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CHAPITRE IV

LA HAUTE YELLOWSTONE

Le chemin de fer de la haute Yellowstone, — Une catastrophe. — Le concord-coach. — Compagnons de voyage, — La Porte de la montagne, — La Vallée du Paradis. — Les shacks, — Un pionnier, — Le deuxième cañon. — La Yellowstone à l’époque glaciaire. — Le mont Cinabre. — La Glissoire du Diable. — Un casse-cou. — Effroyable orage. — Le National Hotel,

Un embranchement de chemin de fer à voie étroite de 92 kilomètres de longueur se détache à Livingstone de la grande ligne interocéanique et remonte la vallée supérieure de la Yellow-

stone pour aboutir au sud à quelques lieues du

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Parc National. Cette ligne n'était encore en activité que sur la moitié du parcours : elle ne fut inaugurée que dans les premiers jours de septembre, à l'occasion du voyage du président

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La voie avait été construite à l'américaine, avec une telle précipitation, qu'on n'avait pas pris la peine de fixer les billes : elles étaient simplement posées sur le sol avec une incroyable négligence, et je pus constater que le seul poids du corps suflisait à faire vaciller rails et traverses. Puis, des courbes rapides, des pentes effravantes, des corniches surplombant d'affreux précipices. Le président Arthur faillit être viclime d'une catastrophe qui se produisit dès les premiers jours de l'exploitation; à la suite d'un violent orage qui avait déterminé un affaissement du terrain, un train tomba dans la Yellowstone. À mon retour, je passai sur les lieux le lendemain du désastre; c'était un spectacle navrant : la locomotive, novée dans la rivière, était sens dessus dessous, la cheminée embourbée et les roues en l'air; le wagon des bagages avait subi le même sort que la machine; quant au wagon des voyageurs, 1l pendait au-dessus du précipice, prêt à achever une parabole commencée : il semblait qu'une main providentielle l'eût retenu au bord de l'abime. Grâce à cette heureuse circonstance, on n'eut à déplorer que la mort du mécanicien.

Ce furent donc tour à tour le chemin de fer

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LA HAUTE YELLOWSTONE 67 et le classique roncord-conch qui m'emportèrent vers les régions de la haute Yellowstone, Le concord-coach est une vieille calèche type Louis XV qu'on rencontre d'un bout à l'autre des montagnes Rocheuses, et que je devais retrouver plus tard au Mexique, car la légendaire diligence mexicaine est une importation des États-Unis. De solides bandes de cuir remplacent les ressorts métalliques, qui ne résisteraient point aux chemins de la montagne. Le concordcoach fait quelquefois la culbute, malgré sa réputation de stabilité,

L'intérieur de ces pataches est typique. J'avais pour compagnons de vraies faces de bandits du Far-West, hommes solidement charpentés, avec d'épaisses barbes broussaillantes, enfoncés dans d'énormes bottes crottées, et surmontés d'immenses chapeaux de feutre; à la ceinture un cartouchier el tout un arsenal de revolvers, Les femmes, brunes comme des marrons et vèlues de laine rouge, absorbaient du whisky comme ios hommes, qui avaient toujours soin de se servir les premiers.

Tout le long du trajet, le paysage est splendide, Au début on se demande comment on

pourra franchir les hautes montagnes neigeuses

dressées en travers de la route comme une formidable barrière; mais à peine a-t-on quitté la plaine, qu'on pénètre dans le cañon inférieur de la Yellowstone par lequel la rivière s’est fravé un chemin à travers des pics de mille mètres de hauteur,

Ce défilé, appelé « Porte de la montagne », est un magnifique vestibule digne de la merveilleuse contrée à laquelle il donne accès : à peine est-il assez large pour la voie” qui se coule à côté de la rivière qu'elle surplombe en maints endroits; Jes parois des roches cristallines s'élèvent verticalement vers les régions du vertige, La montagne a été littéralement sciée en deux par les caux.

Dans les temps préhistoriques et l'époque glaciaire, la Yellowstone coulait dans un lit beaucoup plus élevé : c'était alors un torrent dévastateur s'échappant du sein d'un immense glacier qui recouvrait la partie supérieure de la vallée; le frottement continuel de la glace et l'érosion des eaux ont creusé à la longue le défilé actuel.

ar un indicible contraste, au sortir du cañon s'ouvre, tout ensoleillée, la Vallée du

Paradis, la bien nommée, Qu'on s'imagine une

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LA HAUTE YELLOWSTONE 69 plaine de trois OU quatre lieues de largeur, d'une admirable fertilité, dominée Par de hautes cimes neigeuses dont les crêtes aiguës et dentelées se découpent sur le bleu profond du ciel comme une Sigantesque mâchoire de requin, Les montagnes Sabaissent graduellement vers la plaine Par une série de lerrasses, et Le fond de la vallée offre une surface Presque parfaitement unie formée de laves décomposées sur lesquelles la Yellowstone a laissé un dépôt d'alluvion couvert d'un plantureux tapis de verdure. Les terrasses ont été formées par les retraits SuCCessifs de la rivière, qui s'est creusé différents lits aux diverses époques géologiques. Il est facile de voir que cette vallée fut autrefois un immense bassin lacustre que recouvrait une nappe d'eau alimentée Par la Yellowstone ; Mais, plus anciennement encore, elle dut ètre couverte d'une mer de glace, comme l’attestent les Moraines dont les pentes Sont sillonn es, et les énormes blocs de rocher qui surgissent à et là dans la plaine, aux lieux mêmes où le glacier les à laissés le Jour où il se retira. Ces blocs sont d'une roche cristalline absolument différente des roches vol- Caniques environnantes : ils portent l'empreinte Manifeste du travail des glaces,

La terrasse inférieure, qui forme la portion la plus déclive de la vallée, est d’une fécondité sans égale : la Yellowstone serpente au milieu d’une luxuriante végétation de pins et de trembles, roulant sur un lit pierreux ses eaux froides el limpides où abondent les truites; aussi large et aussi profonde que la Seine à Paris, elle court avec la rapidité de la flèche, alimentée par les innombrables torrents glacés tombant du haut des montagnes neigeuses. La pente de la rivivre facilite l'irrigation des terres : aussi Les récoltes sont-elles superbes dans cette Vallée du Paradis.

Les fermes, éparpillées çà et à, ont un grand air de prospérité, sinon d'élégance : ce sont de grossiers loghouses, désignés dans le pays sous le nom de shacks; construits avec des troncs d'arbres à peine équarris, ils n'ont point l'aspect pittoresque des chalets suisses, mais leur solidité peut délier les orages terribles qui é:latent presque journellement en été. Quelques-unes de ces habitations sont de véritables forteresses flanquées de tourelles et percées de meurtrières : c'est qu'autrefois les /rontiermen avaient toujours à craindre les attaques des Indiens.

Un de ces /rontiermen, de son vrai nom

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LA HAUTE YELLOWSTONE 71 James George, est connu sous le sobriquet de € Yankee Jim ». Voilà bien le type du hardi pionnier américain : pendant vingt-cinq ans il à habité ces déserts, menant la vie de mineur et de rappeur : 1l connait les lieux fréquentés par le bison, l'ours, l'élan, le cerf, l'antilope, le cas- Lor, la martre; c'est un montagnard consommé. La fièvre de l'or, qui en 1859 attira nombre d'aventuriers dans ies montagnes Rocheuses, le détermina à abandonner sa maison de Pennsylvanie et à franchir les plaines dans un char à bœufs. Comme tous les mineurs, il à connu la bonne et la mauvaise fortune : 1l lui est arrivé de payer 110 dollars un sac de farine el 3 dollars une livre de sel, Il a maintes fois combattu les Peaux-Rouges; dans la guerre des Nez-Percés, en 1877, le général Sturgis l'employa comme coureur d'Indiens. Cest Yankee Jim qui le premier explora les veines aurifères du mont des Émigrants, majestueuse montagne dont la cime perce l’espace à 3236 mètres au-dessus du niveau de la mer et à plus de 1800 mètres au-dessus de la vallée : l'or abonde dans les crevasses de ses flancs; au pied de la montagne est une petite ville minière du nom

de Chico : les placers y étaient exploités bien

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