LE PEUPLEMENT DE LA HAUTE MER, DES ABIMES OCÉANIQUES ET DES CONTINENTS
Si tous les êtres vivants qui peuplent la haute mer, les abimes océaniques et les continents venaient à être supprimés, les animaux qui subsisteraient sur les rivages suffiraient pour que l'on puisse établir, sans changement, tout l'ensemble de doctrines qui constituent aujourd'hui ce qu'on nomme la philosophie zoologique. A la vérité, d'importants aboutissements feraient défaut; la botanique, réduite à l'histoire des algues et de quelques champignons inférieurs, serait très simplifiée : il ne serait plus question ni d'arachnides, ni de myriapodes, ni d'insectes, et le merveilleux épanouissement des reptiles, des oiseaux et das mammifères demeurerait ignoré ; mais les formes vivantes du littoral n'en fourniraient pas moins une série continue dont tous les termes seraient explicables les uns par les autres, et on pourrait reconstituer, par leur étude comparative, les conditions essentielles de l'évolution de la vie. La faune de la haute mer, celle des abîmes, celle de la terre ferme sont au contraire essentiellement lacunaires. Sans doute il y a en haute mer, comme sur les côtes, des êtres microscopiques flottants appartenant aux deux règnes : des diatomées et autres algues minuscules qui n'ont besoin pour s'alimenter que des gaz de l'air et de l'eau combinés par la lumière du soleil; des protozoaires qui vivent de ces microphytes: mais après eux tout est lacune, et des classes entières t'ont défaut ou ne sont représentées que par des types affectés d'adaptations toutes spéciales, parfois même
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issus de formes normalement fixées au sol. Les Eponges manquent, l'embranchement des Polypes n'est représenté que par des Méduses chez qui la tachygénèse a remplacé la phase de fixation à l'état de polype par le développement direct, des Siphonophores qui ont trouvé moyen de se fixer non plus au sol mais à une bulle d'air, des Actinies flottantes d'une belle couleur bleue; quelques Bryozoaires sont aussi devenus capables de nager. En accélérant, cher les embryons des Tuniciers, la métamorphose qui devrait suivre leur fixation, au point que l'œuf produise directement la forme définitive, la tachygénèse a réalisé ce paradoxe de tirer d'animaux, créés en quelque sorte par leur immobilité et la dégénérescence consécutive, trois groupes indépendants de Tuniciers nageurs : les Pyrosomes, les Doliolum ou Tonnelets et les Salpes. Les Arthropodes sont surtout représentés par de petits Copépodes qui vivent par bancs innombrables, des Schizopodes, et des Squilles. Contrairement à ce qu'on pouvait penser, les Vers annclés, si agiles quand ils se faufilent parmi les algues, ne fournissent à la faune pélagique qu'un petit nombre de formes généralement transparentes et de petites dimensions : Tomoplerisy Ophryotrocha, Palolos etc. On connaît aussi quelques étranges Némertes de haute mer. En revanche, vivent par bandes innombrables, loin des côtes, les Sagitta d'organisation peu complexe, mais tout à fait isolées parmi les Vers. Les lourds Echinodermes ne sont représentés que par quelques Holothuries flottantes. Les Mollu&ques céphalopodes sont essentiellement des animaux de haute mer et sont très variés, mais on les rencontre aussi sur (es côtes; au contraire, parmi les Gastéropodes proprement dits, on ne peut guère citer que les Janthines,et les Atlantes, les Carinaires, les Firoles, qui ont des caractères si spéciaux, qu'on % constitué pour eux le groupe les Hétéropodes. Les vrais Gastéropodes sont remplacés par les Ptéropodes étroitement apparentés aux Gastéropodes opisthobranches déjà aberrants parmi les Gastéropodes, mais s'éloignant d'eux par la trans-
formation de leur pied en un organe de natation forme de deux ailes souples, très mobiles ; ils vivent comme les Copépodes et les Sagiita, en bancs innombrables. Tous les Invertébrés pélagiques sont plus ou moins affectés d'un curieux mimétisme. Leur corps est comme gonflé d'eau, transparent ou d'une couleur bleue qui se confond avec la couleur bleu foncé que présente constamment, au large, l'eau de l'océan.
Naturellement les Poissons formeat une longue série, mais où manquent aussi certains groupes importants au point de vue généalogique, tels que les Lamproies, qui sont justement les poissons les plus inférieurs, et les poissons osseux les plus primitifs, ceux dont les nageoires pectorales et abdominales sont éloignées comme celles des requins. Les Sardines, les Harengs et les Ancbois, à la vérité, appartiennent à cet ordre mais vivent trop au voisinage des côtes pour qu'on puisse les considérer comme vraiment pélagiques. Les tortues marines et les cétacés, singulière adaptation des mammifères' à la vie marine, complètent cette faune qui est, comme on voit, tout à fait fragmentaire et dans laquelle la présence des tortues et des cétacés indique clairement une émigration d'animaux des rivages.
La faune des grands fonds n'est pas moins incomplète (1). Lorsqu'elle fut découverte, l'idée se répandit que les abîmes océaniques étaient particulièrement ricbes. Ayant eu à étudier les belles collections d'Ltoiles de mer recueillies par Alexandre Agassiz dans la mer des Antilles et celles recueillies dans l'Atlantique parles expéditions du Travailleur et du Talisman^ 'ai eu la curiosité de rechercher combien il fallait de coups de drague^, pour ramener un individu quelconque, une espèce, un genre, à mesure que la profondeur augmentait ; ces nombres n'ont cessé d'aller en croissant dans les trois cas, ce qui veut dire que la
(1) LJV, 336.