l'édi-
teur, déséquilibrait sa nature sensible et impressionnable. '
Encourageante, saisissant, dans la bataille, le drapeau tombé des mains du mari, poussant celui-ci dans la mêlée, l'animant de ses résolutions et de sa foi, telle la femme qu'il aurait fallu à Hugues.
Des faces de blâme, une contradiction froide et mauvaise le paralysaient, l'épuisaient. 11 perdait, à se chercher des torts, un temps que son commerce réclamait. Et il était assommé par ceci : la conciliation, tout£ sa vie cherchée, des devoirs du chef de famille et des obligations du chef de maison, la mixtion, dans la même marmite familiale, des sentimentalités bébêtes et des roublardises industrielles.
Chez Sandret, le commerçant, actif, avait maintes fois relevé l'homme sensible; maintenant, c'est en celui-ci que se réfugiait !e premier, en quête de paroles lénitives.
Et, comme on ne lui en adressait aucune, bien au contraire, son cœur creva.
Ce fut d'abord de l'attitude de sa fille qu'il souffrit le plus.
Comprenant aussi bien le langage des chiffres, sur les livres de caisse, que le langage des fleurs, en sa vente de chromos, Laurence voyait venir de loin les échéances menaçantes, les rappelait à son père d'une voix brève, huit jours d'avance.
— Tu sais que tu as 9,000 francs pour le 15?.*..
Elle se substituait au caissier, le bonhomme Cazin
enfermé dans sa besogne matérielle, routinière, de calculateur.
— Ton père nous coule, mon enfant!... disait Julienne, encourageante. Et elle se réfugiait en sa fille pour ces questions de comptabilité que Laurence lui éclaircissait afin qu'elle les pût reprendre et discuter avec Hugues.
C'étaient, à toute heure, dans leur chambre, au lit, à table au milieu du repas, des insinuations fiellées, de basses mortifications.
— Moi, je sais combien je suis bête, vous me l'avez fait comprendre assez souvent; aussi est-il heureux que votre fille ait reçu une instruction qu'on ne m'a pas donnée et qui lui permet aujourd'hui de vous mettre le nez dans vos bêtises.
Julienne disait cela doucement, avec un beau calme de femme supérieure. Et ce jugement brutal porté sur lui devant ses enfants, cet accusateur implacable qui se dressait constamment sans qu'un muscle de son visage bougeât, cette fille adorée s'érigeant en témoin a charge, tout cela troublait en Hugues «un vieux fond de tendresse, bousculait quatre ou cinq enfantines abstractions sur lesquelles s'appuie la morale des gens simples.
Vis-à-vis de Julienne, il était la mouche aux pattes engluées, repoussée dans la matière chaque fois qu'un effort l'en dégage, la mouche dont on s'amuse trop pour se déterminer tout de suite à l'achever en lui coupant les ailes.
LA mort de son père redoubla l'irritabilité de Julienne, lui donna un nouvel aliment.
Depuis la fortune rapide de son gendre, le bonhomme vivait à ses crochets, fort de l'approbation de sa fille, trouvant trop naturel qu'il ne fît rien alors que les parents de son mari vivaient de leurs rentes.
Hugues avait renoncé à lui trouver une place, toujours refusée sous divers prétextes. Puis, Massieu annonçait l'intention de commencer l'instruction du petit Henri dès qu'il en serait temps. En attendant, il partageait la table de ses enfants, avait sa chambre à part, bien capitonnée, afin qu'il pût s'y réfugier en toute sécurité quand des querelles l'y obligeaient, car il avait pris en haine tout ce qui troublait sa quiétude, — ses digestions surtout. Rue des Saints-Pères, il commença à se faire monter ses repas dans sa chambre, les premiers embarras d'argent ayant amené une recrudescence d'acrimonie chez Julienne.
En outre, depuis quelque temps, la maladie de vessie
dont il souffrait ayant empiré, toutes ses journées maintenant, il les passait dans sa chambre, au fond d'un fauteuil qu'il ne quittait que pour se coucher.
Par exemple, il mangeait d'un appétit extraordinaire chez un homme ainsi privé d'exercice. Les bonnes, d'ailleurs, trouvaient drôle de ne lui rien refuser, vin, café, rasades d'eau-de-vie. C'était une joie pour ces filles quand la fin du repas était marquée par un accident semblable à celui qui avait attristé le déjeuner des graveurs à Nogent.
— Le père de madame vient encore de se trouver mal!...
• Des rires s'étouffaient dans la cuisine.
La patience des bonnes se lassa pourtant, lorsque, la maladie s'aggravant, Massieu réclama d'elles des soins qu'il ne se donnait plus, par paresse.
Les domestiques désertèrent, demandèrent leur compte avec des explications brèves à Julienne, des détails crus 11 ne se lavait plus les mains, faisait échouer toutes les tentatives d'assainissement de la chambre où une odeur d'urine persistait. Personne ne voulait manger le pain qu'il avait touché.
Une Bretonne, une grande fille hommasse, se dévoua, prétendant surmonter son dégoût.
Elle le lavait des pieds à la tête, changeait ses bandages, finalement rebutée par cette chair qui fluait entre ses doigts, la malpropreté dans laquelle le malade se complaisait.
Enfin, le petit Henri, peut-être chapitré par les bonnes, peut-être désireux de se soustraire aux lectures dans
l'abécédaire que lui avait fait commencer le vieux grammatiste, l'enfant déclarait : « Je ne monterai plus chez'grand'père; il pue trop. »
Alors, Massieu resta seul, dormit dix-huit heures par jour, ses mains potes croisées sur le ventre, la tête roulée sur la poitrine. 11 avait réduit la dépense de mouvements au strict nécessaire. Le geste était devenu nul; la parole et le regard même, rares. C'était un repliement absolu, la gloire de l'égoïsme pourrissant tout, l'idole concentrée dans l'adoration de soi-même, la contemplation de' son nombril où convergent tous les cultes.
Quelques mois après l'installation rue des Saints- Pères, Massieu fut frappé d'hémiplégie.
On dut le faire manger; sa saleté n'eut plus de bornes. Julienne changea trois fois de bonne en une semaine.
Alors, elle se hérissa, darda ses pointes contre Sandret bien qu'il n'usa pas des avantages que lui donnait sur elle l'infirmité de son père.
Sa haine contre les parents de son mari se ranima dans la comparaison forcée qui s'établissait entre les deux familles.
Et Julienne jaunissait de bile répandue, en arrivait à souhaiter que Massieu lui fût jeté à la tète par Hugues, afin qu'elle répondit par un Sandret, — comme on se renvoie une balle.
Mais il croyait devoir toujours patienter pour ne pas contrarier l'efficacité du traitement que sa femme suivait elle-même.
Alors, comme il visitait rarement le bonhomme, Julienne lui reprocha son indifférence.
— Je vois bien que vous n'avez jamais aimé ma famille !
La vie devint infernale. Elle redescendait de chez son père outrée de son ordure, n'osant l'avouer, faisant tomber sa colère déviée sur Hugues, les employés, les clients.
L'éditeur, rentrant la tête bourrelée de combinaisons pour se prémunir contre une échéance, traversait ces bourrasques en halluciné...
Un jour qu'il se permettait une observation à propos d'un bandage oublié dans un coin :
— Avec ça que ça sentait bon dans la chambre de votre père, quand on a enlevé le corps ! s'écria Julienne.
Une autre fois, comme, à l'issue d'une visite faite à Massieu, Hugues conseillait de renouveler l'air empuanti :
— C'est ça, tuez-le tout de suite, répondit-elle.
La vérité c'est que le malade leur pesait autant à l'un qu'à l'autre.
Elle le sentait là comme un reproche vivant, un blâme que cette famille tant défendue s'infligeait ellemême. Elle avait peur enfin, en son ignorance, que Sandret ne vît une analogie, — peut-être un vice de sang héréditaire, — entre la maladie de sa femme et celle de son beau-père, la pourriture du tronc gagnant les branches, s'étendant jusqu'aux extrêmes ramifications.
Quand Massieu mourut, ce fut un soulagement.
Sandret en était réduit à fuir la maison, Julienne semblant prendre à tâche de lasser sa patience, d'exaspérer ses rancunes renfoncées. Elle changeait, pour le malade, les heures des repas, bouleversait la maison, affectait d'être, par exaltation d'amour filial, absolument étrangère à tout ce qui ne touchait pas son père.
Celui-ci enterré, elle se blâma d'abord de ne pas l'avoir entouré de tous les soins que réclamait son état. Personne n'avait fait son devoir; on l'avait laissé mourir là-haut comme un pestiféré.
Passant enfin des insinuations perfides à une accusation directe, elle reprocha à Hugues d'avoir précipité le dénouement. Est-ce que, depuis sa maladie, il l'avait été voir dix fois en tout?
— Ah ! si c'avait été un Sandret, à la bonne heure ! On aurait fermé boutique, manqué la vente!... Mais un Massieu!... Ça ne meurt pas, ça crève!.
Point de douleur vraie au fond de ce redoublement d'injustice; simplement, disait une bonne en son francparler parisien, « le désir de faire sortir monsieur de ses gonds ! »
C'était cela, le calme de Sandret la révoltait; elle enrageait que son attachement de teigne ne lui arrachât pas un cri ; les bénéfices qu'elle empruntait à son état maladif, l'humiliaient. Elle ne voulait pas de cette pitié méprisante à l'heure surtout où son œuvre, les reproductions de tableaux, allait triompher!
Et elle s'immisçait à nouveau dans les affaires, prenait la place d'Hugues, compromettant par son inexpérience les chances de salut qu'ils avaient encore.
LA TEIGNE u267
Sandret, étourdi, n'osait endiguer ce beau zèle, la laissait jouer à la patronne, s'illusionnant sur la réelle portée de ses actes.
Elle avait complètement mis de côté l'imagerie religieuse, bien qu'il y eut, en magasin, un stock de marchandises considérable, des tirages intacts, des planches terminées, prêtes à passer sous le rouleau.
Pour les confrères, les marchands, la maison était morte et Lesprit en avait recueilli la succession.
Julienne, en envoyant chez celui-ci les clients qui l'agaçaient, avait contribué à accréditer ces bruits, non moins que l'attitude de l'éditeur rival, pour discrète qu'elle fût.
Patiemment, sans bruit, pleurant misère, Lesprit venait de transformer sa sacristie en une petite église. On y retrouvait l'odeur d'encens traînant dans une demi-douzaine de petites pièces distribuées comme des nefs latérales communiquant avec le magasin central où s'élevait une chaire de comptable.
Des vitraux curieusement travaillés, des chaises basses comme des prie-Dieu, la rareté de tout autre meuble, aggravaient le trompe-l'œil.
Par le geste, la parole, la simple pesée du regard même sur un objet, les Lesprit complétaient l'illusion.
Un livre banal, mais ouvert de certaine façon devenait un antiphonaire ou un eucologe ; et une serviette, soigneusement pliée devant un vase à fleurs tourné en calice, celte serviette pouvait être prise pour un corporal.
Dans les moindres détails d'ornement, enfin, les
268 t . LA TEIGNE
Lesprit témoignaient leur goût pour les arrangements cruciformes.
Us se montraient, d'ailleurs, charmants vis-à-vis des Sandret, se faisaient représenter par leur fds à tous les diners priés de ces bons amis.
Hugues conclut, d« ces rencontres fréquentes, que M. Paul était attaché d'inclination à Laurence.
Aussi bien les jeunes gens semblaient se plaire ensemble, se comprenant, s'appréciant réciproquement, allant au fond de leurs pensées et de leurs sentiments avec le sérieux et les scrupules d'un bon comptable qui fait sa caisse.
C'était Paul Lesprit qui, à son insu, et sans peut-être que Laurence elle-même en eût conscience, avait déterminé l'attitude prise par la jeune fdle à certains égards.
Elle souffrait positivement de ce lent effondrement de la maison, se manifestant d'abord par des dégradations intérieures, qu'on cachait celles là, ce qui ne se p'ouvait faire à l'endroit des lézardes en pleine façade, indices de ruine auxquels le jeune homme ne devait point se tromper.
Laurence s'inquiétait moins de sa retraite possible, honnêtement masquée, que de l'impression qu'il emporterait de ce commerce en dérive. Revendiquant sa part de responsabilité, elle tremblait qu'il ne la crût incapable de mener la barque et de la sauver.
Dès lors les visites du jeune homme la torturèrent. Elle en arrivait à ne voir en lui qu'un espion, un rival habile se réjouissant de leur détresse, venant s'en
repaître ! Elle suivait ses regards comme si, en se posant • sur une chose, ils en eussent trahi la faiblesse.
L'amour propre saignant, elle détesta Lesprit, jalouse de cette maison qui semblait s'élever sur les décombres de la leur.
Mais c'était sur son père que tombait, de plus haut, sa colère ! Ses hésitations la pâlissaient, mettaient en elle une flamme ardente, jaillissant par les yeux, en son désir de tout purifier !
Pendant deux années cette lutte dura. L'exposition de Philadelphie avait raté, par la faute du gaillard que Sandrel chargeait de ses envois et qui ne reparaissait plus.
Dans les reproductions du Christ, de Debiaz, et d'une toile historique commandée à Guéniche, l'éditeur engloutissait 20.000 francs. Et il avouait amèrement n'avoir pas vendu plus de vingt épreuves sur le millier constituant le tirage de chaque chromo.
Les sujets aimables, sans prétentions, se plaçaient encore ; mais Hugues le disait : L'argent manquait, qui permît d'attendre patiemment l'écoulement des marchandises entassées en magasin.
Un moment, il ne voyait le relèvement possible qu'avec l'appui d'un associé, d'un commanditaire.
Cet oiseau rare se trouvait, consentait à risquer 50,000 francs dans l'entreprise, sa créance garantie par une hypothèque prise sur la maison de Nogent.
Mais, tout de suite, Julienne se révolta, cria haro ! sur l'intrus qui se substituait à elle, lui soufflait son rôle !
— Alors, son argent, à ce monsieur, excuse toutes les libertés qu'il prendra? Pourquoi pas lui livrer la maison entière? 11 y a si longtemps qu'on était chez soi, oui!
Et Julienne jura de se retirer à Nogent si son mari persistait à vouloir admettre l'étranger à leur table.
Elle le poussait dehors, lui créant des difficultés, en arrivant à déprécier elle-même la maison, à combiner d'inavouables manœuvres pour qu'il quittât ce vaisseau perdu dont il emportait le craquement dans les oreilles.
L'associé, décidé enfin à ce retirer, réclama son apport. Mais on ne retrouvait plus les cinquante mille francs, absorbés avec le reste !
Hugues affolé frappa chez Lesprit; et celui-ci, spontanément, avançait la somme, feignant de croire à un embarras momentané, très gentiment.
Laurence alors sortit de sa réserve hostile, devint franchement menaçante. Cette dette contractée envers les Lesprit l'obsédait, elle la rappelait à son père avec un reste de respect frissonnant.
Mais Hugues voulait d'abord se débarrasser des créances criantes qui l'assaillaient, gardant pour la fin les gros chiffres...
11 ne désespérait pas encore, restait honnête au fond, de bonne foi quand il renouvelait à ses prêteurs l'assurance qu'ils ne perdraient rien.
— J'ai été trop vite, disait-il ; tout mon argent dort maintenant.
Et, pour soi, il ajoutait :
— Si Julienne était rétablie, seulement!... C'est la maladie qui la rend injuste...
Son animosilé, en effet, entrait dans une nouvelle phase. Suivant sa tactique favorite qui était de toujours prendre l'offensive en menaçant l'ennemi des armes mêmes qu'il possède contre vous, elle reprocha successivement à Hugues le changement de local, l'imprimerie, la maison de Nogent, la voiture, la salle de bain...
En même temps, d'une austérité tardive de grand exemple, elle remédiait, par des privations sans effet, à des folies sur lesquelles il n'y avait plus à revenir.
C'est ainsi qu'elle abandonna complètement Nogent. refusa de sortir dans leur voiture, prit ses bains dans des établissements publics, afin de mieux faire sentir à Sandret l'inutilité des dépenses dont il aurait pu la charger.
C'était fini de rire; elle ne voulait plus être traitée comme une petite fille qu'on amuse avec des maisons de campagne, un tralala de désœuvrée, pour la désintéresser de questions plus sérieuses.
Un jour, qu'il se défendait, alléguait le désir de lui être agréable qui l'avait seul guidé :
— Parbleu ! je savais bien que vous me remettriez tout sur le dos ! s'écria Julienne.
Mais la salle de bains, surtout, qu'elle avait laissé construire sans mot dire, la révoltait comme l'aveu public, l'étalage de son infirmité.
Elle accusa Hugues d'avoir voulu, par la, perpétuer le souvenir de sa maladie, à moins qu'il ne la jugeât trop grave pour être jamais guérissable.
Dès que les reproductions de tableaux ne donnèrent plus les bénéfices qu'on en attendait, Julienne, se sen-
tant compromise, exécuta une vire-volte habile, s'appuyant sur l'échec du Christ et de la toile historique de Guéniche pour condamner l'entreprise en son ensemble.
Selon elle, on avait eu tort de ne point s'arrêter aux tableaux de Debiaz, première manière. Sandret devait l'avouer, d'ailleurs, elle s'était séparée d'eux quand elle les avait vus s'engager dans cette voie.
Elle restait, maintenant, à la bifurcation, hésitant, disait-elle, doutant du succès d'une combinaison déviée.
Debiaz, le seul témoin de ses enthousiasmes au premier jour, devenait rare, rendu défiant par l'endos des billets de complaisance, son dernier tableau impayé, occupé, en outre, par sa belle passion pour Colette Duchanoy.
Julienne était donc sereine, affolant son mari, l'aiguillonnant, alors qu'elle-même conservait le sang-froid dans la crise.
Il fallait, si la maison sortait de ce mauvais pas, qu'on attribuât ce résultat à l'initiative virile de la femme devant le danger.
Cependant rien n'était moins probable que ce relèvement. L'imagerie religieuse était, depuis longtemps, tombée. Quant à la reproduction de tableaux, elle était tuée par comparaison. Le bourgeois se dégoûtait de la chromo d'Hugues le jour'où il trouvait la montre de son épicier encombrée par les « Dernières Cartouches » et le « Libérateur du Territoire ».
Du moment que l'illusion n'était plus possible, que les bazars donnaient aussi « les grains de la toile », à
quoi bon favoriser cette tricherie? L'ouvrier, lui, alla au* bon marché, à l'article à treize, atroce, des concurrents. .
En même temps, clans la basse-chromo pour publicité, collections, menus, une réaction se produisait qu'avait prévue Laurence. La carte-réclame avait fajt soa temps. Les grands magasins cherchaient autre chose, une nouveauté qui remplaçât l'image comme celle-ci avait succédé aux ballons et autres primes affriolantes.
Cette réclame formidable que perdait Sandret, quel journal, celui-là même qui annonçait le plus fort tirage, eût pu la lui rendre?
11 eut un coup de folie, désespéré, la dernière flambée de cette pacotille.
Il jeta ses cartes partout, dans les cafés, les restaurants, les promenades, dépensant ce qui lui restait de forces vives en niaiseries lamentables.
C'est ainsi qu'il intriguait pour qu'on admit, dans certains théâtres, de petites cartes coquettes, d'un modèle spécial, timbrées élégamment et remplaçant avantageusement la contremarque graisseuse.
C'était une fièvre de réclame insensée, la basse publicité du camelot battant son quart devant le déballage, s'enrouant à raccrocher la foule.
Et, à mesure que les images s'amoncelaient au dehors, l'orage grondait au dedans.
A toute heure, par sa femme, sa fille, Hugues était mis en face de sa situation, souffleté avec sa ruine comme il l'avait été avec sa fortune.
Julienne jouissait, dans son orgueil de sexe, de cette
défaite à laquelle elle avait sourdement coopéré, vengée de vingt ans de relégation par cette chute qui obligeait l'homme à une abdication, lui soufflait l'aveu de son
impuissance!
Et elle affichait déjà, jésuitiquement, les craintes de la mère, tremblant pour ses enfants, leur avenir.
Mais, plus que les giries de Julienne, en qui il persistait à voir la femme énervée parla maladie, plus que cela le touchait le blâme sérieux de Laurence, inabordable depuis le prêt des cinquante mille francs.
Cette dette-là, pour elle, résumait toutes les autres.
La jeune fille se félicitait et s'alarmait à la fois des visites plus rares du fils Lesprit, se sentant décidément perdue dans son estime, enveloppée dans le mépris dont il devait écraser son père.
Elle ruminait cette honte, rêvait, à l'heure de la débâcle qui allait les jeter à la rue, une petite place de caissière dans un de ces vastes magasins battus par le flot des acheteurs, dans le bruit énorme d'une vente à grand orchestre.
Elle tombait du haut de ce souhait, dans la solitude de son comptoir, l'odeur de ruine qui l'étourdissait, lui faisait désirer que ce fût tout de suite fini au moins !
Le vertige gagnait tout le monde, d'ailleurs.
Laurence était stupéfiée de la simplicité de Cazin qui, les livres sous les yeux, c'est-à-dire la preuve certaine d'un désastre imminent, prêtait, lui aussi, sa signature.
11 fallait qu'il fût fou ; fou aussi Bouju qui, touché des lamentations de Sandret étranglé par le change exorbitant que prélevaient ses petits banquiers, prenait les
bordereaux de l'éditeur, les endossait et les faisait passer au Crédit Bordelais, à charge à Hugues d'avoir à rembourser les impayés, — et ils étaient nombreux!
Une veille d'échéance, Julienne entrant inopinément dans le bureau où son mari s'attardait, le trouvait pleurant sur les livres ouverts, désespéré par des remboursements imprévus dérangeant tous ses paiements bimensuels. Il lui manquait trois mille francs.
Dix fois, en pareille occurrence, Julienne avait refoulé un conseil qui lui montait aux lèvres, mais ce soir-là, cet homme qui pleurait la révolta au point de lui faire perdre toute mesure.
— Il est trop tard pour que je m'adresse à un ami, dit Sandret.
Du coup, elle éclata :
— Eh bien, est-ce que vous n'avez pas votre mère? Depuis la mort de son père, Hugues voyait rarement
la bonne femme, ne parlait jamais de sa famille devant Julienne que le parasitisme de Massieu avait condamnée au silence.
La fin de celui-ci, le désordre de leurs affaires, ranimaient la haine de la belle-fille, la jetaient hors d'elle à la pensée que maman Sandret vivait quiétement de ses petites rentes à cette heure de désarroi chez ses enfants.
II venait à la Teigne une envie sourde de l'entraîner dans leur ruine, afin que son hospitalité ne leur fût pas, prochainement, une dernière mortification.
— A moins que vous ne craigniez un refus, ajouta Julienne. Vous avez toujours eu peur de votre mère.
Hugues ne répondit pas, hanlé par cette idée.
La démarche, naturelle en soi, s'il avait entretenu avec sa mère des rapports journaliers, lui semblait louche dans les termes où ils étaient. La couche de sensiblerie qui croupissait dans son tréfond en fut péniblement agitée.
— Si ma mère vivait encore, reprit sa femme, je m'adresserais à elle. Nous n'étions pas riches, mais la vieille n'aurait pas laissé ses enfants dans l'emharras tant qu'elle aurait eu deux sous d'économies ; ah ! non ! . . .
' — Je verrais maman demain, dit-il, décidé par ce rapprochement.
11 trouva la bonne femme, seule, muette, portant le deuil du cher défunt sur elle et dans elle, désintéressée de tout ce qui ne le lui rappelait pas.
Elle arrêta son fils aux premiers mots, demanda simplement : « Combien ? »
Il dit le chiffre; elle se leva, ouvrit son armoire, y prit, sous des piles de linge, trois billets qu'elle tendit à Hugues, puis se rassit avec le même caime que si on l'eût dérangée .pour un verre d'eau.
L'argent lui était devenu aussi indifférent que le reste !
Cette scène produisit une pénible impression sur Sandret. 11 n'était pas au bas de l'escalier qu'il regretta sa démarche. Puis, l'échéance passée, il se dit avec soulagement : Encore une! Il les voyait venir de loin maintenant, comme un goutteux la menaçante attaque, inéluctable.
Et les crises, a mesure qu'elles se succédaient deve-
naient plus terribles. Il lui fallait aujourd'hui ruser pour obtenir des renouvellements. On commençait à s'étonner que la dette grossît au lieu de s'éteindre progressivement, comme il l'avait promis. Les amis cessaient leurs visites pour se soustraire à de nouvelles demandes ; Bouju, autour de qui l'on se serrait, le sentant solide, Bouju se montrait froid, inquiet d'une avalanche de protêts menaçant de compromettre le crédit de sa maison.
Les prêteurs se comptaient.
Alors, les dîners se précipitèrent; les créanciers recevaient à l'acceptation des traites enveloppées dans un coupon de loge.
Hugues, fou, courait de l'un chez l'autre, donnait ses rendez-vous au restaurant, arrachait des signatures dans un fiacre à l'heure, chassé de chez soi par les scènes de Julienne, le blâme de Laurence, l'attitude hargneuse de son fils même.
Le dernier coup lui fut porté par la mort de sa mère, deux mois environ après l'emprunt des trois mille francs.
Cette mort, Hugues se la reprocha, comme il s'était accusé d'avoir hâté celle de son père.
11 supposa que la pauvre femme, ayant connaissance delà situation désespérée de son fils, avait donné l'argent pour prolonger sa résistance et avoir le temps de mourir avant la fin de tout !
Pendant huit jours, il pleura comme un enfant, poursuivi par la vision de cette tête pâle sur l'oreiller.
Ce fut, en lui, un suprême détraquement; il oscilla
comme une toupie d'enfant achevant son mouvement rotatil et quasi-soûle, ballottant deux secondes, avant de tomber.
Le 15 mai, au matin, Hugues se précipitait chez Bouju, tête nue, son chapeau resté dans le fiacre qui attendait à la porte.
— Mon ami, il faut que vous me preniez ce papierlà... cinq mille francs qui me manquent pour parfaire mes paiements...
Boujou, assis à' son bureau, le dos tourné, se leva comme mû par un ressort, le sang aux yeux.
Il passa devant Sandret, ouvrit la porte et la lui montrant :
— Foutez-moi le camp!... Et plus vite que ça, n'est-ce pas! Votre papier... Voulez-vous savoir?... Je me torche avec !...
Et, dans un geste de furieux emportement, il levait derrière Hugues sa grosse main d'ancien imprimeur, comme un tampon prêt à s'abattre.
Dans la journée on apprit que Sandret avait suspendu ses paiements.
TTT