‹ La terre avant le déluge (volume 2)Chapitre 15 sur 53 · Hamus géologique · texte numérisé non relu

Hamus géologique

Un mol, en terminant, pour expliquer le terme d'oolUhe employé pour désigner les derniers étages du terrain jurassique que nous venons d'étudier.

Dans un grand nombre de roches de ces étages, les éléments ne sont ni cristallins, ni amorphes. Us sont, comme nous l'avons déjà dit, oolithiques, c'est-à-dire en forme d'œuf de

poisson, On a fait beaucoup d'efforts pour découvrir d'où provient cette singulière forme des éléments de certaines roclies qui a re^ le nom d'oolithe. On y a vu tantôt des œufs de poissons pétriGés, tantôt des œufs de mouches âquati:)ues ou d'écrevisses pétrifiés. D'autres fois on a admis que le balancement des eaux marines faisant tourbillonner les précipités calcaires, a déterminé leur forme arrondie, de manière à produire quelque chose d'analogue aux cailloux roulés et aux grains de sable qui couvrent les plages.

Ces hypothèses peuvent être fondées dans certains cas. Ainsi, les sédiments marins qui se déposent dans quelques anses chaudes de Ténériffe prennent des formes sphéroïdales du genre des oolithes. Mais on ne saurait songer à faire une application de ces faits locaux à des nappes qui s'étendent sur d'immenses espaces, comme celles de l'étage oolilhique proprement dit, et qui, de plus, ont de très-grandes épaisseurs.

Il a donc fallu étudier les faits d'une manière plus précise. On a reconnu que si les cascades de Tivoli, par exemple, peuvent donner naissance à des oolithes, il arrive aussi que dans les bassins les plus paisibles, dans les cavernes, à côté des stalactites, on voit se développer des oolithes, qui, se trouvant ensuite empûtées par suite de Taftluence continue, mais très-lente, des eaux calcaires, donnent naissance à des espèces de roches oolithiques.

D'un autre côté, on peut constater que dans les marnes se développent, par suite de la concentration des éléments calcaires, des tubercules plus ou moins gros ou exigus, et cela sans qu'il soit possible de faire intervenir Teflet d'un tourbillonnement de l'eau. Or, comme il existe tous les intermédiaires imaginables entre les oolithes les plus fines et les tubercules les plus volumineux, le raisonnement conduit à admettre que les oolithes sont pareillement des produits de concentration.

Enfin, de recherche en recherche on a découvert des oolithes parfaitement constituées, c'est-à-dire à couches concentriques comme celles des calcaires jurassiques, se développant dans la terre véi^élale, sur des points où les effets de l'agitation de

PÉRIODE JURASSÏÛUE. 233

Teau ne sont pas plus admissibles que dans les cas précédents.

Ainsi donc, on est arrivé à concevoir que si la nature forme quelquefois des cristaux nettement terminés dans les magmas en voie de solidification, elle donne aussi naissance à des configurations sphéroïdales autour de divers centres, qui naissent quelquefois spontanément et qui dans d'autres cas sont des débris de fossiles, ou même simplement des objets pierreux.

Cependant toutes les matières minérales ne sont pas indifféremment aptes à produire des oolithes. Abstraction faite de quelques cas particuliers, ce privilège est réservé au calcaire et à Toxyde de fer.

* Nous terminerons ce chapitre par quelques indications sur la distribution actuelle du terrain jurassique à l'a surface du globe.

En France, les montagnes du Jura sont presque entièrement formées de ce terrain, dont les divers étages y sont complètement représentés. C'est môme cette circonstance qui a fait donner, par M. de Humboldt, le nom de jurassique à la partie de l'écorce terrestre dont nous venons d^esquisser Thistoire. Le lias supérieur domine surtout dans les Pyrénées et dans les Alpes.

Le terrain jurassique existe en Espagne, dans plusieurs parties de ritalie septentrionale, en Russie, notamment dans le gouvernement de Moscou et en Grimée. C'est en Allemagne qu'il occupe la plus grande place.

Une assez faible assise de calcaire oolithiquc nous offre, à Solenhofen, un gisement géologique célèbre contenant des plantes, des poissons, des insectes, des crustacés, avec quelques Ptérodactyles, admirablement conservés. Les belles carrières de pierres lithographique de Pappenlieim, si renommées en Europe, appartiennent au terrain jurassique.

On a récemment signalé Texistence de ce terrain dans Tlnde. 11 contribue à la formation du massif de l'Himalaya, et entre dans la constitution de la chaîne des Andes , en Amérique enfin , d'après des travaux récents, il existerait dans la Nouvelle-Zéhnde.

On voit figurée sur la carte placée en regard de cette page, rétendue des continents qui existaient après les dépôts que laissèrent les mers jurassiques dans la partie de l'Europe qui devait un jour former la France. Les terrains déposés par les mers jurassiques doublèrent presque l'étendue que présentait cette fie jetée sur l'Océan primordial ; ils la rattachaient, par une étroite langue de terre, à la partie de l'Europe qui devait un jour former TAngleterre.

Gj^^

On donne le nom de crétacée à cette nouvelle période de rhistoire de notre globe, parce que les terrains que la mer a déposés à cette époque, sont presque entièrement composés de craie (carbonate de chaux).

Ce n'est pas pour la première fois que le carbonate de chaux apparaît dans la constitution de notre planète. On a vu, dès la période silurienne, le calcaire intervenir parmi les matériaux terrestres ; Iç terrain jurassique est formé de carbonate de chaux dans la plupart de ses assises, et* ces assises sont énormes autant que nombreuses. Par conséquent, lors de la période appelée crétacée par les géologues, la chaux n'était pas une matière nouvellement venue sur le globe. Si l'on a été conduit à accorder ce nom à cette période, c'est parce que les géologues français ont été plus particulièrement frappés de l'abondance du carbonate de chaux terreux ou crayeux dans le bassin parisien.

Nous avons déjà, à propos des terrains silurien et devonien, cherché à établir l'origine de la chaux, qui forme aujourd'hui une masse énorme de roches , et entre pour une part trèsconsidérable dans la composition de l'écorce terrestre. Il nous parait utile, au risque de nous répéter , de reproduire ici , en la développant davantage cette même explication.

Nous avons déjà dit que la chaux a été probablement introduite sur le globe par des eaux thermales qui jaillirent en grande abondance par les fissures, dislocations et fractures du sol, déterminées elles-mêmes parle refroidissement progressif du globe. Le centre de la terre est le grand réservoir et le lieu d'origine de tous les matériaux qui forment aujourd'hui son écorce solide. De même que Tintérieur du globe nous a fourni les matières solides éniptives très-diverses, telles que les gra-

nits, les porphyres, les trachytes, les basaltes, les laves, il a également lancé à la surface du sol des eaux bouillantes chargées de bicarbonate de chaux, souvent accompagné de silice. Les geysers de l'Islande, qui projettent à une hauteur considérable des jets d'eau à 100*^ de température, tenant de la silice en dissolution, nous offrent un exemple, encore en action de nos jours, de ces eaux thermales qui autrefois lançaient des masses énormes de silice ou de bicarbonate de chaux de Tintérieur du globe.

Mais comment la chaux, dissoute à l'état de bicarbonaté dans les eaux thermales venues de rintérieur de la terre, a-t-elle fini par composer des terrains? C'est ce qu'il reste à expliquer.

Pendant les temps géologiques, la mer couvrant la surface presque entière du globe , les sources thermales chargées de sels calcaires se déchargeaient nécessairement au milieu de ses eaux. Ces sources thermales venant sourdre dans le bassin des mers, se réunissaient aux flots de l'immense Océan primordial. Les eaux de la mer devinrent ainsi sensiblement calcaires; elles contenaient, on peut le croire, 1 ou 2 pour 100 de chaux. Les innombrables animaux qui vivaient dans les mers anciennes, en particulier les zoophytes, ainsi que les mollusques au test solide , s'emparèrent de celte chaux pour former leur enveloppe minérale. Dans ce milieu liquide, sensiblement calcaire, les foraminifères, les polypiers, les rudistes pullulaient et formaient d'innombrables populations. Que devenait, après leur mort, le corps de ces animaux, grands et petits, mais ordinairement d'une petitesse microscopi(iue? La matière animale destructible di^sparaissait, au sein de l'eau, par la putréfaction ; il ne restait que la matière inorganique indestructible, c'est-à-dire le carbonate de chaux, formant le test de leur enveloppe. Ces depuis calcaires s'accumulaient en épaisses couches sur le bassin des mers; ilss'a;2:glutinaient bientôt en une masse unique, et formaient un lit continu au fond des eaux. Ces couches se superi)Osant, augmentant pirla suite des siècles, ont fini par constituer des terrains : ce sont nos terrains caU caires actuels.

Ce que Ton vient de lire n'est pis, comme plus d'un lecteur pourrait en concevoir la crainte, une conception faite à plaisir

Fig. iS8. Craie de McuUon.

Fig. 189. Craie de Gravesend.

Asuect de la craie au microscope, d'après Ehrenbcrg.

l'ig. \îi[. Craie de Cattolica (Sicile,. Aspect de la crai-î au microscope, d'après Ehrenberi;.

)ar rimagination en quête ^'un système. Le temps est passé où a géologie pouvait être considérée comme le roman de la nature. Tout ce qu'elle avance n'a plus aucun caractère de conception arbitraire. Sans doute on est frappé de surprise en apprenant que toutes les roches calcaires, toutes les pierres calcaires employées à la construction de nos maisons et de nos ailles, sont des dépôts des mers de l'ancien monde, et ne consistent qu'en une agrégation de coquilles de mollusques ou de iébris de tests de foraminifères et autres zoophytes. Mais que l'on prenne la peine de regarder, que l'on ait recours à l'observation, et tous les doutes ne tarderont pas à disparaître. Examinez la craie au microscope, vous la trouverez composée de la réunion de nombreux débris de zoophytes, de petites ammonites, de coquilles diverses, et surtout de foraminifères tellement petits, que leur petitesse a même dû les rendre indestructibles. Cent cinquante de ces petits êtres, étant placés bout ï bout, ne formeraient pas la longueur d'un millimètre.

Les figures 188, 189, 190 et 191 représentent les formes multipliées et élégantes que l'on découvre dans la craie soumise à l'inspection microscopique. Ces figures, empruntées à l'ouvrage du savant micrographe Ehrenberg {Microgéologie), reproduisent l'aspect que présente la craie réduite en poudre et élalée sur le porte-objet du microscope. Les échantillons de craie soumis à l'inspection microscopique sont ici au nombre de quatre : les craies de Heudon, de Gravesend (Angleterre), de l'Ile Moén [Danemark), et celle qui existe dans les terrains tertiaires de dattolica (Sicile). Dans ces divers calcaires, on discerne des coqailles d'Ammonites, de foraminifères et autres zoophytes. iur.deox de ces figures (fig. 188 et 190), on a représenté l'aspect d'une même tranche de craie vue, dans sa moitié supérieure, par transparence ou réflexion, et vue dans sa moitié inférieure, sur son épaisseur, au moyen d'un éclairage superîciel.

Le seul recours à l'observation suffit donc pour établir la réalité de l'explication qui précède concernant la formation des roches crayeuses ou crétacées. Ajoutons, pour lever les derniers doutes, qu'au sein d'une mer de l'Europe moderne, dans la mer Baltique, on voit se passer l'ensemble du curieux phé-

nomène que nous venons de décrire. Depuis des siècles, le fond de la mer Baltique ne cesse de s'élever , par suite du dépôt constant qui s'y fait d'un amas de tests et de coquilles calcaires, joints aux sables et aux vases. La mer Baltique sera certainement un jour comblée par ces dépôls, et ce phénomène moderne, que nous prenons pour ainsi dire sur le fait, met sous nos yeux l'explication positive de la manière dont les roches calcaires se sont formées dans le monde ancien.

Après cette explication du mode de formation des roches crétacées, examinons Tétat de la nature vivante durant cette importante période de Thistoire de la terre.

L^état de la végétation pendant la période crétacée est comme le vestibule de la végétation des temps actuels. On y trouve, avec des genres de plantes propres aux périodes anciennes, un certain nombre appartenant aux temps actuels. Placée à la fin de l'époque secondaire, cette végétation nous prépare et sert comme de transition à la végétation de l'époque tertiaire, qui, comme on le verra, tend à se confondre avec celle de nos jours.

Les paysages de l'ancien monde nous ont montré jusqu'ici des espèces végétales aujourd'hui éteintes offrant à nos regards quelque chose d'étrange et d'inconnu. Mais pendant la période dont nous allons tracer l'histoire, le règne végétal commence à se façonner sous un aspect moins mystérieux : des formes familières à nos yeux, des cimes arrondies, des ombrages aimés, se montrent à nos regards. Les palmiers apparaissent, et, dans leurs diverses espèces, nous en reconnaissons qui diffèrent peu de celles de nos contrées tropicales. Les dicotylédones augmentent un peu en nombre. Au milieu des fougues, des cycadées, qui ont considérablement perdu en quantité et en imporlance, nous voyons, à n'en pas douter, croître les arbres dicotylédones de nos climats tempérés : ce sont des Aunes, des Charmes, des Érables, des Noyers ... Arbres de nos pays, nous vous saluons avec joie !

0 A mesure, dit M. Lecoq, que nous nous éloignons des temps de la création primitive et que, traversant les âges, nous nous rapprochons lentement de Tépoque actuelle, les sédiments se retirent des régions

polaires, et se restreignent dans les zones tempérées ou équatoriales. Les grandes couches de sables et de calcaires qui constituent la formation crayeuse annoncent un état de choses bien différent du précédent. Les saisons ne sont plus marquées par la chaleur centrale : il existe déjà des zones de latitude, déjà les conditions biologiques des êtres vivants se rapprochent de celles que nous éprouvons, et la végétation prend un caractère tout particulier.

Jusqu'ici deux classes des végétaux avaient dominé les autres : les Cr3rptogames cellulaires d'abord, les Dicotylédones gymnospermes ensuite, et, à l'époque où nous sommes arrivés, époque transitoire pour la végétation, les deux classes qui avaient régné auparavant s'affaiblissent, et une troisième, celle des Dicotylédones angiospermes^ prend timidement possession du terrain. Composée d'abord d'un petit nombre d'espèces, elle occupe seulement une petite partie du sol; elle veut ensuite le partager, et dans les périodes suivantes, comme dans la nôtre, nous verrons son règne solidement établi. C'est en effet pendant la période crétacée que l'on voit naître les premières Dicotylédones angiospermes. Des Fougères arborescentes se sont maintenues, et les élégants Protopteris Singeri^ Presl., et P. Buvigneri, Ôrongn., liTrent encore leurs frondes légères aux vents de cette période agitée. Des Pecopteris^ différant des espèces wéaldiennes, viveht dans les mêmes lieux. Des Zamites^ des Cycadites et dos Zamiostrobus annoncent, à l'époque crayeuse, une température encore élevée. De nouveaux Palmiers se montrent, et parmi eux on remarque surtout te Plabellaria chamxropifolia, Gœp. , qui devait porter de majestueuse^ couronnes.

c Les Conifères ont résisté bien plus que les Cycadées ; elles formaient alors, coQune de nos jours, de grandes forêts où les Damarites^ les Cunninghamites^ les i4raucart<e8, les Eléoxylon, les Abietites^ les Pinttos, etc., rappellent des formes encore existantes, mais dispersées sur tous les points de la terre.

c De cette époque datent les Comptonites, attribuées aux Myricées; VAlmiies Presii, Nib. , que Pon regarde comme une Bétulacée ; le Carpinitês ormoceus, Gœp., qui serait une Cupulifère; les Solicites, qui représedtûept nos saules arborescents. Les Acérinées auraient leur Aceri(es erétacmis^ Nils., et les Juglandées les JugUindites elegans, Gœp. Bfaift rapparitîon' la plus intéressante de cette période est celle des CreâmriOj de ces feuilles aux trois nervures, dont la craie compte déjà huit espèeeSi et dont la place reste incertaine dans la classification. Les Credfuina, cosune les Salicites, étaient certainement des arbres, ainsi que la plupart des espèces qui vivaient à ces époques reculées*. »

Nous mettons sous les yeux du lecteur (flg. 192) l'image de deux Palmiers appartenant à l'époque crétacée^ restaurés d'après les empreintes et les débris fossiles laissés par le tronc

Page 1