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LA VIE DU SOLDAT

Avant d'étudier les variations de la pression artérielle et le taux de ces variations, nous voulons passer rapidement en revue les causes qui pendant ces quatre longues années d’hostilités ont pu retentir à un degré quelconque sur l'organisme. C’est d’ailleurs presque un lieu commun que d’y revenir; chacun les connaît el tant les ont subies ou vécues : elles sont d’ailleurs légion. Au point de vue des troubles tensionnels qui en résultent, on peut les classer, nous semble-t-il, en deux grandes catégories : Les causes déterminantes et les causes adjuvantes.

Les premières nous arrêteront plus longtemps parce qu'engendrées directement par l'état de guerre.

Le soldat, le fantassin plus particulièrement, a été soumis à de dures conditions physiques. Mieux que nous ne saurions le faire, sa vie a été dépeinte : dans ce domaine nous retiendrons ses nuits sans sommeil, ses faligues, même en secteur calme où l’organisation, l’entretien du terrain de défense nécessilaient de continuels travaux de terrassement, fatigues que les éléments se chargeaient encore d'augmenter. Le froid, l'humidité surtout par la vasoconstriction périphérique qu'elle détermine, devaient accroître la résistance de l'appareil circulatoire, amenant une hypertension momentanée. A cette hypertension pouvaient succéder une hypotension de fatigue, une vaso-dilatation paralytique avec des accidents d'ædème, d’acrocyanose dont nous trouverons diverses interprétations. Il n’est pas

jusqu'à l'impossibilité de se dévêtir, surtout de délacer ses chaussures, qui n’ait eu une répercussion sur la cireulation sanguine — et l’on sait, à ce propos, toute la polémique engagée au sujet des bandes molletières.

Dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, les causes de perturbation sont nombreuses. Nous ne parlons pas ici de l'état si particulier du soldat pendant le combat ; les impressions nerveuses, l’émotivité sont sollicitées à un tel degré qu’il y a souvent une sorte d’anesthésie morale, parfois même sensitive. Mais dans la vie courante interviennent journellement les émotions, qu'aucun facteur n’atténue. f

Dans les secteurs où ça chauffe, où la guerre de mines et de torpilles sévit durement, il existe à l’état permanent une sorte d’anxiété; le repos d'esprit est interdit à tous ceux que la mort guette ainsi et qui le savent: la volonté. est dans un état de crispation continuelle, jusqu’au moment où, trop tendue, elle s’affaissera, faisant place à l'abattement. Celui-ci est tel parfois qu'on à pu parler de « saignée nerveuse ». Gelte atmosphère de dangers peut créer chez certains une accoutumance qui les laissera insensibles. Mais chez d’autres elle sera déprimante, beaucoup plus notamment que la période de combats. Telle est d’ailleurs la répercussion si différente de ces deux états que dans le premier nous constatons souvent de l'hypotension, tandis que dans le second l'hypertension est le plus fréquemment observée.

On pourrait comparer l’action dissemblable de l'émotion dans ces deux cas à celle que produisent certains médicaments : loni-cardiaques à dose simple, déprimants, toxiques si l’action en est trop longtemps continuée.

Dans les secteurs calmes, les services de veille sont encore une cause fertile en émotions. La nuit, les sens du guelteur sont tendus, attenlifs à mille bruits, essayant de

saisir les froissements dans l’herbe, les chocs d’une pince sur le réseau de fil de fer, que le vent fait parfois vibrer comme au passage d’une troupe: multiples sont pour lui les raisons de surprise nerveuse, depuis l’arrivée inopinée d’une grenade jusqu'à l'apparition inattendue d’une casquette teutonne là où il pensait voir déboucher le camarade obligeant porteur du « jus » matinal ou le copain de relève. :

Nous ne devons pas oublier enfin que c'était souvent dans les secteurs calmes, où l’homme avait le temps de se replier sur lui-même, d'analyser ses misères, et de les grossir par le fait même, que le «cafard », fruit de troubles moraux se greffant sur un organisme déprimé, venait ajouter son influence à celles que nous venons d'observer. A côté des émotions, il nous faut placer les commotions, que certains ont voulu confondre sous un même chapitre. Nous verrons pourtant qu'une distinction s'impose parfois et qu’elles ajoutent un élément physique, mécanique à l'élément purement subjectif de l'émotion. Les commotions seront généralement proportionnelles au calibre du projectile dont l'éclatement les produit, mais il intervient aussi des facteurs mal connus, tels que la direction du souffle de l'explosion, dont la force pourra être augmentée par sa production dans un espace limité tel qu'une tranchée ou la descente d’un abri.

Les nécessités de l'existence, les difficultés du ravitaillement obligent à une alimentation par frop exclusivement carnée, et c’est là peut-être une des causes les plus importantes de l’intoxication qui se traduira chez certains par des phénomènes d’hypertension. En plus, les aliments froids, où les sauces les mieux liées prennent une consistance pâteuse, n’aident pas à la sécrétion du suc psychique si important pour les digestions régulières ; d’où, moins bonne assimilation et déficit potentiel pour l'organisme.

Enfin, nous devons signaler l'influence des gaz. Nous étudierons plus loin leur action sur la tension artérielle. La nécessité du port du masque et la gêne de la respiration qui en résullait, jointe à l'émotion que faisait naître la présence de ce nouvelennemi, augmentaient singulièrement l’état de fatigue du soldat, le rendant. beaucoup plus vulnérable au point de vue moral — augmentant aussi les dangers d’une blessure. :

Causes d'ordre physique, d'ordre moral, d'ordre alimentaire sont les mêmes pour tous les combattants du front : on ne note pourtant pas chez tous le même degré dans les modifications de la tension artérielle, — la plupart ont montré qu'en la lutte contre les facteurs déprimants, comme à l'égard de l'ennemi, le Français était le premier soldat du monde.

Chez certains pourtant, l’hérédité ou les antécédents personnels créent des prédispositions, et plus facilement que leurs camarades ces prédisposés seront atteints.

L'hérédité, que de modes elle a de s'exercer! elle agira chez les descendants de névropathes, d’artério-scléreux, tantôt par des manifestations semblables, lantôt en se transformant.

De façon plus directe — et plus justement aussi — agiront les antécédents personnels, l'alcoolisme notamment; l'alcoolisme chronique aura été cause, en France, de nombreux déchets. Les statistiques sont nombreuses qui ont établi son action désastreuse vis-à-vis de nos effectifs. Lian a montré l'importance de l'alcoolisme dans l’étiologie de l'hypertension. Il a en effet constaté celle-ci dans la proportion de 1/16 chez les gens sobres, c’est-à-dire chez ceux qui n'absorbent journellement qu’un litre de vin, tandis que le taux monte avec la quantité d'alcool ingéré, atteignant la proportion de 1/4 chez les gros buveurs/ qui

MAO U absorbent plus de trois litres de vin et aident à leur action par quelques petits verres.

Ici nous ne visons d’ailleurs que l'alcoolisme d’avantguerre. Nous ne croyons pas que dans les corps de troupe on puisse parler d’un alcoolisme de guerre. L'alcool, régulièrement distribué, était supprimé au repos; en ligne, la vie des tranchées amenait une élimination rapide. Quant au vin, il en eût fallu de grandes quantités pour imprégner l’organisme de façon fâcheuse. On sait la moindre proportion d’alcooliques dans les régions vinicoles, en regard de celui des régions du Nord, consommatrices d'alcool, D'ailleurs, malgré tout le savoir-faire du ravitaillement, que tendaient à compléter les initiatives individuelles, les bidons sonnaient creux parfois,

À côté de l'alcoolisme, il faudrait citer toutes les maladies infeclieuses, les intoxications chroniques et latentes dont l'influencé se fera sentir dans la pathogénie des troubles de guerre.

Dans l’étiologie de ces troubles, on a encore cité, notamment les auteurs anglais et américains, les excès vénériens et le tabac. <

La « Madelon » qui si alertement versait à boire dans les cantonnements de repos pouvait bien dispenser ses bonnes grâces à quelques favorisés..…. le champ d’expérimentation est trop peu vaste pour conclure. Quant au tabagisme, il a été bien diversement commenté et interprété : les uns le condamnant sans appel, les autres l’absolvant sans réserves. S'il n’exerce, d’après certains, aucune déchéance sur les qualités intellectuelles, il nous semble pourtant moins inoffensif dans le domaine tensionnel pour lutter contre l'ennui, l’inaction forcée, un moment de spleen, le soldat s'adressait bien souvent à l'herbe de Nicot et voyait sa confiance récompensée par une crise de tachycardie.

MES Enfin il est une dernière cause qui intervient : c’est l’âge. DE La Prans a montré que, à partir de quarante ans, les tensions atteignaient la limite des moyennes normales, et que par conséquent était également atteinte la limite d'un bon équilibre circulatoire assez élastique pour supporter à l’occasion un effort important.

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