‹ La terminologie franco-canadienne dans les sciences naturelles [microforme]Chapitre 5 sur 6 · III.— DANS LR KiCONR ANIMAL · texte numérisé non relu

III.— DANS LR KiCONR ANIMAL

N'est-il pas vrai que nous ne savons pas nous défendre contre une vive émotion lorsqu'on nous présente, au dîner, la petite jar^/iW du bas Saint-Laurent ou Xti perdrix de nos forêts, — et cela à la seule pensée du bonheur qu'éprouvèrent noH ancêtres de Bretagne en retrouvant dans ce pays et le petit poisson des côtes de France et le succulent «galli* nacé» des plaines de là-bas! Et, pour ce qui est de cet oiseau, qui dira si, au fond, ce n^'est pas pour nous éviter ces vives émotions, après tout préjudiciables à la santé, que nos paternels gouvernements se font un devoir d'interdire, neuf années sur dix, que l'on fasse en cette Province la chasse à la perdrix. . Cela n'empêche pas que nos respectables ancêtres onc eu— révérence parler — la berlue, lorsqu'ils appliquèrent, sur de vagues ressemblances, ces noms apportés de France au poisson et à l'oiseau dont il s'agit. Fi donc! k vraie sardine est unesr*dine; la nôtre n'est qu'un hareng en bas flge ! La vraie perdrix est une perdrix ; la nôtre n'est autre, dans ses trois variétés, que le tétras, et la gelinotte, et le lagopède ! On voit la différence !.. C'est donc la faute de nos pères, si notre parler national, aujourd'hui encore, commet des hérésies scientifiques aussi douloureuses. Et pour en finir avec cette tâche pénible de faire le procès de nos ancêtres, je leur reprocherai encore une autre importation patronymique non moins injustifiable. Car c'est bien aussi leur faute, je le crains, si nous décorons à tort du nom de rossignol l'un de nos modestes pinsons. Il est vrai que sans cela nous n'aurions pas de rossignols au Canada !

Eh bien, je crois qu'à part les trois dénominations tk isses que je viens d'indiquer, il n'y a pas dans notre xoologie canadienne d'autres cas de vol pratiqué dans les faunes étrangères! Mais c'est toujours trop, n'est-ce pas? même qu'un unique larcin !

Et, encore moins qu'en minéralogie et en boUnique, nous avons acciteilli en zoologie des noms tirés de l'anglais. Je ne connais, à cet égard, que le kicf qui se soit échappé de la ménagerie anglophone. Mais hâtons-nous d'ajouter que loisqu'il est arrivé à l'état de kid, le chevreau est moins justiciable de la zoologie que de l'industrie et de la mode. Il faut pourtant, en cette matière, ajouter encore le haddock, nom que nos pécheurs donnent à certaine espèce de morue. Par exemple, notre terminologie zoologique populaire a bien fait quelques emprunts aux langues des indigènes qui nous ont précédés sur ce sol. C'est ainsi que, aujourd'hui encore, nous donnons le nom de kc ' wi à l'un de nos canards ; de touladi à l'une de nos gr? ♦ruites ; de carû bon au renne canadien ; à'achigan à i Jes proches parents de notre doré (ou sandre) ; de maskinrifê t l'une de nos espèces de brochet; de ouananùhe, à notre saumon d'eau douce. Quant au couac, qui est le héron de nuit, et au^o^/«, l'un de nos oiseaux chanteurs, à qui la science et les AnyUis se sont enteudus pour donner, celle-là, l'appellation barbare de DoiUhonyx orytivorus, et, ceux-ci, le nom burlesque de bobolink ; quant au wawarron, le plus imposant de nos batraciens ; quant au carcajou, qui n'est autre que le glouton : je ne sais si la philologie s'est définitivement prononcée sur leur cas patronymique.

Coupables d'avoir tiré ces quelques dénominations des langues sauvages, nous n'avons pas manqué, bien entendu, de donner à certains animaux du pays des appellations de notre façon. Par exemple, la chauve-souris est devenue chez nous la souris-chaude (du reste, La t jucaine

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en avait bien fait la souris-chauz/^). Du pigeon voyageur nous avons fait la tourte (dont il n'y a plus, d'ailleurs, en ce pays, que les vieux à se lécher, rétrospectivement, les doigts; de la moufette, la béte puante (et pour cause, comme on sait); du raton, le chat sauva/^e; du cochon de lait, le nortureau; de la marmotte, le siifleux ; de l'engoulevent, le mangeux (pour ne pas dire ... le contraire, ainsi que l'on fait en certaines parties du pays) de matingouins ; du marsouin commun, le pourcil; de l'orque épaulard, le gibbar ; de l'ondatra, le rat-musqué ^ Mais toutes ces appellations plus ou moins fantaisistes, je les pardonne en considération du joli nom àt flûte que nous avons donné à la grive des bois, proche parente du merle, et dont le chant exquis fait, au soir et au matin, le charme des grands bois.

D'ailleurs, nous avons de bien autres forfaits sur la conscience. . ; philologique. Où avons-nous pris, par exemple, que l'araignée, Tcie, la dinde, soient du genre masculin ! Quelle idée avons-nous de nommer chapeau de castor un couvre-chef qui est fait de tissu de soie, et huile de castor un produit dont l'origine est toute végétale ! Comment justifier nos amis de Montréal d'imposer le nom de canard à la vulgaire bouillotte, qui est d'autant moins de l'ordre des palmipèdes qu'elle n'a pas même de pattes ! Et que dire de ces coquins d'écoliers qui, couvrant d'un voile. . . zoologique l'école buissonnière que parfois ils pratiquent, se permettent alors de faire le renard!

En anatomie et en physiologie, nous avons aussi quelques peccadilles à nous reprocher. Par exemple, chez nous, quand nous avons « mal à V estomac », cela veut dire que

I. Au Labrador, tout oiseau est dit «gibier». Dans la même région, sinon ailleurs aussi, on nomme marècke, le requin ; marmeUt ou mermette, le gwWcraot \ flottan, le flétan.

nous souffrons de la poitrine ; \e ^ar^o/on, c'est la pomme d'Adam ; les reins sont toujours pour nous des rognons, chez l'homme comme chez les animaux — chez les animaux «latiori sensu «.-car, à la campagne, les animaux, cela signifie : les bestiaux, he gigier, c'est le gésier; le paumon, c'est le poumon.

Encore plus nombreuses sont les déformations que notre parler populaire a fait subir aux vocables qui tiennent plus ou. moins du langage zoologique. Par exemple, nous disons ^turgeon, au lieu d'wturgeon ; ^alimaçon, pour coMmaçon. Des noues de morue, nous faisons des ne aux ; des ergots, des argots,- des plumes, àespieumes. Nous disons marie pour merle ; ja^-pent pour serpent -, guernom7/e pour grenouille ; arècAe, pour arête, et, encore chez les poissons, t/tf»/r^<r^ pour ventre; un ôaeu, un. a?«, îm écureu, pour bœuf, œuf, écureuil ; pardrùc pour perdrix ; jouai pour cheval ;pieuvier, pour pluvier; bonne ponneuse, pour bonne pondeuse; ôlelle, pour belette; quevale, pour cavale; moucle, pour moule (mollusque); mourue, pour morue ; barnècAe, poui bernache (outarde) ; oiseau de près, pour oiseau de proie. Nous disons: un volter (volée) de canards, et une mouvée (banc) de harengs : et ce n'est peut-être pas si criminel, après tout. Tout cela, bien entendu, suivant Icî» régions du pays, et seulement dans le parler populaire.

Il me reste à jeter, sur ce parler populaire canadien-français, un coup d'œil. . . entomologiqûe, et à lui faire rendre compte de la façon dont il parle des insectes.— Les insectes, ils forment la classe de beaucoup la plus nombreuse de tout le règne animal : il y eu a environ 200,000 espèces différentes dans tout l'univers. Le gouvernement n'a pas encore organisé le « recensement » de ce que nous avons, au Canada, de représentants de ces races diverses. Pour ce qui est de la province de Québec, j'estimerais, à vue de nez, que notre population « insectologique u compte bien une vingtaine de

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mille espèces différentes. Personne n'imaginera que, parmi tout ce « monde », chacun a son nom dans notre langage. Loin de là ! Il n'y a pas cinquante de ces espèces qui aient chez nous des noms quelconques, et de ces quarante à cinquante noms d'insectes, il n'y en a pas vingt dont l'appellation soit correcte ; et encore ces appellations sont presque toujours générales. Par exemple, on ne distingue pas entre les diverses espèces d'un même groupe : toutes les guêpes n'ont que le nom de guêpes, quelle qu'en soit l'espèce. Notre langue usuelle est donc, au point de vue entomologiqu'' d'une indigence à tirer les larmes des yeux. Je dirai pourtant à mes compatriotes : vous pouvez sécher vos pleurs, et porter encore la tête haute au milieu des nations. Car il est permis de soupçonner, sans verser dans la calomnie, que les autres peuples ne sont pas, à ce point de vue du vocabulaire entomologique, beaucoup mieux partagés que nous. Cela est désolant, sans doute : mais il vaut mieux avouer franchement tous les torts qu'a sur ce chapitre le genre humain tout entier. Il faut cependant ajouter, à voix bas'">, que, à ce qu'il semble : tandis que la classe instruite, en France, désigne correctement un certain nombre des insectes les plus communs, ici la classe instruite n'en sait guère plus long que la commun des gens en fait de classification entomologique.

Pour en \'enir aux particularités, nous donnons donc des noms corrects à quelques catégories d'insectes, plutôt qu'à des espèces elles-mêmes. C'est ainsi que partout l'on emploie les dénominations de guêpes, d'abeilles, de fourmis, de bourdons, de taons, de papillons, de criquets, de puces, de pucerons, de punaises, de maringouins, de mouches ... Je crois que la liste de ces noms exacts est déjà terminée I Et encore il faut voir comment sont appliquées ces appellations justes! — L'insecte que l'on nomme correctement bourdon {Bombus) dans la région de Montréal, les Québecquois l'ap-

pcllent taon. Et cela ne le» empêche pas du tout, les Quebecquojs. par l'institution de je ne sais quelle sorte de cavalerie, d appliquer le nom de taon à cheval un insecte (7«. banus) qui diffère du bourdon non seulement par lescarac tères . spécifiques ., non seulement par les caractères «eénénques» non seulement par les caractères » familiaux», si 1 on peut dire, mais qui appartient même à un . ordre . dif.

IT ■ /r,^'" ^?''^ "'"''*' ^ ^'""^^" ^"j^t""' lesquels les Montréa ais et les Québecquois souffrent de divergences aussi consid^ .bles!-On connaît ces minuscules cdéol

choux r T '" ''''^^"'' ^"^ '' ^^^"P> ^- «-vêts, le^ choux, le. radis, etc., et qui à l'occasion exécutent des sauts

relativement merveilleux. Eh bien, nous osons les appeler pucerons ! Comme si les pucerons, tranquilles et lents toujours, étaient susceptibles d'exercices aussi violents! Comme SI les pucerons, mous et flasques, étaient - voyons ! des coléoptères ! ^

D'autre part, en entomologie encore et, sur le chapitre des termes brisés... dans leur contexture, nous n'a-^ons sur la conscience qu'un seul crime, que je sache, à nous reprocher mais il est d'une force peu commune : à savoir e mot /rêmtlie, qui s'emploie chez nos gens pour désigner la fourmi. Or, nous avons fait rendre à la trouvaille tout ce qu elle pouvait, en tirant de là: et le verbe frémilier et les substantifs /rémillières et frémillement.

Et puis nous avons bien aussi, en cette question des insectes, plus ou moins , enrichi >. la langue de plusieurs dénominations particulières. C'est ainsi que nous désignons les grandes libellules par le nom de denunselles ,lfZl C est ainsi que nous donnons le nom de coquerelles, lequel désigne une plante de France que nous n'avons pas ici à 1 un des insectes (^/a//^^^^;«^«,-^«,) q„i f^„, Pornemint des boulangeries et des cuisines. Nous donnons le nom de barbeaux non seulement aux « pâtés « que les enfants se

permettent trop facilement d'étaler sur leurs livres et ca> hiers, non seulement aux coléoptères un peu corpulents, mais même aux larves d'œstrides qui font souffrir les animaux de ferme, et même aux cafards ou cancrelats qui commencent leurs expéditions nocturnes sur les parquets dès que les lampes sont éteintes, et qui n'appartiennent aucunement à l'ordre des coléoptères.

Ici, tous les papillons diurnes sont simplement des papillons, sans plus de distinction. Quant aux papillons nocturnes ou crépusculaires qui ne sont pas trop volumineux, et qui entrent voltiger dans les pièces éclairées, nous en faisons — surtout s'ils sont d'une couleur claire — àts petits anges : le terme est joli, et même touchant. Les pucerons des plantes tendres et les kermès de l'écorce des arbres, nous les décorons du nom général, ,de « poux », ce qui simplifie beaucoup les soucis de la classification scientifique. Quant aux mouches à feu (lampyrides), et aux mouches à patates (chrysomèle), je crois bien que c'est nous qui avons inventé ces dénominations, dont la première surtout est heureuse. Pour ce qui est de ces moustiques à peine visibles (simules), et dont la piqûre donne la sensation soudaine d'une brûlure, nous les avons nommés brûlots^ et l'appellation ne manque ni de justesse, ni de pittoresque. Et puis il y a \^ frapped'abord (hanneton), les sautereaux (certains élatérides), les crèves-yeux (certains lougicornes), dont les appeHations sont frappées ... au coin des mêmes qualités. Il y a les . annes^ qui ne sont autres que les éphémères, insectes ailés, mous, colorés qui, l'un de ces quatre matins, au printemps, paraissent soudain en extrême abondance, et, fidèles à leur nom, passent si rapidement de vie à trépas. Quant aux chambres empunaisées et aux chiens puceux^ les termes en sont transparents et peuvent se passer de commentaire.

Enfin, pour être complet dans cet examen de notre terminologie populaire « entomologique », j'ajouterai " chez

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DanA le règne végétal, la plupart des arbres, des arbrisseaux, la plupart des plantes cultivées sont connus sous leurs noms véritables français.

Quant aux plantes sauvages, un petit nombre seulement, celles surtout que l'on utilise de quelque façon ou contre lesquelles il y a à lutter pour quelque raison, ont des noms particuliers et plus ou moins caractéristiques. Mais peuton vraiment exiger davantage du langage populaire?

En zoologie, où le nombre des espèces est immense, l'état des choses, philologiquement parlant, est à peu près le même qu'en botanique. Comme cela est le cas pour les végétaux, plus l'animal est remarquable par sa taille, ou par les services que l'on en tire, ou par la crainte qu'il inspire, à quelque titre que ce soit, p us il y a de chances pour qu'il soit connu par une désignation particulière. C'est ainsi qu'à peu près tous les mammifères de notre faune, tous les grands oiseaux et tous les grands poissons ont leurs appellations françaises, presque toujours correctes. Par exemple, dans le règne animal, plus l'on est petit, plus l'on est exposé à rester anonyme. Et cela se fait surtout dans la classe innombrable des insectes, où l'on n'est connu qu'à proportion de ce que l'on importune, comme les mouches, ou de ce que l'on blesse, comme les moustiques et les guêpes, ou de ce que l'on est utile, comme les abeilles.

Observons aussi que, dans toutes ces appellations populaires d'objets d'histoire naturelle, principalement en minéralogie et en botanique, les noms usités sont rarement spécifiques, presque toujours génériques. En d'autres termes, ce sont surtout les groupes qui ont des noms particuliers, et non les espèces. La science populaire, toujours assez confuse, ne saurait là-dessus donner davantage.

Toutes les considérations précédentes visent uniquement le parler strictement populaire, envers lequel il ne serait pas juste d'être beaucoup exigeant, si l'on considère que,

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