CHAPITRE X
Éruption de la Ruche. — Aspect de la Géante. — Rassin d'une merveilleuse beauté. — Un brûlant fauteuil. — Éruption de la Géante. — Aspect du bassin après l'explosion. — Spectre et halo. — Une bouillante averse. — Décadence de la Géante.
Nous fûmes favorisés au delà de toutes nos espérances pendant notre séjour dans cette vallée : les plus puissants g^eysers, ceux mêmes qui ne jaillissent qu'à de longs intervalles, voulurent bien nous montrer leur savoir-faire.
La Ruche, qui nous avait causé une fausse alerte la première nuit, fut assez galante pour nous donner une double exhibition. La première eut lieu la nuit suivante à dix heures, au moment où je prenais des noies sous la tente, écrivant sur mes genoux à la lueur d'une chandelle ;
la deuxième se produisit le lendemain à sept heures du matin.
Le splendide spectacle qu'une éruption de la Ruche ! Ce geyser ne vomit pas d'une façon saccadée, spasmodique, comme la plupart de ses congénères, mais donne un jet soutenu, puissant et impétueux : c'est une compacte colonne d'eau, d'un mètre de largeur, s'échappant de son étroit orifice avec la fougue d'une trombe, et s' élevant si haut dans son élan superbe, qu'elle dédaigne de retomber sur le sol : elle s'évapore en partie dans sa course aérienne et se transforme en un nuage qui s'éparpille et se disperse dans l'espace, emporté par le souffle du vent. Aussi la Ruche est-elle le seul geyser dont on puisse, sans crainte d'être échaudé, s'approcher pendant qu'il est en action. Au plus fort de l'éruption, nous vîmes un assistant tendre à la colonne d'eau son chapeau : en moins d'une seconde, au grand divertissement dos spectateurs, le chapeau se trouva projeté à la hauteur des tours de Notre- Dame et vint retomber aux pieds de son propriétaire.
Les explosions de la Ruche ont à peu près la même durée que celles du Vieux-Fidèle : elles sont d'une telle énergie, qu'elles déterminent
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Éruption de la Huche.
autour du geyser un violent tremblement de terre accompagné de canonnades souterraines ([ui sont surtout effrayantes pendant la nuit.
Le cratère de la Ruche est d'un aspect si modeste, qu'on ne le croirait guère capable de pareilles colères. C'est un cône d'un mètre de hauteur, en forme de ruche d'abeilles, surgissant brusquement du sol, sans s'entourer de ces dépôts étages en terrasses qui complètent l'architecture de la plupart des cratères geysériens. La faible quantité d'eau qui retombe sur le sol pendant les éruptions ne suffit pas à produire ces dépôts. De loin, le cône fait l'effet d'un banc de repos placé là tout exprès pour la satisfaction des visiteurs, et l'on serait tenté de s'y asseoir s'il ne s'en échappait constamment de brûlantes vapeurs. En s'appuyant sur le bord de l'orifice, on plonge du regard dans le tube intérieur, au fond duquel on distingue le furieux bouillonnement des eaux. Autour du cône s'ouvrent plusieurs évents qui donnent issue à la vapeur : un de ces évents ne manque jamais d'annoncer par de violents sifffements les explosions du geyser.
Rien n'est plus incertain que le moment de ces explosions : elles se produisent sans aucune régularité. Ilayden, en 1871, constata que le plié-
iiumèiio avait lieu vers six heures du matin ; en 1881, lors de Texpédition du colonel Norris, le geyser jaillit le premier jour à neuf heures quarante-cinq du soir, le deuxième jour à deux heures quinze du soir, le troisième jour à huit heures quarante du soir. Nous l'avons vu jaillir le l*^*" septemhre 1883 à deux heures du matin et à dix heures du soir, et le 2 septemhre à sept heures quinze du matin.
Il semblerait, d'après ces données, que la Ruche entre journellement en action; mais on nous a assuré dans le pays qu'elle n'avait pas jailli depuis plusieurs jours et que nous étions honorés de ses galanteries par un privilège spécial.
Par une nouvelle faveur du ciel, il nous fut donné de jouir du speclacle beaucoup plus l'are et inhniment plus imposant d'une éruption de la (iéante, un des plus puissants geysers de la vallée de la Firehole. Ses dimensions sont extraordinaires. C'est un magnifique bassin, dépourvu complètement de ces saillies cratérif ormes dont s'entourent la plupart des geysers. Situé dans le voisinage de la Ruche, à égale distance de la Firehole et des collines qui dominent la vallée au nord, il s'ouvre au sommet d'une grande éminence formée de dépôts s'élevant en
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pente (loiico. L'éminence mesure à la base 200 mètres de diamètre. Le bassin, à peu près circulaire, a 30 mètres de circonférence; ses bords, constitués de couches de geysérite lamelleuse, surplombent au-dessus du gouffre.
Les eaux que contient cette coupe gigantesque sont d'un bleu idéal, et, comme elles ont la limpidité du cristal, l'œil peut plonger dans les profondeurs de l'abîme et admirer la belle structure des parois intérieures : les innombrables granulations de ces parois offrent, sous les eaux azurées, l'aspect du saphir.
En Islande il n'est point de bassin d'une aussi merveilleuse beauté. L'aspect en est extrêmement mobile et changeant : tantôt l'onde fumante, dans un repos absolu, offre une nappe unie et transparente comme un miroir, tantôt elle est violemment agitée par de gros bouillons qui viennent crever à la surface : pour provoquer ces bouillonnements, il suffit d'y jeter une pierre. En plongeant la sonde dans le gouffre, nous avons trouvé une profondeur de 24 mètres.
Au bord du bassin surgit une roche de geysérite, où j'eus la malencontreuse idée de m'asseoir. J'appris à mes dépens, en me relevant, mû comme par un ressorl, que dans ce pays les
pierres sont brûlantes. Mon ami Clarke, témoin de ma mésaventure, s'en divertit beaucoup : il me démontra clairement que j'avais pris pour un fauteuil ce qui était, en réalité, le couvercle d'une chaudière : un perfide jet de vapeur qui s'en échappait ne l'attestait que trop.
Les gens du pays nous avaient assuré que le Grand-Geyser jouerait ce jour-là dans l'aprèsmidi. Nous nous y rendîmes donc après le déjeuner, quand, à deux heures dix, des appels réitérés nous firent courir à toutes jambes à la Géante. En dix minutes nous eûmes franchi le kilomètre qui sépare la Géante du Grand-Geyser. L'éruption de la Géante était dans son plein quand nous arrivâmes sur les lieux.
Je n'oublierai jamais la magnificence du grand et redoutable phénomène qui se passait sous nos yeux. Du sein de la formidable chaudière surgissait par mouvements spasmodiques une colonne d'eau aussi large que l'orifice : cette énorme masse liquide s'élevait à la hauteur des plus hautes maisons de Paris, se bombait au sommet comme une coupole de cristal, et retombait de tout son poids sur le sol, qui s'en trouvait ébranlé dans un rayon considérable. Dans le sein de la colonne d'eau principale s'ouvraient pas-
Jl.a Géante,
sage des jets plus maigres, dont les plus puissants s'élevaient à la hauteur de la barrière de l'Étoile. D'où venaient ces jets? Sans doute de lubes secondaires qui aboutissent au tube principal à l'endroit où la force explosive atteint son maximum. D'effroyables tonnerres souterrains se mêlaient aux mugissements de ce déluge d'eau bouillante montant vers le ciel.
Une scène aussi grandiose remuerait l'homme le plus blasé et ferait trembler les plus intrépides. Que sont donc les forces mises en œuvre, par les hommes en comparaison des redoutables agents physiques qui produisent ces stupéfiants phénomènes?
Nous remarquâmes qu'un grand nombre de petits geysers situés dans le voisinage de la Géante participaient à l'action de leur suzeraine ^ avec laquelle ils doivent évidemment avoir des relations : c'était comme une puissante marée soulevant toute cette mer souterraine, dont les nombreux évents bouillonnaient et émettaient des bouffées de vapeur. Nous avions observé un cratère ovale situé à quelques pas de la Géante, au sommet d'un dôme de geysérite : les eaux, qui avant l'éruption y bouillonnaient avec une extrême violence, avaient entièrement disparu
quand nous y retournâmes : le cratère était vide comme celui de son absorbant voisin.
La Géante se distingue des autres geysers par la longue durée de ses éruptions : elle n'entre en travail qu'à des intervalles de 17 jours, mais les explosions se succèdent pendant 12 à 13 heures. Elle ne jaillit pas, comme la Ruche, d'une manière continue : ce sont des accès qui se produisent de demi-heure en demi-heure, et dont la durée est d'environ 20 minutes.
Dans les intervalles entre les accès, nous pouvions nous approcher impunément des bords de l'entonnoir : cet admirable bassin, qui naguère déversait à pleins bords une eau aussi bleue que le lapis-lazuli, était alors à sec; nous pouvions plonger les yeux dans le gouflre vide et distinguer à 8 mètres de profondeur le point de jonction du tube et du bassin. Les eaux souterraines demeuraient invisibles, mais nous les entendions gronder dans les profondeurs de la terre. Les parois intérieures, qui paraissaient bleues sous l'eau, étaient devenues blanchâtres et avaient l'aspect granuleux de la geysérite.
Du sein de cette chaudière s'échappaient constamment d'épaisses boutlees de vapeur. Lorsque l'un de nous s'interposait entre elles et le soleil.
la projection de son ombre sur les vapeurs formait un spectre, et les rayons solaires se concentraient autour de la tête de ce fantôme comme une sorte de halo élincelant, pareil au nimbe des saints.
Les explosions de la Géante se produisent avec la soudaineté des éclairs. J'étais penché sur le bord de la fournaise dans Fintervalle de deux accès, quand un fleuve d'eau bouillante jaillit sans m'avoir donné le moindre avertissement. Je puis me vanter d'avoir exécuté en cette circonstance critique les plus vastes enjambées dont jambes soient capables; mais je n'en fus pas moins échaudé, à la grande joie des spectateurs. Béni soit le chapeau américain à larges bords qui me protégea la tète contre l'averse brûlante !
Hayden rapporte qu'en 1871 la Géante eut deux éruptions dans l'espace de vingt-quatre heures. Il en faut conclure que les accès étaient alors plus fréquents, mais de moins longue durée. S'il a suffi de douze années pour que le nombre des éruptions descendit de deux par jour à moins de deux par mois, il ne s'écoulera peut-être plus de longues années avant que le noble geyser se décide à se retirer tout à fait des aiïaires.