Voyages de Pallas, tome IV, p
la province d’Irkoutsk et de toute la Sibérie orientale, le général Adam: de Bril, chevalier de la Toison d’or. Ils me furent transmis ce même. hiver, de Takoutsk (district de Léna), par le préfet de cette ville, qui est située sur les bords du Viloui, fleuve qui coule sous le 64e degré environ de latitude nord, et se jette dans la Léna un peu au-dessous d’'Ia-koutsk.
« Je reçus à Irkoutsk, le 27 février 1772, la relation de la découverte de cet animal. Cette relation, composée par le préfet Jean Argounof, et écrite en langue russe, est datée du mois de décembre 1771, d’un petit bourg situé à l'embouchure du Viloui. J’en offris une copie fidèle à l’Académie; en voici le contenu :
« Dans le présent mois de décembre, on a trouvé sur les bords du Vi- « loui et au-dessous du bourg, à l'embouchure de ce fleuve, sous une « roche escarpée située environ à quarante stades russes des bords du « fleuve, et à moitié enseveli dans le sable et l’eau, le cadavre d’un ani- « mal dont la longueur était d'environ quinze palmes et la hauteur de « dix. Le préfet atteste que ni les habitants russes du pays, ni aucune « autre personne interrogée à ce sujet, n’ont reconnu cet animal pour « avoir jamais existé sur cette plage. Cette trouvaille paraissait extraor- « dinaire et tout à fait prodigieuse aux rustiques habitants de ces lieux ; « et comme le gouverneur d'Irkoutsk avait prescrit par une lettre aux « préfets de ce pays d’avoir à lui envoyer toutes les choses curieuses « qu’on trouverait dans la province, on lui expédia aussitôt la tête de « l’animal, avec les deux pieds parfaitement conservés. Le reste du ca- « davre était tout à fait corrompu, quoique enveloppé encore de sa peau « naturelle; il acheva de se décomposer sur les lieux mêmes, à l’excep- « Lion d'un pied qui fut envoyé à la préfecture d'Iakoutsk. »
a La peau et les tendons de la tête et des pieds récemment découverts conservaient quelque souplesse, imbibés qu'ils étaient de l'humidité de la terre. Mais les chairs exhalaient une odeur fétide semblable à celle des latrines et de l’'ammoniaque. Forcé de traverser le lac Baïkal avant la débâcle des glaces, je ne pus penser ni à faire une description plus soignée de celte trouvaille, ni à dessiner les parties du Rhinocéros fossile. Je les fis donc placer, sans quitter Irkoutsk, sur un fourneau, avec ordre qu'après mon départ on les desséchât peu à peu, et avec de grands soins qu’il faudrait continuer longtemps, en raison de la matière visqueuse qui en suintait sans cesse, et qu’on n'aurait pu chasser que par une forte chaleur. Il arriva par malheur, pendant cette opération, que la partie postérieure du haut de la cuisse du Rhinocéros et le pied furent brûlés dans le fourneau trop fortement chauffé par ceux à qui on les avait donnés à sécher. Il fallut donc les jeter. On me fit parvenir seulement la tête et l'extrémité du pied de derrière restées intactes et nullement endommagées par la dessiccation. Je les ai représentées avec beaucoup de soin à la quinzième planche ajoutée à mon ouvrage. L’odeur des parties molles qui avaient encore conservé beaucoup de matière visqueuse dans leur intérieur s’est changée, par la dessiccation, en une odeur, qu’elles conservent encore, de chair putréfiée au soleil.
« Le Rhinocéros auquel ces membres ont appartenu n’était ni des plus grands de son espèce, ni fort avancé en âge, comme l’attestent les os de
la tête qui sont moins soudés que dans les crânes que j'ai décrits autrefois. Il était toutefois évidemment adulte, comparaison faite de la grandeur de son crâne avec ceux des animaux de même espèce plus âgés qu'on à trouvés à l’état fossile dans les diverses régions de la Sibérie. La longueur entière de la tête, depuis le haut de la nuque jusqu’à l’extrémité de sa mâchoire osseuse dénudée, était de deux pieds trois pouces et demi de France. Les cornes n'ont point été apportées avec la tête; elles avaient été sans doute enlevées par les eaux du fleuve ou par quelques-uns des chasseurs qui traversent ces contrées. On voit encore des vestiges évidents des deux cornes nasale et frontale. Le front inégal un peu protubérant entre les orbites, d’une forme ovaire rhomboïdale, est dépourvu de peau, et seulement recouvert d’un léger périoste corné et. hérissé de poils tout droits, durs comme de la corne.
« La peau qui recouvrait la plus grande partie de la tête offrait, à l’état sec, une substance tenace et fibreuse semblable au cuir que le corroyeur prépare pour faire des sandales. Il était d'un brun noirâtre à l'extérieur, blanchâtre à l’intérieur; mis au feu, il répandait l'odeur du cuir commun. La gueule, à l’endroit où devaient se trouver les lèvres, molles et charnues, était corrompue et lacérée; elle présentait à nu les extrémités de l’os maxillaire. Sur le côté gauche, qui avait été probablement exposé plus longtemps aux injures de l'air, la peau était çà et là comme pourrie et toute rongée à la surface. Cependant la plus grande partie de la gueule, surtout du côté droit qui a été dessiné, était si bien conservée sur toute sa surface, que l’on y voit encore dans toute l’étendue de ce côté et même sur le devant, autour des orbites, les pores, ou pour mieux dire, les petits trous par où sans doute sortaient les poils. Dans le côté droit de la mâchoire, il reste encore en certains endroits. de nombreux poils groupés en fascicules, la plupart usés jusqu’à la racine, et çà et là pourtant longs encore de deux ou trois lignes. [ls sont dirigés en haut et en bas,raides, et tous de couleur cendrée, excepté un ou deux {out noirs à chaque fascicule, encore un peu plus raides que les autres.
« Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que la peau qui recouvrait les orbites et formait les paupières était si bien conservée et si saine que ’on voyait encore les ouvertures des paupières, quoique déformées et à peine pénétrables au doigt; la peau qui entoure les orbites, quoique desséchée, formait des rides circulaires, La cavité des yeux est remplie de matières soit argileuses, soit animales, telles que celles qui occupent encore une partie de la cavité du crâne. Sous la peau subsistent les fibres et les tendons, et surtout des restes de muscles temporaux; enfin dans la gorge pendent de gros faisceaux de fibres musculaires.
a Les os dénudés sont jeunes et moins solides que dans les autres crânes fossiles de Rhinocéros. L’os qui forme le support des cornes nasales. n’était point encore soudé au vomer ; 11 élait dépourvu d’articulations comme les apophyses des os jeunes. Les extrémités des mâchoires ne conservent aucun vestige de dents ni d’alvéoles, mais elles sont recouvertes çà et là d’un reste de tégument. La première molaire est distante d'environ quatre pouces du bord extrême de la mâchoire. »
(Ici Pallas donne les mesures des différentes parties de la tête de Panimal. Nous supprimons ces détails. )
« Le pied qui me reste et qui forme, si je ne me trompe, la partie postérieure de la jambe gauche, a conservé non-seulement tout à fait intacte sa peau encore munie de ses poils ou de leurs racines, ainsi que les tendons et les ligaments du talon dans toute leur force, mais encore cette même peau tout entière jusqu’au pliant du genou. La place des muscles était remplie, au lieu de peau, d’un limon noir. L’extrémité du pied est fendue en trois angles, dont les parties osseuses existent avec le périoste, tenant encore çà et là; les sabots cornés, s'étant détachés, ne m'ont pas été envoyés. Des poils adhèrent en beaucoup d’endroits de Ja peau; ils sont longs d’une ligne à trois, assez raides et d’une couleur cendrée. Ce qu'il en reste prouve que le pied tout entier était couvert de faisceaux de poils réunis et pendants.
« On n’a jamais, que je sache, observé dans aucun des Rhinocéros qui ont été amenés de notre temps en Europe, une aussi grande quantité de poils que paraissent en avoir présenté la tête et le pied que nous avons décrits. Je laisse donc à décider si notre Rhinocéros de la Léna est né ou non dans un climat tempéré de l'Asie moyenne. En effet, les Rhinocéros, en m'appuyant sur les relations de voyages, se trouvent, je puis l'affirmer, dans les forêts de l'Inde du nord, et il est vraisemblable que ces animaux diffèrent, par une peau plus velue, de ceux qui vivent dans les zones brûlantes de l'Afrique, de même que les autres animaux d'un climat plus chaud sont ordinairement moins velus que ceux du même genre des contrées tempérées". »
De tous les ruminants fossiles, le plus grand et assurément l'un des plus curieux est le Sivatherium, dont on a retrouvé les débris dans l'Inde, dans les monts Sivaliks, l’un des contre-forts de l'Himalaya. Son nom est tiré de celui d’une idole (Siva) adorée dans cette partie des Indes.
Le Sivatherium avait la taille de l’Éléphant; il appartenait au genre des Cerfs : c’est donc le Cerf le plus gigantesque qui ait jamais existé. Il ressemblait à notre Élan actuel, mais il élait beaucoup plus gros el plus massif. La tête du Sivatherium présentait une disposition que l’on n’a trouvée sur aucun animal connu : elle était armée de quatre bois, dont deux au haut du front, et les deux autres, plus grands, plantés à la région des sourcils. Ces quatre bois, très-divergents, devaient donner à ce cerf colossal un aspect des plus étranges. La figure 305 représente le Sivatherium restauré, tout autant qu'on peut le faire pour un animal dont on ne possède que la tête.
Comme pour rivaliser avec ces gigantesques mammifères,