LE PEUPLEMENT DE LA HAUTE MER ET DES ABIMES
faune des abîmes va en s'amoindrissant et s'appauvrissant, au point de vue du nombre des genres et des espèces, à mesure que l'on descend phis bas. Il est donc évident que les abîmes ne sont pas, comme on a pu le croire un. moment, une réserve de vie; îa vîeau contraire les gagne lentement, venant, non pas de la surface, que nous avons vue peuplée d'une manière spéciale et qui ne possède qu'une faune fragmentaire, mais des rivages. En fait, les espèces d'étoiles de mer des grandes profondeurs sont toutes représentées sur les rivages par des espèces analogues ; niais les espèces littorales qu'on peut considérer comme ayant donné naissance aux espèces des profondeurs sont réparties sur les littoraux de telle sorte qu'on peut dire que tous les rivages ont fourni leur contingent à la faune abyssale.
Ces considérations dispenseraient presque d'avoir recours à la nature de cette faune pour établir son origine littorale ; maïs elle vient apporter une confirmation précieuse à notre point de vue. 11 faut d'abord faire ici une distinction importante. Jusqu'à 1 600 à 2 000 mètres de profondeur on voit, en effet, la faune s'enrichir d'espèces appartenant à des groupes qui florissaïent pendant la période secondaire, et qui depuis s'étaient raréfiés sur les rivages, ou même en avaient complètement disparu; tels sont, parmi les phytezoaires, les éponges vitreuses hexactinellides, les hydrocoralliaires, les polypiers solitaires (Flabtllum et autres); les Polychélidés, sortes de langoustes aplaties voisines des Êryon jurassiques; les crinoïdes fixés, les oursins mous du type des Calueria et les Pourtalesia apparentées aux Ancmchijles de la période crétacée, parmi les échmodermes ; les Pleurotomaires et les Pholadomyes, parmi les mollusques. Les poissons appartiennent de môme aux types les mieux représentés dans les eaux douces, et qui sont comme on sait les phis anciens : ils se rapprochent des salmonidés, des brochets, des anguilles ou des morues, types auxquels se rattachent aussi un certain nombre de poissons
pélagiques remarquables par les yeux nombreux (1), qu'ils portent sur les côtés du corps, à raison d'uae paire par segment, et qui ne sont du reste qu'une modification des organes sensitifs de la ligne Latérale.
Ces types archaïques disparaissent peu à peu à mesure que la profondeur devient plus grande et ce sont des organismes manifestement récents, mais étroitement adaptés à la vie dans les gpands fonds, qrii les remplacent. Parmi eux les plus remarquables sont peut être les Holothuries. Elles sont nombreuses sur presque tous les littoraux, Là presque toutes ont grossièrement la forme de concombres, d'où le nom de Cucumaria que porte un des genres les plus communs. Leur corps est divisé en cinq fuseaux tous semblables par cinq rangées de tubes membraneux terminés par des ventouses et qui servent de pieds. Dix tentacules plus ou moins ramifiés entourent la bouche située à l'une des extrémités du concombre, tandis que l'anus est situé à l'autre. Le corps a donc une symétrie absolument rayonnée. Elles vivent entre les galets, sous les pierres, dans les fentes des rochers et, dans ces conditions, elles usent indifieremment, pour se mouvoir, de l'une ou l'autre de leurs rangées de pieds. Quelques-unes cependant appuient constamment sur le sol une même région de leur corps, laquelle comprend trois rangées de tentacules ambulacraires, une médiane et deux latérales (Slichapus, Colockirus). Cette région présente un aplatissement marqué et constitue déjà «ne ébauche de sole ventrale. Cette sole atteint son maximum de différenciation chez les Psolas qui vivent fixés à la surface des rochers et dont la bouche entourée de longs tentacules ramifiés est nettement dorsale. Ces tentacules sont couverts de cils vibratiles microscopiques dont les battements incessants dirigent vers la bouche de l'animal les particules microscopiques dont il se nourrit. L'existence d'une sole ventrale devient la règle
CI) €haulîodu».
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dans les abîmes; nous avons déjà indiqué(p. 150) comment elle se constitue et pour quelle cause. On peut suivre ici toutes les phases d'une transformation dont ie point de départ est manifestement une attitude imposée à l'animal par les nécessités de son alimentation. Les holothuries abyssales n'ont rien à tirer de l'eau ambiante où ne vit ^aucune de ces algues microscopiques qui suffisent à l'alimentation des Psolaa. Elles se nourrissent de vase, aussi les tentacules qui entourent leur bouche se réduisent-ils à de simples tubes élargis en bouton ; le contraste entre la face dorsale et la face ventrale s'accentue (1) ; le coude suprabuccal des Pentagone s'étale en un étendard à bord antérieur élégamment découpé; les tubes pédieux dorsaux inutilisés s'allongent en cônes purement ornementaux chez les Deimatin^e ; ils s'atrophient chez les Psychropoles, dont le corps se termine par une large queue pointue et vide ; les tubes pédieux latéraux de la face ventrale suffisant à la locomotion, les médians peuvent disparaître, par défaut d'usage.
Même dans les profondeurs moyennes de 400 à 2000 mètres, où la lumière a cessé de pénétrer, les formes représentatives de la faune des temps secondaires sont peu abondantes; et aucune forme ne peut être rattachée à celles qui étaient caractéristiques de la période primaire. On en doit conclure que la populatio n des abîmes océaniques est relativement récente, et comme on n'y découvre aucune de ces formes archaïques, dont Agassiz les croyait peuplés, aucune forme même que l'on puisse considérer comme une tête de série, mais seulement des formes très modifiées, adaptées à un genre de vie très spécial, force est bien de conclure que ces formes sont descendues des rivages et qu'en descendant elles ont pris peu à peu des caractères particuliers en rapport avec leur nouveau genre de vie. Leurs adaptations sont surtout remarquables chez les Crustacés décapodes. Ces animaux se divisent en deux catégories : les Décapodes
(1) Psychropoles, Oneirophanta, Deima, Pentagone, etc
nageurs, dont les crevettes sont le type vulgaire, et îes Déca- ,podes marcheurs, dont les langoustes, les écrivisses et la légion innombrable des gaîathées et des crabes sont des représentants que tout le monde connaît. Les premiers ne font que peu d'crsage des pattes longues et grêles dont leur thorax est pourvu; ils nagent au moyen des grands appendices aplatis qui les remplacent sur les segments de leur abdomen, vulgairement considéré comme leur queue, ou à l'aide de brusques mouve* ments de flexion de celle-ci. Ce dernier mode de locomotion n'est pas étranger aux décapodes marcheurs, mais ils l'emploient beaucoup moins souvent ; leurs appendices abdominaux ne sont pas utilisés pour la natation, et l'animal marche à l'aide des dix pattes robustes que porte son thorax. Les décapodes nageurs se tiennent presque toujours entre deux eaux, et se déplacent avec agilité ; les marcheurs quittent peu le sol avec lequel leurs pattes sont très ordinairement en contact et qu'elles palpent, pour ainsi dire, constamment. Les adaptations abyssales de ces deux"types de crustacés se produisent, en conséquence, en des sens opposés. Les antennes des crustacés nageurs s'effilent et s'allongent démesurément, de manière à servir d'organes tactiles (1) propres a les avertir du moindre obstacle, et leurs yeux s'agrandissent démesurément. Au contraire, les antennes des crustacés marcheurs demeurent relativement courtes, leurs pattes robustes et leurs yeux, inutiles en raison de la prudence de leur locomotion, disparaissent (2). Au premier abord l'agrandissement des yeux des crustacés nageurs paraît un paradoxe ; mais l'obscurité des grands fonds n'est pas absolue. Beaucoup d'animaux y deviennent producteurs de lumière. Ce sont des polypes du groupe des Gorgones, des crustacés, tels que les Gnathophattsia, les Euphausia qui portent sur leurs appendices des organes lumineux ; de nombreux décapodes nageurs ; des poulpes, qui sont munis de
(i) Nematocarcinm gracifipeg, Pandalua, Henthesieymus, etc. — (2) Penr tacheté?.. Nephropsis, Galathrodes, etc.