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L'APPARITION DB LA VIE

fîdée pouvait être puisée dans l'observation journalière de ia germination des graines, de l'éclosion des oeufs, peu importe. Plus tard on imagina que les forces naturelles étaient à ellesseules capables de donner naissance à un germe, ou même que certaines substances, sons l'action des rayons du Soleil, au cours des fermentations, soit dans les profondeurs secrètes de POcéan, soit dans le sein de la Terre, en qui l'on a vu souvent la grande génératrice, étaient capables de s'organiser; c'est la doctrine des générations spontanées, à laquelle Joly, Archimède, Poucbet et Musset essayèrent de donner une forme scientifique, doctrine qu'Aristote avait déjà exposée, que Lamarck avait acceptée, et qui, soutenue contre Pasteur par des savants tels que Musset, Joly et Pouchet, choyée par les médecins, prônée par les philosophes matérialistes, avait fini par prendre au siède dernier une allure quasi scientifique.

Il faut bien reconnaître que, si les admirables recherches expérimentales de Pasteur ouvraient à la médecine et à la chirurgie des horizons imprévus, donnaient à l'art de guérir des précisions et des méthodes d'une inépuisable fécondité, elles jetaient dans un trouble profond toute la philosophie scientifique. Celle-ci était pénétrée de l'idée fort juste que chaque phénomène a des causes prochaines qui en déterminent sûrement et incontestablement la production. Claude Bernard avait introduit dans ia physiologie la notion du déterminisme des phénomènes vitaux et écrasé l'ancienne doctrine du viialisme, qui soustrayait ces phénomènes aux lois ordinaires des phénomènes physico-chimiques. Le vitalisme disparu, le domaine de la vie devait être fatalement annexé à celui des forces banales qui déterminent ces derniers. On devait admettre, naturellement, que la matière vivante, faite de carbone, d' hydrogène, d'oxygène, d'azote et de traces de divers autres corps simples, avait pu naître et pouvait être reconstituée comme les autres composés chimiques plus simples. Huxley avait même cru à l'existence d'une substance

unique, base physique de la vie, à laquelle il avait doané le nom de protoplasme — qui est demeuré malgré tout. Le rêveur allemand Oken, fondateur d'une prétendue Philosophie de ta Nature qui fii; grand bruit au delà du Rhin, a» commencement du XIXe siècle, avait déjà imaginé une gelée primitive qui aurait engendré tous les êtres vivants; un moment, Huxley avait pensé la découvrir dans la vase des abîmes océaniques ; il lui avait donné le nom de Balhybius Hœcketi et, malgré l'abandon ultérieur d'Huxley , le naturaliste impénitent d'Iéaa défendit encore l'existence réelle de son filleul (1) — reconnu par Huxley lui-même pour n'être qu'un simple précipité minéral, d'aspect gélatineux, qui se produit quand on verse de l'alcool pur dans de l'eau de mer tenant en dissolution des matières organiques.

Si le protoplasme existait vraiment, s'il n'était qu'un composé chimique plus complexe que les autres et jouissant, en raison de sa complexité même, de propriétés particulières, on pouvait espérer l'obtenir artificiellement par des procédés chimiques appropriés. Les insuccès de la chimie dans ses essais pour réaliser même une substance azotée telle que l'albumine, le simple blanc «Feeuf, inerte cependant, pouvaient n'être q^ie temporaires. Berthelot n'avait-il pas réussi à combiner directement le carbone à l'hydrogène et à l'azote; n'avait-il pas réussi à faire la synthèse des sucres, et avant lui, autour de lui, après lui, les chimistes n'avaient-ils pas réussi à fabriquer une infinité de substances que l'on croyait être autrefois l'oeuvre exclusive et réservée de la vie? Une fois bien connue la constitution des substances azotées analogues à l'albumine, et les plus habiles chimistes s'y essayaient, n'avait-on pas toutes les chances possibles pour arriver à la reconstruire; et si le protoplasme n'était, an somme, que l'une d'elles, douée d'une instabilité et d'une ■puissance de reconstitution particulières, était-il téméraire de

(t) XV, 16&.

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penser qu'il sortirait un jour vivant des cornues ou des ballons à réactions des chimistes? Sans doute il en sortirait amorphe, en masse indéfinie, mais ne pourrait-on pas lui donner la forme et l'activité reproductrice qui font un être vivant?... Les expériences de Pasteur semblaient détruire tout ce beau rêve, et si le libre jeu des forces et des substances était impuissant à produire la substance vivante, s'il fallait avoir recours pour sa formation à un acte direct de création, pourquoi ne pas admettre, comme le voulait Cuvier, la création directe de tous les êtres vivants et, par conséquent, la fixité des espèces ? Accepter l'inanité des générations spontanées, c'était préparer l'écroulement de toute la doctrine de l'évolution, si satisfaisante pour l'esprit et appuyée d'ailleurs sur tant de faits.

Dans l'impossibilité où l'on se trouvait, et qui paraissait invincible, de reconstituer la substance vivante, on a songé de bonne heure à la faire venir d'ailleurs. En 1821, M. de Montlivault pensait que des germes issus d'autres planètes, peutêtre de plus loin, avaient été apportés sur la terre — on ne sait comment, car il n'y a pas de vents dans les espaces interplanétaires pour entraîner de la poussière. Ces germes s'étaient développés sur notre sol et avaient fourni les premiers êtres vivants. En 1853 l'hypothèse de M. de Montlivault fut reprise et développée par le comte de Keyserling. La vie, disait-il, est éternelle comme le monde- mais au cours des âges, elle change de place. Des germes voyagent incessamment d'un système stellaire à un autre, fécondent les astres prêts à les recevoir, raniment la vie là où quelque catastrophe prématurée l'avait éteinte, l'enrichissent là où elle existait déjà, apportant ayec eux. plus de variété. Ainsi, sur la terre, les faunes éteintes à la fin d'une période géologique ont été remplacées par des faunes nouvelles au début de la période suivante, et le phénomène s'est répété un nombre très grand de fois. Il fallait, cependant, nous l'avons dit, trouver pour ces germe» un moyen de focomotion. En 1865. le comte de Salles-Guyon pense

qu'ils nous arrivent inclus dans les météorites ou pierres tombées du ciel; mais c'est supposer qu'ils viennent d'une planète brisée à qui il faudrait attribuer une très grande richesse de vie. Richter et Cohn préfèrent s'adresser aux poussières cosmiques ou aux comètes qui parcourent de vastes espaces, semant la vie sur leur passage. Les grands physiciens Helmholtz et lord Kelvin se rangent à cette hypothèse, ainsi que le chef de la ; botanique française, Philippe Van Tieghem(l). Les germes ne viennent pas seulement des planètes ; ils peuvent aussi venir des étoiles, et dès lors il faudrait les considérer comme incombustibles. En 1872, Preyer n'hésite pas à leur attribuer cette., merveilleuse propriété. Il appelle pyrozoaires les animaux nés de ces germes qui résistent au feu. Chose bien étrange! le grand physicien Arrhenius accepte l'idée de l'ensemencement des astres, par des spores, analogues à ces éléments reproducteurs des algues et des champignons, qui opposent au froid des abîmes une étonnante résistance. Ces germes infiniment petits aéraient lancés dans l'espace par les forces répulsives qui émanent des astres et qui projettent une telle quantité de poussières extrêmement fines autour du Soleil, qu'elles constituent ce qu'on appelle sa couronne, bien visible durant les éclipses totales. Il peut exister des germes de ce degzé de petitesse, puisque plusieurs microbes passent au travers de la porcelaine et sont invisibles à l'ultra-microscope. Mais M. Paul Becquerel a montré (2) que certains rayons ultra-violets les tuent; le froid augmente, il est vrai, leur résistance; mais la mort n'en survient pas moins finalement. Cette constatation ruine l'hypothèse de l'ensemencement, à moins d'admettre que les germes venus des astres sont d'une essence particulière. Mais elle était auparavant ruinée par elle-même. Elle ne résout, en effet, aucune question. D'où que viennent les germes de vie, il faut expliquer comment ils ont pris naissance ailleurs que sur la Terre; on ne fait que reculer la difficulté.

(i) xm, >82. — (2) xvn.

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D'autre part les germes vivants sont tous const par des

Atomes de même nature : carbone, hydrogène, azote, oxygène tout au moins. Ces éléments existent sur la Terre, comme sur les autres planètes qui ont traversé, traversent ou traverseront les mêmes phases d'évolution ; pourquoi ces éléments chimiques se seraient-ils combinés hors de la Terre et seraient-ils demeurés séparés sur notre sol? Ce serait contraire à ce principe fondamental de toute science, que les mêmes causes produisent partout les mêmes effets. Si, à une phase quelconque de l'évolution des planètes, quoi que ce soit de vivant a pu se constituer à leur surface, la Terre n'a pas fait exception. Il nous faut donc courageusement rechercher comment la vie, qui ne se propage actuellement que du vivant au vivant, a pu prendre, à un certain moment, naissance sur notre Globe ; et, avant d'entreprendre cette recherche, il convient de déterminer d'abord en quoi consiste la substance vivante.

Cette substance n'est pas quelque chose de spécial où la vie résiderait et qui en serait l'unique et nécessaire substratum, quelque chose comme un composé chimique essentiellement instable et en perpétuelle rénovation. C'est un assemblage de composés chimiques que des réactifs délicats permettent, même à l'état de vie, de distinguer les uns des autres et de caractériser nettement. Parmi eux, le premier rang est occupé par des composés que leur ressemblance de constitution avec le blanc d'oeuf a fait appeler composés albuminoïdes. Ils sont formés de carbone, d'hydrogène, d'azote, d'oxygène et d'une petite quantité d'un cinquième corps : soufre, phosphore ou autre. A ces composés, dits quaternaires, sontassociés, en plus ou moins grande quantité, des composés ternaires, qui ne sont formés que de carbone, d'hydrogène et d'oxygène. Dans certains d'entre eux, il y a plus d'hydrogène qu'il n'en faudrait pour former de l'eau en se combinant avec l'oxygène; la composition des autres est telle qu'on peut les considérer comme formés par du carbone uni à de l'eau; ce sont, comme on dit, des hydrates de car*

bone: les premiers appartiennent à la catégorie des graisses; aux hydrates de carbone se rattachent les sucres, la dextrine, l'amidon, la cellulose, etc. Mais aucune de ces substances n'a une constitution simple. La molécule 011*0, qui représente l'hydrate de carbone le moins complexe, s'unit à elle-même un grand nombre de fois dans les hydrates de carbone organiques, de sorte que leur formule est (CrPO)* zt/>HaO ; c'est ainsi que le glucose a pour formule : CWO*; les amidons et les celluloses : C'H^O»; le sucre de canne : C$HM0"+ H»0.

Les graisses sont plus compliquées; la trisiéarîne, par exemple, est représeatée par la formule :

Mais le maximum de complication est atteint par les substances aîbuminoïdes; celle qui forme la partie constituante essentielle des globules du sang du chien a pour formule :

C7*HunO"4AzmS8.

Les chiffres qui, dans ces formules, sont placés en exposants, indiquent le nombre d'atomes de charbon, d'hydrogène, d'oxygène, d'azote, de soufre qui entrent dans la constitution des corps qu'elles représentent; par conséquent :

Une molécule de glucose contient 24 atomes.

— de tristéarine « — 153 —

— d'albumine — 2305 —

Une molécule d'albumine est donc un édifice près de 100 fois plus élevé qu'une molécule de glucose, et plus de 13 fois aussi complexe qu'une molécule de graisse. Cest »n véritable château de cartes, ou encore une de ces tours fragiles que les enfants construisent avec des dominos et que le moindre choc suffit à faire écrouler. Or, si petite qu'elle soit, une masse de substance vivante contient un certain nombre de ces molécules et aussi des sucres, des amidons, des graisses qui peut-être jsafcurraient demeurer côte à côte, sans altération, si elles n'étaient

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exposées aux attaques de l'oxygène de l'air, le corps agressif par excellence, et si elles n'étaient mélangées à d'antres substances, elles aussi fort actives, qu'on appelle ferments solubles, diastases ou enzymes.

Ces ferments sont des composés chimiques que l'on peut dis-» soudre, précipiter de leurs dissolutions, redissoudre; ils passent lentement au travers des filtres, ne se nourrissent pas, ne sont par conséquent pas vivants, bien qu'ils perdent toute action quand on les chauffe au delà de 100°; ils semblent alors mourir. Ils jouissent de la propriété de faire subir à certaines substances organiques, les hydrates de carbone, les graisses, les substances albuminoïdes notamment, des transformations profondes, en ne subissant eux-mêmes que des transformations si faibles qu'on a même pu croire qu'ils ne se modifiaient pas du tout en agissant ; leur action est, en tout cas, hors de proportion avec la quantité de leur substance qui s'altère et avec l'énorme quantité,, de , Substances qu'ils transforment. Il y en a une infinité, agissant respectivement sur les hydrates de carbone (diastases), sur les graisses (JUpases), ou sur les substances albuminoïdes; chacune a son mode d'action particulier, et ces actions consistent en dédoublements, hydratations, déshydratations, oxydations, réductions, coagulations, décoagulations; elles sont simples mais suffisent à disloquer, transformer, simplifier des substances organiques complexes. Chaque ferment a souvent son antagoniste défaisant ce qu'il a fait ; certains ne peuvent agir qu'aidés par d'autres qui viennent à leur secours; parfois ils ont une action réversible et sont capables de recomposer, dans certaines circonstances, les corps qu'iis ont détruits (1). Ils sont souvent déversés dans l'organisme par des glandes en dehors desquelles ils agissent ; mais ils sont aussi mélangés aux autres substances associées pour former un corps, un élément vivant, et, par leur présence, suffisent à mettre en action toutes

ces substances qui sans eux demeureraient inertes. Grâce à eux, en présence de l'oxygène de Pair, et de Peau qui les imprègne, les substances organiques associées sont en voieV'pen. pétuelle d'échanges ou de modifications réciproques. Le» grosses molécules organiques s'écroulent, pour ainsi dire, sur les autres, mais la caractéristique de la vie, c'est qu'en s'écroulant, les substances les plus complexes désagrègent des substances plus simples, s'annexent les débris résultant de cette désagrégation, si bien que cette opération incessante se solde par un accroissement de la quantité du mélange mis en action. Cet accroissement s'appelle la nuiriiion et il a pour conséquence la reproduction.

La vie ainsi comprise n'est donc plus l'œuvre d'une seule substance ; ene résulte des réactions réciproques d'un certain nombre de substances déterminées. Ces substances ne sont d'ailleurs pas quelconques ; elles se répartissent en un nombre relativement petit de groupes qui semblent avoir, dans tous les êtres vivants, une même structure chimique fondamentale, mais diffèrent par les détails de cette structure. La substance fondamentale des globules du sang, la matière verte des végétaux, la chromatine, qui joue un rôle prépondérant dans la nutrition des éléments anatomiques, les pigments, etc., ont ainsi une composition qui varie d'une espèce, parfois, comme M. Armand Gautier l'a montré pour les pigments de la vigne et pour les diverses sortes de cachou, d'une variété à l'autre, tout en se rattachant au même type chimique.

Le problème de la création de la vie ne consiste plus à préparer une substance spéciale qui serait « la base physique de la vie », comme le pensait Huxley, mais à rechercher des procédés de synthèse qui permettent de réaliser et de grouper les substances banales, inertes par elles-mêmes, que sont les hydrates de carbone, les graisses, les albuminoïdes, les ferments. Le développement pris par la chimie organique, qui reproduit artificiellement toutes les substances qu'on croyait

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être Tœuvre exclusive de la vie, la synthèse des sucres réalisée, à partir des éléments : hydrogène, oxygène, carbone, par Marcellin Berthelot, donnent confiance que le problème n'est pas insoluble, et si les albuminoïdes résistent encore, on peut prédire que leur résistance ne sera pas de longue durée; mais il restera un problème plus délicat à résoudre, celui de doser les mélanges de substances qui doivent être associées pour donner naissance à la vie et la maintenir. L'œuvre est ici particulièrement difficile, parce que nous ne possédons aucune donnée précise sur la constitution de ces mélanges où des traces infinitésimales de certains corps peuvent tout changer. Mais ce que nous ne savons pas faire a pu se faire spontanément à l'origine des choses. Si nous supposons que les composés aptes à produire de la vie par leur mélange se sont, à un certain moment, formés sous des actions à déterminer, ils ont dû se rencontrer, se mélanger en toutes proportions ; les mélanges les plus complexes ont dû se produire aussi bien que les plus simples. Ceux qui ont réalisé cette condition que les réactions réciproques des substances accidentellement rapprochées aient abouti à un accroissement de la quantité du mélange qu'elles formaient, ont constitué les premières masses vivantes, et on peut admettre que ces masses étaient d'abord totalement amorphes et sans limite dans leurs dimensions.

Or, il existe une substance albuminoïde qui, mélangée à d'autres substances albuminoïdes, jouit de la propriété de fabriquer, avec l'anhydride carbonique de l'air et de la vapeur d'eau, des hydrates de carbone, qui sont les aliments primitifs par excellence; cette substance est la chlorophylle, la matière colorante verte des plantes. Les hydrates de carbone une fois constitués, les substances albuminoïdes déjà existantes et les t >rments qui les accompagnent usent de ces hydrates de carbone pour faire de nouvelles quantités de substances albuminoïdes, y compris de la chlorophylle. Grâce à la chlorophylle, la vie va- donc pouvoir se perpétuer et nous sommes ainsi

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conduits à penser que les premières masses vivantes étalent vertes, et seraient classées, par conséquent, si elles existaient encore, dans le règne végétal.

La vapeur d'eau, l'acide carbonique venant de l'air, ne pouvant pénétrer dans le mélange vivant que par sa surface, il y a tout avantage à ce que celle-ci se développe le plus possible, résultat qui peut être atteint, dans les conditions les plus satisfaisantes, par la pulvérisation de la masse initiale en petites sphérules, en grains microscopiques, tels que ceux que forme sur le tronc humide des arbres le Protococcus viridis. Ces grains, quand îîs ont atteint une certaine taille, se multiplient par bipartition ; c'est l'origine de la constitution cellulaire des êtres vivants. Qu'une forme pulvérulente, analogue à celle des Protococcus, soit le résultat des avantages qu'elle présente au point de vue de la nutrition, on est autorisé a le conclure du fait que certains organismes, comme le champignon de la tannée (Fuligo seplicam), qui se nourrissent, non par leur surface, mais en introduisant dans leur substance même les particules alimentaires destinées à être digérées, peuvent former des masses gélatineuses de deux à trois décimètres de diamètre et de deux à trois centimètres d'épaisseur, susceptibles de se déplacer en rampant.

Déjà sous cette forme, il ne serait pas impossible que le règne animal et le règne végétal aient commencé à se différencier l'un de l'autre. La matière verte des plantes, la chlorophylle, ne peut combiner l'anhydride carbonique et la vapeur d'eau atmosphériques, avec élimination d'oxygène, que sous l'action des rayons solaires. C'est donc seulement à sa surface libre et éclairée, qu'une masse vivante est capable d'accomplir cette opération ; mais rien n'empêche les hydrates de carbone solubles de pénétrer la masse tout entière, s'ils sont formés en quantité suffisante, et la nutrition dont ils sont la base de se poursuivre, par conséquent, loin de la surface et sans lumière, sans matière verte ; c'est le commencement du

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mode de nutrition des animaux. L'hypothèse d'Oken d'une gelée primitive (Urschleim) d'où tous les animaux et les plantes seraient issus n'est donc pas insoutenable. Toutefois, les êtres réduits à l'état de simple gelée sont si exceptionnels que, slon toute probabilité, c'est après la réalisation de la forme pulvérulente que la séparation des deux règnes s'est opérée par un procédé analogue à celui que nous venons de décrire. La multiplication sur place, par division, de ces grains verts, enveloppes chacun d'une membrane constituée par un exsudât des hydrates de carbone non utilisés pour la nutrition, a dû suffire pour assurer la formation d'une couche épaisse de poussière végétale que la lumière solaire a fini par ne pouvoir traverser; la multiplication des grains de poussière végétale n'en a pas moins continué parce que la nutrition ne s'est pas interrompue. Or la chlorophylle ne se forme que sous l'influence des radiations obscures (1) ou lumineuses qui constituent le spectre solaire. Ces rayons sont arrêtés dès que la masse pulvérulente a atteint une épaisseur suffisante ; mais cela n'empêche pas les hydrates de carbone semblés qui peuvent être en excès de descendre, entraînés par la rosée, par exemple, dans les couches profondes; s'ils sont en quantité suffisante, les grains demeurés dans l'obscurité continueront à s'envelopper de cellulose et à se nourrir par absorption de matières dissoutes, mais ne formeront plus de chlorophylle ; ces végétaux sans chlorophylle sont ce que nous appelons àe% champignons. Au-dessous d'eux, dans notre couche hypothétique de grains vivants, les hydrates de carbone ne pénètrent plus en quantité suffisante pour ne pas être entièrement absorbés par la nutrition ; les grains ne forment plus d'exsudat de cellulose ; la gelée vivante demeure libre, mobile comme celle qui constitue le champi-

(1) Sa formation pont être réalisée par les seuls rayons infra-rouges chez diverses espèce» d'algues microscopiques (Chlorella, Dklyosphœrium^ HormococciHf, Plmirococcus, etc.), l«a fougères, certaines conifères, certaines plantes fculbeusea, telles que F oignon, ou parasites, comme le gui.

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gnon de la tannée; elle traduit par des mouvements visibles les excitations qu'elle subit; elle paraît, en conséquence, sensible \ La mobilité et la sensibilité caractérisent le règne anima] que nous voyons ainsi apparaître comme une dégradation des végétaux primitifs, auxquels le relient les forme» mixtes des champignons. La mobilité et la sensibilité ont permis aux animaux de prendre leur revanche dans une autre voie et de s'élever aux plus hautes manifestations de la vie.

Ainsi, le seul exercice de la nutrition a suffi pour décomposer notre couche hypothétique de grains vivants en trois strates : un strate vert correspondant aux algues, un strate incolore, mais à grains emprisonnés dans la cellulose, correspondant aux champignons, un strate à grains nus correspondant aux animaux.

Nos connaissances actuelles permettent donc de concevoir logiquement les conditions d'apparition de la vie ainsi que la formation du règne végétal et du règne animal, sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir autre chose que des phénomènes d'ordre purement chimique ou physique, rien qu'en faisant appel à des considérations fort simples, qui paraissent même à quelques-uns trop simples ; mais les lois naturelles sont toujours simples, et c'est seulement notre esprit qui aime à s'entourer de complication et de mystère 1

On se demandera sans doute pourquoi les éléments qui ne forment pas de chlorophylle sans lumière, ne reprennent pas la faculté d'en former quand on les replace à la lumière ; mais c'est une règle générale, qu'une fonction qui n'est pas exercée disparaît; et la faculté de produire de la chlorophylle peut disparaître même chez des plantes supérieures parasites, comme les Monolropa, les Orobanches, les Orchidées du genre Neoltiay et elle fait défaut aux racines souterraines des plantes ordinaires.

Reste une question particulièrement angoissante. Pourquoi, si la vie a pu apparaître sur la Terre, comme nous venons de

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l'indiquer, ne se forme-t-il plus de substance vivante ? Les conditions dans lesquelles la vie se maintient actuellement sur la Terre semblent indiquer la voie dans laquelle on peut espérer rencontrer une réponse à cette question. Les animaux herbivores tirent exclusivement leur nourriture des végétaux ; les carnivores vivent de la chair des herbivores ; eux aussi sont donc exclusivement nourris par les plantes; les champignons sont de même rivés à des plantes dont ils sont parasites, soit directement, soit par l'intermédiaire des animaux. Les végétaux verts sont donc les grands pourvoyeurs d'aliments des autres êtres vivants ; eux-mêmes tirent leurs aliments minéraux et azotés du sol, et les hydrates de carbone, indispensables, de l'atmosphère, mais ils ne peuvent le faire que grâce aux radiations solaires. C'est donc, en définitive, le Soleil, et lui seulement, qui entretient la vie à la surface du Globe* S'il en est ainsi, et on ne saurait le contester,on est naturellement conduit à se demander si ce n'est pas également lui qui l'a fait naître; si certaines de ses radiations ne sont pas capables, et surtout n'ont pas été capables, de produire directement les combinaisons qui entrent dans la constitution des substances vivantes. Mais voici que MM. Daniel Berthelot et Gaudechon ont obtenu la synthèse des hydrates de carbone par l'action réciproque de l'anhydride carbonique et de l'eau, en l'absence de toute chlorophylle, sous la seule influence des rayons ultraviolets émanant d'un tube à vapeur de mercure. Les mêmes rayons leur ont permis d'obtenir l'amide formique, par leur action sur un mélange d'anhydride carbonique et de gaz ammoniac. L'amide formique est la plus simple des substances quaternaires, dont les substances albuminoïdes sont le terme le plus compliqué, et dont le mélange constitue le protoplasma pour qui les hydrates de carbone sont un aliment ; nous sommes donc sur le chemin qui doit aboutir à la vie. En tout cas il est établi que si certains rayons uïtra-violets tuent les spores, d'autres sont capables, par leur seule puissance, d'effectuer

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des combinaison» que l'on a cru longtemps possibles seulement quand il se trouvaient déjà en présence de certaines substances organiques, et ce sont justement les rayons pour qui notre atmosphère est transparente (1).

M. Daniel Berthelot, après avoir exposé ces résultats, ajoute : « La raison profonde de l'efficacité des rayons ultraviolets paraît être leur température extrêmement élevée. Plus la température d'une source s'élève, plus elle s'enrichit en rayons ultra-violets. Et lorsqu'on projette l'image de l'arc à mercure sur celle du disque solaire, on reconnaît, par le phénomène physique du renversement des raies, que la température de cet arc est plus élevée que celle du Soleil. » Or il est certain que la région du spectre solaire qu'ils constituent aujourd'hui a été autrefois beaucoup plus étendue. Le Soleil appartient, en effet, à la classe des étoiles jaunes : Arctarus, a, du Centaure, la Polaire, etc. Parmi elles il est déjà plus froid que Procyon et Canopus qui sont aussi de» étoiles jaunes, mais H a été nécessairement, à une époque lointaine, beaucoup plus chaud qu'aujourd'hui, et nous pouvons reconstituer les états qu'il a traversés par l'étude d*s étoiles blanches et des étoiles bleuâtres qui sont de beaucoup les plus chaudes. Parmi les étoiles blanches, il en est, comme la plupart des étoiles d'Orion et des Pléiades, Regulus, [J du Centaure, Deneb, etc., qui sont manifestement le siège de décharges électriques se produisant dans des conditions toutes spéciales ; d'autres sont remarquables par l'abondance de l'hélium et de l'hydrogène dans leur atmosphère, signes d'une radio-activité puissante; les étoiles blanc bleuâtre sont plus chaudes encore : leur spectre ultra-violet est très étendu ; il contient des radiations particulièrement intenses d'origine inconnue, et la présence de l'hélium dans leur atmosphère implique qu'elles sont aussi le siège de phénomènes importants de radio-activité (2).

(1) XVm. - (2) XIX, 306.

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Au moment où le Soleil traversait ces divers stades, les actions chimiques se produisant sur !a Terre, sons son influence, devaient être plus nombreuses et notablement plus puissantes qu'elles ne le sont aujourd'hui; les radiations ultra- violettes étaient plus étendues que celles de nos lampes à vapeur de mer» cure; les combinaisons chimiques qu'elles étaient aptes à déterminer devaient être plus variées que celles que nous savons actuellement réaliser, condition nécessaire pour que la vie apparaisse. Des radiations ultra-violettes venues du Soleil et capables de traverser notre atmosphère pouvaient alors faire ce que celles que nous en recevons aujourd'hui ne sont plus capables de produire à elles seules. Ainsi s'expliquerait la suppression actuelle des générations spontanées* D'autre part, la Terre elle-même était à cette époque lointaine à une phase différente; elle possédait une radio-activité plus grande; son atmosphère contenait de l'hydrogène, de l'hélium et peut-être d'autres éléments, résultant de la désagrégation de divers corps simples, à cet état particulier que les chimistes désignent sous le nom d'état naissant et où leurs affinités sont exaltées ; autre raison pour que les combinaisons, aujourd'hui impossibles, aient alors pu se produire. Des substances quaternaires plus complexes que l'amide formique, de vraies substances aibuminoïdes, ont pu prendre naissance. Or la plus simple d'entre elles ayant été obtenue, la formation des autres est un phénomène d'ordre purement chimique. Les recherches de P. Schûtzenberger, A. Kossel, E. Fischer, L.-C. Maillard et autres, sur La constitution des substances aibuminoïdes, facteurs essentiels de la vie chimique, tout au moins, ont vivement éclairé la constitution des substances quaternaires. Dans cette constitution une part prépondérante revient aux acides aminés, constitués par un facteur acide résultant de l'union de l'oxygène au carbone (COOH), et d'un facteur basique, résultant de l'union de 1'hydxogène à l'azote (Azlla). Ces deux facteurs sont unis dans une même molécule, sans cependant que de cette

union résulte la neutralisation de leurs fonctions respectives. Il

s'ensuit que le facteur acide de la molécule continue à « capter

les matériaux basiques qui passent à sa portée, et le facteur

basique les matériaux acides » (1). Lorsque les matériaux basiques sont empruntés à un autre acide aminé, il se produit, par l'élimination d'une molécule d'eau, un corps nouveau qui se constitue de manière à régénérer, aux dépens des matériaux annexés, la fonction acide du corps primitif; et de même pour la fonction basique, lorsque c'est celle-ci qui est entrée ei* ligne dans l'élimination de la molécule d'eau. Il en résulte que par ce double jeu on peut obtenir des composés d'un degré quelconque de complication, et l'on conçoit que l'espérance ait pu naître d'arriver à réaliser les énormes et fragiles molécules dont les réactions réciproques donnent lieu au phénomène chimique de la vie. Déjà, dans l'école de Fischer, ont été ^obtenues des substances analogues aux peptones en lesquelles se résolvent en premier lieu, lors de la digestion stomacale, les substances albuminoïdes alimentaires. A l'aide de ces pepiides, il faudrait aruiver à reconstituer les substances d'où proviennent le» peptones et réaliser ces peptides euxmêmes par des voies plus semblables à celle qu'emploient les êtres vivants. C'est à quoi se sont essayés d'autres chimistes : Balbiano, Trasciatti en Italie, M. Maillard en France. Or M. Maillard, par une réaction convenablement conduite de la glycérine pure et des acides aminés, est arrivé à obtenir des corps qui ressemblent singulièrement aux peptones, à la caséine, aux matières kératiniques qui sont des substances albuminoïdes par excellence. Il est probable qu'en substituant à la glycérine des sucres et des alcools, on obtiendrait d'autres résultats aussi importants. Il faut, il est vrai, faire intervenir ici des températures de 170* à 180°, c'est-à-dire accélérer les réactions,

(1) L.-C. MuuiRD, Recherche dn mécanisme naturel des formations aibussamoïdcs. -•> Pre$9e médicale, 17 février 1012.

l'apparition de la vie Rî

mais celles-ci peuvent être obtenues à des températures plus basses en employant d'autres accélérateurs. Les diastases. qui sont aussi des albuminoïdes de nature encore mal déterminée, et agissent surtout, comme on sait, par hydratation et déshydratation, paraissent pouvoir jouer ce rôle. Et s'il est vrai que toutes ces substances aient pu être obtenues isolément par la seule action de radiations diverses émanées du Soleil ou des corps radio-actifs, on arrive à comprendre que certains de leurs mélanges aient pu constituer les premières substances vivantes.

L'apparition de la vie rentre donc, comme la physiologie tout entière, dans le domaine des forces physico-chimiques; elle se serait produite durant un état de choses que nous pouvons reconstituer aujourd'hui par la pensée, qui persiste sans doute dans certains systèmes stellaires, mais qui a disparu sans retour du système solaire. La faculté de donner naissance à de la matière vivante a^été peu à peu réservée aux êtres vivants, à mesure que les radiations solaires et la radio-activité de la Terre s'affaiblissaient, mais n'a pas été toujours leur privilège exclusif. L'astronomie physique, en nous montrant dans les étoiles qui ne sont ni du même âge, ni de la même grosseur, les étapes de cet affaiblissement, met les conclusions des expériences de Pasteur en harmonie avec la raison, et rend inutile* les hypothèses hardies, mais contraires à l'esprit scientifique, c?>> l'ensemencement de la Terre par des germes venus d'ailleurs et dont le mode de formation serait inconnu.

Sous quelle forme les premiers êtres vivants se sont-ils manifestés? Les premiers fossiles que nous connaissions datent d'une époque trop postérieure à l'apparition de la vie sur la Terre* trop de formes se sont évanouies dans le métamorphisme des terrains archéens pour que la paléontologie puisse nous renseigner à cet égard; mais les liens qui unissent entre elles les formes vivantes actuelles sont tels, qu'on peut les déduire

82 LES FORMES PRIMITIVES DE L/i VIE

les unes des autres, comme si elles étaient le résultat d'une évolution naturelle, dont il est possible de préciser les lois. Ces lois permettent, à leur tour, de reconstituer, avec toute vraisemblance, les étapes que leurs ancêtres inconnus ont parcourues. A partir de l'époque primaire, la paléontologie jalonnera notre route et nous fournira les moyens de contrôler les inductions que nous aurons tirées de l'étude de l'organisation, du développement embryogénique des êtres vivants actuels et des modifications dont ils sont susceptibles. Cette étude fera l'objet du prochain chapitre.

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