CHAPITRE XIX
Le campement. — Le peintre Brown. — Aspect géologique de la région. — La chute supérieure. — La chute inférieure. — Admirable beauté de la cataracte. — Le Grand-Canon. — Sublime paysage. — Look Out Point. — Nid d'aigle. — Origine des chutes. — Théorie de Hayden. — Sous la tente.
Nous arrivâmes vers une heure au confortable campement, dans un entonnoir herbeux, circonscrit par les pentes boisées au haut desquelles s'ouvre le Grand-Gafion de la Yellowstone.
Par intervalles nous arrivait , du fond des forêts de pins, un bourdonnement indistinct et .affaibli. Sans ce lointain murmure, rien n'eût pu nous laisser supposer que nous étions dans le voisinage d'une des plus belles scènes de la nature, le Grand-Canon et les cataractes de la Yellowstone.
Je craignais^ pour ma part, que cette nouvelle
merveille ne réservât quelque déceplion à Aqû voyageurs qui, depuis plusieurs jours, se saturaient de prodiges du matin au soir. J'avais rencontré à Mammoth Springs le peintre anglais Brovvn, de Newcastle, qui venait de passer plusieurs jours au Grand-Canon; il m'avait montré ses toiles, où j'avais remarqué une débauche de couleurs violentes qui m'avait paru aussi invraisemblable que peu harmonieuse. C'est donc avec Une certaine défiance que je m'engageai avec mes compagnons par le rude sentier qui monte vers les chutes à travers la forêt.
L'aspect géologique de cette région est assez compliqué, et il faut s'en bien rendre compte pour comprendre la scène.
Les cataractes de la Yellowstone forment deux différentes chutes, distantes d'un mille. Du point bù elle sort du lac Yellowstone jusqu'à la chute supérieure^ la rivière roule ses Ilots rapides et impétueux dans une large vallée herbeuse, 'entre des collines basses. Ses eaux, d'un vert glauque, ne rencontrent aucun obstacle, ne forment aucun rapide. Mais voici qu'une barrière db montagnes se dresse devant elle comme pour lui défendre de poursuivre son cours paisible vers le nord. La vallée se resserre tout à coup^
Cataracte supérieure de la Yellowstone.
LES CATARACTES DE LA YELLOWSTONE 3i27
la rivière se contracte et, avec une indomptable énergie, franchit triomphalement tous les obstacles qui s'opposent à sa marche, écume au milieu des pointes rocheuses, forme une série de remous et de rapides, et finalement se précipite par deux sauts successifs, l'un de 40 mètres, l'autre de 100 mètres, dans l'immense crevasse de près de dix lieues de longueur qu'elle s'est creusée à travers une puissante ramification des montagnes Rocheuses.
Au point où la rivière forme le premier saut, elle est resserrée entre des parois basaltiques, et ses eaux, rassemblées en une masse compacte, s'élancent dans l'espace avec toute la vitesse acquise dans les rapides qui précèdent la chute. Au lieu de s'épancher comme une nappe par-dessus la crête rocheuse qui domine l'abîme, elles bondissent au loin, et c'est dans le vide qu'elles effectuent leur vertigineuse trajectoire. En tombant de tout leur poids dans le bassin inférieur, elles y provoquent une énorme et furieuse marée, un combat de vagues monstrueuses, d'écume blanche et d'embruns : du fond de l'abîme jusqu'audessus de la naissance de la cataracte, les eaux vaporisées semblent vouloir remonter vers leur source^ et les magiques coulem\s du prisme, en
s'y décomposant, transforment cette poussière aqueuse en une pluie étincelante de pierres précieuses.
On trouverait à peine dans nos Alpes une chute d'eau comparable h la cataracte supérieure de la Yellowstone. Et cependant combien elle est audessous de sa rivale, la cataracte inférieure! Ayant devancé mes compagnons, j'atteignis le premier la pointe rocheuse qui la domine. Dès le premier coup d'œil, je me sentis subjugué par l'admirable beauté de la scène. Mes compagnons me rejoignirent bientôt : la même émotion les gagna, les mots leur manquèrent pour traduire leur sentiment ; tous, nous demeurions sans voix devant ce divin tableau.
La chute inférieure de la Yellowstone est le joyau de l'Amérique. Quiconque Ta contemplée pourra en évoquer éternellement la splendide imag-e. Non pas qu'elle soit la plus grande du monde, mais il n'en est guère qui réunisse autant d'éléments de beauté. J'aurais oublié le Niagara, que je me souviendrais encore de la Yellowstone.
C'est que la magnificence d'une cataracte ne dépend pas seulement des dimensions de la nappe d'eau et de l'impétuosité du bond, mais aussi de
Cataiacte inférieui'C de la YellowbLonc
son harmonie avec le cadre qui l'entoure. Ici la majesté est surtout dans le cadre, dans les prodigieuses murailles qui dominent la chute, flanquées de tours, de pinacles, de contreforts. La rivière, étranglée entre ces masses gigantesques, n'a pas plus de 40 mètres de largeur au moment où elle se précipite d'un bond non interrompu dans un abîme de 120 mètres de profondeur *. Cet abîme, c'est le Grand-Cafion.
J'avais toujours regardé le célèbre cirque de Gavarnie, dans les Pyrénées, et le Grand-Canon de l'Arkansas, dans les montagnes rocheuses du Colorado, comme ce qu'il y a de plus beau au monde, ne pouvant m'imaginer que le sublime de ces paysages pût être surpassé. Mais, aujourd'hui que j'ai vu le Grand-Canon de la Yellowstone, je n'hésite pas à dire que c'est là que l'audace de la main créatrice a fait les plus grandes choses. Toutes les forces de la nature ont été mises en œuvre : sources chaudes , neiges , avalanches ,
1. D'après les mesures trigonométriqiies prises par l'expédition Hayden, la hauteur de la chute inférieure de la Yellowstone est de 397 pieds (121 mètres). Au pied de la chute, la profondeur du canon est de 675 pieds (206 mètres). Cette profondeur augmente à mesure qu'on descend le cours de la rivière. A un demi-mille au-dessous de la chute, elle est de 1000 pieds (305 mètres). Du pied de la chute jusqu'à l'entrée du Tower Creek, sur un parcours de 22 milles, la rivière descend de 40 pieds par mille (7»s58 par kilomètre).
lorronts, pluies, vents et tempêtes; et de tous ces efforts combinés est résultée la plus merveilleuse édification qu'ait jamais contemplée un œil humain.
Il y a là des ébauches de cathédrales gothiques hérissées de flèches et de clochetons, des châteaux forts aux murs ébréchés, aux tourelles imprenables, des donjons à demi ruinés, des pinacles aériens qui supportent des nids d'aigles. Rien de plus inattendu que ces fantastiques apparitions du moyen âge au cœur du Nouveau Monde : il semble que les constructeurs des castels des bords du Rhin soient venus chercher ici des inspirations.
Des sources d'eau bouillante ajoutent à l'imprévu du tableau : lune d'elles lance ses vapeurs par un évent placé au sommet d'un pinacle. Ces eaux thermales, en baignant les parois de la gorge depuis une longue suite de siècles, les ont revêtues des plus éclatantes couleurs. Sur un brillant fond jaune se détachent des stries du blanc le plus pur ou des bordures du rose le plus délicat; des aiguilles rouge écarlate se dressent à côté de pitons orange ou violet; de blancs fantômes surgissent sur des murailles brunes. C'est une féerie de couleurs dont rien ne peut
Le Graiid-CunoH.
donner l'idée et qui m'avait paru invraisemblable sur les toiles du peintre anglais que j'avais rencontré sur ma route. Ces tons, qui de= viennent, sous le pinceau, violents et discords, s'harmonisent admirablement dans la nature. Les grandes murailles basaltiques montrent si nettement les lignes de démarcation qui séparent leurs strates successives, qu'on les croirait édifiées par une race de géants.
Pour avoir une vue d'ensemble de ce grand travail des siècles, il faut, en quittant la pointe qui domine la chute, s'acheminer par une corniche surplombant la crevasse béante au fond de laquelle la Yellowstone s'est ouvert un chemin. On traverse une forêt de pins antiques où se perd la puissante voix de la cataracte, et au bout d'une heure de marche on atteint le sommet de Look Out Points sorte de mirador qui fait saillie audessus du précipice.
Du haut de cette pointe rocheuse, où nous arrivâmes au coucher du soleil, le spectateur, en quelque sorte suspendu dans le vide, laisse errer le regard depuis la cataracte, dont le bruit arrive à peine à ses oreilles, jusqu'à l'extrémité opposée de la gorge : c'est un panorama de trois lieues d'étendue. A 1000 pieds de profondeur mugit
la Yellowstone : ce fleuve, qui vieut de faire une chute si imposante, n'est plus qu'un ruban d'émeraude se tordant sous l'étreinte des rocs géants. Les rocs sont verticaux, et leurs parois, rongées par les eaux bouillantes, supportent des coriiiclies aériennes qui surplombent au-dessus de l'abîme. Les pierres qu'on précipite du haut de ces corniches parcourent longtemps les espaces avant de se briser sur le sol.
Immédiatement au-dessous du pinacle de Look Ont Point surgit un piton inaccessible : deux aigles, qui en ce moment décrivaient majestueusement leurs orbes au-dessus de la cataracte, y avaient construit leur aire : leur voix perçante répondait aux cris plaintifs des jeunes aiglons qui les appelaient de leur demeure aérienne. Ce iiid, déjà mentionné parLangford, était peut-être là depuis des siècles, et le couple qui l'habitait était sans doute le même que virent les premiers explorateurs, car on commit la longévité de l'aigle.
L'œil est fasciné par la grandiose cataracte : il la suit dans son trajet et la regarde s'écrouler dans le gouffre, à demi voilée par les embruns qui remontent le long des rochers. Sa nappe se détache, blanche comme la neige, sur levertpro-