I/IO G. N
{ifiO G. N.)
plonge au fond des eaux pour chercher sa nourriture et re-
vient à leur surface respirer l'air atmosphérique, et pour lequel le Créateur semble avoir répété de nos jours les dispositions organiques qu'il avait créées une première fois pour l'Ichthyosaure.
Afin que l'animal pût se mouvoir avec rapidité au sein des eaux, ses membres antérieurs et postérieurs étaient transformés en nageoires, ou rames. Les rames antérieures étaient de moitié plus grandes que les postérieures. La main pouvait contenir jusqu'à cent os, de forme polygonale, disposés en série représentant les phalanges des doigts. Cette main, jointe au bras, ressemble exactement aux nageoires sans doigts distincts du Marsouin et de la Baleine.
La queue, composée de 80 à 85 vertèbres, était munie de larges et fortes nageoires, placées verticalement comme chez tous nos poissons, et non horizontalement comme chez la Baleine.
La figure 124, qui représente Vlchihyosaurus communis, met sous les yeux du lecteur toutes les particularités du squelette de ce grand reptile qui devait terriblement dépeupler les mers primitives.
La figure 125 représente Ylchihyosaurus platyodon.
Telles sont, en définitive, les parties constitutives du corps de richthyosaure ; telle est son architecture interne, énorme et compliquée. On ne saurait dire avec certitude si la peau de cet animal était nue, comme celle de la Baleine et du Lézard, ou recouverte d'écaillés comme celle des grands reptiles de cette époque. Cependant, comme les écailles des poissons, les cuirasses et armures cornées des reptiles du lias se sont conservées, et que Ton n'a jamais trouvé ni écailles, ni armures défensive pour richthyosaure, il est probable que sa peau était nue.
Il est curieux de voir à quel degré de perfection a été portée de nos jours la connaissance des animaux antédiluviens. On sait maintenant quelle était la nourriture ordinaire des Ichthyosaures, et comment leur tube intestinal était construit. La figure 1 26 représente le squelette d'un Ichthyosaure trouvé dans le lias de Lyme-Regis, en Angleterre, contenant encore dans sa cavité abdominale les coproHihes, c'est-à-dire le résidu de la digestion. Les parties molles du tube intestinal ont dis-
paru, mais les fèces se sont conservées, et leur examen nous renseigne sur le régime alimentaire de cet animal, qui a péri il y a des millions d'années ^
On comprendra que ces coprolithes se soient très-bien conservés, si Ton réfléchit qu'une substance minérale indestruc-
Fig. 136. Sqaelette d*Ichihyosaore contenant des écailles et des os de poissons digérés, et à 1 état de coprolithes. (1/is 0. N.)
tible par sa nature, le phosphate de chaux, compose ces résidus, comme il compose le résidu de la digestion de toute nourriture animale. Ces coprolithes sont tellement abondants sur la côte de Lyme-Regis, dans le terrain liasique où ont été trouvés les premiers Ichthyosaures, qu'ils y forment des amas entiers disséminés sur plusieurs kilomètres de longueur.
Les coprolithes de l'Ichthyosaure contiennent des os et des écailles de poissons et de reptiles divers, assez bien conservés pour que l'on en détermine sans peine les espèces. Il importe d'ajouter que parmi ces ossements on rencontre souvent des os dlchthyosaure même. Dans des coprolithes de grands Ichthyosaures, on trouve des ossements de jeunes individus
1. Une Anglaise, miss Marie Anning, à laquelle on doit beaucoup de découvertes faites dans les environs de Lyme-Regîs, sa ville natale, possédait dans sa collection un énorme coproîUhe d'Ichthyosaure. C'était la perle du petit musée de L^me-Regis. Mais la pudeur anglaise défendait à la propriétaire de la montrer. Après avoir fait le tour de la collection, on rentrait donc dans le salon ; miss Anning disparaissait, puis un domestique apportait sur un plat, couvert d'une serviette très-propre, Téchantillon, qu'il déposait sur un meuble. Ce n'est qu'après la retraite des dames qu'on était admis à lever la serviette. (Vogt, Leçomde géologie, in-]8; Leipzig, 18G3, édition française, page 400.)
du même genre : c'est ce que montre la figure 127. La présence de ces débris d'animaux de la même espèce dans le canal digestif de richthyosaure prouve, comme nous avons eu déjà Toccasion de le faire remarquer, que ce grand Saurien était un
Fig. 127. Coprolilhe de Lyme-Regis renfermant des os non digérés d'un petit Ichthyosaore (grossi deux fois).
être des plus voraces, puisqu'il dévorait habituellement des individus de sa propre race.
La structure de la mâchoire de richthyosaure porte à croire que, comme le Crocodile, cet animal devait engloutir sa proie sans la diviser. Son estomac et son tube intestinal devaient donc former une poche d'un grand volume, remplissant en entier la cavité abdominale, et répondant, par son étendue, au grand développement des dents et des mâchoires.
La perfection avec laquelle le contenu des intestins grêles s'est conservé à l'état fossile dans les coprolithes, fournit des preuves indirectes que le tube intestinal de richthyosaure ressemblait complètement à celui du Requin ou du Squale de nos jours, poissons essentiellement voraces et destructeurs. L'intestin grêle de ces poissons est contourné en spirale; or cette disposition se retrouve exactement indiquée sur les coprolithes de richthyosaure, par les impressions qu'y ont laissées les replis de cet intestin (fig. 128).
Certains lecteurs seront surpris peut-être que nous ayons attiré leur attention sur un objet aussi infime en apparence que la structure des intestins d'une race éteinte de reptiles. Justifions-nous de ce reproche. Retrouver chez des êtres aussi antérieurs à l'apparition de nos races actuelles le même système d'organes qui est propre à nos animaux modernes, — et cela
jusque dans des organes aussi périssables qu'un tube inteslinal, entièrement composé de parties molles, non adhérentes au squelette, — n'est ce pas rapprocher d'une manière bien inattendue la création actuelle des créations éteintes? N'est-ce pas
Fig. 198. Coprolithe de Lyme- Régis offrant Tirapression de vaisseaux et de replis da canal intestinal de richthyosaure. (0. N.)
rétablir, par la similitude des appareils organiques, la continuité d'une chaîne, en apparence brisée? N'est-ce pas constater l'unité et la continuité visibles du plan dans l'œuvre de la création, à travers tant de siècles écoulés? Privilège admirable de la science, qui par l'examen des parties les plus infimes de l'organisation, chez les êtres qui vivaient il y a des millions d'années, donne à notre esprit des renseignements solides, et à notre âme de véritables jouissances.
f Quand nous retrouvons , dit Buckland , dans le corps d'un Ichthyosaure la nourriture qu'il venait d'engloutir un instant avant sa mort, quand Fintervalle entre ses côtes nous apparaît encore rempli des débris des poissons qu'il a avalés il y a dix mille ans, ou un temps deux fois plus grand, tous ces intervalles immenses s'évanouissent en quelque sorte ; les temps disparaissent et nous nous trouvons, pour ainsi dire, mis en contaét immédiat avec tous les événements qui se sont passés à ces époques incommensurablement éloignées, comme s'il s'agissait de nos affaires de la veille *. >
Le nom de Plésiosaure du (mot grec TuXyiaioç, voisin, caupo<;, lézard) rappelle que cet animal est voisin, par son organisation, des Sauriens, et par conséquent de richthyosaure dont nous venons de donner la description.
Le Plésiosaure offre la structure et l'ensemble d'organes le
1. La géolopie et la minéralogie dans lettrs rapports avec la théohgie naturelle^ traduction française. Paris, 1838, tome I, page 176.
plus curieux que l'on ait rencontré parmi les vestiges organiques de 1 ancien monde. Un auteur Ta comparé à un serpent caché dans la carapace d'une Tortue. Remarquons toutefois qu'il n'y a pas ici de carapace Le Plésiosaure a la tête du Lézard, les dents du Crocodile, un cou d'une longueur démesurée, qui ressemble au corps d'un Serpent, les côtes du Caméléon, un Ironc et une queue dont les proportions sont celles d'un quadrupède ordinaire, enfin les nageoires de la Baleine. Jetons les yeux s'jr les restes de cet animal étrange que la terre nous a rendu et que la science fait revivre.
La tête du Plésiosaure offre la réunion des caractères propres à celle de Tlchtliyosaure, du Crocodile et du Lézard. Son long cou renferme un plus grand nombre de vertèbres que le cou du Chameau, de la Girafe, et même du Cygne, celui de tous les oiseaux chez lequol le cou atteint, comparativement au reste du corps, la plus grande longueur*.
Le tronc est cylindrique et arrondi, comme celui des grandes Tortues marines : il n'était recouvert, sans doute, ni d'écailles ni de carapace, car on n'en a trouvé aucun vestige auprès de son squelette. Les vertèbres dorsales s'appliquaient les unes sur les autres par des surfaces planes, comme chez les quadrupèdes terrestres, ce qui ôtait à l'ensemble de sa colonne vertébrale presque toute flexibilité.
Chaque paire de côtes entourait le corps d'une ceinture complète, formée de cinq pièces comme chez le Caméléon et riguane ; de là sans doute, comme chez le Caméléon, une grande facilité de contraction et de dilatation des poumons.
La poitrine, le bassin et les os des extrémités antérieures et postérieures concouraient à former un appareil qui permettait au Plésiosaure do descendre et de s'élever dans les eaux, à la façon des Ichthyosaures et de nos Cétacés. Aussi ses pattes étaient-elles converties en rames, plus grandes et plus puissantes que celles de richthyosaure, et propres à compenser le faible secours que l'animal pouvait tirer de sa queue. Cette queue, courte comparativement à la longueur du reste du
1 . Dans les Mammifères, le nombre des vertèbres cervicales reste toujours de sept, quel que soit l'allongement du cou, comme dans la Girafe et le Chameau; mais chez les Oiseaux, ce nombre augmente avec la longueur du cou.
corps, ne pouvait être un organe puissant d'impulsion, mais plutôt une sorte de gouvernail capable de diriger la marche de ranimai au sein des eaux.
C'est en étudiant l'ensemble des caractères que nous venons de passer en revue, qu'on est arrivé aux conséquences suivantes relativement aux habitudes du Plésiosaure. C'était un animal essentiellement marin. Cependant la longueur de son cou était un obstacle à la rapidité de sa progression à travers
Fig. 129. Plefliosaurus macrocepbalus (1/12 G. N.)
les eaux, et sa structure était, sous ce rapport, bien inférieure à celle de l'Ichthyosaure , si admirablement organisé pour fendre les vagues avec promptitude et vigueur. La ressemblance de ses extrémités avec celles des Tortues conduit à penser que, comme ces derniers animaux, le Plésiosaure descendait de temps à autre sur je rivage ; mais ses mouvements sur la terre ne pouvaient être que lents et difficiles. En raison de sa respiration aérienne, il devait nager, non dans la profondeur.
mais à la surface des eaux, comme le Cygne et les oiseaui aquatiques. Recourbant en arrière son cou long et flexible, il dardait, de temps à autre, sa tête robuste et armée de dents tranchantes, pour saisir les poissons qui s'approchaient de lui. Peut-être aussi se tenait-il d'habitude sur le rivage, dans les eaux peu profondes de la mer et des étangs, caché au milieu des herbages, et maintenant sa tête à la surface de Teau, pour guetter et saisir sa victime. Sa tête repliée en arrière pouvait, au commandement de la volonté , grâce à la longueur et à la flexibilité du cou, partir subitement, comme le trait d'une arbalète, et s'abattre instantanément sur sa proie.
C'est dans le liasde Lyme-Regisque l'on découvrit, vers 1823, les premiers débris du Plesiosaut'us dolichodeiruSj Tespèce la plus commune de ces reptiles fossiles. Depuis, on a rencontré d*autres individus dans les mêmes formations géologiques, sur divers points de l'Angleterre, de l'Irlande, de la France et de l'Allemagne. On a trouvé ainsi dans le lias de Lyme-Regisune autre espèce de Plésiosaure, le Plesiosaurus macrocephalus^ dont nous avons représenté le squelette dans la figure 129, d'après le moulage de la pièce trouvée dans le terrain de Lyme-Regis, qui existe dans la galerie paléontologie de notre Muséum d'histoire naturelle.
Le Plésiosaure était presque aussi énorme que Tlchthyosaure. On a trouvé des individus dont le squelette avait 10 mètres de longueur. Il existait aussi des espèces beaucoup plus petites.
Nous réunissons dans la figure 130 les deux grands Reptiles marins du lias, l'Ichthyosaure et le Plésiosaure.
Cuvier a dit du Plésiosaure ({u'il ollre « l'ensemble des caractères les plus monstrueux que Ton ait rencontrés parmi les races de Fancien monde. » Il ne faudrait pas prendre cette expression au i»ied de la lettre. Il n'y a pas de monstre dans la nature; dans aucune espèce animale vivante, les lois générales de Torganisalion ne sont positivement enfreintes. C'est donc par une vue mal justifiée que Ton qualifierait de monstres les reptiles de grande taille qui habitaient les terrains jurassiques. Ce qu'il faut plutôt voir dans cette organisation si spéciale, dans cette structure qui diflère si notablement de celle des animaux
de nos jours, c'est le simple agrandissement d'un type, et quelquefoisaussi le début etleperfectionnementsuccessif des êtres. On verra, en parcourant la curieuse série des animaux des anciens âges, l'organisation et les fonctions physiologiques aller se perfectionnant sans cesse, et les genres éteints qui ont précédé l'apparition de l'homme, présenter, pour chaque organe, une modification toujours ascendante vers le progrès. La nageoire du poisson des mers devoniennes devient la rame natatoire de richthyosaure et du Plésiosaure ; celle-ci devient bientôt la patte membraneuse du Ptérodactyle et Taile de TOiseau. Vient ensuite la patte antérieure articulée du Mammifère terrestre, qui, après avoir atteint un perfectionnement remarquable dans la main du Singe, devient enfin le bras et la main de l'Homme, instrument admirable de délicatesse et de puissance, appartenant à l'être éclairé et transfiguré par l'attribut divin de la raison.
En conséquence, écartons avec soin cette idée de monstruosité qui ne pourrait qu'égarer notre esprit. Ne considérons pas les êtres antédiluviens comme des erreurs ou des écarts de la nature ; n'en détournons pas nos yeux avec dégoût; mais apprenons, au contraire, à lire avec admiration le plan que s'est tracé, dans l'œuvre de l'organisation, le sublime Créateur de toutes choses.
Ces réflexions vont nous servir à apprécier sous son vrai jour l'un des plus singuliers habitants de l'ancien monde : nous voulons parler du Ptérodactyh^.
La bizarre structure de cet animal a fait émettre par les naturalistes des opinions fort contradictoires. Les uns en ont fait un oiseau, les autres une chauve-souris, les derniers un reptile volant. Voilà de bien grandes divergences pour un animal dont on possède le squelette parfaitement conservé dans toutes ses parties. C'est que cet animal se rapproche, en effet, de l'oiseau par la forme de sa tête et la longueur de son cou, de la chauvesouris par la structure et la proportion de ses ailes, enfin des
1. De «TCfév, aile; 6âxT\iXo;, doigt : c'est-à-dire animal au doigt transformé en aile.
reptiles par la petitesse du crâne et par l'existence d'un bec armé d'au moins soixante dents pointues.
Le Pterodactylus macrontjx appartient au lias de Lyme-Regis. Le Pterodactylus crassirostris(ùg. 131), que nous représentons ic», appartient à la sous-période géologique suivante.
La longue rangée de dents qui arment la mâchoire, le petit
Pterodactylus crassirostris. (1/3 G. N.)
nombre de vertèbres cervicales, Tétroitesse des côtes, la forme du bassin, éloignent le Ptérodactyle des oiseaux. Une courte comparaison entre la structure de la tête et de l'aile des chauves-souris, et celles des mêmes parties dans le Ptérodactyle, empêche de le rapprocher des chauves-souris, c'est-à-dire des Mammifères volants. Sa mâchoire, pourvue de dents coniques analogues à celle des Sauriens, ses côtes étroites, la forme de son bassin, le nombre et les proportions des os de ses doigts, le rapprochent complètement des reptiles. Le P érodactyle était donc un reptile pourvu d'une aile assez semblable à celle de la chauve-souris, et formée, comme chez ce Mammifère, par une membrane qui reliait au corps le doigt externe excessivement allongé.
Le Ptérodactyle était un animal d'assez petit volume ; les plus grands exemplaires ne dépassent pas la taille du Cygne, les plus petits celle de la Bécassine. D'un autre côté, sa tête était énorme, comparée au reste du corps. On ne saurait donc ad-
mettre que cet animal pût réellement voler, et, conmie un oiseau, fendre les airs. L'appendice membraneux qui reliait son doigt externe aux côtes était plutôt un parachute qu'une aile. Il lui servait à modérer la rapidité de sa descente, quand il se précipitait sur sa proie en tombant d'un lieu élevé. Essentiellement grimpeur, le Plérodactyle devait s'élever en grimpant, à la manière d'un Lézard, au haut des arbres ou des rochers, et s'abattre, de là, sur le sol ou sur les branches inférieures , en déployant son parachute naturel.
La station ordinaire du Ptérodactyle se faisait sur ses deux pieds de derrière. Il se tenait debout, avec fermeté, les ailes pliées, et marchant sur ses deux pattes de derrière. Habituellement, il se perchait sur les arbres. 11 grimpait le long des rochers et des falaises, en s'aidant des pieds et des mains , comme le font aujourd'hui les chauves-souris. Il est probable que ce curieux animal possédait aussi la faculté de nager, si commune chez les reptiles. Milton a dit du démon qu'il
Va guéant ou nageant, court, gravit, rampe ou vole '.
Ce mauvais vers du traducteur pourrait s'appliquer aussi au Ptérodactyle.
On croit que les petites espèces de cet animal se nourrissaient d'insectes, mais que les grandes faisaient leur proie des poissons, sur lesquels le Ptérodactyle pouvait se précipiter à la manière des Hirondelles de mer.
Ce qui frappe surtout dans l'organisation de cet animal étrange, c'est le bizarre assemblage de deux ailes vigoureuses implantées sur le corps d'un reptile. L'imagination des poètes avait seule conçu jusqu'ici une telle association, en créant ce fameux Dragon qui a Joué un si grand rôle dans la Fable et la mythologie païennes. Le Dragon, ou le reptile volant de la Fable, avait disputé à l'homme la possession de la terre ; les dieux et les demi-dieux comptaient parmi leurs plus fameux exploits leur victoire sur ce monstre puissant et redoutable. Des fictions païennes, le Dragon passa dans la poésie grecque et latine, et, plus tard, dans celle de la Renaissance et des temps