‹ La terre des merveillesChapitre 24 sur 39 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le long du Grand-Canon. — Rupture d'une sangle. — La forêt vierge. — Le mont Washburn. — Origine du bassin de la Yellowstone. — Sublime panorama. — Pierres précieuses.

— Forêts fossiles. — Les effets d'une insolation. — La cascade des Tours. — Souvenir des Nez-Percés. — Un loghouse.

— Une nuit sur une peau de bison. — Retour à Mammoth Springs.

Le lendemain, nous partîmes de bonne heure, voulant faire ce jour-là l'ascension du mont Washburn et aller coucher le soir dans un loghouse voisin des Tower Falls.

Après avoir salué une dernière fois les cataractes, nous dépassons Look Ont Point, et nous longeons le bord du Grand-Canon. Cette gorge prodigieuse, au fond de laquelle mugit la Yellowstone, commence aux cataractes etlinit, à24 milles plus au nord, au confluent de l'East Fork, bras oriental de la rivière. Aux cataractes, la hau-

teur du plateau est de 2377 mètres. Au-dessus de la chute supérieure, le niveau de la rivière ne se trouve qu'à quelques mètres au-dessous du plateau. Les deux chutes approfondissent successivement l'abîme. Du pied de la chute inférieure jusqu'au confluent de l'East Fork, la rivière descend de 400 mètres. Sur une étendue de 12 milles, la rivière va toujours descendant, le plateau toujours s'élevant, et le canon toujours se creusant davantage : c'est au pied du mont Washburn qu'il atteint sa plus grande profondeur. Plus loin, cette profondeur décroît rapidement, La largeur du canon, au sommet des murailles, varie de 400 à 1600 mètres.

Pendant une heure, nous côtoyons la corniche occidentale. Le sentier est suspendu h 300 mètres au-dessus de la Yellowstone, qui se tord entre les basaltes, faisant retentir l'immense gorge de sa voix rauque et caverneuse.

Nos chevaux font merveille en face de ce vertigineux abîme. Tout à coup ma sangle se rompt, ma selle tourne. Je n'échappe à une effroyable dégringolade qu'en me précipitant vivement entre mon cheval et la paroi du roc. Je ne vis jamais de si près la mort. Mais là-bas, dans les montagnes Rocheuses, on s'accoutume tellement

à des chevauchées invraisemblables, qu'au bout de quelques jours on est indifférent au danger. Il est d'ailleurs bien certain que rien ne rend intrépide comme la pure atmosphère des montagnes.

Il est aussi impossible de longer le Grand-Canon par le sommet que d'en parcourir le fond, à cause des innombrables échancrures qui découpent les corniches, des contreforts qui s'avancent comme des décors de théâtre, des ravins creusés par les affluents de la Yellowstone.

Force nous est donc de nous détourner à gauche et de nous enfoncer dans les bois au fond desquels se perdent les puissants mugissements de la Yellowstone. Nous nous saturons les poumons des fortes senteurs de la forêt vierge. Les troncs grisâtres des pins, hauts de 40 à 50 mètres, gros comme des piliers de cathédrale, sont tapissés de lichens d'une grande variété de couleurs, et du haut des branches pendent des barbes moussues qui annoncent l'âge de ces vétérans du monde végétal. Tout ce grandiose inspire de graves et religieuses pensées.

Du fond d'une clairière, nous apercevons pour la première fois la puissante masse du mont Washburn : vue de là, elle a l'aspect d'une pyramide grisâtre au front chauve.

Vers midi nous atteignons le pied de la montagne, que nous gravissons par un soleil chauffé à blanc. Les aigles sifflent au-dessus de nos têtes, décrivant dans les airs des orbes majestueux. Les pentes sont si douces, que l'ascension est tout entière praticable à cheval : un alpiniste n'oserait tirer vanité d'une expédition aussi facile.

Le mont Washburn, qui doit son nom au chef (h; Fexpédition de 1870, est évidemment un ancien volcan. La montagne est entièrement composée de roches ignées. La cime, d'une roche trachy tique grisâtre, est couverte de blocs de basalte; les pentes sont jonchées de débris volcaniques. On y trouve des calcédoines et des agates.

Au bout d'une heure et demie de montée continue, nous atteignons le point culminant, qui s'élève à 3151 mètres au-dessus du niveau de la mer. Quoiqu'il soit au-dessous de la ligne des neiges perpétuelles, il est au-dessus de la limite des forêts, et rien ne fait obstacle à la vue.

Le panorama est d'une écrasante grandeur. L'imagination se perd comme Tu^'il dans un tel chaos. On embrasse toute l'étendue du Parc National. On plane sur un relief montagneux se déployant à plus de 40 lieues à la ronde. Les

cimes les plus éloignées se dessinent avec une netteté incroyable dans la pure atmosphère. Nous sommes presque au faîte d'un continent, et à nos pieds se trouvent les sources des plus grands fleuves de l'Amérique. Je n'oserais affirmer qu'il y ait ailleurs une perspective aussi prodigieusement vaste. La toile circulaire de l'horizon est limitée partout par une houle énorme de pics, dont la jdupart n'ont pas encore de noms. Ces pics aujourd'hui étincelants de giace et de neige étaient, à une récente époque g'éologique, autant de volcans redoutables qui lançaient des flammes, des cendres et de la fumée, et dont les laves brillantes s'éteignaient en sifflant dans les eaux de l'immense lac qui recouvrait alors tout le bassin de la haute Yellowstone.

Selon Hayden, cette immense activité volcanique, dont on observe partout les traces indéniables, se produisit à une époque géologique toute moderne, qui ne remonte pas au delà de la période pliocène, et qui peut-être n'est pas plus ancienne que les temps quaternaires. A celte époque, les eaux entouraient ou recouvraient même les sommets les plus élevés, ainsi que le témoignent non seulement les pierres roulées qu'on rencontre jusque sur les crêtes des mon-

tagnes, mais aussi les conglomérats et les tufs volcaniques qu'on trouve disposés en stratifications le plus souvent horizontales. Plusieurs des plus hauts pics situés sur la rive occidentale du lac semblent être d'énormes cônes volcaniques formés de trachyte compacte, mais entourés de conglomérats stratifiés qui montent sur leurs flancs et atteignent parfois jusqu'à leurs cimes. Maintes montagnes de premier ordre sont même, en apparence, constituées de conglomérats. On peut en conclure non seulement que le canal du Grand-Canon ne remonte nullement à une époque reculée, mais que le dépôt des matériaux dont il est constitué est un fait absolument moderne dans le sens géologique du mot.

Le drainage du pays commença longtemps avant le creusement des cours d'eau actuels. Gomment se produisit ce vaste drainage ? Hayden l'explique par un exhaussement général de toute la contrée, qui aurait expulsé graduellement l'immense masse d'eau. Ge n'est donc pas entièrement à un phénomène d'érosion qu'il faudrait attribuer l'origine de l'admirable bassin de la Yellowstone, mais en partie à un phénomène de relèvement. Ge phénomène se serait produit dans tout le nord-ouest de l'Amérique, peut-être

LE iMONT WASHBURN 349

sur toute l'étendue de la région des montagnes Rocheuses; les eaux se précipitèrent vers le Pacifique à l'ouest, vers l'Atlantique à Test : comme elles ne descendirent que lentement, elles s'éparpillèrent en différents lacs d'une étendue plus ou moins grande. C'est alors que le creusement du Grand-Canon draina lentement le grand bassin lacustre qui était situé au-dessus des chutes, et dont le lac Yellowstone n'est plus qu'un vestige peu considérable. Dans le voisinage sont disséminés d'autres vestiges, qui forment aujourd'hui des réservoirs alimentant le drainage local. La même série de phénomènes physiques se serait produite en Orégon, en Californie, dans ridaho et le Territoire de Washington, et peutêtre au Mexique. Les sources chaudes, qui aujourd'hui sont en voie d'extinction lente, sont les derniers phénomènes de la série. Des preuves palpables attestent que, dans toute l'étendue de rOuest- Américain, les sources chaudes et même les geysers abondaient pendant cette grande période d'activité volcanique. On en trouve partout des vestiges dans les États et les territoires situés au delà du Mississipi \

Page 1