LE PEUPLEMENT DES EAUX DOUCES; L'HERMAPHRODISME
et les grondins, se sont ainsi trouvés prédisposés à entrer dans les eaus: douces; à eux se rattachent les chabots de nos rivières.
Beaucoup de poissons de mer pondent des œufs innombrables, petits, et qu'ils abandonnent sans aucun souci. En général, les espèces qui ont pénétré dans les eaux douces et qui y sont demeurées appartiennent, au contraire, à des genres ou à de» familles dont les œufs sont volumineux, peu nombreux, attachés par les parents sous les pierres, après les algues, ou abrités dans des coquilles vides, sinon pondus dans des sortes de nids préparés d'avance. La grosseur de ces œufs tient à ce qu'ils sont chargés de substances nutritives qui dispensent l'embryon de chercher une autre nourriture tant que la provision qu'elles constituent n'est pas épuisée. L'embryon grandit, dans ces conditions, plus vite, et quand il quitte l'œuf, en emportant souvent encore une partie de ces réserves dans ce qu'on appelle son sac vitellin, il a acquis une activité et une résistance suffisantes pour échapper à une grande partie des dangers qui le guettent. On observe aussi ce grossissement des œufs chez les crevettes qui pénètrent dans les eaux douces et qui, lorsqu'elles éelosent, sont tout près de leur forme définitive, tandis que leurs congénères ont encore de profondes transformations à subir. Cette même différence existe entre les langoustes et les homards. Les premières ont de petits œufs donnant naissance à des embryons nageurs et transparents, les phyllosomes, qui ne rappellent en rien les adultes; les seconds pondent au contraire de gros œufs, éelosent, sauf la taille, sous leur forme définitive, et c'est probablement ce qui a permis à des formes voisines de pénétrer dans les eaux douces où elles ont engendré les diverses formes d'écre visses.
L'instabilité des conditions d'existence dans les eaux douces parait avoir eu, pour les Invertébrés qui y sont venus chercher la sécurité, une conséquence au premier abord singulière. Beaucoup y sont devenus hermaphrodites ; c'est le cas des lombriciens, des sangsues d'où sont dérivés les vers plats, tréma-
todes, cestodes et turbellariés, et des gastéropodes pulmonés. Quoi qu'on en pense souvent, ï'hermaphrodisme n'est pas un état initial; les éléments génitaux primitifs, les spores, simples cellules asexuées, se sont d'abord multipliés directement, sans fécondation; c'est encore le cas chez beaucoup de cryptogames cellulaires et certains protozoaires ; mais même dans ces groupes, la différenciation sexuelle des éléments apparaît déjà, ainsi que la fécondation, chez les Infusoires ciliés, par exemple, les Sporozoaires et les Foraminifères; et lorsque certaines cellules génitales se développent sans fécondation, comme chez les Apus, les branchipes, les daphnies, les pucerons, les cochenilles, les cynips, les guêpes, les abeilles, divers papillons dont le Bombyx du mûrier, certains vers nématodes libres, les rotifères, les gastéro triches, c'est une faculté qu'elles ont reconquise (1). La caractéristique des éléments sexuels mâles et femelles ressort nettement de leur comparaison dans les deux règnes. Les éléments mâles, nous l'avons vu, sont produits par des cellules qui se multiplient rapidement par division et sont incapables d'accumuler des réserves; ils demeurent, en conséquence, petits et leur activité, d'ordre plutôt mécanique, se dépense en mouvements rapides de cils ou de flagellums vibrants ; ce sont les anthérozoïdes des végétaux cryptogames, les spermatozoïdes des animaux. Les éléments femelles sont produits, au contraire, par des cellules lentes à se diviser, surtout dans les dernières phases de leur évolution, et dont l'activité, essentiellement chimique, est tournée vers l'élaboration d'aliments de réserve qui s'accumulent dans leur protoplasme, augmentent leur volume, les alourdissent et suppriment chez elles toute possibilité de mouvement. Ces caractères que revêtent déjà pour se reproduire, des êtres unkellulaires, avant de faire partie d'un organisme quelconque, se conservent chez tous les organismes vivants, et dans chaque espèce animale un même individu n'est, en général,
(1) Nous ne parlons pas ici de la parthénogenèse artificielle, phénomène demandant une étude spéciale.
qui est an
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capable de produire que l'une des deux catégories d'éléments sexuels. Cela est surtout frappant pour les espèces qui constituent des commencements de série et vivent, par conséquent, dans la mer. Il semble, au premier abord, que cette règle ne s'applique pas aux végétaux, chaque fleur étant hermaphrodite ; mais il ne faut pas oublier que, chez les végétaux, l'individu primordial est la feuille, de sorte que les plantés vasculaires peuvent être considérées comme un assemblage de feuilles ; or, dans la fleur, les feuilles fertiles sont exclusivement mâles (élamines) ou femelles (carpelles) et par conséquent unisexuées. D'ailleurs, on s'en souvient, chez les plus anciennes plantes à fleurs, les fleurs mâles poussent ordinairement sur des rameaux différents de ceux qui portent les fleurs femelles ; les unes et les autres constituent des cônes ou des chatons exclusivement mâles ou femelles, et fréquemment la sexualité s'étend au végétal tout entier, auquel cas celui-ci est qualifié de dioïque(p.ll8) Dans le règne animal, les individus mâles ou femelles participent nettement des caractères des éléments sexuels qu'ils produisent. Les femelles des espèces appartenant à une même souche généalogique se ressemblent, en général, beaucoup, et gardent des formes et des couleurs qui sont presque celles des jeunes individus de leur espèce, ce qui indique à la fois qu'elles ont une origine commune et qu'elles ont peu évolué. Elles sont de plus fortes dimensions que les mâles, assez souvent peu actives et accumulent, d'ordinaire, plus de subtances de réserve dans leurs -tissus. Les mâles, au contraire, dépensent en activité les produits de leur alimentation ; ils se colorent vivement ; des ornements de toutes sortes, cornes, défenses, crinière, panaches de plumes, aigrettes, s'ajoutent à la forme primitive qu'ont conservée les femelles ; parfois ils produisent des substances odorantes particulières. L'hérédité aidant, les caractères qu'ils ont acquis passent parfois aux femelles; c'est ainsi que les petits papillons bleus de nos champs i^u'on nomme des Argus ont, en général, des femelles brunes
tachées de jaune ; mais la couleur bleue des mâles s'étend aux femelles chez quelques espèces ; de même, parmi les martinspêcheurs, les alcyons ont des femelles grises, tandis que les mâles présentent ces magnifiques teintes bleues et fauves qui 3* étendent aux deux sexes chez notre espèce commune.
L'incapacité des mâles de s'approvisionner de réserves a pour eux, dans les groupes du règne animal où l'organisme ne présente pas une grande résistance, une conséquence funeste. Déjà chez beaucoup d'insectes (1) leur vie est courte; ils ne s'occupent en rien d'assurer l'a venir des jeunes, et disparaissent aussitôt qu'ils ont rempli leur rôle unique de fécondateurs; chez d'autres, ils sont incapables de s'alimenter (2) ; chez des vers marins, tels que les Bonellies, dont la femelle est de la grosseur d'une noix, les mâles sont si petits qu'ils furent pris jadis pour des infusoires parasites de la matrice, où ils sont logés au nombre de sept ou huit.
Il semble y avoir là, au premier abord, un contraste entre fcmr amoindrissement et la splendeur qu'ils atteignent dans d'autres cas, et aussi une contradiction entre cet amoindrissement et l'avortement dont semblent frappées certaines femelles. Celles des vers luisants (3), de plusieurs papillons de nuit (4), des stylops sont dépourvues d'ailes; ces dernières sont réduites à des sacs à œufs et ne laissent saillir hors du corps des guêpes dont elles sont parasites que leur tête qui est presque informe. Mais tous ces faits, en apparence paradoxaux, se rangent sous une même discipline. C'est 3e développement et la nutrition des œufs, c'est-à-dire une accumulation de réserves dans des éléments qui appartiennent encore à la mère, et peut-être aussi le défaut d'emploi des ailes par un animal trop alourdi, qui a entraîné la réduction et la disparition de ces organes chez les Vers luisants et
(1) Abeilles, guêpe», fourmis, et beaucoup d'autres mouches à quatre ailes ou hyménoptères. — (2) Moustiques. — (9) Lampyris noctilaca. — (1) Orgyia anliqua, Psyché heii&9 Ghehnaiobia brumala> etc.