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CHAPITRE IX

Réf^jime du Vieux-Fidèle. — Aspect du cratère. — Panorama fantastique. — Le laboratoire de Vulcain. — Une éruption du Vieux-Fidèle. — Vandalisme. — Nuit froide. — Une fausse alerte. — x\spcct du haut bassin de la Firehole. — Grand nombre de sources chaudes.

En descendant do nos clievaux fatig^ués, nous courûmes immédiatement au Vieux-Fidèle (Old Faithful), le plus populaire de tous les geysers de la vallée des Trous à feu. Il doit son nom à la régularité de ses éruptions : nuit et jour, que] que soit l'état de l'atmosphère, il entre en action toutes les heures, avec l'exactitude d'une horloge, si bien qu'il peut servir d'étalon aux montres; c'est le seul geyser qui ne trahisse jamais l'attente de l'appareil photographique.

Le cratère du Vieux-Fidèle s'ouvre au point culminant d'un amas conique de couches sili-

ceuses disposées en tcrrassos. Ces gTadins sont creusés de mille petites vasques où dort une eau limpide et tiède, ruisselant des plus riches couleurs : charmants miroirs enchâssés dans les plus délicates sculptures. La roche offre cet aspect granuleux qui caractérise la geysérite : par la finesse et la complication de sa structure, elle rappelle le corail; à distance elle parait cendrée, mais de près on y trouve d'exquises nuances i^oses, orange, safran, se détachant sur le fond gris.

Du haut du cratère, la vallée entière se dévoile. De ce point on embrasse toute l'étendue du bassin.

L'apparition de ce féerique panorama sous les feux obliques du soleil couchant nous a laissé un souvenir impérissable. S'il y a au monde des lieux plus séduisants, il n'en est certes point de plus étrange ni de plus fantastique. Le lieutenant Doane, qui a le premier décrit la vallée de la Firehole, n'a point exagéré en la mettant audessus de toutes les autres merveilles que renferme l'Amérique, et l'on comprend que les premiers explorateurs durent se sentir Fesprit comme étourdi et écrasé par les spectacles dont ils étaient témoins. Dans ce bassin, dont le sol recouvre une

mer d'eau bouillante, les anciens auraient placé le laboratoire de Yulcain ; Dante y aurait vu un de ses cercles infernaux.

Qu'on en juge.

Tout le long de la Fireliole, des buttes cratériformes au sommet desquelles s'ouvrent des fontaines tliermales. Au-dessus de toutes ces cbaudières, des panaclies aériens se détacliant comme des fantômes sur le fond vert sombre des sapinières. Ces vapeurs imprègnent l'air de fortes émanations sulfureuses. A cliaque minute, le sol, miné en mille endroits, est ébranlé par de sourdes détonations souterraines qui rappellent le grondement d'un orage éloigné.

A ces bruits sinistres se mêle de temps à autre le sifflement étrange des fusées d'eau bouillante projetées dans l'air : tantôt ce sont des trombes compactes s'élancant d'un jet vertical et fougueux, tantôt des gerbes qui s'épanouissent en parasol au milieu d'un nuage d'écume et de vapeur irisées , et qui retombent sur le sol comme une pluie de diamants. En se dispersant dans l'air, les gerbes produisent un triste murmure, comme le chant monotone du vent dans les 'forets.

Des centaines de rigoles déversent dans la

Fireholo les eaux des geysers et des sources thermales. Les couches de geysérite accumulées les unes sur les autres forment, sur les ])()rds de la rivière, des murailles qui atteignent jusqu'à 10 mètres de hauteur. Les eaux se précipitent du haut de ces falaises en chutes fumantes d'un prestigieux décor.

Il faut avoir vu de ses propres yeux un paysage aussi extraordinaire pour oser ne point douter qu'il y ait rien de pareil sur notre planète. Si un homme pouvait être transporté subitement au milieu de cette vallée, il se croirait dans un monde fantastique bien éloigné du nôtre, ou bien se persuaderait être le jouet d'une illusion, tant la réalité dépasse la fiction, tant les objets qui affectent les sens semblent tenir du surnaturel et de l'invraisemblable.

Il y avait à peine un quart d'heure que nous étions en observation, quand tout à coup le Yieux-Fidèle fit entendre quelques hoquets menaçants, signes précurseurs d'une explosion. Nous nous mimes aussitôt en sûreté sur une éminence voisine, attendant les événements.

Les eaux montèrent d'abord dans le bassin avec de sourds grondements, puis s'affaissèrent pour monter encore. Ce ne fut qu'au bout de

LE VIEUX-FIDÈLE 1o5

trois OU quatre minutos que la colonne d'eau commença à jaillir dans l'espace : elle s'éleva par jets saccadés se succédant avec rapidité, et ne s'arrêta dans son ascension continue que lorsqu'elle eut atteint une hauteur d'environ 50 mètres.

A ce moment le phénomène était d'un terrible merveilleux. Les puissants rugissements du volcan retentissaient dans toute la vallée, et les grandes fusées de vapeurs et d'embruns qui s'élançaient bien au-dessus de la masse aqueuse semblaient vouloir dépasser en hauteur les montagnes voisines.

Après avoir atteint son apogée, la colonne d'eau s'affaissa graduellement; longtemps après qu'elle fut rentrée dans le dessous, il y eut encore des explosions de vapeur; puis ces derniers restes de colère s'évanouirent, et nous pûmes sans danger plonger les regards dans l'intérieur de la cheminée. A quelques mètres de profondeur, les eaux écumaient avec fureur entre les parois de leur prison. « Pretty, Clarkcl Pretty^ Clarkel » s'écriait M. Alexander, qui avait l'habitude d'exprimer de cette façon laconique son admiration à son ami Glarke.

L'éruption aqueuse avait duré de cinq à six

minutes. Nous constatâmes que, quelques instants avant le phénomène, la température de l'eau était, dans le sein du cratère, de 94" centigrades; immédiatement après, elle était de 77° dans les vasques qui environnent le cratère. A l'altitude du lieu, le point théorique de l'éhullition est de 93". L'excès de température audessus du point d'éhullition est causé sans doute par les vapeurs surchauffées qui s'échappent du fond du tube.

Le Vieux-Fidèle opérait déjà d'heure en heure lorsqu'il fut découvert en 1870; depuis lors il n'a jamais failli à son nom. Il serait impossible de dire depuis combien de temps il est soumis à son régime actuel. Si, comme on le croit, l'activité des geysers américains est généralement en voie de décroissance, cette observation ne peut lui être appliquée. Ce geyser doit avoir un âge considérable, à en juger par les dimensions de son cône, qui a près de 4 mètres de hauteur, 60 mètres de diamètre à la base et 16 mètres au sommet.

Le cratère du Vieux-Fidèle, tout comme celui du Grand-Geyser d'Islande, est déjà couvert de centaines de noms taillés par les visiteurs sur les faces unies de la roche. En quelques heures

KrupLion du Vicux-Fidi le.

les inscriptions se couvrent d'un vêtement siliceux qui perpétue les noms les plus insignifiants.

La rude main des vandales ne s'arrête pas là : rien de plus révoUant que de les voir, sous prétexte de rechercher des spécimens de geysérite, promener la hache hrutale sur les fragiles et délicates concrétions. La nature a mis, à édifier ces admirables monuments, à les façonner artistemeiit, à les sculpter, à les festonner, une lenteur, une minutie, une patience dont les hommes ne seraient point capables, et il suffit d'une seule minute à des mains sacrilèges pour défigurer l'œuvre de milliers d'années. Il est peu de cratères qui n'aient été dégradés par la hache et la bêche, et, si l'on n'y prend garde, ils s'émietteront peu à peu sous les attaques des impitoyables destructeurs.

Il est du devoir du gouvernement américain d'arrêter ces dévastations, d'empêcher les criminelles profanations d'un sanctuaire où nul mortel ne devrait pénétrer sans un religieux respect. Tant (|ue le Parc National s'est trouvé isolé du monde, il n'a eu qu'un petit nombre de visiteurs ; mais désormais les chemins de fer y amèneront des légions de curieux, et il faudra organiser contre les vandales une police vigi--

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lantc. Le mieux serait peut-être de placer le Parc sous le contrôle du département de la Guerre, ainsi que le recommandent le capitaine Ludlow et le général Sheridan. La conservation de ce merveilleux musée naturel ne saurait être mieux confiée qu'à des postes militaires, qu'on établirait aux points importants, à Mammotli Springs, au lac Yellowstone et surtout dans le bassin des geysers.

Il était nuit close quand nous allâmes souper sous la tente. Les feux de pin qui flambaient dans la vallée illuminaient de reflets rougeâtres les vapeurs qui planaient au-dessus des geysers : on eût dit de fantastiques feux de Bengale. Le ciel était d'une incroyable pureté : la grande Ourse et l'étoile polaire brillaient d'un éclat merveilleux.

La nuit fut extraordinaircment froide. Sous la tente, le tliermomëtre tomba à 0^; debors il gelait. Nous nous prêtâmes mutuellement, Clarke et moi, notre cbaleur animale, ensevelis sous une montagne de couvertures.

Vers deux beures du matin, nous fûmes tirés de notre sommeil par d'effroyables grondements accompagnés de secousses de tremblements de terre : il nous semblait que le sol allait s'en-

tr'ouvrir sous notre tente. Les cris du gardien du camp : « Bee hive! bee hivel » nous apprirent qu'il s'agissait d'une éruption de ta Ruche d'abeilles, le geyser dont nous n'étions séparés que par la Firehole, qui coulait entre lui et nous.

Quand nous fûmes remis de notre premier effroi, ce fut l'affaire d'un instant de sortir de nos couvertures, de nous élancer dehors, de franchir la passerelle jetée au-dessus de la rivière, et de courir sus au geyser, au risque de tomber, au milieu des ténèbres, dans un des trous d'eau bouillante qui se trouvent dans son voisinage.

Peines perdues! L'éruption prenait fin au moment où nous arrivâmes sur les lieux. Un peu penauds et assez bien refroidis, nous regagnâmes notre couchette. Alexanderfut bien mieux avisé : sans s'émouvoir de cette éruption intempestive, il ne bougea pas de son lit, où il était bien chaudement couché.

Le lendemain fut employé à explorer consciencieusement le haut bassin de la Firehole. Il est dans une large vallée, que dominent des collines basalliques de 500 à 000 mètres, couvertes d'une sombre chevelure de forêts de pins. Çà et là des pâturages se détachent con^me des îles

de verdure sur les vastes espaces stérilisés par les envahissements des blancs dépôts siliceux. Une buée d'une teinte laiteuse, produite par la respiration des geysers, plane perpétuellement sur la contrée comme un suaire aérien. Le bassin a une étendue d'environ deux kilomètres carrés : sa forme est celle d'un triangle dont le sommet se trouve au nord, au confluent de la Firehole et de la Petite-Firehole. Le Yieux-Fidële en marque l'extrémité méridionale.

Le district ainsi limité est la grande merveille du Parc National : c'est là que jaillissent les plus puissants geysers connus. La nature les a groupés le long de la Firehole, qui traverse le bassin suivant une direction nord-ouest. Leurs éruptions fournissent parfois un flot bouillant assez considérable pour faire grossir subitement la rivière et en élever notablement la température. Pendant l'éructation d'un de ces volcans aqueux, nous avons vu le thermomètre, plongé dans les eaux de la l'ivière, monter de 4" centie rades au-dessus de leur temj)érature ordinaire. Les différents g-eysers dispersés dans toute l'étendue du bassin n'opèrent point simultanément : ils ne jaillissent qu'à des intervalles plus

OU moins réguliers, et leurs éruptions diffèrent de durée et d'énergie. Les uns, constamment en travail, font explosion d'heure en heure et même de minute en minute, tandis que d'autres restent en repos pendant des années entières. Tel geyser qui est aujourd'hui en pleine activité s'éteindra dans un temps plus ou moins éloigné, tandis que d'autres surgiront qui prendront la place de ceux qui auront cessé de vivre. Sauf le Vieux-Fidèle, l'allure des geysers varie d'une année à l'autre : on ne peut donc fournir à cet égard des données d'une exactitude absolue.

On a compté plus de ISOO sources chaudes dans le bassin de la Firehole : un grand nombre d'entre elles ont été reconnues comme étant des geysers actifs; mais elles sont découvertes depuis si peu d'années, qu'on peut assurer avec certitude que beaucoup de sources seront élevées au rang de geysers lorsqu'on aura pu mieux les observer.

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