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LE PEUPLEMENT DE LA HAUTE MER ET DES ABIMEE

véritables projecteurs, et de nombreux poissons (1) dont les organes lumineux sont situés soit sur la tête, soit en série sur les côtés du corps, comme les organes de la ligne latérale. On ne peut dire que ce soit l'obscurité qui ait ainsi allongé des appendices ou fait naître des organes lumineux. M. Viré a cependant constaté que les appendices de certains crustacés maintenus dans l'obscurité s'allongeaient beaucoup ; cela se produit aussi chez certains insectes habitant des cavernes obscures, et il est probable que l'usage constant que font ces animaux de leurs appendices pour palper ce qui les entoure a contribué à leur allongement ; il est normal que par défaut d'excitation, au contraire, les yeux aient disparu. Quant à la fréquence des organes lumineux chez les animaux des grands fon^fl. on pourrait dire, avec les partisans de la théorie des préadaptations, que sont naturellement descendus dans les ténèbres des grandes profondeurs les animaux qui pouvaient les illuminer; mais comme les espèces côtières qu'on pourrait considérer comme aneestrales ne sont pas lumineuses, il faut bien admettre que leurs appareils d'éclairage ne se sont développés qu'après leur descente dans les régions obscures et ne pas repousser d'emblée l'idée que l'absence de lumière solaire a favorisé leur apparition. Quoi qu'il en soit, cette (acuité a été réservée, on ne sait pourquoi, à un certain nombre seulement des types qui constituent la faune abyssale.

Les formes abyssales sont sans lien entre eïles. On y rencontre, en effet, d'assez nombreuses éponges vitreuses hexactinellides, très peu des autres groupes ; des polypes alcyonaires du type du Corail ou des MadLréporaires solitaires {Flabellum); peu de Bryozoaires, mais assez souvent des formes douteuses qu'on y rattache, comme les Rhabdopleura et les HalHophus dodecalophus. Les crustacés y sont assez abondants et des ordres de petite taille y sont parfois représentés pnr der

(1) Ghauliodas, Stomia*. Malacosleus* etc.

formes gigantesques, telles que le Haihynomus giganleas, grand cloporte de deux décimèti es de long, ou les Gnathophausia gigas et Goliath. Les vers annelés y font très ordinairement défaut. Les mollusques sont rares, de petite taille, et leur absence a déterminé chez les Bernard-l'Ermite, qui sont assez abondants, des mœurs singulières. Les crustacés de ce groupe ont un gros abdomen mou qu'ils cachent, quand ils vivent sur le littoral, dans des coquilles vides qu'ils n'ont pas de peine à rencontrer; à mesure qu'ils grossissent, ils changent de coquille, de manière à avoir toujours une maison appropriée à leur taille, et dans laquelle ils puissent s'abriter entièrement. Assez souvent une belle anémone de mer d'un rouge vif, appartenant au genre Adamsia, vient s'installer sur cette coquille et il s'établit une sorte de consortium entre le crustacé et le polype. Certains Bernards peuvent se loger dans un fragment de bambou (1) ; quelques-uns se fabriquent même une maison mobile, une sorte de roulotte, avec de la terre (2). Dans les grandes profondeurs, les coquilles des gastéropodes ?e font rares et elles sont petites. Les Bernards y contiennent parfaitement quand ils sont jeunes, mais ils grandissent et ne trouvent pas à les remplacer ; alors ils les gardent par habitude, pour la satisfaction de leur instinct, bien qu'elles leur soient inutiles, et on rencontre de superbes Bernards (3), dont l'abdomen a les dimensions d'un fort pouce d'homme, qui portent à l'extrémité de cet abdomen une coquille à peine grosse comme un fruit d'églantier, maintenue par les dernières pattes transformées en crochet.

Certaines espèces (4) ont aussi pour alliés des polypes, les Epizoanthes, qui viennent s'établir sur leur coquille. Lorsque le crustacé et le polype sont jeunes, tout se passe comme chez les Bernards littoraux ; mais le Bernard ne change pas de coquille en grandissant. En revanche, le polype a la faculté de

(1) Xyfopaguru*. — (2) Pgiocheies. — (8) Calapaguru*. — (4) Pagunu pilîmanu».

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produire par bourgeonnement des polypes semblables à lui ; sa famille dépasse bientôt la coquille et habille directement le Bernard qui se trouve ainsi abrité dans un vêtement vivant, toujours à sa taille. Cet habit s'adapte si bien au crustacé qu'il a toujours la même forme, et l'on ne peut dire ici que cette forme ne soit pas le résultat immédiat des conditions de développement imposées à la famille relativement passive des polypes, par l'activité du Bernard. L'intervention des circonstances extérieures dans la détermination des formes organiques apparaît ici encore nettement.

Le fait que les Bernards peuvent se passer, dans les grands fonds, de coquille protectrice (Oslraconotus), ou se contentent d'une coquille illusoire, implique qu'ils n'y courent pas de grands dangers et que par conséquent la lutte pour la vie n'y est pas très active. Effectivement, quelque groupe que l'on considère, les individus y sont trop rares pour se faire une concurrence sérieuse. La dissociation des espèces n'est donc pas liée ici à la sélection naturelle. Il est possible que les espèces du même genre qui sont distinctes dans la faune abyssale descendent d'espèces qui étaient déjà distinctes, quoique appartenant aussi n au même genre, dans la région littorale. Il est encore possible, même quand on adopterait le critérium si rarement applicable, de leur incapacité de s'unir entre elles, que leur formation soit une question de milieu chimique, et dès lors des espèces nouvelles peuvent s'être formées, par dissociation d'un même type, à n'importe quelle profondeur. On ne saurait guère d'ailleurs s'expliquer qu'en se plaçant au point de vue chimique }a couleur parfaitement inutile d'animaux qui vivent dans une Obscurité complète.

La transparence, la couleur bleue des animaux pélagiques peuvent être considérées, nous l'avons vu, comme des caractères protecteurs de ces animaux qu'elle rend invisibles; ces couleurs ne se rencontrent pas chez les animaux des abîmes qui font, en général, blancs (Polycheles, Deima), roses (Penia-

gone), rouges (Phorrnosomay beaucoup de crustacés décapodes nageurs), violets (certains décapodes nageurs, échinodermes des genres Pourtalesia, Psychropotes). Les poissons sont généralement noirs et leurs organes lumineux verts. S'ils appartiennent à des groupes connus, — le plus souvent du type des poissons abdominaux ou physostomes, — ils n'en présentent pas moins des caractères particuliers ; ils sont souvent pourvus delongs appendices tactiles, placés tantôt sur la tête, comme chez le Melanoceies Johnsoniy tantôt sous le menton, comme chez V Eustomias obscuras, tantôt en avant des nageoires, comme chez le Balhypleroïs longipes, ou à ces deux places à la fois (Echiostoma micripnus). Nous retrouvons ici les mêmes faits que chez les crustacés décapodes, impliquant qu'ils ont été produits par les mêmes causes. Souvent aussi la bouche prend des proportions démesurées (Malacosteus niger, Eury pharynx pelecanoïdes). Peu de familles sont d'ailleurs représentées dans les grandes profondeurs ; ce sont celles des Scopélidés (1), qui sont taissi pélagiques, des Clupéidés dont les harengs sont les types vulgaires (2), des Stomiadés qui par la disposition de leurs nageoires impaires rappellent les brochets, toutes familles appartenant au groupe des poissons abdominaux. Les poissons subbrachiens sont représentés par des familles presque toutes malacoptérygiennes, celles des Gadidés (3), qui ont pour types les morues, des Macruridés au corps terminé en pointe, des Ophididés allongés comme des anguilles (4). La faune des poissons, où manquent, avec l'Amphioxus, les Lamproies, les Raies, presque tous les poissons à nageoire dorsale épineuse, qui sont les plus habiles nageurs, est donc comme les autres, une faune essentiellement lacunaire, faune d'émigration, par conséquent, et il va en être de même pour la faune des eaux douces.

Ici les conditions d'existence sont tout l'opposé de celles des régions abyssales ; à l'immobilité, à la constance de tempéra»

(1) Scopelus, Saurus, Malacocephalus, Alepocephalus, etc. — (2) Halotaurus. — ($)Mora, Balhygadus, Coryphaenoïdea. — (4) Balhynecles crassu*-

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