‹ La terre avant le déluge (volume 2)Chapitre 11 sur 53 · SOUS-PÉRIODE DU LIAS · texte numérisé non relu

SOUS-PÉRIODE DU LIAS

Des zoophytes, des mollusques, des poissons d'une organisation particulière, mais surtout des reptiles d'une grandeur et d'une structure extraordinaires, donnent aux mers de l'époque liasique un intérêt et des traits tout particuliers. C'est alors qu'ont apparu ces énormes sauriens dont les dimensions et les formes nous offrent, sous le plus étrange aspect, les animaux de l'ancien monde.

1 . Lias est le nom que les carriers anglais donnent à un calcaire argileux particulier au terrain jurassique.

Parmi les zoopliytes propres à la sous-période du lias, nous citerons YAsteria lombrkalis (fig. 107), et le Palœocoma FusUmbergii (Cg. 108), qui constitue un genre peu éloigne de celui de nos Étoiles de «irr, dont il rappelle les i formes radiées.

I^ Pcntacrinus fasciculosus est un f autre zoophyte de celte époque, qui décore avec élégance les collections de paléontologie. Il appartient à l'ordre des Crinôides^ qui est représenté Fig.io7.A8ieriaiomi,ricaii8.(G.K.^ jaus Tépoquc actuellc par laP«itocrine tête de Méduse, rare et délicat zoophyte de nos mers. La figure 109 représente ce beau zoophyte fossile.

Fig. 108. Palaeocomji Fustembcrgii. (G. N.)

Les Huîtres qui avaient vu le jour, mais par un très-petit nombre d'espèces, dans la période précédente, augmentent en nombre dans les mers liasiques. Citons parmi les premières

huîtres du monde ancien, et comme caractéristique de cette période, VOstrea arcuaia (fig. 110).

^'^. 109. PenUcrioai llueieuIosuB. (1/2 G. N.)

Fig. 110. Ostrea arcaata. (1/2 G. N.)

Les Ammonius^ curieux genre de mollusques, tout à fait spécial à l'époque secondaire et complètement disparu de nos jours, s'étaient montrées pour la première fois dans la période du trias; mais elles n'y figuraient qu'en nombre très-petit, et conune aux premiers débuts de leur création. C'est à la période

jurassique que les Ammonites appartiennent en propre et d'une manière caractéristique. Il est nécessaire de donner ici une idée exacte de ce genre important de mollusques de l'ancien monde.

Les Ammonites ^ étaient des mollusques céphalopodes à coquille circulaire enroulée en spirale dans un même plan, et divisée en une série de cavités. Le corps de l'animal n'occupait que la plus extérieure des cavités de la coquille ; les autres étaient vides. Un tube traversait toutes ces cavités, en partant de la première. Ce tube avait pour objet de rendre l'animal plus léger ou plus lourd, L'Ammonite pouvait, à volonté, introduire de l'eau dans ce conduit, ou l'en expulser, ce qui lui donnait le moyen de s'élever au-dessus de l'eau, ou de descendre dans ses profondeurs. Le Nautile de nos jours est pourvu de la même et curieuse organisation : c'est l'animal qui rappelle le mieux l'Ammonite des temps géologiques.

Les coquilles étant les seuls débris qui nous restent des Ammonites, on n'a pas toujours une idée exacte de l'animal qui vivait dans la première cavité de cette coquiQe. Il sera donc

Fig. 111. Ammonite restaurée.

utile de mettre ici sous les yeux du lecteur l'image restaurée de ce mollusque. La figure 1 1 1 représente l'Ammonite vivante.

1. Le nom d^ammonite est tiré de la ressemblance de ces coquilles avec les espèces de cornes à bélier qui ornaient le frontispice des temples de Jupiter Ammonj et les bas-reliefs des statues de ce dieu du pagan'sme.

On voit que ce curieux animal ressemblait, comme nous le gisions plus haut, au Nautile de nos jours. Semblable à une petite nacelle, l'Ammonite flottait à la surface des eaux : c'était, comme le Nautile actuel, un esquif animé. Quel curieux aspect devaient présenter les mers primitives, couvertes d'une masse innombrable de ces mollusques de toute grandeur, qui voguaient avec prestesse à la poursuite de leur proie, sur la surface des flots!

Les Ammonites présentent dans la période jurassique une variété infinie de dimensions et de formes, parmi lesquelles beaucoup sont d'une extrême élégance. Nous représentons ici quelques-unes des Ammonites caractéristiques du lias : VAmnamites bifrons (fig. 11 2j, Y Ammonites Nodotianus (fig. 113),

Fig. 112.

AmmoaitM bifroos. (i/2 G. N.)

Fig. 113.

Ammonites Nodotianus. (1/2 G. N.

Fig. lU.

AmmonitasMsaleataB. (1/S 6. N.)

Fig. lis.

Ammonites margaritatos. (t/3 G. N.)

V Ammonites bisukalus, appelée aussi Ammonites Bucklandi (fig. 114), et V Ammonites margaritatus (ûg. 115).

Les Bélemnites, mollusques céphalopodes d'une organisatioD très-curieuse, apparaissent en grand nombre, et pour la première fois, dans la période jurassique. On ne possède de cç mollusque qu'un osselet analogue à celui des Seiches et des Calmars, et que Ton pourrait, au premier abord, prendre pour une baguette pétrifiée. Ce simple et muet débris est bien loin de nous donner l'idée exacte de ce qu'était l'animal des temps primitifs qui a reçu le nom de BèUmnile. Ce petit os allongé, le seul vestige qui nous reste, n'était que la partie tej:minale, enveloppée de chair, du corps de la Bélemnite. Différant en cela de l'Ammonite, qui flottait à la surface de la mer, la Bélemnite nageait au fond des eaux.

On voit sur la figure 116 la Bélemnite vivante, en d'autres termes, et selon le langage des paléontologistes, restaurée^ d'après les travaux de Buckland, d'Alcide d'Orbigny et du célèbre

Fig. U6. Bélemnite restaurée.

naturaliste anglais Owen. On a marqué d'une teinte un peu plus noire la partie terminale de l'animal pour indiquer la place de Tos qui seul représente aujourd'hui pour nous cet être fossile. On se formera une idée assez exacte de ce mollusque en se représentant notre Seiche actuelle. La Bélemnite, comme la Seiche, sécrétait une matière noire, liquide, une sorte d'encre ou de sèpia. On a retrouvé à l'état fossile la poche contenant l'encre desséchée de la Bélemnite, et un géologue a pu se donner la joie d'exécuter un dessin avec cette sépia, âgée de millions d'années I

De tout temps les Bélemnites ont attiré rattention des naturalistes, et donné lieu aux plus étranges assertions. Les savants du moyen âge y voyaient la pierre de lynx dont parlent Théophraste et Pline, et qu'ils attribuaient à la solidification de Turine de cet animal. On les regarda plus tard et successivement comme des morceaux de succin pétrifié, — comme des dattes fossilisées, — comme des pierres de foudre, — comme des pointes d'oursin. C'est le naturaliste et physicien Deluc qui, le premier, reconnut que les Bélemnites n'étaient autre chose que l'osselet intérieur d'un animal analogue à la seiche.

Nous emprunterons au naturaliste qui a attaché soti nom à l'étude approfondie des Céphalopodes vivants et fossiles, à Alcide d'Orbigny, quelques détails sur les débris fossiles de ces êtres curieux.

t L'osselet corné interne des Céphalopodes, dit d'Orbigny, est placé au milieu des parties charnues du corps, pour leu^ donner plus de solidité, pour les soutenir ; et ses fonctions sont alors seulement celles des os chez les animaux vertébrés. Lorsque Tosseiet contient des parties crétacées remplies d'air, conmic celui de la seiche, oudcsloges comme la coquille de la spirale, il est de plus appelé à remplir d'autres fonctions tout à fait distinctes, celles de soutenir l'animal, de le rendre plus léger au sein des eaux, de lui faciliter la natation, et de remplacer simple^ ment la vessie natatoire des poissons. »

c Chez les Bélemnites, les deux fonctions sont certainement réunies. Losselet corné soutient le corps en avant, tandis que, pour que le poids énorme du rostre crétacé ne détruise pas l'équilibre de l'ensemble, il devenait indispensable qu'il fût soutenu par quelque appareil ; et telles sont sans doute les fonctions qu'avaient à exercer dans l'alvéole, Tempilement des loges constamment remplies d'air.... Si l'on cherche à reconnaître par analogie les fonctions spéciales du rostre, on pourra facilement les déduire de sa position par rapport à la natation rétrograde des Céphalopodes. Tous ces animaux avançant par l'extrémité opposée à la tête, et par conséquent n'appréciant pas toujours les obstacles qui pouvaient les arrêter dans un élan donné, avaient besoin d'une partie plus ferme qui pût résister au choc, comme le fait par exemple l'extrémité de la Sepia Orbiyniana. On pourrait croire que les Bélemnites étaient des animaux côtiers voyageant par grandes troupes sur les rives des anciens Océans, ce qu'indiqueraient les bancs qu'on en rencontre dans presque tous les lieux oii elles se trouvent.... j>

Une circonstance bien remarquable confirme, de la manière la plus nette, les rapports des Bélemnites avec les Céphalo-

podes. Buckland ayant rencontré dans le lias de Lyme-Regis des réservoirs d'encre fossile, qui se trouvaient mêlés à des Bélemnites, fut conduit à considérer ces restes comme provenant de ces mêmes Bélemnites. La démonstration positive du fait fut donnée par Agassiz, qui en 1834 vit, dans la collection de Philpotts, des échantillons de Bélemnites dans le fourreau desquelles se trouvait encore une poche au noir qui était resiée dans sa position primitive.

Les Bélemnites ont paru sur la terre avec les couches du lias. Les espèces de cet étage avaient quelques caractères particuliers, qu'on ne retrouve pas dans les Bélemnites deToolithe et dans les couches plus supérieures des terrains jurassiques. La même chose s'observe dans les diverses zones du terrain crétacé. Ces curieux Céphalopodes s'éteignent vers les régions supérieures du même terrain.

Parmi les Bélemnites caractéristiques de la période du lias,

^■'o !»'• Fig. Ilb.

Bélemnites pistiliformis, Bélemnites sulcalus. (G. N.) (G. N.)

Fig 119.

Plagiostoma giganteum.

nous citerons les DeletmiUes acutus , pistiliformis (lig. 117), et sulcalus (lig. lis).

Citons encore, parmi les mollusques, le Playioslonia giganteum

(ûg. 119), mollusque acéphale dont la coquille est de grande dimension.

Les mers liasiques contenaient un grand nombre de poissons dits gandidesy c'est-à-dire à écailles dures et brillantes. Le Lepi-

Fig. 120.

Tetragonolepis (restauré). (i/4 0. N.)

Fig. 121.

Dent de l'Acrodus nobilis. (G. N.)

dolus gigas est un poisson de grande taille propre aux mers de cette époque. Un poisson plus petit, que nous représentons dans la figure 120, avec les écailles qui recouvraient son corps, était le Tetragonolepis ou Œchmodus Bucliii.

VAcrodus nobiliSy dont on retrouve aujourd'hui les dents, vulgairement appelées en Angleterre sangsues fossiles (fig. 121), est un poisson dont on ne connaît pas le squelette entier.

On ne connaît pas non plus exactement VHybodus retictUatus. Les épines osseuses qui forment la partie antérieure de k nageoire dorsale de ce poisson, et que nous représentons dans la Ggure 182, ont longtemps piqué la curiosité des géologues, qui

Fig. 122.

Portion de nageoire de THybcdas , on Ichthyodorulite. (i/3 0. N.)

avaient donné à ces débris le nom général ù'khthyodoruliiesy avant qu'il fût bien établi que ce n'était là qu'un fragment de la nageoire de VHybodus.

Toutefois, hàtons-nous de le dire^ ce ne sont pas les êtres que nous venons de passer en revue qui fournissent les traits les plus saillants de la génération d'animaux qui ont habité la

terre pendant la période liasique. 11 faut chercher ces traits dans d'énormes reptiles dont nous considérons aujourd'hui les formes étranges et les restes gigantesques avec une curiosité mêlée, en quelque sorte, de stupeur.

A aucune époque de l'histoire de la terre, les reptiles n'ont tenu une aussi grande place et n'ont joué un rôle aussi important que dans la période jurassique. La nature semble avoir voulu alors porter cette classe d'animaux à son plus haut degré de perfection. Les grands reptiles du lias sont des animaux aussi compliqués dans leur structure que les mammifères qui apparaîtront plus tard. Ces étranges et gigantesques sauriens ont disparu pendant les périodes géologiques suivantes; aussi nos reptiles, nos sauriens actuels , ne sont-ils, pour ainsi dire, que l'ombre, la descendance abâtardie de ces puissantes races de l'ancien monde.

Pour n'avancer que des faits bien établis, nous ne considérerons avec quelques détails que les reptiles fossiles les mieux connus, et qui ont été l'objet d'études répétées de la part des naturalistes : nous voulons parler des IchthyosaureSy des Plésiosaures et des Ptérodactyles.

Les créatures extraordinaires qui portent le nom d'/cMyosaures^ présentent des dispositions et des arrangements organiques qui se rencontrent disséminés dans certains ordres ou dans certaines classes de nos animaux actuels, mais qui ne se voient jamais réunis dans aucun. En effet, les Ichthyosaures possèdent à peu près le museau d'un Marsouin actuel, la tête d'un Lézard, les dents d'un Crocodile, les vertèbres d'un poisson, le sternum de rOrnithorhynque et les nageoires de la Baleine.

M.Bayle paraît avoir donné l'idée la plus complète de l'/cMi/osaure, en disant que c'était la Baleine des sauriens, ou le Cétacé des mers primitives. L'Ichthyosaure était, en effet, un animal exclusivement marin, qui, sur le rivage, serait resté immobile comme une masse inerte : ses nageoires, semblables à celles de la Baleine, le prouvent suffisamment. Gomme la Baleine, richlhyosaure respirait Tair atmosphérique, ce qui le forçait

1. 'Ix6u; aaùpo; (poissoh^lézard), pour rappeler que cet animal a les vertèbres d'un poisson et la tête d'un saurien, ou Lézard.

à s'élever â la surface de l'eau. On peut même croire, avec M. Bayle, qu'il était pourvu, comme la Baleine, d'évents par lesquels il rejetait en Tair des colonnes d'eau avalée.

Les dimensions de richthyosaure variaient selon l'espèce. La plus grande espèce n'avait pas moins de 10 mètres de long^

C'est surtout d'après la structure de sa tète que l'on a vu dans Ylchlhyosaure une sorte de Lézard marin. La figure 123 représente la tôte de Ylchthyosaurus platyodan. Comme chez les sauriens, ses narines sont très-rapprochées de l'œil ; mais, d'un autre côté, la forme et l'arrangement des dents le rapprochent du Crocodile, Ces dents sont, en effet, coniques, mais non enchâssées dans des alvéoles profonds et séparés ; elles sont seulement rangées dans une rigole longue et continue, creusée dans les os des mâchoires. Ces mâchoires avaient une ouverture énorme ; car , chez certains individus, on les a trouvées armées de cent quatre-vingts dents. Ajoutons que de nouvelles dents pouvaient plusieurs fois remplacer celles que la voracité de l'animal lui avait fait perdre, car au-dessous de chaque dent se trouve toujours le germe osseux d'une dent nouvelle.

Les yeux de ce colosse marin étaient beaucoup plusvolumi-

Fig. 123. Tête de richthyosaorus platyodon. (l/io G. N.)

neux que ceux d'aucun animal vivant de nos jours : leur volume excédait souvent celui de la tête d'un homme. Leur structure toute spéciale constitue une des particularités les plus remarquables de l'organisation de richthyosaure. Comme on le voit sur la figure 123, il existe au-devant de l'orbite de l'œil

K Les principales espèces sont les Ichihyoxaurus communii, platyodon, intermedius, tenuirostrii^ Curimi.

une série circulaire de minces plaques osseuses qui entouraient Touverture de la pupille. Ce système d'appareil, qui se rencontre dans les yeux de plusieurs oiseaux, dans ceux des Tortues et des Lézards, sert à repousser en avant la cornée transparente, ou à la ramener en arrière, de façon à diminuer ou à augmenter sa courbure, et à permettre ainsi la perception successive des objets à de petites et à de grandes distances, c'est-à-dire à faire alternativement, et selon les besoins de l'animal, office de microscope ou de télescope. Les yeux de richthyosaure étaient donc des appareils d'optique d'une prodigieuse puissance et d'une perfection singulière. Ils donnaient à Tanimal le moyen de voir sa proie de près et de loin, comme aussi de la poursuivre au sein des ténèbres et des profondeurs des mers. Le curieux appareil de lames osseuses que nous venons de signaler dans l'orbite de richthyosaure, fournissait, en outre, à son vaste globe oculaire la force nécessaire pour supporter la pression considérable des hauts-fonds de la mer, et pour résister à l'assaut des vagues, lorsque l'animal, pour respirer, élevait sa tète au-dessus des flots.

Chez richthyosaure, un cou gros et court supportait, à partir des yeux, un crâne volumineux, et se continuait en une colonne vertébrale compofiée de plus de cent vertèbres. L'animal étant créé, comme la Baleine de nos jours, pour une locomotion rapide à travers les eaux, ses vertèbres n'avaient point la solide invariabilité des vertèbres du Lézard et du Crocodile, mais bien la structure et la légèreté de celles des poissons : la section de ces vertèbres présentait deux cônes creux, réunis seulement par leur sommet au centre des vertèbres, ce qui permettait des mouvements très-multipliés de flexion.

Les côtes s'étendaient dans toute la longueur de la colonne vertébrale, depuis la tête jusqu'au bassin.

Les os du sternum, ou de cette partie de la poitrine qui supportait les nageoires, offraient les mêmes combinaisons que ceux de ce même sternum dans Y Ornilhorhynqm * de la Nou-

1. L'Ornithorhynque offre le singulier amalgame d'un mammifère quadrupède à fourrure, dont la bouche est armée d'un bec comme celui du Canard, et dont les quatre pieds sont palmés.

velIe-HolIande, cet autre phénomène de la nature vivante qui

Fig. 12$.

Ichthyosaanis plttyodon,

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