‹ La terre avant le délugeChapitre 57 sur 75 · Voyage de Billing traduit par Castera, tome I, page · texte numérisé non relu

Voyage de Billing traduit par Castera, tome I, page

dents d'Éléphant. À chaque tempête, la mer jette sur la plage de nouvelles quantités de défenses de Mammouth.

Les habitants de la Sibérie font un fructueux commerce de eet ivoire fossile. Tous les ans, on voit, pendant l'été, d’innombrables barques de pêcheurs se diriger vers les ‘les à ossements, et pendant l'hiver, d'immenses caravanes prendre la même route, dans des traîneaux attelés de chiens. Tous ces convois reviennent chargés de défenses de Mammouth, pesant chacune de 150 à 400 livres.

L’ivoire fossile retiré des glaces du Nord s’importe en Chine et en Europe, où on le consacre aux mêmes usages que l’ivoire ordinaire, qui est fourni, comme on le sait, par deux animaux vivants, l’Éléphant et l’Hippopotame d’Afrique.

Les îles à ossements du nord de la Russie sont exploitées depuis cinq cents ans pour l'importation de l’ivoire en Chine, et depuis cent ans pour l’importation en Europe. On ne voit pas néanmoins que le rendement de ces mines étranges ait Jamais diminué. Quel nombre de générations accumulées ne suppose pas une lelle profusion de défenses et d’ossements!

L'abondance des débris d’Éléphants fossiles dans les steppes de la Russie a fait naître chez les peuples de cette contrée une légende d'origine fort ancienne. Les Russes du Nord croient que ces ossements proviennent d’un énorme animal qui vivait, comme la taupe, dans des trous creusés sous terre. Cet animal, disent les Russes, ne peut supporter la lumière ; il meurt dès qu'il aperçoit le jour.

C’est en Russie que l’Éléphant fossile a recu le nom de Mammout ou de Mammouth, et ses défenses celui de cornes de Mammout. Pallas avance que ce nom est tiré du mot mamma, qui signifie terre dans quelque idiome tartare. Se- Ton d’autres auteurs, ce nom proviendrait du mot arabe behemot, qui, dans le livre de Job, désigne un grand animal inconnu ; ou de l’épithèle mahemot, que les Arabes ont coutume d'ajouter au nom de l’Éléphant quand il est de très-grande

aille.

Une circonstance assez curieuse, c’est que cette même légende d’un animal vivant exclusivement sous terre existe chez les Chinois, qui désignent sous le non de #ien-schu le prétendu animal souterrain. On lit le passage suivant dans

la grande Histoire naturelle qui fut composée en Chine au seizième siècle :

« L'animal nommé tien-schu, dont il est déjà parlé dans l’ancien ouvrage sur le cérémonial intitulé Ly-ki (ouvrage du cinquième siècle avant Jésus-Christ, s’appelle aussi tyn-schu ou yn-schu, c'est-à-dire la souris qui se cuche. Il se tient continuellement dans des cavernes souterraines ; il ressemble à une souris, mais égale en grandeur un buffle ou un bœuf. Il n'a point de queue, sa couleur est obscure. Il est très-fort et se creuse des cavernes dans les lieux pleins de rochers et de forêts. »

Un autre écrivain, cité dans le même passage, s'exprime ainsi :

« Le {yn-schu ne se tient que dans des endroits obscurs et non fréquentés. Il meurt sitôt qu'il voit les rayons du soleil ou de la lune; ses pieds sont courts à proportion de sa taille, ce qui fait qu’il marche mal. Sa queue est longue d’une aune chinoise. Ses yeux sont petits et son cou courbe. Il est fort stupide et paresseux. Lors d’une inondation aux environs du fleuve Tam-schuann-tuy (en l'année 1571), il se montra beaucoup de tyn-schu dans la plaine; ils se nourrissaient des racines de la plante fu-kia. »

L'existence, en Chine, des os et des défenses de Mammouth est suffisamment confirmée par le récit d’un ancien voyageur russe, Isbrant Ides, qui en 1692 parcourut l'empire chinois. Dans l'extrait que nous allons rapporter du récit de ce voyageur, on remarquera le fait, bien surprenant, de la découverte d’une tête et d’un pied de Mammouth qui s'étaient conservés dans la glace avec toutes leurs chairs.

« C’est dans les montagnes qui sont au nord-est de cette rivière (le Kata) qu’on trouve, dit ce voyageur, les dents et les os de Mammouth; on en trouve aussi sur les rivages du fleuve [enizea, des rivières de Trugan, Mungazea, Léna, aux environs de la ville d'Iakutskoi, et jusqu’à la mer Glaciale. Toutes ces rivières passent au travers des montagnes dont. nous venons de parler, et dans le temps du dégel elles ont des cours de: glaces si impétueux, qu’elles arrachent des montagnes, et roulent avec: leurs eaux des masses de terre d’une grandeur prodigieuse. L'inondation finie, ces masses de terre reslent sur leurs bords, et la sécheresse les faisant fendre, on trouve, au milieu, des dents de Mammouth et quelquefois des Mammouths tout entiers. Un voyageur qui venait à la Chine avec moi et qui allait tous les ans à la recherche des dents de Mammouth, m’assura avoir trouvé une fois, dans une pièce de terre gelée, la tête entière d’un de ces animaux dont la chair était corrompue; que les dents sortaient du museau comme celles des Éléphants, et que ses compagnons et lui eurent beaucoup de peine à les arracher, aussi bien que quelques os de la tête, et entre autres celui du cou, lequel était encore

comme teint de sang; qu’enfin, ayant cherché plus avant dans la même pièce de terre, il y trouva un pied gelé d'une grosseur monstrueuse qu'il porta à la ville de Tragan. Ce pied avait, à ce que le voyageur m'a dit, autant de circonférence qu’un gros homme au milieu du corps.

« Les gens du pays ont diverses opinions au sujet de ces animaux. Les idolâtres, comme les lakoutes, les Tongouses et les Ostiakes, disent que les Mammouths se tiennent dans des souterrains fort spacieux d’où ils ne sortent jamais; qu'ils peuvent aller çà et là dans ces souterrains, mais que, dès qu’ils ont passé dans un lieu, le dessus de la caverne s’élève et ensuite s’abime, formant en cet endroit un précipice profond; ils sont aussi persuadés qu’un Mammouth meurt aussitôt qu’il voit la lumière, et soutiennent que c’est ainsi que périssent ceux qu'on trouve morts sur les rivages des rivières voisines de leurs souterrains, où ces animaux s’avancent inconsidérément.

« Les vieux Russes de Sibérie croient que les Mammouths ne sont autre chose que des Éléphants, quoique les dents que l’on trouve soient un peu plus recourbées et plus serrées dans la mâchoire que celles de ces derniers animaux. Avant le déluge, disent-ils, le pays était fort chaud, et il y avait quantité d'Éléphants, lesquels flottèrent sur les eaux jusqu’à l’écoulement et s’enterrèrent ensuite dans le limon. Le climat étant devenu très-froid après cette grande catastrophe, le limon gela et avec lui les corps d'Éléphants, lesquels se conservent dans la terre sans corruption jusqu'à ce que le dégel les découvre. »

Ce récit pourra sembler suspect à quelques lecteurs. On a quelque peine à croire à celte tête et à cette jambe retirées des glaces avec les chairs et la peau, quand on songe qu'il s’agit d’un animal dont l'espèce a disparu de notre globe depuis plus de dix mille ans. L’assertion d'Isbrant Ides, qui voyageait en 1692, a donc besoin d'être confirmée par des témoignages d’une date plus récente. Ces témoignages ne manquent

oint.

En 1800, un naturaliste russe, Gabriel Sarytschew, voyageait dans le nord de la Sibérie. Étant parvenu non loin de la mer Glaciale, il trouva sur les bords de l’Alasœæia, rivière qui se jelte dans cette mer, le cadavre entier d’un Mammouth environné de glace. Le corps était dans un état complet de conservalion, car le contact permanent des glaces l'avait préservé de toute putréfaction. On sait qu'à la température de zéro et au-dessous les substances animales ne se putréfient point ; si bien que, dans nos ménages, on pourrait conserver indéfiniment la viande des animaux de boucherie, le gibier ou le poisson, en les maintenant sous une couche de glace. C’est ce qui est arrivé pour le Mammouth que Gabriel Sarytschew

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Fig. 319. Le squelette du Mammouth du Musée de Saint-Pétershourg.

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découvrit sur la rivière glacée de l’Alasæia, et qui avait été mis à nu par l’action du courant de ce fleuve. Le flot, creusant la berge, avait dégagé de la glace, où il était emprisonné depuis des milliers d'années, le monstrueux Pachyderme, qui se trouvait presque debout sur ses quatre pieds. Le corps, dans un état complet de conservation, renfermait encore ses chairs, ainsi que toute la peau, à laquelle de longs poils adhéraient en certaines places.

Le naturaliste russe Adams fit, au commencement de notre siècle, une découverte tout aussi extraordinaire que la préeédente.

Un pêcheur des bords de la mer Glaciale, un Tongouse, avait remarqué, en 1799, à l'embouchure de la Léna, un bloc informe, qui, l’année suivante, fut reconnu pour le cadavre d'un Mammouth. Ce ne fut qu’au bout de cinq ans que cette masse informe fut complétement dégagée des glaces, et vint échouer sur la côte.

Au mois de mars 1804, le même pêcheur enleva les défenses pour les vendre, et l’on exécuta, à cette occasion, un dessin grossier de l’animal.

Deux ans après, en 1806, Adams, membre de l’Académie de Saint-Pétersbourg, se trouvant à Yakoutsk, fut informé de cette découverte. Il s’empressa de se rendre sur les lieux, mais il arriva trop tard. L'animal avait été déjà dépecé, et les chiens en avaient mangé la chair. Adams ne trouva plus que le squelette, une partie de la peau et une grande quantité de poils et de crins. Il l’acheta au prix de 8000 roubles, au nom de l’empereur de Russie. Ces restes furent déposés au Musée de Saint-Pétersbourg; on en forma le squelette qui est aujourd'hui une des curiosités de ce musée.

A côté du squelette de ce Mammouth on a placé celui d’un Éléphant actuel des Indes, puis le corps d’un autre Éléphant actuel revêtu de sa peau, pour faire apprécier aux visiteurs les rapports de grandeur entre le Mammouth et l'Éléphant de nos jours.

La figure 319 représente la salle du Musée de Saint-Pétersbourg qui contient ces trois pièces. intéressantes.

Le fait curieux dont nous venons de parler a été consigné dans un passage des Mémoires (Commentari) de l’Académie

des sciences de Saint-Pétershourg, passage que Cuvier a traduit du latin en ces termes :

« En 1799, un pêcheur tongouse remarqua sur les bords de la mer Glaciale, près de l'embouchure de la Léna, au milieu des glaçons, un bloc informe qu’il ne put reconnaître. L’année d’après, il aperçut que celte masse était un peu dégagée, mais il ne devinait point encore ce que ce pouvait être. Vers la fin de l'été suivant, le flanc tout entier de l'animal et une de ses défenses étaient distinctement sortis des glaçons. Ce ne fut que la cinquième année que, les glaces ayant fondu plus vite que de coutume, cette masse énorme vint échouer à la côte sur un banc de sable. Au mois de mars 1804, le pêcheur enleva les défenses, dont il se défit pour une valeur de cinquante roubles. On exécuta, à cette occasion, un dessin grossier de l'animal.

« Ce ne fut que deux ans après et la septième année de la découverte que M. Adams, adjoint de l’Académie de Pétersbourg, et professeur à Moscou, qui voyageait avec le comle Golovkin, envoyé par la Russie en ambassade à la Chine, ayant été informé à lakoutsk de cette découverte, se rendit sur les lieux. Il y trouva l'animal déjà fort mutilé. Les Iakoutes du voisinage en avaient dépecé les chairs pour nourrir leurs chiens. Des bêtes féroces en avaient aussi mangé; cependant le squelette se trouvait encore entier, à l'exception du pied de devant. L’épine du dos, une omoplate, le bassin et les restes des trois extrémités étaient encore réunis par les ligaments et par une portion de la peau. L’omoplate manquante se retrouva à quelque distance. La tête était couverte d’une peau sèche. Une des oreilles, bien conservée, était garnie d’une touffe de crins : on distinguait encore la prunelle de l'œil. Le cerveau se trouvait dans le crâne, mais desséché; la lèvre inférieure avait été rongée, et la lèvre supérieure détruite laissait voir les mâchelières. Le cou était garni d’une longue crinière. La peau était couverte de crins noirs et d’un poil ou laine rougeâtre; ce qui en restait était si lourd, que dix personnes eurent beaucoup de peine à le transporter. On retira, selon M. Adams, plus de trente livres de poils et de crins, que les ours blancs avaient enfoncés dans le sol humide, en dévorant les chairs. L'animal était mâle; ses défenses étaient longues de plus de neuf pieds en suivant les courbures, et sa tête, sans les défenses, pesait plus de quatre cents livres.

« M. Adams mit le plus grand soin à recueillir ce qui restait de cet échantillon unique d’une ancienne création; il racheta ensuite les défenses à Iakoutsk. L'empereur de Russie, qui a acquis de lui ce précieux monument moyennant la somme de huit mille roubles, l’a fait déposer à l’Académie de Pétersbourg. »

Nous avons trouvé dans les œuvres de Joseph de Maistre, le fougueux auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, une lettre fort curieuse, dans laquelle l’auteur raconte avoir vu et flairé avec délices le cadavre du monstrueux Mammouth trouvé aux bords de la Léna, et qui fut transporté à Saint-Pétersbourg en 1806. Joseph de Maistre écrit ce qui suit à propos du mons-

trueux animal que les glaces du pôle avaient conservé intact depuis des milliers d'années, et que lés habitants de Saint-Pétersbourg purent voir et sentir.

« Au moment où je vous parle, écrit le comte de Maistre, les hommes qui savent admirer peuvent admirer à l'aise le Mammouth trouvé l’année dernière à l'embouchure de la Léna, par le 74e degré de latitude. Cet animal était incrusté (notez bien) dans une masse de glace et élevé de plusieurs toises au-dessus du sol.

« Cette glace s'étant mise à diminuer par je ne sais quelle cause physique, on a commencé à voir l'animal. Hélas! dans un pays plus fertile en connaisseurs actifs, nous posséderions une merveille, qu'on serait venu voir de toutes les parties du monde : Un animal antédiluvien jusque dans ses moindres parties et susceptible d'embaumement! On aurait pu tenir dans ses mains un œil qui voyait, un cœur qui battait il y a quatre mille ans! Quis talia fando temperet a lacrimis? Mais lorsqu'il s’est trouvé entièrement dégagé, l'animal a glissé au bord de la mer; là il est devenu la pâture des ours blancs, et les sauvages ont scié les défenses, qu'il n’a plus élé possible de retrouver.

« Tel qu’il est cependant, c’est encore un trésor qui ne peut être déprécié que par l’idée de ce qu’on aurait pu avoir. J'ai soulevé la tête pour ma part : c'était un poids pour deux maîtres et deux laquais. J’ai touché et retouché l'oreille, encore tapissée de poils. J’ai tenu sur une table et examiné tout à mon aise le pied'et une portion de la jambe. La peau est parfaitement conservée; les chairs, racornies, ont abandonné la peau et se sont durcies autour de l'os; cependant l’odeur est encore très-forte et très-désagréable. Cinq ou six fois de suite j'ai porté le nez sur cette chair. Jamais l'homme le plus voluptueux n’a humé les délicieux parfums de l'Orient avec la suavité du plaisir que m’a causé l’odeur fétide d’une chair antédiluvienne putréfiée. Maintenant, monsieur le comte, que Buffon vienne nous faire des contes de fées sur le refroidissement du globe! S1 les animaux du tropique vivaient jadis dans ces contrées, quelle magie a conservé les parties tendres de leurs cadavres au-dessus même de la surface du sol, comme vous venez de le voir? La montagne de glace qui entourait le Mammouth s’est-elle formée pendant qu’il faisait chaud, ou bien le cadavre s’est-il conservé en attendant qu’il fit froid! ? »

Nous faisons bon marché de la cosmogonie de Joseph de Maistre, mais son témoignage de visu el naso, concernant le Mammouth de la Léna, nous paraît intéressant à recueillir ?.

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