PRÉFACE. III
ferme cl éclairé, imbus de leurs devoirs envers Dieu, leurs parents, le souverain cl la pairie?
Vivrais-je cent ans, je n oublierai jamais laffreuse confusion que laissa dans ma jeune tête la lecture de mon premier livre. C'était naturellement ï Abrégé de lamytlhologie, et j'y trouvai les choses que vous savez : Le nommé Deucalion qui crée le genre humain en jetant des pierres par -dessus son épaule; et de ces pierres il naît des hommes; — Jupiter qui se fait fendre le crâne pour en extraire Minerve, avec tous ses accessoires; — Vénus qui natt un beau matin de l'écume de la mer; — le vieux Saturne qui a la mauvaise habitude de dévorer ses enfants, et conmient on trompa un jour la voracité paternelle en substituant ingénieusement une pierre au dernier-né; — et cet Olympe si mêlé, où dieux et déesses commettaient chaque jour tant de vilaines actions. Un cerveau de quatre ans est-il capable de résister à un tel renversement des plus simples notions du bon sens, et n'est-il pas déplorable d'entrer ainsi dans le paradis de l'intelligence par la porte de la folie?
Aux fantaisies vagabondes des légendes prétendues religieuses du paganisme, viennent s'ajouter le merveilleux et le fantastique des contes de Perrault, de M"" de Beaumont et tutti quatui. L'enfant apprend à lire dans un conte de fées, qui est, pour ainsi dire, le hochet de son intelligence à peine éclose. La bonne et la mauvaise fée, Urgèle et Carabosse, le magicien Aothomago et l'enchanteur MerUn, les palais dormants, les bottes do sept lieues, les hommes changés en souris, les souris changées en princes, les vieilles mendiantes qui, d'un coup de baguette, deviennent de jeunes princesses toutes ruisselantes de pierreries : voilà sur quelles belles pensées on exerce une imagination à son aurore. Sans compter les ombres chinoises, les escamotages et tours de gobelet, qui, chez Séraphin et Robert Houdin, épiassissent encore autour d'un jeune cerveau celte atmosphère
jv •• PRÉFACE.
abrutissante. Au milieu de ce débordement de folies, comment un enfant pourrait-il sauvegarder la raison que la Providence lui a départie? Hélas! il ne la sauve jamais tout entière; 11 y laisse une bonne partie do son bon sens primitif , car l'amour du merveilleux, qui est d'ailleurs inhérent à l'humanité, ainsi excité dès l'enfance, ne le quittera plus.
Déjà éveillé dès le berceau par les paroles et les chansons de la nourrice, qui lui faisait peur de Croquemitaine et du loupgarou, entretenu par la lecture habituelle des contes de fées et autres histoires imaginaires, ou par l'interminable mythologie, l'amour du merveilleux, c'est-à-dire de tout ce qui est opposé et contraire à la raison, trouve de nouveaux aliments dans la jeunesse. Le jeune homme ne recherche au théâtre que la féerie, la diablerie, la fantasmagorie et l'allégorie. Et le théâtre ne lui laisse que l'embarras du choix. Il lui sert le diable à toute sauce : Robert le Diable ^ le Diable à quatre , le Diable boiteux ^ le Diable à Paris ^ le Diable à Séville, le Diable amouretaCy le Diable rose^ le Diable d*argent, le Diable à t^ccole^ le Diable au moulinj les Cinq cents Diables^ les Pilules du Diable, les Bibelots du Diable, la Part du Diable, le Fils du Diable, la Fille du Diable, le Démon de la nuit, le Démon du foyer, le Démofi familier; j'en passe et des meilleurs. Le Pied de mouton, Bothomago, la Poule aux œufs d*or, la Biche au bois, Giselle, les Filles de Vair, le Fils de la nuit, Robin des Bois, ouïes Trois Balles enchantées, le Fil de la Vierge, la Lampe merueilleuse, le Vampire, le Vaisseau fantôme, VAnge de minuit, Zémire et Azor, ou la Belle et la Béte, et le cortège uniforme des revues-féeries de chaque année, entretiennent soigneusement chez le jeune homme, le culte, on dirait presque la religion, des magiciens et des fées. Dans le roman, il Voit revivre les personnages qui ont occupé son enfance : Barbe bleue, l'Ogre, le marquis de Carabas, il les retrouve dans Monte-Cristo, d'Artagnan et tous les héros