‹ La terre des merveillesChapitre 25 sur 39 · Hayden, S^xth Annual Report · texte numérisé non relu

Hayden, S^xth Annual Report

Pour décrire consciencieusement le panorama du mont Washburn, il faudrait dénommer l'une après l'autre les principales cimes qui surgissent dans l'étendue du Parc National, dont ce magnifique belvédère occupe le centre. Dans cette carte en relief qui se déroule à nos pieds aussi grande que nature, nous reconnaissons toutes les régions que nous avons parcourues. Au nord-ouest nous distinguons le mont Terrace, le mont Sépulcre, le pic Électrique et le pic Bunsen, qui dominent Mammotli Springs, le point de départ de nos chevauchées. Là-bas, au sud-ouest, à une distance énorme, de blancs sillons de fumée montent vers le ciel. Là est la région des geysers, et peut-être qu'en ce moment même le Yieux-Fidèle fait explosion. Au sud, au delà de la Montagne de Soufre, scintille au soleil la nappe bleue du lac Yellowstone, comme un miroir enchâssé dans une sombre bordure de montagnes. Derrière le lac surgit la chaîne mère des montagnes Rocheuses, et plus loin encore le massif des montagnes Rouges, que domine la cime superbe du mont Sheridan. Ce large ruban argenté qui prend naissance à l'extrémité nord du lac et qui serpente au milieu des prairies et des forêts, c'est la Yellowstone, la merveilleuse rivière qui

entreprend son voyag-c épique à travers le pays le plus bouleversé du Nouveau Monde. En la suivant depuis sa naissance, nous la voyons s'engouffrer soudain dans une énorme crevasse où elle disparaît au regard : cette crevasse qui s'ouvre béante presque sous nos pieds, c'est le Grand-Canon.

Il faut nous arracber à ces magnificences. La descente de la montagne serait une agréable promenade sans le terrible soleil qui darde sur nos têtes. Au delà du mont Wasbburn nous entrons dans un pays de prairies que nous traversons au galop de nos cbevaux.

Dans cette région abondent différentes variétés de pierres précieuses, agates, sardoines, malacbites, calcédoines, améthystes. Si notre temps n'était limité, nous irions explorer, à quelques milles de là, de l'autre côté de la Yellowstone, les fameuses forêts fossiles du Spécimen Ridye. On trouve là, en nombre prodigieux et dans une admirable conservation , des arbres silicifîés , opalisés, agatisés : le sol est jonché de troncs et de branches d'arbres changés en blanche et dure agate ; en maints endroits les troncs sont encore debout, comme les colonnes d'un temple ruiné. On nous a vendu à Mammolh

Spring's de curieux spécimens de ces pétrifications.

Vers quatre heures, nous faisons halte dans un vallon romantique, au bord d'un clair torrent coulant entre les arbres et les rochers. Pendant que les chevaux broutent, nous mangeons sur l'herbe les provisions que nous avons apportées. Mélangée de whisky, Feau du torrent est exquise.

Alexander ne partage guère notre satisfaction : l'ascension du mont Washburn l'a affligé d'une insolation; il n'a nul appétit, et c'est pitié de le voir couché sur l'herbe, accablé par la fièvre.

Le torrent qui arrose la vallée forme, à quelques pas de là, la cascade des Tours (Tower Falls), une des plus curieuses chutes qui soient au monde. Les roches ignées du haut desquelles se précipite la masse d'eau sont d'une extrême dureté : du combat entre la pierre et l'élément liquide est résultée la formation d'un groupe de tours et de tourelles d'un aspect extraordinairement imposant. La chute est dominée par deux énormes colonnes de basalte, sveltes et élancées, qui s'élèvent du fond de l'abîme, et entre lesquelles s'élance la cataracte : on dirait le portail

Cascade des Tours.

gigantesque d'une cathédrale gothique. La foret de pinacles qui surgit derrière les tours jumelles complète l'illusion. La cataracte s'élance, d'un bond ininterrompu de 50 mètres, dans un abîme circulaire. C'est un spectacle saisissant. Je me rappelle que le piton du haut duquel nous vîmes la chute était si étroit, qu'il n'y avait place que pour un seul spectateur, et encore fallait-il se cramponner à un arbre suspendu au-dessus du g-ouffre. On peut recommander ce lieu à ceux qui veulent prendre des leçons de vertige. Mais la vue vaut bien qu'on brave le danger. On embrasse à la fois la cascade et tout le pays environnant. A 300 mètres de là coule la Yellowstone au fond de son canon, dont les parois jaunâtres forment en cet endroit des palissades naturelles disposées avec tant d'art et de symétrie, qu'on les prendrait pour des constructions miUtaires. Au loin on aperçoit les sommets vaporeux de la Cordillère, d'une teinte bleu velouté.

En quittant les Tower Falls, nous traversons une région déserte. Sur le bord du chemin nous apercevons le crâne blanchi d'un cheval : nous sommes au lieu même où Weikert et Mac Cartney furent attaqués par les Nez-Percés en 1877. On se rappelle que l'un d'eux eut son cheval tué sous

lui. Le morne aspect du pays répond Jjien à ce lugubre souvenir.

A sept heures du soir nous saluons enfin le loghouse où nous avons résolu de passer la nuit qui doit clore notre vie nomade. Après les quelques nuits que nous venons de passer sous la froide tente, nous nous réjouissons à l'idée de dormir cette fois dans une habitation close et bien chauffée.

Qu'on s'imagine une grossière construction faite de troncs d'arbres non équarris et non calfeutrés, laissant entrer le vent par les interstices. Cela rappelle les saeters ou huttes de bergers dans les montagnes de la Norvège. L'intérieur se compose d'une pièce unique servant tout à la fois, à la mode d'Islande, de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. K la mode d'Islande aussi, les hôtes y dorment avec les gens. En entrant, nous sommes accueillis par de gros chiens noirs plus disposés à nous sauter au cou qu'à nous souhaiter la bienvenue.

Le vieux solitaire qui habite cette cabane vit des péages perçus sur les voyageurs et les mineurs qui se servent du « pont de Jack » jeté sur la Yellowstone pour l'exploitation des mines d'or et d'argent situées à une douzaine de lieues

ftà

Mui'ailles busulLiqiies du Gruad-Canoii (p. 355).

à l'est. Autrefois il faisait lui-même le métier de mineur; mais, un jour, àla suite d'une explosion de poudre, des parcelles de roc et un morceau de son chapeau de feutre lui entrèrent dans la cervelle; il fit une longue maladie, pendant laquelle il perdit une portion de la boîte crânienne. Finalement il guérit, et il est actuellement parfaitement sain de corps et d'esprit. Il nous sert, dans une crasseuse vaisselle de fer battu, des truites et une tasse de café. Nous soupons assis sur des tonneaux et à la lueur d'une chandelle.

D'infectes peaux de bison étendues sur un plancher qui n'a jamais vu l'eau nous servent de couches pour la nuit. Sans compter les deux chiens, nous sommes bien une douzaine de dormeurs dans cette pièce étroite, car des mineurs y sont venus aussi demander l'hospitalité. Tout ce monde couche éparpillé dans tous les coins. La température est suffocante. A neuf heuîes du soir on souffle la chandelle, et la chambre n'est plus éclairée que par la flamme mourante des bûches de bois. Avant de fermer l'œil, ces roiigh people se racontent, avec l'accent nasillard si caractéristique du Yankee, les mille épisodes de leur vie aventureuse. Puis silence profond, auquel

succède bientôt un prodigieux concert de ronflements.

L'obscurité est complète. Je voudrais bien ronfler aussi, mais dans le mystère des ténèbres il se passe des choses étranges qui me tiennent en éveil. Qu'est-ce donc que ce chaud contact qui me chatouille les pieds? Sont-ce les pieds du voisin? jNou, c'est un des deux molosses réfléchissant au moyen d'aller retrouver son maître qui dort derrière ma tète; l'animal hésite longtemps à franchir la compacte rangée de dormeurs; il me saute enfin sur le corps, puis sur la flgure, se couche dans mon voisinage et pendant toute la nuit me fait entendre sa respiration. Mon havresac me sert d'oreiller : voilà que le sac se met à remuer sous ma joue; comme j'y ai mis mon portefeuille, mon premier mouvement est de chercher dans les ténèbres une main criminelle, mais je ne rencontre que le vide; en ouvrant le sac, je constate l'évasion d'une bête quelconque. Est-ce un rat? est-ce un serpent? Qu'en sais-je? Je ne parle pas des araignées et autres horribles insectes qui me courent sur le corps. La porte ferme mal, et, comme l'air est froid dehors et chaud dedans, me voilà sur le trajet d'un courant d'air qui m'afflige d'un

rhume. Bon Dieu! quelle nuit! Qu'il ferait bon d'être sous la tente! Et avec quel soulagement je vois poindre le jour à cinq heures du matin ! Mes compagnons me confessent qu'ils n'ont jamais passé une aussi longue nuit blanche dans un trou si noir.

Après une nouvelle édition de truites et de café, nous partons à sept heures et demie du matin pour accomplir notre dernière étape. Nous gravissons la montagne par une chaleur déjà cuisante. Dans ces vallées du nord-ouest les journées sont aussi brûlantes que les nuits sont froides. Quelle splendide nature ! quelle luxuriante végétation! Sur le vert sombre des pins se détache le vert pâle des saules, qui imitent si bien le bouleau par leurs troncs argentés et leur feuillage aérien. Le silence profond de ces majestueuses solitudes n'est troublé que par le cri strident de l'aigle. A mesure que nous nous élevons, l'horizon s'élargit : un océan de cimes vaporeuses fuit derrière nous dans la brume matinale. Au sommet de la côte nous rencontrons une caravane de chasseurs. Ils traînent après eux de nombreux chevaux de charge qui portent des coffres disposés à la manière islandaise.

Arrivés sur le haut plateau, nous nous laissons

emporter pendant trois heures par le galop infernal de nos cayuses, qui semblent flairer déjà les pâturages de Mammotli Springs. A onze heures nous commençons à apercevoir, au bout de la vallée, les terrasses calcaires qui de loin simulent un énorme glacier : bien qu'elles semblent n'être qu'à une portée de fusil, il nous faut encore une heure de galop pour y atteindre. Nous arrivons à l'hôtel National à midi, par un orage eflroyable.

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